TRANSFORMATION DES ESPRITS.--L'ÉLAN POUR L'AMÉRIQUE.--LA GUERRE.

1760-1783.

Deux mois après la chute de Turgot, l'Amérique en péril vient ici

demander secours (17 juillet 1776). Que répondra la France?

Qu'elle-même succombe, qu'elle est obérée, ruinée? Non, la France

emprunte un milliard, se perd et sauve l'Amérique.

Cela est grand et singulier.

Quelle est donc cette France qui ressemble si peu à ce que nous

voyons?

Qui dit France, ne dit pas le roi. Et c'est là même la merveille que

la France ait tellement dominé, entraîné le roi, qu'il se soit, contre

ses idées, ses goûts et ses désirs, trouvé fatalement dans l'affaire.

La France de 1750 n'eût ni voulu, ni pu cela. Mais, en vingt-cinq

années, une nation toute autre s'était faite. Ainsi que l'enfant

retardé, qui grandit tout à coup de six pouces ou d'un pied,--ce

peuple eut brusquement deux ou trois accès de croissance.

De 1750 à 1760, par l'_Encyclopédie_, par Voltaire, Diderot et les

premiers Économistes, elle fit table rase d'un monde de vieilleries,

entre dans la vraie voie de pensée et d'activité.

Et depuis 1760, par Rousseau, et Mably, par la lutte des écoles de

Rousseau et de Montesquieu, on discuta le Juste, on rechercha le

Droit. Le succès colossal du livre de Raynal (1770) étendit ces idées

de la patrie au monde.

Mouvement rare, unique, où tous entrèrent, les femmes!... ce qui ne

s'était vu jamais. La femme, de nos jours triste agent de réaction,

fut dans ce temps admirablement jeune, ardente, devança l'homme même.

Elle est alors la fille de Rousseau, tout attendrie de lui, le lisant

nuit et jour, ne pouvant pas dormir si elle ne l'a sous l'oreiller.

Aveugle à ses contradictions, et l'embellissant de ses rêves, elle

croyait le voir, sur les ruines du monde, recommençant tout par

l'amour, refaisant le monde en trois livres (par la Femme, l'Enfant,

la Patrie).

Féconde en fut l'émotion, vive au coeur, aux entrailles. Toutes ont

conçu d'_Émile_. Ce n'est pas sans raison qu'on note les enfants nés

de ce beau moment comme animés d'un esprit supérieur, d'un don de

flamme et de génie. C'est la génération des Titans révolutionnaires;

l'autre génération non moins hardie, dans la science. C'est Danton,

Vergniaud, Desmoulins; c'est Ampère et Laplace, c'est Cuvier,

Geoffroy Saint-Hilaire.

Mademoiselle de Lespinasse marque admirablement cette heure (1776), où

les salons changèrent. _On se tut un moment_ et on se recueillit dans

l'attente solennelle de tout ce qu'allait faire Turgot. Puis on ne

parle plus que d'affaires sociales et d'intérêts publics. De plus en

plus les femmes vont de l'amour au grand amour, celui du bon, du

juste, de l'humanité, de la France.

Mêmes pensées du plus haut au plus bas, à Paris, à Versailles même. La

plus noble, la plus entourée, la charmante madame d'Egmont, dans sa

foi à la liberté, qu'écrit-elle à Gustave, au nouveau roi de Suède

(_Geffroy_)? Le nouvel évangile qui fait battre le coeur à Manon

Phlipon, la fille d'ouvrier, dans l'asile indigent où je la vois si

belle, entre Rousseau, Plutarque, bientôt l'austère épouse de ce grand

citoyen, Roland.

Les pires sont les meilleurs. N'est-il pas surprenant de voir chez

Conti, Richelieu (chez les _méchants_ de 1750), ces femmes si tendres

et si sincères? Cette d'Egmont dont l'adorable larme est immortalisée

par les _Confessions_, c'est la fille pourtant du dur et malin

Richelieu.

Voici qui est plus fort. Figaro devient un héros. L'effronté

Beaumarchais, spéculateur heureux et auteur applaudi, dans son

frétillement, agent de Du Barry ou courrier de la Reine (1774), avait

tout gagné, hors l'honneur. Mais, attentif à tout, finement il odore

d'où va souffler la gloire, il pressent le grand coeur généreux de la

France, s'empare de l'affaire d'Amérique.

Les insurgents tirent l'épée en avril 1775. Et à l'instant une voix de

la France répond, les proclame _invincibles_ (25 septembre).

Voix très-retentissante, celle de l'homme du succès, de celui qui dans

les affaires, comme au théâtre, a si bien réussi, la voix de

Beaumarchais. Il arrive de Londres, jure que l'Anglais enfonce et que

l'_Américain vaincra_.

