CHAPITRE XXII.

LE COUP D'ÉTAT.--LES RÉSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHINÉ,

ETC.--CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX.

Mai-Août 1788.

Brienne était perdu s'il n'eût eu un solide appui dans la reine et son

extrême irritation. La honte du tour de passe-passe qui avait si mal

réussi, l'exalta, et pour mieux braver, elle siégea dès lors aux

comités et aux conseils. Elle opina, et prit la voix prépondérante.

Ainsi, elle trôna, se découvrit entièrement, comme avait fait depuis

dix ans sa soeur, la Caroline de Naples, tant louée de Marie-Thérèse

et donnée pour exemple à Marie-Antoinette.

Brienne, encore plus mal à la cour que dans le public, succombait sous

le faix. Il devint très-malade, sa poitrine se prit; on lui mit trois

cautères. Autour de lui ce n'étaient qu'ennemis. Sa réforme, pourtant

bien modérée, sur la maison du roi, son refus de payer les dettes de

Vaudreuil, ses sages retranchements sur les Coigny, les Polignac,

avaient exaspéré. Qu'est devenu le grand, le généreux Calonne: ce

Brienne est si sec! La jeune cour d'Artois l'aurait bien volontiers

jeté par les fenêtres. Que faire avec ce prêtre? Il est temps,

disait-on, de déployer la force.

Ce qui pouvait le plus y faire penser la reine, c'était le rude

accueil qu'elle avait reçu dans Paris. Ayant hasardé de venir à

l'Opéra, elle y fut presque huée. Elle dut se sentir comme excommuniée

de la France. De tous côtés un cri lui déchira l'oreille, ce nom:

«Madame Déficit!» Le ministre de Paris fut effrayé, la supplia de ne

plus s'y montrer. Son image y était proscrite. Le beau tableau de

madame Lebrun resta comme captif à Versailles; s'il se fût hasardé de

paraître à l'Exposition, il eut été insulté ou crevé. Dans Versailles

même, elle fut avertie, et par ses gens! En allant aux conseils, elle

entendit un musicien de la chapelle dire tout haut: «Une reine doit

rester à filer.» (Campan.)

Elle avait été très-longtemps sous la détestable influence des

bravaches étourdis, insolents, provoquants, qui contribuèrent tant à

faire précipiter la crise. Le premier goût qu'elle eut à vingt ans,

fut un officier de marine, un homme de ce corps odieux qui concentrait

en lui tout ce que la noblesse eut de plus haïssable. Trianon, on l'a

vu, et la Polignac, et la reine, subirent dix ans Vaudreuil, frère du

marin célèbre, homme cassant, emporté, d'humeur folle, usant de son

droit de créole, de passer en tout la mesure, de mépriser, écraser

tout. Par bonheur, elle n'était plus sous ces funestes influences.

Vaudreuil, avec Calonne, et tous les violents, s'étaient groupés

autour d'Artois. Elle voyait chez lui ses ennemis. Cependant elle

hésitait fort, semblait se demander parfois s'il ne vaudrait pas mieux

essayer de la violence. Pensant tout haut, dans l'intime intérieur,

devant ses femmes et familiers, elle dit un jour à Augeard, son

secrétaire, comme en l'interrogeant: «Tout cela serait bientôt fini...

Mais il faudrait verser du sang?...»

Augeard, secrétaire-chancelier, en même temps fermier général, gros

financier colère, un Ajax, un Achille, répondit sèchement: «Oui,

Madame.»

Quelle était la force réelle dont disposait la Cour? Considérable et

imposante. Si Brienne et la reine en avaient fait usage, ils eussent

pu verser bien du sang.

La force la plus sûre était celle des vingt régiments étrangers. Arme

fort dangereuse. Ces mercenaires, surtout les Suisses, se piquaient

d'être au roi, de ne pas connaître la France. Mangeant le pain du roi,

ne connaissant que lui, à Paris comme à Naples, ils eussent loyalement

tué. Les régiments dits Allemands, fort mêlés, n'étaient d'aucun

peuple. Ces barbares, barbouilleurs, massacrant les deux langues, fort

repus, souvent ivres, meute aveugle et grossière, auraient

certainement sabré sans regarder, écrasé et femmes et enfants.

La belle cavalerie de la maison du roi, ce corps hautain, superbe,

tant payé et privilégié, n'eût été guère moins sûre. Mais les Gardes

françaises pouvaient vaciller davantage, ayant des rapports dans Paris

où plusieurs étaient mariés.

L'armée, depuis 81, s'était fort transformée. _Nul officier que

noble._ De là haine et envie du sous-officier roturier à qui on

fermait l'avenir. Au moins on avait supposé que les officiers seraient

sûrs... Eh bien, le contraire arriva.

Les Polignac qui firent cette ordonnance (par Ségur, nommé tout

exprès) n'y favorisèrent la noblesse que dans une petite mesure. Les

nobles de province qui entraient au service, n'avaient rien à attendre

que de devenir capitaines. Tout grade supérieur fut pour l'autre

noblesse, celle de cour, avec tous les gros traitements. Les simples

officiers étaient très-peu payés, s'endettaient. Au service, leur

perspective était de n'arriver à rien et de mourir de faim.

Les colonels et autres supérieurs traitaient fort lestement ce peuple

de petits officiers (souvent plus nobles qu'eux). Ils commandaient,

ils punissaient avec l'insolence outrageante de hauts seigneurs, posés

en cour, pour qui la noble populace de ces provinciaux pesait peu.

Ceux-ci, pour de légers motifs, étaient brisés, chassés piteusement.

«Un colonel qui a besoin d'argent, disait-on, sait s'en faire. Il

casse un officier, vend son grade à un autre.» (V. Servan et Chassin,

_l'Armée_.)

Voilà comment la cour se trouva avoir mis contre elle non-seulement le

sous-officier non noble qui ne pouvait monter, mais l'officier

lui-même, le noble, écrasé par le favori, le colonel de

l'OEil-de-Boeuf.

Cette première révolution de 1788, ce fut celle de la noblesse.

Chose plus forte encore: la cour n'avait pas la cour même. Les grands

noms, les hautes fortunes, les pairs de France, la vraie cour du

royaume allait agir à part contre la cour de Trianon. Celle-ci put

s'apercevoir de sa grande solitude. Les pairs que Louis XV avait pu

écarter et séparer du Parlement, y siégent aujourd'hui malgré le roi.

