III

Or, le lendemain, en admirant le portrait de la morte, il eut une

surprise pénible. Il songea, il se dit: «Voilà qui est fort étrange. Il

faut croire que cette salle est humide; l’air qu’on y respire n’est pas

bon pour les peintures. Car, enfin, je me souviens parfaitement que les

cheveux de ma reine n’étaient pas aussi sombres que je les vois. Non,

certes, ils n’avaient pas cette noirceur d’ébène liquide. Ils

s’ensoleillaient çà et là, je m’en souviens, couleur d’aurore, non de

soir.» Il demanda ses pinceaux, sa palette, corrigea très vite le

portrait qu’avait gâté l’air humide. «A la bonne heure! voilà bien la

chevelure d’or léger que j’aimais si éperdument, que j’aimerai

toujours.» Et, plein d’une amère joie, il renouvela, à genoux devant

l’image maintenant pareille au cher modèle, ses serments d’éternelle

constance. Mais, véritablement, quelque méchant génie devait se jouer de

lui: trois jours s’étant passés, il fut obligé de reconnaître que le

portrait avait encore subi des détériorations notables. Que voulait dire

ceci? Pourquoi ce front d’ivoire, couleur d’ambre, était-il si haut? Il

avait bonne mémoire, grâce à Dieu! il était sûr que la reine avait un

petit front, rougissant et frais comme les jeunes églantines. En

quelques coups de pinceau, il baissa la chevelure dorée, rosa le front,

d’un rose clair. Et il se sentait le cœur plein d’une tendresse infinie

pour le tableau restauré. Le jour suivant, ce fut pis encore! Il était

évident que les yeux et la bouche du portrait venaient d’être changés

par une volonté mystérieuse ou par quelque accident. Jamais la

bien-aimée n’avait eu ces prunelles sombres, d’un noir de nuit, ni cette

bouche trop ouverte, qui montrait presque toutes les dents. Ah! bien au

contraire, le bleu matinal du ciel, où volette le tireli des alouettes,

n’égalait pas en douceur l’azur des yeux dont elle regardait son ami;

et, quand à ce qui était de sa bouche, elle était si étroite que, même

ouverte pour une chanson ou pour un baiser, elle laissait voir à peine

quelques mignonnes perles. Le jeune roi se sentit pris d’une violente

colère contre ce portrait absurde, qui contredisait tant de chers

souvenirs! S’il avait eu en son pouvoir l’exécrable enchanteur auquel

cette transformation était due,--car il y avait ici, à coup sûr, quelque

enchantement,--il se serait vengé de lui d’une façon terrible. Pour un

peu, il aurait décroché, foulé aux pieds, la mensongère image! Il se

calma cependant, songeant que le mal était réparable. Il se mit au

travail; il peignait d’après ses fidèles souvenirs; et, quelques heures

plus tard, il y eut sur la toile une jeune femme aux yeux bleus comme le

lointain de l’aube, à la bouche si petite que, si elle eût été fleur, il

y aurait pu tenir à peine deux ou trois gouttes de rosée. Et il

regardait sa reine, plein d’un douloureux ravissement. «C’est elle! Ah!

c’est bien elle!» soupirait-il. Si bien qu’il n’eut aucune objection à

faire le jour où le chambellan,--dont c’était la coutume de regarder par

le trou des serrures,--lui conseilla de prendre pour épouse une mignonne

bergère qui passait tous les matins, devant le palais, en chantant une

chanson; car elle ressemblait de tout point,--un peu plus jolie

peut-être,--au portrait de la belle reine.

Les oiseaux bleus · 第 43 / 74 题