Forte parole d'évocation magique qui plus que cent vaisseaux aida au

grand événement. C'était la publicité même. On dit même la chose

jusqu'au bout de l'Europe. Peu de journaux. Les cafés suppléaient, et

la parole bien autrement ardente. Tous avaient dans l'esprit le livre

de Raynal (depuis 1770), livre si oublié, mais si puissant alors, qui,

pendant vingt années, fut comme la Bible des deux mondes. Au fond des

mers des Indes, dans la mer des Antilles, on dévorait Raynal.

Toussaint-Louverture, qui déjà a trente-neuf ans alors, l'apprend par

coeur avec son Ancien Testament. Bernardin de Saint-Pierre s'en

inspire à l'île de France. L'Américain Franklin, si fin et si sagace,

place tout son espoir au pays de Raynal.

Pourquoi? c'est le plus beau. Nous devrions, ce semble, haïr ces

colons qui ont pris les pays découverts par nous, qui tuent nos amis

les sauvages, qui choisissent pour général Washington, l'homme même

dont le nom ouvrit tristement la guerre (1755) par l'accident de

Jumonville. Grands motifs pour haïr? Cela n'arrête rien. L'Amérique

est reçue sur le coeur de la France, et la France lui dit: «Tu

vaincras!»

Admirable intriguant! avec quelle foi hardie ce Beaumarchais répond

de la victoire! comme il est sûr de ce qu'il dit! Ils vaincront. Ils

n'ont point de poudre, et ne savent pas même en faire. Ils vaincront,

car ils sont sans armes, sinon de vieux fusils de chasse. C'est

justement cela qui emporte la France: _La justice, le Droit désarmé!_

Le prévoyant Franklin avait arrangé deux machines, l'une en France,

l'autre en Angleterre. En France, il avait un ami, le médecin Dubourg,

lié avec Vergennes, et qui obtint quelques secours secrets. Tout cela

était lent. L'Angleterre achetait, lançait sur l'Amérique une armée de

Hessois, ces durs soldats du Rhin. Les heures étaient comptées. La

chance était mauvaise, si la brûlante activité de Beaumarchais n'eût

tiré de l'argent d'ici et de l'Espagne, et tout, armes, habits,

canons, jusqu'aux chaussures, n'eût mis là sa fortune, celle de ses

amis, dans la scabreuse affaire, excellente pour se ruiner.

Tout y était obscur, la question elle-même de savoir si vraiment

l'Amérique voulait être délivrée. Nul accord, et personne n'eût pu

dire la majorité. Sparks (tr. Guizot) nous dit la chose au vrai. Les

royalistes étaient au moins aussi nombreux. Les fils des puritains,

malgré tout ce qu'on croit, n'étaient nullement républicains. Leur

grand livre, les Psaumes, c'est le livre d'un Roi. La Bible, sur la

royauté, comme sur tout, dit le pour et le contre. Ces gens d'esprit

biblique étaient des sujets fort soumis, attachés à leur George,

admirateurs aveugles de l'Angleterre, chapeau bas devant elle, éblouis

de lord Clive et de la conquête des Indes, stupéfaits de cette

grandeur.

L'Amérique avait pu lutter dans la limite de la constitution, résister

vertueusement par l'abstinence et se passer de thé; elle avait pu même

s'armer contre les soldats mercenaires; mais elle avait de grands

scrupules. Personne n'eut osé lui parler de renier sa mère, pas un

Américain. Nul n'eût eu ce courage impie.

Il fallait un impie, un brutal, pour lui dire cela, lancer le grand

blasphème, le mot d'arrachement qui devait la créer, la tirer du

néant, le mot créateur: «Sois!»

La savane, la libre forêt, ne donnent point ces grandes puissances. On

ne trouve cela qu'au fond du peuple même, aux grandes foules, aux

vieilles cités. Le rusé bonhomme Franklin sut déterrer la chose à

Londres.

C'était un certain Thomas Paine, ouvrier-matelot magister, qui avait

traversé toute chose. Fils de quaker, il avait le calme de ses pères.

C'était un homme fort, qui allait devant lui, sans soupçonner

d'obstacle et sans respecter rien, ne s'arrêtant qu'à la raison. Vrai

citoyen du monde, d'Anglais Américain, d'Américain Français, il

défendit la France, défendit Louis XVI et dans la vraie mesure (comme

coupable qu'on devait enfermer). Lui-même prisonnier, voyant de près

la mort, dans un calme admirable, il écrivait ses livres: _Droits de

l'homme_,--_Âge de raison_.

L'année 1775 (14 février) s'ouvre par le livre de Paine, _le Bon

Sens_, tiré à cent mille. C'est le plus grand succès qu'un livre ait

eu jamais. Il fut l'âme d'un peuple,--bien plus que sa pensée,--_son

acte_. Il trancha la séparation. En quatre mois, il change,

convertit l'Amérique, et le 4 juillet, il devient _La loi_ même. Il

fait l'Acte d'indépendance.

Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19) · 第 39 / 84 题