Tout va vers une crise.

D'une part le Parlement (par la voix d'Adrien Duport) veut désarmer le

Roi, s'attaque aux Lettres de cachet.--Repoussé durement, il remonte

plus haut; accuse (sans la nommer) la reine.

Donc, mort au Parlement. Versailles hasarde un coup. Des ouvriers,

gardés à vue, impriment au château les dépêches qui vont porter

partout la foudre. Profond secret qui n'en transpire pas moins. Une

boulette de glaise, contenant une épreuve, part d'une des fenêtres,

est portée à d'Éprémesnil.

Que trouva-t-on dans cette boule? Le plus monstrueux avorton qui

peut-être fût jamais sorti de la cervelle humaine.--Un fou n'eût pas

suffi. Il fallut trois fous. On y distingue à merveille l'influence,

la main, le style de plusieurs auteurs différents.

Brienne était dans son lit, toussant fort et n'en pouvant plus, avec

ses trois cautères. Je ne puis lui imputer la partie vaillante et

brillante, jeune évidemment, du projet.

Le grand article capital était, on peut dire, signé d'une écriture

princière. Le Roi pour conseil suprême d'enregistrement prenait...

qui? Ses propres domestiques, le grand aumônier, le grand chambellan,

le grand écuyer, le grand maître de sa maison, et son capitaine des

gardes!--Ajoutez quelques dignitaires, prélats, maréchaux,

gouverneurs, chevaliers de Saint-Louis, quatre seigneurs titrés (en

tout vingt et une personnes). Cela s'appelait _Cour plénière_. Louis

XVI, en sa _Cour plénière_, renouvelait Charlemagne. Comme splendeur,

comme costume, rien n'était plus éblouissant. Qui dit _Cour plénière_

dit _fête_ (selon tous les dictionnaires). La monarchie allait être

une fête perpétuelle.

Quel dommage que le roi, si gauche, soit peu propre à jouer

Charlemagne ou Philippe-Auguste! Combien ce rôle irait mieux à ce

prince de roman, au jeune et brillant Galaor, le cousin d'Amadis de

Gaule! On donnait volontiers ce nom au charmant comte d'Artois. Son

agréable figure, qu'une bouche toujours entr'ouverte faisait paraître

un peu niaise, promettait déjà à la France le héros de l'émigration,

le roi pour qui 1815 a trouvé _le genre troubadour_.

La Sottise n'est que sotte, parfois modeste et prudente. Mais au delà,

plus naïve s'étend largement la Bêtise. Elle parade, elle triomphe,

fait la roue au soleil. C'est le caractère qui reluit dans la nouvelle

institution. Elle est très-bien combinée pour détruire ce qui reste de

la religion monarchique. Le roi était dans celle-ci un être à part que

Dieu souffle et inspire (c'est ce que Louis XIV dit expressément à son

petit-fils). Ici, derrière le roi, on voit, au lieu de Dieu, la

valetaille qui remue le mannequin.

Ce qui prouve que ces valets de Versailles travaillaient pour eux,

c'est qu'ils se sont nommés _à vie_. Choisis irrévocablement, ils

siégent dans leur dignité aussi fermes que le roi. Ceci répond à la

plainte qu'avait faite l'un d'eux (Besenval): «Qu'à Versailles, on

n'est sûr de rien.»

Une chose admirable encore, d'inimitable insolence, que Lamoignon

certainement n'écrivit que sous la dictée de ces fous, ce fut

l'étrange article: «Les Parlements _ne jugent plus que les nobles et

les prêtres_. Les roturiers sont désormais jugés par de simples

bailliages.»

Cela fait deux nations. Hors des ordres privilégiés, la vie humaine

est si peu comptée, que pour en décider, il suffit des juges

inférieurs.

Il va sans dire qu'après un tel outrage à la nation, les réformes de

Lamoignon dans le droit criminel ne comptaient guère; quelque bonnes

qu'elles fussent, personne n'y fit attention.

Les Parlements étaient réduits à quelques membres. Le reste supprimé,

ruiné, remboursé quand et comment? En rentes apparemment sur ce trésor

insolvable, qui va suspendre ses payements.

Ce que je crois de Brienne dans cette belle composition, c'est un

article de ruse, d'une ruse maladroite, risible invention d'un cerveau

faible, que la maladie affaiblit encore.

_Dans le cas de circonstances extraordinaires où nous serions obligés

d'établir de nouveaux impôts_ (mot plaisant pour un homme, qui n'a pas

cessé d'être dans cet état extraordinaire)... _d'établir de nouveaux

impôts avant les États généraux, l'enregistrement de ces impôts par la

Cour plénière n'aura qu'un effet provisoire jusqu'aux États que nous

convoquons._

Ainsi le roi à volonté va créer de nouveaux impôts. Pour le faire

avaler, on confirme l'espoir d'avoir les États généraux. Mais cela est

trop fin. La Cour est indignée de ces ménagements de Brienne. Elle

reprend la plume. «Eh! quoi, Sire? La Cour plénière alors ne fera que

du provisoire? Comment! Votre Majesté se subordonne à ces États?...»

La reine, ou le comte d'Artois, ajoutent fièrement une ligne qui

anéantit tout le reste, ôte espoir, détruit les États, même avant

qu'on les ait donnés, qui défie la nation, ferme solidement les

bourses et rend la banqueroute sûre:

_Sur cette délibération des États, nous statuerons définitivement._

Donc les États ne seront rien qu'une vaine cérémonie. On a soin ici de

le dire, d'avertir la Nation.

Cette pièce extraordinaire, éclose une fois de sa boule, courut

partout secrètement. Plusieurs parlements de province la reçurent,

protestèrent d'avance. Ici les pairs s'effrayèrent, et crurent, comme

les magistrats, qu'autour de ce monde en délire, il fallait au plus

tôt dresser des garde-fous. M. de La Rochefoucauld, admirateur et

traducteur des constitutions américaines, fut probablement celui qui

conseilla de faire une _Déclaration des droits_. Les pairs, unis au

Parlement, déclarèrent que les «coups préparés contre la magistrature

n'avaient de but que de couvrir les anciennes dissipations, sans

recourir aux États généraux, que le système de _la volonté unique_

manifesté par les ministres annonçait le projet d'anéantir _les

principes de la monarchie_.»

