La conduite de Lambert fut tout à fait différente. C’était un jeune
garçon économe, incapable de gaspiller son trésor. Dès qu’il se trouva
seul sur le chemin, il se fit à lui-même la promesse de ménager le
présent de la fée. Car, enfin, si nombreux que fussent les fleurons de
la corolle, un jour viendrait où il n’y en aurait plus, s’il les
arrachait à tout propos. La prudence exigeait de les réserver pour
l’avenir; en agissant de la sorte il se conformerait certainement aux
intentions de Primevère. Dans la première ville où il passa, il acheta
une petite boîte très solide, fermant à clé; c’est là dedans qu’il mit
la fleur, résolu à ne jamais la regarder; il voulait éviter les
tentations. Il n’aurait pas commis la faute, lui, de lever les yeux vers
les jeunes filles des fenêtres, ou de suivre les belles passantes, aux
regards allumés, aux lèvres folles. Raisonnable, méthodique,
s’inquiétant des choses sérieuses, il se fit marchand, gagna de grosses
sommes. Il n’avait que du mépris pour ces étourdis qui passent le temps
en fêtes, sans avoir souci du lendemain; quand l’occasion s’en
présentait, il ne manquait pas de leur faire de belles semonces. Aussi
était-il fort considéré par les honnêtes gens; on s’accordait à le
louer, à l’offrir en exemple. Et il continuait de s’enrichir,
travaillant du matin au soir. A vrai dire, il n’était pas heureux comme
il eût voulu l’être; il songeait, malgré lui, aux joies qu’il se
refusait. Il n’aurait eu qu’à ouvrir la petite boîte, qu’à jeter un
pétale au vent, pour aimer, pour être aimé! Mais il refrénait tout de
suite ces velléités dangereuses. Il avait le temps! Il connaîtrait la
joie, plus tard. Il serait bien avancé, quand sa marguerite serait
dépouillée? «Patience! ne nous pressons pas!» Il ne risquait rien à
attendre, puisque la fleur était en sûreté, dans la boîte. La brise, en
rôdant autour de lui, avait beau murmurer: «Jette-moi un pétale, jette,
afin que je l’emporte et que tu souries!» Il faisait la sourde oreille;
et le vent s’en allait remuer les branches des rosiers et taquiner sur
la joue des jeunes femmes la dentelle des voilettes.