L'Amérique, à celui qui dit: «Sois,» répond: «Je suis.»

Cela fait honneur à ce peuple. Un autre eût été fort choqué. Il

mettait son orgueil à être Anglais. Paine lui dit durement: «Vous êtes

mêlé de tous les peuples. Même en cette province (Pensylvanie), pas un

tiers n'est de sang anglais.»

Il y avait aussi un préjugé très-fort pour la constitution anglaise,

l'_admirable_ et l'_incomparable_, merveille d'harmonie, et autres

bavardages. Paine réduit le tout à la très-sèche vérité. Un roi qui a

en main tant d'or et de places à donner (et plus, le budget monstre de

l'Église anglicane) rompt lourdement cette balance. Sa volonté, sous

la forme hypocrite, «la forme redoutable d'un bill du Parlement,» pèse

bien plus que l'ordre d'un despote. Celui-ci a cela de bon que c'est

un gouvernement simple: on sait à qui s'en prendre. Mais la grande

machine anglaise est si brouillée qu'on souffre très-longtemps sans

bien savoir d'où.

La pire situation, c'était d'être _des rebelles_. Devenez un État. La

France et l'Espagne aideront.

Rester Anglais, c'est la guerre éternelle. L'Europe est si drue de

royaumes, d'intérêts opposés, qu'il vous faut faire toujours la

guerre. Assez, assez de guerre. Soyez l'asile paisible des persécutés

de ce monde. Votre éloignement fait votre paix. Le sang des morts, les

pleurs de la nature, vous crient: «Séparez-vous... Le temps en est

venu (_It is time to part_).»

C'est le moment, le seul. Dans cinquante ans, il serait impossible de

réunir ce continent. Faites un gouvernement quand tout est plus

facile, neuf, entier, et qu'on peut tout régler d'après la raison.

Jeunesse est le bon temps pour semer, commencer le bien (_seed time_).

Jamais plus grande affaire ne fut sous le soleil. Car, il s'agit d'un

monde, et de tout le temps à venir. Toute postérité est mêlée à ceci.

Il en sera comme d'un nom gravé sur l'écorce d'un chêne; le chêne

croît, et le nom grandit.

Ne restez donc pas là à attendre, à vous regarder curieux,

soupçonneux. Tendez donc au voisin la main de l'amitié. Enterrez la

discorde. Plus de noms de partis, un seul nom: _citoyen_, ami franc,

résolu, champion courageux des libres États d'Amérique.

Cette rude éloquence, qui n'est pas sans grandeur, inspira les

légistes qui firent l'Acte d'indépendance, le brillant Jefferson,

Adams, si calculé, sous les yeux de Franklin, la diplomatie même. Cet

acte s'adressait très-directement à la France. C'est d'elle uniquement

en ce moment qu'il s'agissait. L'Acte part justement avec la demande

de secours (4 et 17 juillet 1776).

Donc la rédaction n'a pas un mot biblique. La phraséologie de Rousseau

est seule employée. Point de _Dieu des armées_, de _Jéhovah_, de

_Sabaoth_. Mais uniquement la _Providence_, le _Créateur_ et le

_Suprême Juge_, sont attestés comme garants des droits de liberté,

d'égalité.

Toute école française, et même Helvétius, accepteront un acte où l'on

invoque _la Nature_, où pour l'homme on réclame spécialement le droit

au _Bonheur_.

Non moins habilement, ils biffèrent dans cette pièce solennelle ce

qu'ils y avaient mis de l'esclavage. On eût choqué de front la France

de Raynal.

L'Acte arriva ici vers la fin de l'année, et fut reçu avec

enthousiasme. Mais déjà le secours était prêt, attendait le départ.

Comment dire l'adresse infinie, l'activité qui l'avaient préparé? Quel

génie fallut-il pour que Beaumarchais éblouît, entraînât des hommes

aussi flottants que le Roi et Vergennes? Il vainquit par ce mot: «De

toute façon c'est la guerre. S'ils s'arrangent entre eux, ils vont

tomber sur nous.»