«Cela considéré, ils décident que: la France est une monarchie

gouvernée suivant les lois. Ces lois fondamentales embrassent: 1º le

droit de la maison régnante; 2º le droit de la nation d'accorder

l'impôt; 3º les droits et coutumes des provinces; 4º l'inamovibilité

des magistrats, leur droit de vérifier si les volontés du Roi sont

conformes aux lois fondamentales; 5º le droit du citoyen de n'être

jugé que par ses juges naturels, de n'être arrêté que pour être remis

sans délai aux juges compétents.

«Ils déclarent unanimement que si la force disperse le Parlement, elle

remet le dépôt de ces principes entre les mains du Roi et des États

généraux.»

Déjà une tentative directe de désarmer la cour en empêchant toute

levée d'impôt, avait été faite par deux conseillers, Goislard et

d'Éprémesnil. Le 4, ordre de les arrêter.

On n'avait vu que trop souvent de pareils enlèvements. Chez un peuple

devenu si patient depuis deux siècles, l'insolence de la royauté, la

brutalité militaire semblaient toutes naturelles. C'était la joie, la

risée des gardes et des mousquetaires d'insulter les grandes robes.

Ici, pour la première fois, l'homme d'épée hésita. Les deux

conseillers menacés s'étant réfugiés dans le Parlement, le capitaine

M. d'Agoult, devant l'imposante l'assemblée, se sentit pris de

respect, troublé dans sa conscience. Quand il demanda les deux

membres, tous se levèrent, s'écrièrent: «Nous sommes tous Duval et

Goislard!--Un exempt qu'il fit entrer pour les lui désigner, s'obstina

à ne pas les voir. M. d'Agoult, embarrassé et honteux de son rôle,

envoya à Versailles demander de nouveaux ordres. La séance, de jour,

de nuit, continua pendant trente heures. L'effet était obtenu;

l'esprit nouveau, le respect de la loi, l'horreur de la violer,

avaient fortement éclaté. Cette grande scène dramatique où l'homme

d'exécution avait rougi de lui-même, devint une grande leçon. Elle fut

connue partout, et partout, comme on va voir, l'épée se trouva brisée.

Duval et Goislard eux-mêmes terminèrent, se désignèrent, adressèrent

au Parlement de pathétiques adieux, et suivirent fièrement d'Agoult,

contristé et humilié.

Même avant cette grande scène, la mine était éventée. Des

protestations foudroyantes partaient de tous les Parlements. Le plus

éloigné de tous, le Parlement de Navarre, éclata dès le 2 mai. Celui

de Rouen le 5; Rennes et Nancy, le 7; Aix et Besançon, le 8; Bordeaux

et Dijon, le 9.

Ces pièces, que j'ai sous les yeux réunies dans une précieuse brochure

(Bibl. de Grenoble), sortent de la banalité ordinaire; elles sont des

appels éloquents à la loi, à l'honneur. Le vrai danger des Parlements

était que, par la création subite de quarante-sept bailliages, le

ministère allait tenter tout un peuple d'avocats et de gens de loi. Il

tentait beaucoup de villes jalouses de l'importance des villes de

Parlements. Par exemple, il pouvait se faire en Bretagne que Nantes et

Quimper, jalouses de Rennes, acceptassent les bailliages, et

saisissent l'occasion de détrôner le Parlement.

Ces oppositions surgirent, mais plus tard. Pour le moment, avec un bon

sens admirable, chacun ajourna, subordonna l'intérêt personnel.

Personne n'accepta de places d'un gouvernement flétri. Il y avait

alors, en cette France (tant légère, gâtée qu'elle fût), certaine

délicatesse, certain sentiment de l'honneur qui ne s'est guère

retrouvé aux temps soi-disant _positifs_.

Donc, le Roi, le ministre, se trouvaient réellement dans une grande

solitude. Le Roi (sauf ses cinq ou six domestiques, chambellans,

etc.), ne trouvait personne à mettre dans sa fameuse Cour plénière. Sa

parade du 8 mai fut singulièrement ridicule.

Ceux qu'on traîna de force à cette Cour plénière protestèrent avant et

après. Plaisante magistrature qu'il eût fallu garder à vue, lier sur

ses chaises curules. Après un seul jour d'essai, on ajourne

indéfiniment. Le 10 mai, le jour où partout (à Rennes, à Grenoble,

Rouen, etc.), on fit l'exécution brutale de forcer les Parlements à

enregistrer leur décès, la Cour plénière elle-même pour qui on faisait

tout ce bruit, ce triste avorton déjà était mort et enterré.

Nul spectacle plus curieux que de voir en chaque province les formes

diverses de la résistance. Elles donnent la mesure exacte de ce que

chacune d'elles gardait de vitalité sous l'écrasement monarchique.

Le Midi était assommé. Les deux Terreurs épouvantables des massacres

albigeois et des massacres protestants, tombant les uns sur les

autres, avaient admirablement monarchisé le pays. Les États de

Languedoc, tant vantés pour leur cadastre, répartition, etc.,

n'étaient pas moins épiscopaux, comme au lendemain de la conquête de

Montfort. Le Tiers-État y votait, mais _il ne parlait jamais_. Toutes

ces municipalités étaient muettes.

La Bourgogne, tous les trois ans, se réunissait vingt jours en États

pour baiser les bottes du gouverneur héréditaire, un Condé. Cinquante

bourgeois, en présence de trois cents nobles et cent prêtres, ne

soufflaient que pour voter des présents au gouvernement, aux premiers

de l'assemblée.

Trois familles suffisaient pour jouer la comédie des petits États

d'Artois. Ceux de Provence étaient nuls; le pays avait maigri jusqu'à

l'os et au squelette, à l'instar de ses montagnes, dévasté, dépouillé,

chauve; ses pauvres communautés, trop heureuses de vendre leurs voix,

étaient toutes dans la main d'un seigneur, le consul d'Aix.

L'imperceptible Navarre et le tout petit Béarn avaient seuls gardé

quelque chose des libertés antiques. En Béarn, le peuple avait au

moins un veto négatif. En Navarre, seul il votait dans les questions

d'argent.

Rouen, Besançon, Grenoble, regrettaient amèrement, redemandaient leurs

États, depuis longtemps supprimés.

