II

Une fois que, sur la pelouse, avec ses demoiselles d’honneur, elle

jouait à la berlurette,--c’était un jeu fort à la mode, en ce temps, à

la cour,--elle entendit deux pages se promenant dans une allée voisine

derrière un buisson de syringas, parler entre eux d’un merveilleux

oiseau qui ressemblait, d’après les récits des voyageurs, à un brasier

rose de pierreries, envolé! et qui avait son nid sur la plus haute

cime d’une montagne sauvage au pays des Algonquins. Tout de

suite,--quoiqu’elle eût, en vingt volières, des huppes, des apus, des

cardulines, des améthystes, des orverts, des perruches, et des

passerines fauves et roses, et des roitelets couleur de feu, et des

aviranos et des rossignolettes,--elle eut envie de l’oiseau inconnu.

Elle manda un prince qui, pour l’amour d’elle, séjournait à la cour

depuis plus d’une année, en grande mélancolie. C’était le propre neveu

de l’empereur de Trébizonde; il était jeune et beau comme un matin de

printemps; afin de plaire à la princesse, il avait accompli les plus

périlleux exploits, avait triomphé des plus rudes épreuves; mais jamais

elle ne récompensa que par des rebuffades l’amour et le dévouement qu’il

ne cessait de lui témoigner.

Quand le prince fut venu:

--Seigneur, lui dit-elle, vous irez, s’il vous plaît, me chercher

l’oiseau pareil à un brasier rose de pierreries, qui a son nid dans la

montagne des Algonquins! et, si vous l’apportez, je vous donnerai

peut-être à baiser le bout de l’ongle de mon petit doigt.

--Oh! madame, s’écria une demoiselle d’honneur, ne savez-vous pas que,

dans sa solitude lointaine, cet oiseau est gardé par mille aigles

féroces, aux serres de fer, aux becs de fer? Ils auraient bientôt fait

de mettre en pièces, fût-il le plus fort et le plus courageux des

vivants, celui qui serait assez insensé pour s’approcher d’eux.

Amarante avait déjà cassé, d’une main furieuse, la tige du plus proche

rosier!

--De quoi vous mêlez-vous, mademoiselle?

Puis, se tournant vers le prince:

--Je pensais, seigneur, que vous étiez déjà parti.

Il s’inclina et s’éloigna d’un pas rapide. Telle était sa bravoure, tel

était surtout son désir de mériter la récompense promise, qu’il triompha

des mille aigles féroces. Peu de jours s’étant écoulés,--la montagne

était peut-être moins éloignée qu’on ne le croyait,--il reparut, ayant

sur le poing comme un faucon familier le merveilleux oiseau fait de

pierreries vivantes. La princesse, avec un air de dédain, déclara que la

petite bête ailée ne valait pas la réputation qu’on lui avait faite.

Cependant elle consentit à la caresser, deux ou trois fois. Mais la

cruelle oublieuse ne donna pas son ongle rose à baiser au neveu de

l’empereur de Trébizonde, et même elle ne remarqua point que le

vainqueur des aigles avait le front, les joues, le cou, les mains, tout

déchirés et tout sanglants encore! Il se retira, sans se plaindre,

résigné.

Les oiseaux bleus · 第 5 / 74 题