IV

Un matin que, dans une galerie, parmi ses demoiselles d’honneur, elle

jouait au baguenaudier--c’était un jeu qui, en ce temps-là, à la cour,

n’était pas moins à la mode que la berlurette,--elle entendit deux

officiers du palais parler entre eux, derrière le rideau d’une porte,

d’une jeune fille plus exquise que toutes les femmes et que toutes les

fées; un géant africain la tenait captive dans un château de bronze.

Elle était si parfaite qu’on l’appelait la «Belle du Monde», simplement,

pour exprimer qu’il n’y avait qu’elle seule de belle sur la terre. Et

les officiers, pensant qu’on ne pouvait pas les ouïr, ajoutaient

qu’Amarante, auprès de cette jeune personne, n’était qu’une espèce de

laideron. Quatre vases de la Chine volèrent en éclats sous les petits

poings furieux de la princesse! Une vivante, plus jolie qu’elle, voilà

ce qu’elle ne pouvait tolérer! L’idée lui vint incontinent de faire

périr dans les plus affreux supplices celle qui avait l’étrange

impudence de l’emporter sur elle en beauté.

Elle manda le neveu de l’empereur de Trébizonde.

--Seigneur, dit-elle, vous irez, s’il vous plaît, me chercher la Belle

du Monde qu’un géant africain retient captive dans un château de bronze,

et, si vous la conquérez, je vous jure que, cette fois, je ne refuserai

pas à vos lèvres l’ongle rose de mon petit doigt.

--Oh! madame, s’écria une demoiselle d’honneur, ne savez-vous pas que,

dans ce château lointain, la Belle du monde est gardée par mille

guerriers aux têtes de lion et de tigre, qui déchirent et dévorent, en

moins de temps qu’il n’en faut à un vautour pour croquer une alouette,

les insensés rôdant dans le voisinage? Une armée innombrable de héros,

brandissant, au lieu de lances, la foudre et l’éclair, ne vaincraient

pas ces monstres qui ne dorment jamais! C’en est fait du prince, s’il ne

refuse pas d’obéir à votre caprice.

Amarante souffleta sur les deux joues la trop pitoyable demoiselle

d’honneur. Puis, se tournant vers le prince:

--Eh! quoi, seigneur, dit-elle, vous n’êtes pas encore revenu?

Il courba la tête et sortit. Mais ce fut seulement après une absence de

plusieurs mois qu’il se montra de nouveau devant la princesse, une fois

qu’elle traversait la cour du palais. Il était dans un état qui eût

attendri les plus atroces cœurs! Ses habits pendaient en lambeaux

déchirés; de profondes morsures sillonnaient toute sa chair; un de ses

bras lui manquait: il l’avait laissé sans doute dans la gueule de l’un

des guerriers à tête de lion ou de tigre. Mais, l’orgueil de la victoire

éclatant dans ses yeux et flottant dans sa chevelure éparse, il était

superbe et magnifique! Et, derrière lui, parmi des esclaves noirs, sur

le dos d’un éléphant, il y avait un palanquin de velours jaune, aux

longues franges d’or.

--Sois le bienvenu, dit la princesse Amarante, si tu amènes la Belle du

Monde!

--Je l’amène, dit-il.

--Dans ce palanquin?

--Oui.

--Hâte-toi donc de l’en faire descendre!

Le prince s’approcha de l’éléphant qui s’était mis à genoux, et le

velours jaune s’étant écarté, ceux qui se trouvaient là virent, toute de

neige et d’or, une si admirable personne, qu’ils en demeurèrent éblouis

comme on l’est quand on regarde la gloire du soleil. La princesse

Amarante poussa un cri de joie et de rage! tant elle était heureuse

d’avoir en sa puissance, pour en faire le jouet de sa haine, celle qui

la bafouait par une aussi incomparable beauté. Et, soit que son horrible

contentement la disposât à quelque mansuétude envers tout ce qui n’était

pas la Belle du Monde, soit qu’elle ne pût enfin s’empêcher d’admirer

l’obéissance et la victorieuse bravoure du prince:

--Seigneur! s’écria-t-elle, ce n’est pas seulement mon petit doigt,

c’est toute ma main, c’est toute ma personne que je vous donnerai en

échange de la Belle que vous avez conquise. Vous serez le roi de mon

royaume et l’époux de mon lit!

Et déjà elle faisait signe aux officiers et aux serviteurs de lui livrer

la prisonnière.

Mais le prince:

--J’ai conquis la Belle du Monde, en effet, dit-il; seulement, madame,

je l’ai conquise pour moi, non pour vous; pour mon amour, non pour votre

haine. Parce que trop souvent votre barbarie, après tant de travaux où

vous exposâtes ma vie, me refusa l’ongle de votre petit doigt, je ne

veux pas de toute votre personne et j’emporte dans mon palais de

Trébizonde celle, plus belle que vous, qui m’est aussi douce que vous me

fûtes cruelle!

Là-dessus, il monta dans le palanquin dont les rideaux se refermèrent et

l’énorme éléphant, prompt comme les légères antilopes,--car c’était, je

pense, quelque éléphant enchanté,--disparut dans la poussière

ensoleillée du chemin, tandis que la princesse Armarante, pour passer sa

rage, mordait à belles dents dans les bras et les épaules de ses

demoiselles d’honneur.

Les oiseaux bleus · 第 7 / 74 题