Un aussi grand prince n’était pas pour être mal reçu à la cour; on lui
fit l’accueil le plus empressé; pendant une semaine, il y eut en son
honneur des carrousels, des bals, toutes les fêtes qu’on peut imaginer.
Mais ce n’était pas de ces plaisirs qu’il était occupé! A toute heure du
jour et de la nuit, il songeait à Roselinde; quand il la voyait, il
sentait son cœur déborder de délice; quand il l’entendait parler, il
croyait ouïr une musique divine, et il faillit se pâmer d’aise, une fois
qu’il lui donna la main pour danser une pavane. Une chose le chagrinait
un peu: celle qu’il aimait tant ne paraissait point prendre garde aux
soins qu’il lui rendait: elle restait le plus souvent silencieuse, avec
un air de mélancolie. Il n’en persista pas moins dans le projet de la
demander en mariage; et, comme on le pense, les royaux parents de
Roselinde se gardèrent bien de refuser un parti aussi considérable.
Ainsi le vagabond de naguère allait posséder la plus belle princesse du
monde! Une si extraordinaire félicité le troublait à tel point qu’il
répondit au consentement du roi par des gestes extravagants peu
compatibles avec la solennité de son rang, et, pour un peu, il eût dansé
la pavane, devant toute la cour, tout seul. Hélas! cette grande joie
n’eut qu’une courte durée. A peine avertie de la volonté paternelle,
Roselinde tomba, à demi morte, dans les bras de ses demoiselles
d’honneur; et quand elle revenait à elle, c’était pour dire, avec des
sanglots, en se tordant les bras, qu’elle ne voulait pas se marier,
qu’elle se tuerait plutôt que d’épouser le prince.