Il eut en grand secret un million de la France, un million de

l'Espagne, mais ce qui ne pouvait rester inaperçu, la facilité

d'acheter, non en Hollande, mais en France, et dans nos arsenaux, les

25,000 fusils, la poudre, les 200 pièces de canon, nécessaires aux

Américains.

Il est très-beau au Havre, ce Figaro, qui défie l'Océan. Les

Américains trament, ne viennent pas prendre le secours. Il cherche, il

trouve des navires, les arme, et met dessus d'excellents officiers,

tels du grand Frédéric. Que de choses il risquait! être pris, n'être

pas payé, être sacrifié par Versailles, si l'Angleterre criait, si le

Roi prenait peur, voulait arrêter tout. C'est ce qui arriva. Un

contre-ordre survint, mais tard, et les vaisseaux filèrent (janvier

1777).

M. de Lafayette part le 26 avril. Un homme de vingt ans, dans sa

première année de mariage, laisse sa femme enceinte, secrètement

achète un vaisseau, et malgré sa famille, les défenses du Roi, les

menaces, s'embarque et traverse la mer. Lui-même il a écrit ce mot

simple, héroïque: «Dès que je connus la querelle, mon coeur fut

enrôlé, et je ne songeai plus qu'à joindre mes drapeaux.» (_Mém._, I,

7.)

L'effet fut admirable. Les Français affluèrent. L'Amérique eut des

armes et sur-le-champ vainquit (1777). Le contre-coup de joie fut tel

ici que le Roi, que Vergennes, hésitants, frémissants, furent

entraînés par le public. _La France s'allia._ Le Roi n'eut qu'à signer

(février 1778).

Il était entendu qu'il s'agissait pour nous de nous perdre et de nous

ruiner. Mais cela n'était pas facile. Personne ne voulait nous prêter.

Il y fallut un homme de talent, de ressources, un banquier admirable.

Personnage un peu ridicule par sa vanité, son pathos, pédant, fils de

pédant, M. Necker n'était pas moins un homme honnête et bon, noblement

désintéressé, qui, par sa probité, son honorable caractère, encouragea

l'Europe à prêter à la France, mit celle-ci à même de courir à son gré

dans la voie de la banqueroute. Sa vertu, ses talents, funestes à la

patrie, ont sauvé l'Amérique, servi le genre humain.

Un fermier général, qui l'aime peu, en fait, malgré lui, cet éloge:

«Sa sensibilité avait pour but les hommes en masse. Elle tenait

surtout d'un esprit d'ordre et de justice.» (_Monthion_, 204.)

L'ordre fut son objet d'abord. Les quatre mois après Turgot avaient

été un vrai pillage. Il rétablit la comptabilité. Il annonça les vues

d'un gouvernement probe qui ne craignait pas la lumière. La foi à la

lumière, à la publicité, c'est en cela qu'il rappelle Turgot. Dès sa

première année, il joue cartes sur table, avoue ce grand secret que

l'État est grevé de quarante millions de rentes viagères (7 janvier

1777). On crie: l'imprudent! l'indiscret! Et cela au contraire

rassure; on apporte l'argent à cet homme si franc qui dit tout. Genève

seule prête cent millions. Sept mois après, _la lumière dans l'impôt_.

Nulle crue de cote personnelle sans vérification publique de ce qu'a

donné la paroisse par-devant les notables que la paroisse élit (août

1777). L'année suivante, 1778, essai (timide encore) des assemblées

provinciales de Turgot, et d'abord partiel, en Berry, en Guienne, en

Dauphiné, en Bourbonnais. Assemblées où le Tiers-État sera en nombre

dominant, qui doivent éclairer, conseiller, et non entraver le

pouvoir. (V. _Lavergne_.)

Necker nourrit la guerre. Mais à ce moment même, l'Autriche aurait

voulu nous jeter par-dessus une seconde guerre, d'Allemagne, d'Europe.

