Plus désespéré qu’on ne saurait l’exprimer, le malheureux amant se
précipita, en dépit de l’étiquette, dans la chambre où l’on avait
transporté la princesse, et tombé sur les genoux, tendant les bras vers
elle:
--Cruelle, s’écria-t-il, rétractez ces paroles qui m’assassinent!
Elle ouvrit lentement les yeux, répondit avec langueur, avec fermeté
cependant:
--Prince, rien ne triomphera de ma résolution; je ne vous épouserai
jamais.
--Quoi! vous avez la barbarie de déchirer un cœur qui est tout vôtre!
Quel crime ai-je commis pour mériter une punition semblable? Doutez-vous
de mon amour? Craignez-vous que je ne cesse un jour de vous adorer? Ah!
si vous pouviez lire en moi, vous n’auriez plus ni ce doute ni ces
craintes. Ma passion est si ardente qu’elle me rend digne même de votre
incomparable beauté. Et si vous ne vous laissez point émouvoir par mes
plaintes, je ne trouverai que dans le trépas un remède à mes maux!
Rendez-moi l’espoir, princesse, ou bien je m’en vais mourir à vos pieds.
Il ne borna point là son discours: il dit toutes les choses que la plus
violente douleur peut inspirer à un cœur épris; si bien que Roselinde ne
laissa pas d’être attendrie, mais point de la façon qu’il eût voulu.
--Malheureux prince, dit-elle, si ma pitié, à défaut de ma tendresse,
peut vous être une consolation, je vous l’accorde volontiers. Je suis
d’autant plus portée à vous plaindre, que j’endure moi-même le tourment
qui vous navre.
--Que voulez-vous dire, princesse?
--Hélas! si je refuse de vous épouser, c’est parce que j’aime d’un amour
sans espérance un vagabond qui passa un jour, pieds nus, les cheveux au
vent, devant le palais de mon père, et qui m’a regardée, et n’est pas
revenu!