La Bretagne avait les siens, on l'a vu, orageux, troubles, dominés par

un grand peuple de petits nobles turbulents. Ces dures têtes de silex

n'étaient pas moins bouillonnantes. Toujours quelques fous, du Régent

à Louis XVI, rêvaient la séparation, la Bretagne libre de la France,

seule en son trône de granit, comme un Arthur ressuscité, avec la

monarchie celtique. Un grand peuple dispersé, curés, bourgeois,

paysans, matelots, ne partageait pas ces songes, et se montrait plus

docile, entraîné pourtant par moment aux emportements de la noblesse,

aux audaces du Parlement. C'était le plus fier du royaume. Il

rappelait incessamment sa fameuse duchesse Anne et les droits de son

contrat. Lui-même parfois représentait la trop quinteuse duchesse dans

sa mauvaise humeur hautaine. En 1764, le Roi ayant écrit qu'il cassait

sa décision, le Parlement, sans voir la lettre, la lui renvoya par la

poste.

La grande bataille de la France fut réellement soutenue par deux

provinces, la Bretagne et le Dauphiné.

La Bretagne eut réellement quelque avance sur le Dauphiné. Rennes eut

son combat le 10 mai, et Grenoble le 7 juin.

Ces deux provinces avaient fort préparé l'esprit public. La Bretagne,

dès Louis XV, dès l'affaire de La Chalotais qui fit vibrer toute la

France. Le Dauphiné déjoua le mensonge des Assemblées provinciales. Le

Parlement de Grenoble dit qu'on devait publier leur règlement,

préciser leur mission: jusque-là, intrépidement, _il leur défendit de

s'assembler_ (15 décembre 1787).

La première scène décisive est celle de Rennes. Le Parlement ferme ses

portes. C'est aux commissaires du Roi, au gouverneur Thiard, à

l'intendant Molleville, de les forcer. À leur sortie du Parlement, les

pierres, les bûches et les bouteilles volent et menacent leurs têtes.

L'intendant tombe, est frappé. Que ferait la troupe? Thiard était peu

en force et défendait de tirer. Ses officiers, qui voyaient dans le

peuple tant de gentilshommes, n'avaient nulle envie de tirer sur les

leurs. Un d'eux, Blondel de Nonainville, dit: «Moi aussi, je suis

citoyen!» On lui saute au cou; on le porte en triomphe. Et nombre

d'officiers l'imitent. (Duchatellier, I, 43, 73.)

La cour ne comprit pas encore. Elle expliqua l'événement par la

mollesse de Thiard, qui n'avait pas voulu tirer sur la noblesse de

Bretagne. La révolution de Rennes commandait quelques égards, étant

surtout celle des nobles et des fils de la bonne bourgeoisie, des

étudiants en droit de cette université. Ces nobles, nous les avons

vus, dans l'affaire de Damiens, marquer entre tous les Français, par

la vive émotion, le violent amour du Roi. Ils n'étaient pas suspects

au fond. D'autant plus violents aussi dans leur attaque au ministère,

ils dressèrent son accusation. Avec l'obstination bretonne, ils la

portèrent à Versailles, par une, deux, trois députations. La première,

douze gentilshommes, brutalement mise à la Bastille; la seconde de

dix-huit, arrêtée en route, n'empêchèrent pas cinquante-trois députés

de pénétrer enfin au Roi.

Thiard n'en réussit pas moins à disperser le Parlement et à l'exiler

de Rennes. La chose fut plus difficile pour le Parlement de Grenoble.

Le Dauphiné, il faut le dire, ne ressemblait guère à la France. Il

avait certains bonheurs qui le mettaient fort à part.

Le premier, c'est que sa vieille noblesse (l'_écarlate des

gentilshommes_) avait eu le bon esprit de s'exterminer dans les

guerres; nulle ne prodigua tant son sang. À Montlhéry, sur cent

gentilshommes tués, cinquante étaient des Dauphinois. Et cela ne se

refit pas. Les anoblis pesaient très-peu. Un monde de petits nobliaux

labourant l'épée au côté, nombre d'honorables bourgeois qui se

croyaient bien plus que nobles, composaient un niveau commun rapproché

de l'égalité. Le paysan, vaillant et fier, s'estimait, portait la tête

haute.

L'histoire de leurs États est belle. On y voit la vigueur du Tiers qui

surgit du fond de la terre, la soulève avec son front. Peu nombreux,

ne formant pas le cinquième de l'assemblée, il monte. Il exige d'abord

des procès-verbaux dans sa langue, écrits en français (1388). Il

monte; il obtient d'avoir un veto négatif; s'il ne fait encore, il

empêche (1554). Dans les questions qui lui sont propres, il vote

double, il obtient la double représentation.

Un trait singulier du pays, c'est qu'en gravissant l'amphithéâtre des

Alpes, on rencontrait sur les hauteurs la vénérable et modeste image

de nos vieilles Gaules, de nos fédérations celtiques. Ces contrées

froides et stériles n'eussent jamais été habitées si on n'y eût laissé

régner le vrai gouvernement humain, la république et la raison. Tout

ce que la France désirait (ou ne connaissait même pas), tout ce que le

Dauphiné d'en bas conquérait lentement, ce pauvre Dauphiné d'en haut,

sous le vent sévère des glaciers, l'avait toujours eu. La déraison

féodale, la violence des gouvernements s'arrêtaient là; les intendants

de Richelieu, de Colbert, comprenaient eux-mêmes que, s'ils se

mêlaient de ce peuple, il descendrait, s'en irait, laissant un éternel

désert. Il avait fait un bon cadastre; on lui laissait répartir

l'impôt (payé très-exactement). On le laissait faire ses routes, ses

travaux, bref se gouverner. Ils disent très-fortement que, pour leurs

charges, ils n'ont que faire d'aucune autorisation et n'ont pas à

rendre compte,--qu'ils ont acheté ces droits, par maints sacrifices,

«par des services à la patrie qu'ils rendirent et rendront encore.»

(Fauché-Prunelle, 704.)

L'idéal américain, en bien des choses essentielles, était ainsi

suspendu au-dessus du Dauphiné. À travers toutes les misères qu'il

traversait avec la grosse monarchie, il n'avait qu'à regarder vers un

certain point des neiges pour aspirer l'air meilleur, se redresser, se

sentir homme. Dans les veines les plus royalistes, cet air gaillard de

la montagne mettait du républicain.

