III

A quelque temps de là, il n’était bruit dans le monde que d’un duc et

d’une duchesse qui habitaient un palais grand comme une ville,

éblouissant comme un ciel d’étoiles: car les murs, bâtis des marbres les

plus rares, étaient incrustés d’améthystes et de chrysoprases. La

splendeur du dehors n’était rien au prix de ce qu’on voyait dedans. L’on

ne finirait point si l’on voulait dire tous les meubles précieux, toutes

les statues d’or qui décoraient les salles, tous les lustres de

pierreries qui scintillaient sous les plafonds. Les yeux s’aveuglaient à

regarder tant de merveilles. Et les maîtres du palais y donnaient des

festins que l’on s’accordait à juger incomparables. Des tables assez

longues pour qu’un peuple entier y pût prendre place étaient chargées

des mets les plus délicats, des vins les plus fameux; c’était dans des

plats d’or que les écuyers tranchants découpaient les faisans de

Tartarie et dans des coupes faites d’une seule pierre fine que les

échansons versaient le vin des Canaries. Si quelque pauvre

diable,--n’ayant pas mangé depuis hier,--était entré tout à coup dans la

salle à manger, il serait devenu fou d’étonnement et de joie! Vous

pensez bien que les convives ne manquaient pas d’admirer et de louer de

toutes les façons les hôtes qui les traitaient si royalement. Ce qui ne

contribuait pas peu à mettre les gens en bonne humeur, c’était que le

duc et la duchesse, dès qu’ils ouvraient leurs bouches pour manger ou

pour parler, en laissaient tomber des pièces d’or que des serviteurs

recueillaient dans des corbeilles et distribuaient à toutes les

personnes présentes, après le dessert.

La renommée de tant de richesse et de largesse se répandit si loin

qu’elle parvint jusqu’au pays des Fées; l’une d’elles,--celle qui était

apparue en robe de brocart dans la grange ouverte à tous les

vents,--forma le projet de rendre visite à ses protégés afin de voir de

près le bonheur qu’elle leur avait donné et de recevoir leurs

remerciements.

Mais quand elle entra, vers le soir, dans la chambre somptueuse où le

duc et la duchesse venaient de se retirer, elle fut étrangement

surprise; car, loin de témoigner de la joie et de la remercier, ils se

jetèrent à ses pieds, les yeux pleins de larmes, en sanglotant de

douleur.

--Est-il possible, dit la fée, et qu’est-ce que je vois! N’êtes-vous

point satisfaits de votre sort?

--Hélas! madame, nous sommes tellement malheureux que nous allons mourir

de chagrin si vous ne prenez pitié de nous.

--Quoi! Vous ne vous trouvez pas assez riches?

--Nous ne le sommes que trop!

--Serait-ce qu’il vous déplaît de ne voir tomber de vos lèvres que des

pièces d’or toujours, et, par goût du changement, vous plairait-il que

j’en fisse sortir des diamants ou des saphirs gros comme des œufs de

tourterelles?

--Ah! gardez-vous-en bien!

--Dites-moi donc ce qui vous afflige, car, pour moi, je ne le saurais

deviner.

--Grande fée, il est très agréable de se chauffer lorsqu’on a froid, de

dormir dans un lit de plume, de manger à sa faim, mais il est une chose

meilleure encore que toutes celles-là. C’est de se baiser sur les lèvres

quand on s’aime! Or, depuis que vous nous avez faits riches, nous ne

connaissons plus ce bonheur, hélas! car chaque fois que nous ouvrons nos

bouches pour les unir, il en sort de détestables sequins ou d’horribles

ducats, et c’est de l’or que nous baisons.

--Ah! dit la fée, je n’avais point pensé à cet inconvénient. Mais il n’y

a pas de remède à cela, et vous ferez bien d’en prendre votre parti.

--Jamais! Laissez-vous attendrir. Ne pourriez-vous rétracter l’affreux

présent que vous nous avez accordé?

--Oui bien. Mais sachez que vous perdriez non seulement le don de

répandre de l’or, mais avec lui toutes les richesses acquises.

--Eh! que nous importe!

--Soit donc fait, dit la fée, selon votre volonté.

Et, touchés de la baguette, il se retrouvèrent, par un froid temps de

bise, dans une grange ouverte à tous les vents; ce qu’ils furent

naguère, ils l’étaient de nouveau: affamés, demi-nus, tremblants de

froidure comme des oiselets sans plumes et sans nid. Mais ils se

gardaient bien de se plaindre, et se jugeaient trop heureux, ayant les

lèvres sur les lèvres.

Les oiseaux bleus · 第 28 / 74 题