IV

Or, une fois qu’il rêvait sous les branches, la méchante Fée voleuse

l’aperçut et l’aima. On n’est point fée pour se gêner en tout: plus vite

qu’un papillon ne baise une rose, elle lui mit ses lèvres aux lèvres! et

le poète, si occupé qu’il fût de son ode, ne laissa point de trouver

exquise cette caresse. Dans les profondeurs de la terre s’ouvrent des

grottes de diamants bleus et roses, s’épanouissent des jardins de lys

lumineux comme des étoiles; c’est là qu’en un char d’or attelé de taupes

ailées qui fendaient le sol en volant, furent entraînés le poète et la

Fée, et très longtemps ils s’y aimèrent, oublieux de tout ce qui n’était

pas leurs baisers et leurs sourires. S’ils cessaient un instant d’avoir

leurs bouches unies ou de se regarder dans les yeux, c’était pour

prendre plaisir aux plus aimables divertissements: des gnomes habillés

de satin zinzolin, des formoses vêtues de la brume des lacs, formaient

devant eux des danses que rythmaient d’invisibles orchestres, tandis

que, dans des corbeilles de rubis, des mains volantes, qui n’avaient

point de bras, leur présentaient des fruits de neige, parfumés comme une

rose blanche et comme un sein de vierge; ou bien, pour lui plaire, il

lui récitait, en pinçant les cordes d’un théorbe, les plus beaux vers

que l’on puisse imaginer. Toute fée qu’elle était, elle n’avait jamais

connu de joie comparable à celle d’être chantée par ce beau jeune homme

qui inventait chaque jour de nouvelles chansons, et elle se mourait de

tendresse à sentir, quand il se taisait, le souffle d’une bouche toute

proche lui courir dans les cheveux. Et c’était, après tant de jours de

bonheur, des jours de bonheur, sans cesse. Cependant, elle avait

quelquefois des rêveries moroses, la joue sur une main, les cheveux lui

tombant en ruisseau d’or jusqu’aux hanches. «O reine! qu’est-ce donc qui

t’attriste, et que peux-tu désirer encore, au milieu de nos plaisirs,

toi qui es toute-puissante, toi qui es belle?» Elle ne répondit pas

d’abord. Mais, comme il insistait: «Hélas! soupira-t-elle,--on finit

toujours par souffrir du mal que l’on a fait,--hélas! je suis triste

parce que jamais tu ne m’as dit: Je vous aime.» Il ne prononça point la

parole, mais il poussa un cri de joie, d’avoir retrouvé la fin de son

poème! La Fée voulut en vain le retenir dans les grottes de diamants

bleus et roses, dans les jardins de lys lumineux comme des étoiles: il

revint sur la terre, acheva, écrivit, publia l’ode où les hommes et les

femmes du triste pays retrouvèrent à leur tour les divins mots perdus.

Si bien qu’il y eut, comme autrefois, des rendez-vous dans les venelles,

de tendres causeries aux fenêtres conjugales. C’est à cause des vers que

les baisers sont doux, et les amoureux ne se disent rien que les poètes

n’aient chanté.

Les oiseaux bleus · 第 40 / 74 题