Depuis l'enregistrement du 10 mai, fait à main armée, jusqu'au 7 juin,

où le gouverneur Clermont-Tonnerre envoya aux magistrats les ordres

d'exil, l'irritation alla croissant. Grenoble semblait ruinée par la

perte du Parlement. La province se crut perdue. Un violent écrit du

jeune avocat Barnave fut semé la nuit dans les rues. Le 20 mai, le

Parlement avait lancé (une vive provocation qui semblait l'appel aux

armes): «Il faut enfin leur apprendre ce que peut une nation généreuse

qu'on veut mettre aux fers.»

On pensait bien qu'il y aurait un soulèvement à Grenoble. On y avait

envoyé deux solides régiments (Austrasie et Royal-Marine). L'ordre

était de ne pas tirer, mais charger à la baïonnette, n'employer que

l'arme blanche, qui, sans bruit, n'en est que plus sûre dans la foule

pour frapper de près.

J'ai sous les yeux huit ou dix relations de la journée du 7 juin;

celle du Parlement, celle de l'Hôtel de ville, les lettres du

procureur du roi, les récits d'un procureur, d'un étudiant (L.

Berriat Saint-Prix), d'autres anonymes. Le meilleur, celui d'un

religieux, est adorablement naïf. C'est un vieux cahier où le bonhomme

qui jardine, écrit les vertus des plantes, des recettes de jardinage,

de médecine, etc. Mais le tocsin a sonné. Il retourne son cahier, il

écrit la Révolution (_Bibl. de Grenoble_).

Le matin, vers six heures, des soldats portèrent aux conseillers les

lettres d'exil. Dès sept heures, très-grand mouvement: tout le

commerce, en ses quarante corps, va en procession faire compliment de

condoléance au premier président. Puis, une autre procession,

dramatique et d'effet lugubre, tout le barreau en robes noires. Devant

ces images de deuil, les boutiques se fermèrent; toute vie parut

suspendue.

Cela saisit terriblement l'esprit des femmes du peuple. Les vendeuses

des marchés s'assemblaient par pelotons. Tout à coup voilà qu'elles

fondent chez le premier président; elles se jettent sur les voitures

attelées, détellent, déchargent les malles, coupent les harnais des

chevaux. Mais pour que le Parlement ne sorte pas de la ville, il faut

s'emparer des portes. Elles étaient fort bien gardées, chacune par

trente soldats. Ces dames prenne chacune «une trique,» et vont à

l'assaut des portes. Quelques hommes déterminés se joignent à elles,

armés de bâtons, de pierres, chassent la garde, et à sa place ils se

constituent portiers. Les femmes rapportent les clefs en triomphe,

vont aux églises, montent dans tous les clochers et sonnent

furieusement le tocsin.

Il était midi. Ce bruit sinistre, retentissant par les détours de la

profonde vallée, les rudes paysans de la Tronche et des communes

voisines, dans un terrible transport, saisirent leurs fusils,

coururent. Mais les portes étaient clouées. Ils vont chercher des

échelles. Par malheur, elles sont courtes. Ils finissent par percer un

mur qui fermait une fausse porte. C'est long, mais leur seule présence

faisait voir que la campagne était une avec la ville.

La troupe n'avait pu reprendre les portes. On la réunit en bataille

sur la place principale. Deux compagnies de Royal-Marine étaient en

avant, engagées dans une rue. Il était environ deux heures. Le peuple

(au premier rang les femmes) regardait fort de travers les soldats de

Royal-Marine, insolents et provoquants autant que le noble corps de la

Marine elle-même. Beaucoup, de mine singulière, étaient des Basques ou

des Bretons. Celui qui était en tête, un sous-officier béarnais, à

grand nez crochu d'épervier, oiseau de proie, oiseau de nuit, oeil

noir de ténèbres et de ruse, blessa au premier regard leur rude

instinct de loyauté. Une des femmes n'y tint pas. Elle traverse la

rue, va à lui, et, devant sa troupe, lui applique un hardi soufflet

(récit d'un témoin oculaire). Ce Béarnais est Bernadotte. Le coup lui

valut le salut de la sorcière (Tu seras roi!). Il vit l'éclair de sa

fortune et fit commencer le feu.

Il avait une bonne chance de tout finir en deux minutes. Il n'avait

réellement que vingt ou trente _hommes_ en face, le reste femmes et

curieux. Ces vingt ou trente, chargés vivement, s'enfuirent, comme il

l'avait prévu. Mais ce qu'il ne prévoyait pas, c'est qu'ils revinrent

peu après avec une masse énorme, c'est que tout ce vaillant peuple se

mit avec eux. Devant, derrière, sur les toits, partout on ne voyait

que peuple. Tuiles, pierres, briques, pleuvaient à la fois. Notre

Béarnais est blessé, mais reste noté comme homme d'audace peu

scrupuleuse, qui n'irait pas de main morte et pouvait monter à tout.

L'affaire fut assez sanglante. Force blessés de part et d'autre. Un

vieux portefaix est tué; un jeune homme a les deux cuisses traversées.

Même un enfant de douze ans fut cruellement tué d'un coup de

baïonnette.

Le peuple, ayant l'avantage, en vint à grands coups de pierre sur la

masse des deux régiments en bataille sur la place. Au moment où M. de

Boissieux, lieutenant-colonel, défend de tirer et veut s'expliquer

avec la foule, une pierre lui frappe la tête. Il n'en persista pas

moins dans son pacifique héroïsme. Cela émut fort le peuple. On vint

lui faire réparation. Les femmes voulurent le panser et l'emportèrent

dans leurs bras.

Même dans Royal-Marine, plusieurs officiers bretons (instruits

très-certainement de l'affaire de ceux de Rennes), ne voulaient pas

qu'on se battît. Le commandant consentit à aller, avec une femme, au

commandant Clermont-Tonnerre qui donna de bonnes paroles, fit espérer

que la troupe rentrerait dans ses quartiers.

Mais cela ne suffisait pas. Un terrible flot de peuple arrivait pour

prendre au commandant les clefs du palais de justice, et rétablir,

faire siéger sur-le-champ le Parlement. L'hôtel est en vain fermé. On

brise la porte extérieure, on brise une porte intérieure, et derrière

on trouve M. de Clermont-Tonnerre avec quelques officiers.

