Beaucoup de mois s’écoulèrent,--plus d’une année,--sans apporter aucun
heureux changement au triste état des choses. On recevait d’Ormuz des
nouvelles de plus en plus alarmantes; le roi ne daignait pas prendre
garde au danger grandissant. Il est vrai que les ministres percevaient
les impôts en son nom; mais, comme ils en gardaient l’argent au lieu de
l’employer à équiper des soldats, le pays ne manquerait pas d’être
ravagé, après avoir payé pour ne pas l’être. De sorte qu’il y avait tout
le jour, devant le palais, des groupes de gens, qui venaient supplier et
se plaindre. L’amoureux de la morte ne sortait point de sa mélancolie;
il n’avait d’attention que pour le charme silencieux du portrait. Une
fois, cependant,--c’était à l’heure où l’aube teint de rose et de bleu
les vitres,--il se tourna vers la croisée, écoutant une chanson qui
passait, une chanson grêle et frêle, jolie et matinale comme un tireli
d’alouette. Il fit quelques pas, étonné, colla le front à la vitre,
regarda. Il eut peine à retenir un cri d’aise! il n’avait jamais rien vu
d’aussi charmant que cette petite bergère menant aux champs son troupeau
de moutons. Elle était blonde au point que ses cheveux doraient le
soleil plutôt qu’ils n’en étaient dorés. Elle avait le front un peu bas,
rose comme les jeunes roses, les yeux clairs, d’une clarté d’aurore, et
sa bouche riait si étroite que, même ouverte par la chanson, elle
laissait voir à peine cinq ou six petites perles. Mais le roi, tout
charmé qu’il fût, se déroba à ce spectacle, mettant ses mains sur ses
paupières closes, et, tout honteux de s’être un instant détourné de la
belle défunte, il revint vers le portrait, s’agenouilla, pleurant de
douleur et de délice; il ne se souvenait plus du tout qu’une bergère
avait passé, sous la fenêtre, en chantant. «Ah! tu es bien sûre,
gémissait-il, que mon cœur en deuil t’appartient pour toujours,
puisqu’il n’existe aucune femme qui te ressemble; et il faudrait, pour
que je fisse une reine, que, d’un miroir où elle se serait éternisée,
ton image sortît, vivante!»