Or, une fois qu’il rêvait sous les branches, la méchante Fée voleuse
l’aperçut et l’aima. On n’est point fée pour se gêner en tout: plus vite
qu’un papillon ne baise une rose, elle lui mit ses lèvres aux lèvres! et
le poète, si occupé qu’il fût de son ode, ne laissa point de trouver
exquise cette caresse. Dans les profondeurs de la terre s’ouvrent des
grottes de diamants bleus et roses, s’épanouissent des jardins de lys
lumineux comme des étoiles; c’est là qu’en un char d’or attelé de taupes
ailées qui fendaient le sol en volant, furent entraînés le poète et la
Fée, et très longtemps ils s’y aimèrent, oublieux de tout ce qui n’était
pas leurs baisers et leurs sourires. S’ils cessaient un instant d’avoir
leurs bouches unies ou de se regarder dans les yeux, c’était pour
prendre plaisir aux plus aimables divertissements: des gnomes habillés
de satin zinzolin, des formoses vêtues de la brume des lacs, formaient
devant eux des danses que rythmaient d’invisibles orchestres, tandis
que, dans des corbeilles de rubis, des mains volantes, qui n’avaient
point de bras, leur présentaient des fruits de neige, parfumés comme une
rose blanche et comme un sein de vierge; ou bien, pour lui plaire, il
lui récitait, en pinçant les cordes d’un théorbe, les plus beaux vers
que l’on puisse imaginer. Toute fée qu’elle était, elle n’avait jamais
connu de joie comparable à celle d’être chantée par ce beau jeune homme
qui inventait chaque jour de nouvelles chansons, et elle se mourait de
tendresse à sentir, quand il se taisait, le souffle d’une bouche toute
proche lui courir dans les cheveux. Et c’était, après tant de jours de
bonheur, des jours de bonheur, sans cesse. Cependant, elle avait
quelquefois des rêveries moroses, la joue sur une main, les cheveux lui
tombant en ruisseau d’or jusqu’aux hanches. «O reine! qu’est-ce donc qui
t’attriste, et que peux-tu désirer encore, au milieu de nos plaisirs,
toi qui es toute-puissante, toi qui es belle?» Elle ne répondit pas
d’abord. Mais, comme il insistait: «Hélas! soupira-t-elle,--on finit
toujours par souffrir du mal que l’on a fait,--hélas! je suis triste
parce que jamais tu ne m’as dit: Je vous aime.» Il ne prononça point la
parole, mais il poussa un cri de joie, d’avoir retrouvé la fin de son
poème! La Fée voulut en vain le retenir dans les grottes de diamants
bleus et roses, dans les jardins de lys lumineux comme des étoiles: il
revint sur la terre, acheva, écrivit, publia l’ode où les hommes et les
femmes du triste pays retrouvèrent à leur tour les divins mots perdus.
Si bien qu’il y eut, comme autrefois, des rendez-vous dans les venelles,
de tendres causeries aux fenêtres conjugales. C’est à cause des vers que
les baisers sont doux, et les amoureux ne se disent rien que les poètes
n’aient chanté.