Il faut ignorer tout à fait la nature humaine et ce que c'est que la

foule, pour croire (avec M. Taulier) qu'on ménageât le commandant. Il

fut dans un danger réel. On lui reprocha violemment l'effusion du sang

du peuple. Plusieurs voulaient qu'il livrât celui qui avait fait

tirer. D'autres que lui même expiât: un charpentier tint une hache

levée sur sa tête. Un avocat la détourna. On a voulu douter du fait,

mais le charpentier en fit gloire, ne se cacha pas, resta huit jours

encore à Grenoble, et n'en partit qu'en recevant l'argent d'une

souscription faite pour lui (Berthelon).

Dans ce danger du commandant, les consuls de la ville étaient venus à

son secours. Eux-mêmes ils furent en danger. On leur arracha de la

tête leurs chaperons municipaux. La foule cassait, brisait. Elle jeta

par les fenêtres l'argenterie du commandant (qu'on porta chez le

président). Elle ne prit rien dans l'hôtel que le dîner qui était

prêt, à point, et qu'on avala, plus du vin bu dans les caves. Un seul

lieu fut respecté, un cabinet d'histoire naturelle que possédait ce

grand seigneur. On n'y prit qu'un aigle empaillé qu'on voulait faire

figurer dans le solennel triomphe qu'on préparait au Parlement.

Le commandant sous leur dictée écrivit au Président qu'il l'invitait à

assembler le Parlement au plus tôt. Il livra les clefs du Palais. Mais

une femme ne voulait pas croire qu'il agît de bonne foi. Elle empoigna

un inspecteur militaire qui était là, l'emmena pour qu'il témoignât

avec elle que la lettre était sérieuse, venait bien du commandant.

Elle le menait «trique en main, comme un patient qu'on mène au gibet»

(cinq heures de l'après-midi).

Le Président eut beau louvoyer et refuser. On ne lui donna qu'une

heure. Le peuple se chargea lui-même d'avertir les conseillers. En

attendant, il faisait l'ouverture du Parlement. Le Président n'eût

osé. On lui prit un de ses gens, qu'on habilla superbement d'une riche

robe de chambre; on lui mit les clefs en main, et afin qu'il fût mieux

vu, un homme à califourchon l'enleva sur ses épaules. Derrière, on lui

portait la queue. Ce majestueux personnage, que nul ne connaissait,

représenta d'autant mieux le grand anonyme, le Peuple, faisant ses

affaires lui-même, rouvrant son Palais de justice, fermé par la

royauté.

Les membres du Parlement se cachaient, mais on en trouva suffisamment

pour le cortége qu'on fit au Président, de son hôtel au palais. Ces

messieurs, dans leurs robes rouges, étaient galamment conduits par

_les dames_ portant _leur trique_, de l'autre main des branches

vertes. Le tocsin ne sonnait plus, mais les cloches, à volée, joyeuses

et toutes en branle. «Les clochers jusqu'au sommet étaient remplis de

femmes bondissantes comme des chèvres.» C'était six heures du soir (en

juin). Partout des rameaux, des roses. Le carrosse du Président,

traîné lestement par des hommes (et plus vite que par des chevaux),

avançait couvert de fleurs, royalement couronné de l'aigle prisonnier

du peuple, la seule et noble dépouille qu'il emporta de sa victoire.

Une fraîche couronne de roses (assez ridiculement) avait été préparée

pour la vieille tête chenue du premier président. Il tremblait de se

compromettre, la repoussa. Mais on la portait devant lui. Un énorme

feu de joie était dressé sur la place, le Palais enguirlandé de

banderoles ou drapeaux. «Enfin des cris incroyables, une telle fête

(dit le bonhomme) que jamais les fastes de Rome n'ont fourni de

pareils exemples.»

Le Président, effrayé de son succès, trouva moyen d'écrire à l'instant

en cour que tout se faisait malgré lui. Le Commandant écrivit aussi.

Mais on saisit sa lettre, et on ne la laissa passer que quand le

Président l'eut lue à la foule et bien montré qu'elle ne contenait

aucun mal. La séance ne dura qu'une heure, et le peuple, fort modéré,

ne demanda rien que le départ du régiment qui avait versé le sang. Le

Parlement, heureux de voir finir son triomphe, fut solennellement

reconduit. Mais défense aux magistrats de sortir de la ville; défense

aux portes de les laisser passer.

Situation assez triste pour le peuple, forcé de garder presque à vue

ses chefs qui voulaient s'échapper. Les femmes étaient inquiètes.

Elles veillèrent en armes, et seules voulurent monter la garde au

palais du Parlement.

Une chose était pour Grenoble, c'est que tous les environs étaient

armés pour elle et n'attendaient qu'un signal. Mais au dedans, on

s'arrangeait pour énerver le mouvement. Pendant la nuit, les consuls

formèrent la garde bourgeoise des honorables marchands qui le matin se

saisit du corps de garde, des portes. Le peuple avait nommé une

commission pour s'entendre avec les consuls. Le procureur syndic de

cette commission était un cordonnier, lui-même de la garde bourgeoise,

de cette garde précisément que l'on opposait au peuple (V. Berthelon).

Cette opposition se marqua surtout en ce que le peuple, entendant dire

qu'on faisait venir contre lui l'artillerie de Valence, assiégeait les

dépôts d'armes, voulait prendre les fusils. Les bourgeois s'y

opposaient. Le peu de fusils qu'on eût manquaient de certaine pièce et

ne pouvaient servir à rien. De là une juste inquiétude. Les femmes,

plus d'une fois, sonnèrent le tocsin. Elles juraient de ne pas

désarmer tant qu'elles n'auraient pas vu partir le régiment meurtrier.

Ainsi, du 9 au 14, marcha la réaction. On défendit bientôt aux

bourgeois de monter la garde. Les deux régiments reprirent tous les

postes. Clermont-Tonnerre établit des batteries sur les hauteurs qui

pouvaient foudroyer la ville. Le Parlement se sauva (nuit du 13 juin).

Le soldat haïssait le peuple au point que, sur le rempart, un ouvrier

regardant la brèche du 7, la sentinelle lui tira un coup de fusil dont

la balle heureusement ne fit que trouer son chapeau.