Joseph, comme plusieurs des enfants de Marie-Thérèse, n'eut pas

l'esprit très-sain. Sa soeur de Naples fut un monstre de lubrique

férocité, impudente, avec son Emma. Celle de France, légère et

charmante, violente par moment, plus douce (avec ses douces femmes

Lamballe et Polignac), avait dans ses caprices, dans son visage (au

nez un peu oblique), quelque chose de discordant. Le plus bizarre

était Joseph. Ce sombre personnage, bilieux, lanciné d'humeurs âcres

et d'hémorroïdes (_Arn._, 289), semblait ne tenir dans sa peau. Il

était résolu à se faire, à tout prix, grand homme, à éclipser le roi

de Prusse. Réformateur étrange, d'une part il ferme les couvents, de

l'autre il poursuit les déistes: tout déiste sera bâtonné, dépouillé

de ses biens, tiré de sa famille, enrégimenté et perdu dans les

colonies militaires (V. _Michiels_, II, 251).

Son cauchemar était Frédéric. Ayant si aisément gagné la Gallicie, il

guettait la Bavière, énorme proie, attenant à l'Autriche, qui l'aurait

fait compacte et monstrueusement arrondie en grand _Empire du Sud_.

L'électeur de Bavière était près de la mort. Son futur successeur, le

faible Palatin, était serré de près, obsédé par l'Autriche, effrayé,

corrompu; Joseph n'était pas loin de lui faire échanger son droit, son

héritage, pour un plat de lentilles, une petite fortune que Joseph

promettait à un bâtard du Palatin. Indigne escamotage. Mais il fallait

le faire sous les yeux perçants de Frédéric qui regardait.

Joseph vint voir ce qu'il pouvait attendre de notre appui contre la

Prusse, de notre vieille servitude autrichienne sous Choiseul et la

Pompadour. Antoinette serait-elle la Pompadour de Louis XVI, pour

livrer le sang de la France? Pour lui c'était la question. Il trouva

son Choiseul très-solidement enterré à Chanteloup. La Polignac, créée

exprès pour ramener Choiseul, n'y songeait plus, exploitait la faveur.

Quoi qu'on fît, Antoinette ne pensait qu'au plaisir: si vaine et si

mobile, quelque aimée qu'elle fût du roi, elle était réellement

neutralisée par Maurepas, Vergennes. Et la France? Son coeur et ses

yeux étaient tournés vers l'Amérique. Il était insensé de lui demander

autre chose.

Joseph fut ridicule. Les nigauds admirèrent qu'il fût descendu à

l'auberge, dans un hôtel de troisième ordre. Lui qui bâtonnait les

déistes, il visita Rousseau et lui fit ses hommages.

Censeur austère des moeurs et méprisant Versailles, il alla présenter

ses respects à la Du Barry, ramassa sa jarretière. Tout fut baroque en

lui, discordant, dissonant.

Il était parti de l'idée que Louis XVI était un idiot. Il le trouva

gardé, cuirassé, averti. Vergennes, chaque matin, prévoyait et disait

au roi ce que Joseph allait lui dire le soir, lui soufflait ses

réponses. Son humeur retomba sur Marie-Antoinette. Il lui reprocha

amèrement de n'être pas encore enceinte, de n'avoir pas su faire un

Dauphin qui lui aurait donné le pouvoir de servir l'Autriche. Dans les

notes écrites qu'il lui laissa (29 mai 1777), il la tance pour ses

_parties fines_ et ses courses de nuit, lui prédit une chute affreuse.

Il fait fort bien entendre que si elle n'est pas enceinte la faute en

est à elle, qui s'est remise à vouloir coucher seule, qui glace le roi

par ses dédains, etc. (_Arneth_, _Joseph_, p. 6). Certainement

l'obstacle était l'objet chéri dont s'indigne Marie-Thérèse (_Arn._,

1779). Le charme du bijou faisait tort au gros Louis XVI. Joseph

gardait rancune et mépris à la Polignac. Cyniquement il riait à son

nom (_Voyage de Bouillé, Mél. de Barrière_).

On est émerveillé de voir avec quelle douceur, celle qu'on aurait crue

si hautaine, reçut la correction. Elle se réforma un peu, se rapprocha

de son mari (janvier 1778) pour servir sa mère et son frère. Le

Bavarois était mort (en décembre) et la crise arrivait. Et il se

trouvait justement que le roi ne pouvait plus rien, étant lié (6

février) par l'alliance américaine et la guerre avec l'Angleterre.

