Un matin que, dans une galerie, parmi ses demoiselles d’honneur, elle
jouait au baguenaudier--c’était un jeu qui, en ce temps-là, à la cour,
n’était pas moins à la mode que la berlurette,--elle entendit deux
officiers du palais parler entre eux, derrière le rideau d’une porte,
d’une jeune fille plus exquise que toutes les femmes et que toutes les
fées; un géant africain la tenait captive dans un château de bronze.
Elle était si parfaite qu’on l’appelait la «Belle du Monde», simplement,
pour exprimer qu’il n’y avait qu’elle seule de belle sur la terre. Et
les officiers, pensant qu’on ne pouvait pas les ouïr, ajoutaient
qu’Amarante, auprès de cette jeune personne, n’était qu’une espèce de
laideron. Quatre vases de la Chine volèrent en éclats sous les petits
poings furieux de la princesse! Une vivante, plus jolie qu’elle, voilà
ce qu’elle ne pouvait tolérer! L’idée lui vint incontinent de faire
périr dans les plus affreux supplices celle qui avait l’étrange
impudence de l’emporter sur elle en beauté.
Elle manda le neveu de l’empereur de Trébizonde.
--Seigneur, dit-elle, vous irez, s’il vous plaît, me chercher la Belle
du Monde qu’un géant africain retient captive dans un château de bronze,
et, si vous la conquérez, je vous jure que, cette fois, je ne refuserai
pas à vos lèvres l’ongle rose de mon petit doigt.
--Oh! madame, s’écria une demoiselle d’honneur, ne savez-vous pas que,
dans ce château lointain, la Belle du monde est gardée par mille
guerriers aux têtes de lion et de tigre, qui déchirent et dévorent, en
moins de temps qu’il n’en faut à un vautour pour croquer une alouette,
les insensés rôdant dans le voisinage? Une armée innombrable de héros,
brandissant, au lieu de lances, la foudre et l’éclair, ne vaincraient
pas ces monstres qui ne dorment jamais! C’en est fait du prince, s’il ne
refuse pas d’obéir à votre caprice.
Amarante souffleta sur les deux joues la trop pitoyable demoiselle
d’honneur. Puis, se tournant vers le prince:
--Eh! quoi, seigneur, dit-elle, vous n’êtes pas encore revenu?
Il courba la tête et sortit. Mais ce fut seulement après une absence de
plusieurs mois qu’il se montra de nouveau devant la princesse, une fois
qu’elle traversait la cour du palais. Il était dans un état qui eût
attendri les plus atroces cœurs! Ses habits pendaient en lambeaux
déchirés; de profondes morsures sillonnaient toute sa chair; un de ses
bras lui manquait: il l’avait laissé sans doute dans la gueule de l’un
des guerriers à tête de lion ou de tigre. Mais, l’orgueil de la victoire
éclatant dans ses yeux et flottant dans sa chevelure éparse, il était
superbe et magnifique! Et, derrière lui, parmi des esclaves noirs, sur
le dos d’un éléphant, il y avait un palanquin de velours jaune, aux
longues franges d’or.
--Sois le bienvenu, dit la princesse Amarante, si tu amènes la Belle du
Monde!
--Je l’amène, dit-il.
--Dans ce palanquin?
--Oui.
--Hâte-toi donc de l’en faire descendre!
Le prince s’approcha de l’éléphant qui s’était mis à genoux, et le
velours jaune s’étant écarté, ceux qui se trouvaient là virent, toute de
neige et d’or, une si admirable personne, qu’ils en demeurèrent éblouis
comme on l’est quand on regarde la gloire du soleil. La princesse
Amarante poussa un cri de joie et de rage! tant elle était heureuse
d’avoir en sa puissance, pour en faire le jouet de sa haine, celle qui
la bafouait par une aussi incomparable beauté. Et, soit que son horrible
contentement la disposât à quelque mansuétude envers tout ce qui n’était
pas la Belle du Monde, soit qu’elle ne pût enfin s’empêcher d’admirer
l’obéissance et la victorieuse bravoure du prince:
--Seigneur! s’écria-t-elle, ce n’est pas seulement mon petit doigt,
c’est toute ma main, c’est toute ma personne que je vous donnerai en
échange de la Belle que vous avez conquise. Vous serez le roi de mon
royaume et l’époux de mon lit!
Et déjà elle faisait signe aux officiers et aux serviteurs de lui livrer
la prisonnière.
Mais le prince:
--J’ai conquis la Belle du Monde, en effet, dit-il; seulement, madame,
je l’ai conquise pour moi, non pour vous; pour mon amour, non pour votre
haine. Parce que trop souvent votre barbarie, après tant de travaux où
vous exposâtes ma vie, me refusa l’ongle de votre petit doigt, je ne
veux pas de toute votre personne et j’emporte dans mon palais de
Trébizonde celle, plus belle que vous, qui m’est aussi douce que vous me
fûtes cruelle!
Là-dessus, il monta dans le palanquin dont les rideaux se refermèrent et
l’énorme éléphant, prompt comme les légères antilopes,--car c’était, je
pense, quelque éléphant enchanté,--disparut dans la poussière
ensoleillée du chemin, tandis que la princesse Armarante, pour passer sa
rage, mordait à belles dents dans les bras et les épaules de ses
demoiselles d’honneur.