Le 14, deux nouvelles (récit du religieux) émurent fortement Grenoble.

Le foudroyant mémoire de Rennes fut connu, la fermeté menaçante des

Bretons, l'accord des nobles, du peuple, des étudiants. On apprit en

même temps qu'à Besançon un régiment suisse avait refusé de tirer,

aimait mieux s'en aller en Suisse. La noblesse de Grenoble et celle

des environs s'assembla (le 14 juin), et les consuls, indignés d'avoir

été pris pour dupes et de voir déjà renvoyés sans façon leur garde

bourgeoise, vinrent siéger avec ces nobles. Les menaces et les

défenses de l'autorité militaire n'y firent rien. On fit vaillamment

la démarche décisive, _non-seulement de demander_ le rétablissement

des États, mais réellement _de les faire_, de les créer, les

convoquer, en invitant toutes les villes et bourgs à nommer des

députés pris dans les trois ordres, qui se réuniront à «jour convenu.»

Voilà ce qui fut écrit (_Bibl. de Grenoble_.) Mais on convint

verbalement de se réunir à Vizille, ancien château du Dauphin, que

possédait M. Périer, dont il avait fait une usine, et qu'il offrit

courageusement.

La cour se montra fort double. Elle écrivit des choses douces sur

l'amour du Roi pour le peuple. «Jamais il ne fut plus loin d'exiger de

nouveaux impôts.» (Impr. bibl. de Grenoble.) Avis paterne que l'évêque

de Grenoble répandit par les curés. En même temps, on fait filer une

armée en Dauphiné, sous l'homme le plus sévère de France, le vieux

maréchal de Vaux, durci par cinquante ans de guerre (en Corse,

Amérique, partout). On lui donne des Suisses et des Corses et beaucoup

d'artillerie. Le bailliage est établi à Valence, et on va le faire à

Grenoble à main armée. Deux des consuls de Grenoble iront répondre à

Versailles, y resteront comme otages. Le maire de Romans, enlevé, est

prisonnier en Languedoc.

Tout cela était assez vigoureux, bien combiné. Mais rien ne pouvait

servir dans un si grand mouvement. Une unanimité immense, formidable,

se déclare. Toutes les femmes prennent la ceinture aurore et bleue du

Dauphiné, les hommes la cocarde au chapeau. On arrache des murailles

l'arrêt contre les consuls. De tous côtés grandes nouvelles: _la

France est pour le Dauphiné_. Les petits États de Béarn fraternisent

avec lui. Des gentilshommes de Lyon, de Toulouse, de Provence,

adhèrent à ses résolutions et veulent agir de concert. La Guyenne va

les imiter. Les mêmes résistances éclatent juste aux deux bouts du

royaume, à Pau, à Amiens, Arras. À Pau, on dresse une potence pour

pendre le commandant. À Arras, le bailliage est chassé à coups de

bâton, tout brisé et saccagé. Le Parlement de Rouen continue de

s'assembler, met le ministère en accusation.

Tout s'arrête, et plus d'affaires. Lyon halète, Paris s'irrite par le

retard des payements. L'Hôtel de Ville a renvoyé en août ses payements

de mai.

Je copie tout ce qui précède d'un petit journal manuscrit de 8 pages

qui donne très-bien le mois de juillet, à Grenoble, les nouvelles

qu'on y recevait. Il ajoute, au 3 juillet, deux choses extrêmement

graves.

«La disgrâce du ministère a été signée pendant huit heures. La Reine a

tout fait révoquer.

«À notre assemblée du 2, _des officiers en uniforme ont signé la

délibération_.»

Jamais le vieux maréchal, qui avait vu tant de choses, n'avait vu un

tel spectacle. Il se trouva, avec ses vingt mille hommes, comme noyé

dans ce tourbillon, ce vertige populaire de vaillance, d'ardeur et de

joie. Ses officiers lui échappaient. Il l'écrivit à la cour

(_Augeard_.) Ce qui dut l'étonner surtout, ce fut, dans une telle

ardeur, un bon sens, une mesure, un sang-froid extraordinaires. Cela

ne se voit guère ailleurs. Si fermes dans les grandes choses, ils

cédaient sur les petites, qui souvent exaltent encore plus. Il crut

les embarrasser en défendant la cocarde bleue aurore, l'insigne de la

province. Mais cela leur rendait service. Il valait mieux être

Français. On disait, non sans apparence: «Toute la France sera

Dauphiné.»

De Vaux, de mauvaise humeur, avait signifié d'abord qu'on ne

s'assemblerait pas, qu'il saurait bien l'empêcher. On lui répondit

gaiement: «Nous nous assemblerons, fût-ce à la bouche du canon.»

Il se rabattit à dire: «Ce ne sera pas à Grenoble.» On n'y avait

jamais songé. Enfin il entoura Vizille de grandes forces militaires,

comme si l'on avait craint des rassemblements du peuple. Il croyait

que ses baïonnettes intimideraient l'assemblée. On n'y regarda même

pas. Cela l'achève. Il s'alite, et le voilà très-malade. On crut qu'il

y passerait. Il traîna un an ou deux.

M. Périer, fort noblement, avait préparé des tables pour servir quatre

cents personnes. La salle d'armes du vieux connétable, Lesdiguières,

était préparée pour faire siéger dignement cette première de nos

assemblées.

Le secrétaire était Mounier, juge royal de Grenoble, homme capable,

fort mesuré, qui avait tenu la plume avec adresse et courage dans les

réunions de la ville. L'assemblée s'ouvrit à huit heures, s'organisa

jusqu'à onze, examina les mémoires proposés jusqu'à minuit, signa

jusqu'à quatre heures du matin. Tout ainsi fut consommé dans un long

jour de juillet. On arrêta (outre les choses arrêtées le 14 juin):

que voulant montrer à la France un exemple d'union, d'attachement à la

monarchie, on n'octroierait les impôts qu'après délibération dans les

États généraux--que le Tiers-État aurait autant de députés que les

deux autres ordres réunis.

Une mesure admirable fut gardée par cette assemblée:

1º _La municipalité n'y domina pas._ Les députés de Grenoble,

très-nombreux, ne voulurent pas être comptés selon leur nombre.