Joseph eut l'air d'un écolier. Il prenait la Bavière. Frédéric lui

saisit la main, l'arrête et lui prend la Bohême. Joseph arme alors. Sa

mère pleure. Elle crie: _Au secours!_ Elle implore Antoinette. Elle

espère dans le roi, «dans la tendresse du roi pour sa chère petite

femme.» (_Arn._, 247.) Et ce n'est pas en vain.

La reine obtint le 18 mars que le roi renvoyât durement le ministre de

Prusse, qui le sollicitait de s'unir, d'imposer la paix. Louis XVI se

dit neutre, mais sous main donne à Joseph un secours de quinze

millions, selon le beau traité de 1756, nous refaisant ainsi

tributaires de l'Autriche. Lâcheté misérable et demi-trahison qui ne

fut guère secrète. Une si grosse somme ne fut pas invisible. Au départ

de l'Hôtel des postes, on vit les sacs et les fourgons. Cet argent et

celui que l'on donna en 1785, au total vingt millions, restèrent

ineffaçables. Louis XV en avait donné soixante-quinze à peu près.

Cette faiblesse du roi, cette duplicité et la haine du peuple, furent

payés comptant en amour. Ce jour même du 18 mars, la reine fut

enceinte de l'enfant qui naquit le 18 décembre 1778 (ce fut Madame

d'Angoulême).

Les neuf mois de grossesse furent très-cruels à l'Amérique. Le roi,

engagé avec elle, fit tout pour agir peu, ne pas trop fâcher

l'Angleterre, dans l'idée vaine que la guerre maritime pourrait être

évitée encore, et qu'il resterait libre d'agir contre la Prusse, libre

au moins de l'intimider. Il ne fit rien pour l'Inde. Il intima à

l'Amérique de ne pas attaquer les Anglais au Canada. Il refusa

l'argent qu'elle espérait, ne le donna qu'à regret et plus tard. Il

retint notre flotte à Brest, sous le prétexte que l'Espagne voulait

intervenir. Le 27 juillet seulement, on sortit, on se canonna, mais

sans résultat décisif. Nous rentrâmes bientôt, «faute d'hommes et

d'argent,» disait-on. L'autre escadre partit de Toulon, sous

d'Estaing, arriva tard, eut un fort beau combat et puis une tempête,

se retira. L'Amérique se crut trahie.

Le roi trahissait-il? Oui et non. Il s'intéressait à la guerre

maritime, mais n'y allait que d'une main, gardait l'autre pour

protéger l'Autriche, s'il en était besoin. La situation de Joseph en

août fut pitoyable. Avec sa grande armée, il était devant Frédéric. Le

vieux, de cent façons, l'appelait au combat; et le jeune n'osait

bouger. Son armée lui semblait trop neuve; il se défiait de ses

talents; bref, restait échoué tristement, méprisable à ses propres

yeux, lui si fier, qui visait si haut!

Jamais naufragé n'empoigna la planche de salut avec la peur, la force,

dont Marie-Thérèse éperdue empoigna Marie-Antoinette. Ce sont des

pleurs, ce sont des cris: «Sauvez, sauvez votre maison! Vous sauverez

un frère, une mère qui n'en peut plus.--Dira-t-on que la France nous a

abandonnés? et cela dans votre grossesse! (269, 277, 283.)--Dieu! si

nous étions culbutés!... Non, la France ne peut laisser notre cruel

ennemi nous subjuguer... Hélas! la Russie le soutient. Notre sainte

religion va recevoir le dernier coup.»

Cela bouleversait Antoinette. Elle fut violente à seconder sa mère,

faisant venir Maurepas, Vergennes, les forçant de parler. Toujours ils

échappaient. Que voulait-elle? de l'argent? Point du tout. Elle

voulait une armée et la guerre. Donc deux guerres à la fois?

N'importe! la timidité des ministres, leurs refus, la désespéraient.

