TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI.--MORTS DE LA POMPADOUR, DU DAUPHIN,
DE LA DAUPHINE.
1763-1766.
Louis XVI était dès l'enfance imbu de l'idée que Choiseul avait
empoisonné son père. Cela est vrai moralement. Dans son impertinence
hardie il avait fort directement humilié, mortifié le Dauphin et le
roi même. Il tenait le roi en crainte, sous une espèce de terreur. On
avait pu l'entrevoir dans les Mémoires que Choiseul lui-même imprima
dans l'exil. On le voit parfaitement dans les pièces relatives aux
agents secrets du roi, publiées par M. Gaillardet (1834), Boutaric
(1866). Ces agents, de grand mérite et qui plus tard ont bien servi
Louis XVI contre la cabale autrichienne, furent persécutés par
Choiseul avec une extrême violence, sans le moindre respect du roi, et
le roi même assiégé dans son plus intime intérieur.
Choiseul était-il violent? Avec les formes charmantes et légères de
l'homme du monde, il était sec et hautain, indiscret, _méchant_ de
langue, et même dans la galanterie, si l'orgueil était blessé, on le
vit parfois cruel. En affaires, il était facile et n'eût pas poussé le
roi avec une telle insolence, s'il n'avait eu près de lui deux
très-mauvais conseillers, sa soeur, rude, impétueuse, et son cousin,
plus âgé, M. de Praslin, ministre, qui travaillait avec lui, dans son
propre appartement (sans séparation qu'une porte) et qui influait sur
lui par la pesanteur, l'insistance, un caractère triste et dur.
Dans le récit de Choiseul même (année 1760) on voit comme il effraya
le roi par le Parlement. Le Dauphin, assez gauchement, avait remis à
son père un mémoire que la Vauguyon avait fait faire par un Jésuite,
et qui, disait le Dauphin, lui était venu par hasard des mains d'un
parlementaire. On y montrait comment Choiseul travailla le Parlement
en lui immolant les Jésuites. La chose était vraie au fond; il n'y
avait d'inexact que les dates et certains détails. La Pompadour fit si
bien que Choiseul eut le mémoire, et le roi trahit son fils. Choiseul
le prit de très-haut, donna sa démission, et dit qu'il allait porter
l'affaire au Parlement même.
Le roi fut épouvanté. Il crut voir cinquante Damiens. Il pleura
abondamment et obtint grâce en avouant «que son fils avait _menti_.»
(Choiseul, _Mém._, I, p. 54.)
Choiseul ne s'en tint pas là. Il alla chez le Dauphin et le mit au
pied du mur, lui disant (si on l'en croit): «Monsieur, je puis avoir
le malheur de devenir votre sujet, mais je ne serai jamais _votre
serviteur_.»
Comment un homme en de tels termes avec le roi et son fils put-il
régner douze ans en France?
Il dura comme la tête de la cabale autrichienne, agent des doubles
mariages et des pactes bourboniens. Il arriva au pouvoir par le
mariage d'Isabelle. Il le quitta en nous donnant Marie-Antoinette, un
fléau.
Il dura, après la mort du Dauphin, parce que le roi le croyait capable
de tout, empoisonneur de son fils, et parce que le roi voulait vivre.
Enfin (c'est le beau côté) il dura en exerçant une grande force
d'opinion. Il eut la chance singulière de se trouver juste au moment
du plus admirable réveil de lumière et d'humanité. Ces belles et
grandes choses, tardives, qui enfin avaient éclaté, firent honneur à
son ministère.
Ici, le bien et le mal s'attribuent toujours au gouvernement. Si l'on
a vu de nos jours la création gigantesque des chemins de fer décupler
la circulation, et pour tels pays doubler la richesse, c'est la gloire
du gouvernement. Il en fut ainsi pour Choiseul. Quand la pourriture
des Jésuites fut arrivée au degré de décomposition dernière, quand on
purifia l'atmosphère, ce fut la gloire de Choiseul. Et il eut le
Parlement. Quand un cri perçant de Voltaire, révélant l'affaire Calas,
renversa le mur d'airain qui cachait l'enfer protestant, quand enfin
on se souvint de ce monde infortuné, ce fut la gloire de Choiseul. Et
il eut les philosophes.
Les Économistes montaient. L'admirable _Ami des hommes_ avait dit aux
propriétaires, à la noblesse obérée, que pour doubler son revenu, il
fallait aimer la terre, encourager le paysan, lui faire de bonnes
conditions, ou de fermage ou de vente. Une révolution agricole
commençait (V. _Doniol_). Elle exigea la circulation des grains, leur
libre sortie, qui, en élevant les prix, augmenta la production (1762,
1766). Ce fut l'honneur de Choiseul. Il eut les Économistes, le haut
public propriétaire. Et c'était _la société_, le monde, et ce qui
parlait.
On a vu combien il craignait les États, les assemblées. Il crut
pourtant sans danger d'amuser l'opinion par la petite comédie de
réunions de notables que feraient les localités, d'un semblant
d'élections qu'on octroya aux communes. Cela n'eut aucun effet; les
villes gouvernées en famille n'allèrent pas moins dans la ruine
jusqu'à la Révolution.