2º _Le parlement n'y domina pas._ Quoique seul il eût d'abord dirigé

le mouvement, l'assemblée se mit à sa place, dit même indirectement

qu'il n'était pas impeccable. Elle exprime que la conduite généreuse

des Parlements avait réparé leurs torts.

3º _Nul ordre ne pesa sur les autres._ Le Tiers n'abusa pas de la

force supérieure que donnait la situation. Le clergé et la noblesse,

entraînés d'un bel élan, votèrent sans difficulté la double

représentation du Tiers.

4º L'assemblée ne se montra _pas exclusivement dauphinoise_. Elle fut

surtout française, protesta dans deux articles de son amour pour

l'unité, dit que le Dauphiné ne séparerait jamais sa cause de celle

des autres provinces.

Tout cela était très-neuf.

On sait bien que dans son fantôme d'Assemblées provinciales, le roi

avait doublé le Tiers. C'était un mensonge de plus. Puisqu'il nommait

les députés, on était sûr qu'il prendrait l'élite des faibles et des

serviles, les plus plats de la bourgeoisie.--Le Tiers aussi était

double dans les États de Languedoc. Autre leurre, autre mensonge. Les

formes ne sont rien du tout dans l'absence de la vie. Ce Tiers ne

parlait jamais, sauf un compliment ampoulé que le capitoul de Toulouse

débitait à l'ouverture. Les capitouls, les consuls, en toute chose

importante suivaient leurs seigneurs les évêques.

Non, la leçon de la France ne fut pas le type bâtard des Assemblées

provinciales, ni les États de Languedoc. Elle fut dans l'unanimité des

trois ordres du Dauphiné. Elle fut dans l'unanimité (peu durable, mais

réelle alors) des nobles bretons et du peuple.

Elle fut dans l'ébranlement de l'armée, dans cet aveu terrible du

maréchal de Vaux: _que la troupe n'est pas sûre_. Nonainville à

Rennes, Boissieux à Grenoble, s'obstinent à ne pas tirer.

Ce qui dut aussi frapper fort, c'est le changement étonnant de formes

qui se fait tout à coup dans les pièces adressées au roi. Pour la

première fois, on y parle de _sa responsabilité personnelle_, on y

fait une allusion fort nette au danger qu'il court. Dans une adresse

(manuscrite, anonyme et sans date) de Grenoble, on lui fait entendre

que la Constitution seule _fait sa sûreté_. Mais la pièce la plus

terrible (19 juin 88) vient du corps jusqu'ici le plus souple, le plus

docile, qui le croirait? du Grand Conseil. On y demande la tête de

Brienne et de Lamoignon. On dit au roi: «Il ne faudrait qu'un instant

pour détruire votre autorité... Vous tenez votre force de vos sujets;

elle est dans leurs mains. C'est uniquement de leur pécune que se

soutient votre puissance.» Puis, par deux fois, on répète avec une

insistance menaçante: «Vous devez bien les connaître, tous ces abus de

pouvoir, puisqu'ils se font par vos ordres précédés de ces douces

paroles: _De l'ordre du roi_, et qu'ils sont _signés de vous!_ Que

d'innocents dans les fers par ces lettres de cachet!... Vous ne pouvez

les ignorer; elles portent _votre signature_.»

Paroles vraiment redoutables qui commencent le procès, non pas de la

royauté seule, mais du roi, de Louis XVI.

Brienne était fort timide en réalité. Il voyait venir ces jours où

l'on rend de sérieux comptes. Un magistrat de Grenoble, le 10 mai,

demandait la mort de Terray et de Calonne. Le 19 juin, le Grand

Conseil demandait celle de Brienne, tout au moins sa condamnation.

Le Clergé, loin de l'appuyer, lui donna, au lieu d'argent, la leçon la

plus amère. En Dauphiné, en Bretagne, partout la noblesse était contre

lui, contre la cour et la reine. Le vrai moyen d'embarrasser, faire

taire tous ces privilégiés, c'était de leur lâcher le Tiers. Brienne

avait autour de lui des gens qui devaient lui faire croire que le

Tiers serait royaliste. Il employait surtout la plume d'un petit homme

de talent, fils d'un cordonnier d'Avignon, le fameux abbé Maury, un

roué et un rusé sous forme insolente, emportée. Il put être pour

beaucoup dans le parti que prit Brienne de se sauver en ouvrant la

grande Babel. Le 8 août, au nom du roi, il convoque les États

généraux.

Qu'est-ce que ces États? Il ne le sait lui-même. Il invite tout le

monde à fouiller, chercher, ce qu'au vrai ils ont été. On allait sans

difficulté trouver que le Tiers y était très-constamment écrasé,

humilié, agenouillé. À lui de prendre sa revanche au profit de la

royauté contre le Clergé, la Noblesse. La Cour, blessée par ceux-ci,

leur lançait la meute immense des avocats, des lettrés, pour les

égratigner aux jambes et les mordre par derrière.

Malesherbes était épouvanté. D'accord avec son cousin Lamoignon, dans

une timidité coupable, il démentit toute sa vie, fit un mémoire au roi

contre les États généraux.

Il se trompait d'époque, croyait que les idées de 76 suffisaient en

88.

Que pouvait faire Brienne?

Par les États, il périssait. Sans les États, il périssait. En face des

nécessités implacables de chaque jour, il fouillait au plus bas, il

cherchait dans la boue. Le 16 août, il ne peut payer qu'à moitié en

billets. Il pille, force des caisses que respecteraient des voleurs,

dépôts de charité et fonds des hôpitaux, des aumônes aux grêlés! Cela

faisait horreur! De tels crimes pour si peu d'argent!

Où sommes-nous? les plus sacrées dépenses, celles de cour, deviennent

impossibles! Les Polignacs, ennemis de Brienne, et d'Artois, son ami,

qui le poussait contre le Parlement, se liguent contre lui. La reine a

peine à le défendre. On se souvient de l'homme qui seul évoquait les

écus. Si l'on rappelait Necker? On pourrait l'exploiter, profiter de

sa main adroite pour tirer les marrons du feu. C'était peu difficile.

Son livre de 84 dit assez clairement qu'il se meurt de chagrin de

n'être plus au ministère. Sa vanité souffrante exige seulement que

l'on renvoie Brienne (25 août). Mais on le mystifie. On garde contre

lui l'homme d'exécution, Lamoignon.

Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19) · 第 55 / 84 题