Elle n'allait plus au spectacle, affichant sa douleur, se déclarant

tout Autrichienne. Elle pleurait à fendre le coeur, et faisait pleurer

Louis XVI (_Arn._, 265). En cet état, la femme est si touchante! Quel

chagrin de lui refuser!... Deux ivresses (des sens et des pleurs),

c'est plus qu'on ne peut supporter. Le roi n'y tenait pas. L'enfant

remue!... Il ne se connaît plus, il menace la Prusse (271), et l'on

est tout près de la guerre. Enfin l'accouchement (déc.),

l'enchantement de la paternité le met comme hors de lui. Il est tout à

sa femme, à l'Autriche. Il étale son dégoût des Américains et le

regret de cette guerre. Sa joie grossière (tout allemande) aux

relevailles, est marquée d'une farce indigne, d'un outrage à ce peuple

qu'il a promis de secourir. Aux étrennes il donna à une dame, qui

admirait Franklin, la figure de Franklin au fond d'un pot de chambre.

Certainement la France exagérait Franklin. Il était ridicule d'en

faire tout à la fois un Socrate, un Newton. Ses qualités réelles, sa

vertu calculée, sa dextérité, sa finesse à exploiter l'enthousiasme,

méritaient peu un pareil fanatisme. Lorsque l'homme du siècle,

Voltaire, vint mourir à Paris (mai 1778), ce grand événement n'éclipsa

pas Franklin. On les mit de niveau. Il en riait sous cape. Son esprit,

net et sûr dans un cercle borné, ne sentait nullement la sagesse de

notre folie. Dans ses enthousiasmes qu'on croit souvent frivoles, la

France a l'instinct vrai des grandes choses de l'avenir. Le culte

qu'on rendait aux gros souliers, à l'habit brun, ces fêtes qu'on

donnait à _l'homme simple_, à l'ex-ouvrier, il les prenait pour lui;

on les donnait bien plus à l'immense avenir, à cet avénement des

classes industrielles qui marque notre temps, à la création de la

patrie commune, asile des libertés du monde.

Revenons au printemps de 1779. L'Espagne avait fini par se joindre à

nous, s'ébranlait. Notre flotte, ralliant la sienne, allait avoir la

force étonnante, inouïe, de 68 vaisseaux de ligne. Effroyable

armement, à faire trembler les mers. Qu'était-ce auprès que l'_Armada_

dont on parle toujours? L'Anglais ne l'avait pas prévu. Portsmouth

n'était pas en défense. Quarante mille Français attendaient sur nos

côtes qu'on les lançât sur l'autre bord.

Grand moment! décisif! Le Roi avait paru l'attendre et l'espérer. Il

avait réuni, gardait dans une armoire secrète tous les plans, les

projets de la descente d'Angleterre. Et alors, il l'oublie! Il est à

la famille, à la femme, à l'enfant, c'est-à-dire, à l'Autriche. Il

s'agit avant tout de sauver Joseph II. Notre intervention y réussit.

Joseph n'y perdit pas; sa folie lui valut un morceau de Bavière, sans

compter nos 15 millions. Seulement il baissa à ses yeux, espéra moins

dès lors éclipser Frédéric, douta d'être un grand homme. Dans son

orgueil morose, il nous en voulut à jamais de l'avoir sauvé, nous haït

et se tourna vers l'Angleterre. Marie-Thérèse, moins ingrate, déclara

hautement que sa fille était son salut (A., 288, 295).

Fille admirable en vérité. Dans son zèle autrichien, elle parvient

encore à faire un de ses frères électeur de Cologne, établissant

l'Autriche sur le Rhin près de Frédéric, le blessant pour toujours,

lui mettant cette épine au pied (juin 1779).

Ce ne fut qu'en juillet que nos énormes flottes, espagnole et

française, se joignirent, tinrent la mer. L'Angleterre frémissait.

