III

La conduite de Lambert fut tout à fait différente. C’était un jeune

garçon économe, incapable de gaspiller son trésor. Dès qu’il se trouva

seul sur le chemin, il se fit à lui-même la promesse de ménager le

présent de la fée. Car, enfin, si nombreux que fussent les fleurons de

la corolle, un jour viendrait où il n’y en aurait plus, s’il les

arrachait à tout propos. La prudence exigeait de les réserver pour

l’avenir; en agissant de la sorte il se conformerait certainement aux

intentions de Primevère. Dans la première ville où il passa, il acheta

une petite boîte très solide, fermant à clé; c’est là dedans qu’il mit

la fleur, résolu à ne jamais la regarder; il voulait éviter les

tentations. Il n’aurait pas commis la faute, lui, de lever les yeux vers

les jeunes filles des fenêtres, ou de suivre les belles passantes, aux

regards allumés, aux lèvres folles. Raisonnable, méthodique,

s’inquiétant des choses sérieuses, il se fit marchand, gagna de grosses

sommes. Il n’avait que du mépris pour ces étourdis qui passent le temps

en fêtes, sans avoir souci du lendemain; quand l’occasion s’en

présentait, il ne manquait pas de leur faire de belles semonces. Aussi

était-il fort considéré par les honnêtes gens; on s’accordait à le

louer, à l’offrir en exemple. Et il continuait de s’enrichir,

travaillant du matin au soir. A vrai dire, il n’était pas heureux comme

il eût voulu l’être; il songeait, malgré lui, aux joies qu’il se

refusait. Il n’aurait eu qu’à ouvrir la petite boîte, qu’à jeter un

pétale au vent, pour aimer, pour être aimé! Mais il refrénait tout de

suite ces velléités dangereuses. Il avait le temps! Il connaîtrait la

joie, plus tard. Il serait bien avancé, quand sa marguerite serait

dépouillée? «Patience! ne nous pressons pas!» Il ne risquait rien à

attendre, puisque la fleur était en sûreté, dans la boîte. La brise, en

rôdant autour de lui, avait beau murmurer: «Jette-moi un pétale, jette,

afin que je l’emporte et que tu souries!» Il faisait la sourde oreille;

et le vent s’en allait remuer les branches des rosiers et taquiner sur

la joue des jeunes femmes la dentelle des voilettes.

Les oiseaux bleus · 第 52 / 74 题