A quelque temps de là, il n’était bruit dans le monde que d’un duc et
d’une duchesse qui habitaient un palais grand comme une ville,
éblouissant comme un ciel d’étoiles: car les murs, bâtis des marbres les
plus rares, étaient incrustés d’améthystes et de chrysoprases. La
splendeur du dehors n’était rien au prix de ce qu’on voyait dedans. L’on
ne finirait point si l’on voulait dire tous les meubles précieux, toutes
les statues d’or qui décoraient les salles, tous les lustres de
pierreries qui scintillaient sous les plafonds. Les yeux s’aveuglaient à
regarder tant de merveilles. Et les maîtres du palais y donnaient des
festins que l’on s’accordait à juger incomparables. Des tables assez
longues pour qu’un peuple entier y pût prendre place étaient chargées
des mets les plus délicats, des vins les plus fameux; c’était dans des
plats d’or que les écuyers tranchants découpaient les faisans de
Tartarie et dans des coupes faites d’une seule pierre fine que les
échansons versaient le vin des Canaries. Si quelque pauvre
diable,--n’ayant pas mangé depuis hier,--était entré tout à coup dans la
salle à manger, il serait devenu fou d’étonnement et de joie! Vous
pensez bien que les convives ne manquaient pas d’admirer et de louer de
toutes les façons les hôtes qui les traitaient si royalement. Ce qui ne
contribuait pas peu à mettre les gens en bonne humeur, c’était que le
duc et la duchesse, dès qu’ils ouvraient leurs bouches pour manger ou
pour parler, en laissaient tomber des pièces d’or que des serviteurs
recueillaient dans des corbeilles et distribuaient à toutes les
personnes présentes, après le dessert.
La renommée de tant de richesse et de largesse se répandit si loin
qu’elle parvint jusqu’au pays des Fées; l’une d’elles,--celle qui était
apparue en robe de brocart dans la grange ouverte à tous les
vents,--forma le projet de rendre visite à ses protégés afin de voir de
près le bonheur qu’elle leur avait donné et de recevoir leurs
remerciements.
Mais quand elle entra, vers le soir, dans la chambre somptueuse où le
duc et la duchesse venaient de se retirer, elle fut étrangement
surprise; car, loin de témoigner de la joie et de la remercier, ils se
jetèrent à ses pieds, les yeux pleins de larmes, en sanglotant de
douleur.
--Est-il possible, dit la fée, et qu’est-ce que je vois! N’êtes-vous
point satisfaits de votre sort?
--Hélas! madame, nous sommes tellement malheureux que nous allons mourir
de chagrin si vous ne prenez pitié de nous.
--Quoi! Vous ne vous trouvez pas assez riches?
--Nous ne le sommes que trop!
--Serait-ce qu’il vous déplaît de ne voir tomber de vos lèvres que des
pièces d’or toujours, et, par goût du changement, vous plairait-il que
j’en fisse sortir des diamants ou des saphirs gros comme des œufs de
tourterelles?
--Ah! gardez-vous-en bien!
--Dites-moi donc ce qui vous afflige, car, pour moi, je ne le saurais
deviner.
--Grande fée, il est très agréable de se chauffer lorsqu’on a froid, de
dormir dans un lit de plume, de manger à sa faim, mais il est une chose
meilleure encore que toutes celles-là. C’est de se baiser sur les lèvres
quand on s’aime! Or, depuis que vous nous avez faits riches, nous ne
connaissons plus ce bonheur, hélas! car chaque fois que nous ouvrons nos
bouches pour les unir, il en sort de détestables sequins ou d’horribles
ducats, et c’est de l’or que nous baisons.
--Ah! dit la fée, je n’avais point pensé à cet inconvénient. Mais il n’y
a pas de remède à cela, et vous ferez bien d’en prendre votre parti.
--Jamais! Laissez-vous attendrir. Ne pourriez-vous rétracter l’affreux
présent que vous nous avez accordé?
--Oui bien. Mais sachez que vous perdriez non seulement le don de
répandre de l’or, mais avec lui toutes les richesses acquises.
--Eh! que nous importe!
--Soit donc fait, dit la fée, selon votre volonté.
Et, touchés de la baguette, il se retrouvèrent, par un froid temps de
bise, dans une grange ouverte à tous les vents; ce qu’ils furent
naguère, ils l’étaient de nouveau: affamés, demi-nus, tremblants de
froidure comme des oiselets sans plumes et sans nid. Mais ils se
gardaient bien de se plaindre, et se jugeaient trop heureux, ayant les
lèvres sur les lèvres.