Elle sentait l'Irlande qui s'agitait derrière. Elle n'avait que 38

vaisseaux qui ne parurent que pour se cacher dans Plymouth, puis

sortirent, mais pour fuir, et disparaître à toutes voiles. Qui

empêchait l'attaque? les vents? ou le scorbut? Le vrai scorbut fut à

Versailles. On eut peur de prendre Portsmouth. On eut peur de saisir

Liverpool, de le rançonner, comme le proposait Lafayette. Porter aux

Anglais ces grands coups, ces coups honteux, c'était les enrager,

fermer la porte aux négociations, que le Roi, si froid pour la guerre,

que l'octogénaire Maurepas, que le prudent Vergennes, désiraient,

surtout Necker, accablé du fardeau. Le ministre de la marine,

Sartines, en préparant la flotte gigantesque, lui avait fourni un

prétexte excellent pour rentrer: elle avait peu de vivres (17

septembre 1779).

Le courage n'avait manqué qu'à Versailles. Il brillait aux duels de

vaisseau à vaisseau. Il éclata à la Grenade où le vaillant d'Estaing

battit la flotte anglaise, força de sa personne, sans canons, par

assaut, les batteries qui dominaient l'île. De là, en Géorgie,

attaquant Savannah, à pied, d'un même élan, il se fait repousser,

blesser. Et la campagne est nulle encore pour l'Amérique (1779).

Ce trop bouillant d'Estaing n'était pas moins alors celui qui

entraînait les hommes. Le corps de la marine, entre tous orgueilleux,

insolent et aristocrate, lui reprochait deux choses: d'abord d'avoir

servi dans les troupes de terre; 2º d'écouter les avis d'un officier

_bleu_ (non noble). On fit si bien que, pendant trois campagnes,

d'Estaing, écarté d'Amérique, laissa le libre champ aux victoires de

Rodney et des flottes anglaises. Les Américains déclinaient. Toujours

et toujours des revers. Ils ébranlaient la foi. Plusieurs se mirent à

croire que l'Angleterre vaincrait, et que même elle avait raison. En

voyant Washington avoir si peu de monde, on pouvait croire encore que

la majorité, le droit du nombre était pour George. Le brillant général

Arnold en juge ainsi et se déclare _Anglais_. Pour la seconde fois,

l'Amérique périt, si la France ne vient au secours. Washington écrit

une lettre directement à Louis XVI.

Celui-ci fut mis en demeure, embarrassé. L'opinion pesait, et

fortement, pour l'Amérique, et Franklin était là, un dieu pour la

société de Paris. Comment reculer devant lui? Tout pourtant dépendait

de ce que pourrait M. Necker. L'emprunt, longtemps facile, tarissait.

Il fallut en venir aux économies difficiles, scabreuses, à la Maison

du Roi, où quatre cents charges furent supprimées à la fois. Grand

coup qui achevait de tourner la cour contre Necker. Il devait ou périr

ou grandir par l'appui des peuples. Il grandit, publia son célèbre

_Compte rendu_, première révélation (incomplète encore, il est vrai)

de l'état réel des finances. La foi de l'honnête homme à la lumière, à

la publicité, eut deux effets profonds: il éclaira la France, il sauva

l'Amérique. L'emprunt devint possible. On lui porta deux cents

millions.

Sans augmenter l'impôt, il a donc pu faire face à cinq années

terribles,--«en chargeant l'avenir?»--sans doute, mais il lui crée un

monde, et l'avenir le remercie.

Les années 80-81 sont la gloire de la France. Elle y était _la grande

nation_:

D'un côté, elle pose la vraie loi de la guerre humaine, le respect dû

aux neutres. Elle couvre les faibles (Hollande, Suède, Danemark, etc.)

de la brutalité anglaise. La Russie, dans le Nord, établit ce droit

maritime, ferme la Baltique à la guerre.

D'autre part, on finit par ce qui eût dû commencer, on donne des

troupes à l'Amérique sous Rochambeau, avec cette noble déférence de le

subordonner à Washington. Le 28 septembre, huit mille insurgés, autant

de Français, enferment dans York-Town l'armée anglaise. Lafayette

menant une colonne d'Américains, Viomesnil une de Français, enlèvent

les redoutes qui la couvrent. Et les Anglais se rendent. Leur flotte

qui venait au secours, disparaît. L'Amérique est libre. «L'humanité a

gagné la partie.»

* * * * *

La France garde la gloire et la ruine.

L'économie était partie avec Turgot, en mai 1776. Avec Necker, s'en va

le crédit, mai 1781.

Pour la cour, les privilégiés, la grande affaire était de chasser le

bon sens, de renverser celui par qui seul on marchait encore.

Quoiqu'il eut ménagé plus que Turgot les entours de la Reine, sa

réforme hardie de la Maison royale, puis son Compte rendu qui montrait

tant de choses, avaient décidément fait de lui un objet d'horreur. Il

était absolument seul. L'effort était terrible pour le Roi,

intolérable la fatigue de garder cet homme impossible, à ce point haï,

poursuivi. Admiré de l'Europe, envié de l'Angleterre même, Necker à

Versailles était la bête noire, et personne ne lui parlait plus.

Qui n'avait-il blessé, lui financier? la finance elle-même, en

supprimant quarante receveurs généraux, en démembrant le corps

redoutable de la Ferme, qui jusqu'à lui régnait depuis Fleury. Les

Parlements lui en voulaient à mort pour son essai des Assemblées

provinciales, pour les atteintes à leurs exemptions d'impôts. Il

voulait leur ôter la torture, leur plus doux privilége. Il inquiétait

les seigneurs. En supprimant la servitude chez le Roi, il voulait

l'étendre chez eux (_avec indemnité_). Et il l'aurait fait si le Roi

ne l'avait empêché, par un respect stupide _pour la propriété!_

Il tomba (mai 81). Ses successeurs incapables, Joly, d'Ormesson, aux

quatre cents millions que Necker emprunta en cinq ans, en ajoutent

autant en trois ans.

La guerre nous dévorait. Les Polignac avaient fait deux ministres,

Castries, Ségur, gens de mérite, mais sous qui la Guerre, la Marine,

deviennent énormément coûteuses. Ministres aristocrates. Sous Ségur,

plus d'officiers qui ne soient nobles. Sous Castries, l'insolent et

violent corps de la marine, à son aise écrasa _les bleus_ (les

roturiers). D'Estaing fut écarté pour faire place à De Grasse, qui

attache son nom à l'une de nos plus terribles défaites. L'intrépide

Suffren, qui, seul et sans secours, ramena la victoire à nos flottes

dans les mers des Indes, ne pouvait amener ses nobles capitaines à

combattre de près, à la portée du pistolet (V. Roux, etc.). Trois fois

en plein combat, il fut laissé, trahi. Nul châtiment des traîtres. Ce

grand homme de mer, précurseur de Nelson, dans un duel indigne avec un

prince, un parent des coupables, devait être bientôt lâchement tué.

Crime encore impuni.

Dissolution profonde. On comprend nos revers. Le plus terrible effort

ruineux, pour prendre Gibraltar, n'avait eu nul effet (1781). Une

expédition gigantesque s'organisait l'année suivante. Par une étrange

inconséquence, on se ruine en préparatifs, et l'on montre un désir

imprudent de la paix. L'Angleterre en avait grand besoin. On pouvait

le croire, en voyant le fils de Chatham, notre plus cruel ennemi,

Pitt, vouloir qu'on traitât. Tout est imprudemment, indécemment

précipité. L'Amérique traite avant la France, la France traite avant

la Hollande (janvier 83), sans stipuler pour elle ni pour nos alliés

indiens. L'Anglais naviguera dès lors dans les Indes hollandaises,

poussera librement la réduction de l'Indostan. L'Espagne gagne à la

guerre Minorque et les Florides.

La France? Rien.

Rien que de n'avoir plus un Anglais à Dunkerque.

Rien que d'avoir sauvé, délivré l'Amérique.

Reste à payer la guerre, le milliard emprunté.

Nous le regrettons peu, quand nous avons la joie de la voir, la grande

Amérique, monter, monter si haut, dans son immensité,--orgueil,

espoir, salut du monde.

Qu'importe qu'elle oublie, dans sa voie si rapide?... Elle fait mieux

que songer au passé. Elle ouvre l'avenir, et l'éclaire par ses grands

exemples, par la solidité de son gouvernement, en face de la flottante

Europe qui ne fait plus un pas que la terre ne lui tremble aux pieds.

Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19) · 第 40 / 84 题