Il connaissait bien la France. Au moment de la paix terrible de 1763,
il dit que le Canada, «ces quelques arpents de neige,» n'était rien,
que nous aurions mieux, que la _France équinoxiale_, sous un climat
puissant, fécond, nous dédommagerait au centuple. Il baptisait de ce
beau nom notre funeste Cayenne, le cimetière des Européens. Il attrapa
quelques colons, ramassa des vagabonds, et cette misérable masse,
d'environ douze mille âmes, sans ressources ni précautions, fut jetée
là pour mourir. N'importe, l'effet fut produit.
Il est caractéristique pour _ce siècle de l'esprit_ de voir à quel
point un homme qui ménageait si peu le Roi, ménageait tant les salons,
et s'en occupait sans cesse. La grande affaire de l'Europe pour
Choiseul (on le dirait) c'est le vieux salon Du Deffand. Salon mixte
où l'un des chenets était le président Hénault (c'est la petite cour
de la Reine), l'autre un frère de d'Argental (c'est le parti de
Voltaire). Là venaient les _Méchantes_ illustres, madame de
Luxembourg, et madame de Mirepoix, _petit chat_ de la Pompadour, tête
froide, très-dangereuse, avec qui le Roi comptait. La pire est la
vieille aveugle qui gourmande Choiseul et Voltaire, courtisans,
flatteurs assidus de ce foyer redouté de parlages, de méchancetés.
Choiseul avait là toujours sa jeune et aimable femme, innocente petite
sainte. En la voyant, qui pouvait croire à tant de noirceurs du mari?
Il l'avait eue à douze ans, et elle gardait ses douze ans; timide,
modeste, résignée, avec son extrême mérite, elle osait parler à peine.
Elle se sentait des Crozat, de cette famille de banque (d'un laquais
devenu caissier), mais fine race du Midi, cultivée, amie des arts.
L'exquise et mignonne personne avait, malgré elle, une cour. Walpole,
qui ne loue jamais, avoue en être amoureux. Il en fait ce joli
portrait: «Oh! c'est la plus gentille, la plus honnête petite créature
qui soit jamais sortie d'un oeuf enchanté!... Tous l'aiment, excepté
son mari qui préfère sa soeur détestée.»
Mais laissons les apparences, et laissons le dessous. Quel était le
gouvernement, et le contre-gouvernement, la secrète agence du Roi qui,
il est vrai, n'agissait guère, mais contrôlait, écrivait? Le centre en
était Conti, puis Broglie. Le Roi remettait ses billets à son factotum
Lebel, qui les portait à Tercier, un commis qui envoyait et recevait
les réponses.
Deux choses disent les moeurs du temps:
Une femme-homme gouvernait Choiseul, sa soeur,--gouvernée elle-même
par un bijou équivoque, sa Julie, femme de chambre? demoiselle? on ne
sait trop quoi.
Et l'un des agents principaux du Roi était un homme-femme, le fameux
chevalier d'Éon, que son visage de fille et ses travestissements
faisaient pénétrer chez les reines, en qualité de lectrice, demoiselle
de compagnie.
Le règne de ces demoiselles, femmes de chambre, etc., est un trait de
cette époque. Les hommes étaient si indiscrets que les dames s'en
tenaient souvent aux amitiés féminines, à ces petites amies. Nombre
d'elles avaient leur Julie, leur mademoiselle de Beaumont, c'est le
nom féminin d'Éon, que le Roi envoie en Russie.
La Russie était le champ que l'intrigue européenne disputait.
Élisabeth, la fille de Pierre le Grand, fut mise au trône par l'audace
du Français la Chétardie. Mais son chancelier, Bestuchef, domina, la
fit anglaise. Pour la rattacher à la France en 1755, on imagina à
Versailles de lui donner une jolie demoiselle de compagnie.
La chose n'était pas sans danger. Un Français envoyé déjà avait
étrangement péri. Éon n'avait rien à perdre. C'était un jeune
Bourguignon, déterminé. Fils d'avocat, il avait essayé les lettres, il
avait fait deux gros livres. Il avait écrit chez Fréron. Grécourt, le
fameux satyre, le présenta à Conti. Il avait alors vingt-six ans, et
il avait la figure d'une demoiselle de dix-huit. Conti dans ses grands
projets de Pologne, de Russie même (rêvant d'épouser la Czarine),
montra à la Pompadour, au Roi, ce jeune amphibie, l'original
très-réel de Chérubin, de Faublas. On l'envoya, on réussit. La bonne
dame Élisabeth, au milieu de son sérail d'ours, fut ravie de la
surprise. Elle en sut gré à Louis XV. Elle s'unit à la France pour
anéantir la Prusse, que d'ailleurs elle détestait. Elle témoigna, sans
gêne, combien elle aimait Éon, en le chargeant (chose étonnante) de ce
que le plus grand seigneur eût demandé, de porter au roi de France ce
traité si important.
Cela fit parler de lui. On commença à débattre s'il était vraiment
homme ou femme, ou tous les deux à la fois. En guerre, certes, il
était homme; il brilla, fut capitaine. Il était grand ferrailleur.
C'était une tête de feu pour l'épée et pour la plume. Mais tout était
dans le cerveau. Les dames disaient qu'il était femme, et pourtant à
ce sujet n'en restaient pas moins curieuses, avec un danger réel, au
moins pour leur réputation.
Quand il s'agit de faire la paix, Versailles envoya à Londres le plus
aimable des Français, le bon duc de Nivernais, et, pour occuper les
Anglaises, ce brillant, ce douteux Éon. La jeune reine d'Angleterre,
une Allemande, Sophie-Charlotte, mariée à son lourd George III, était
passionnée pour la France, comme sa belle-mère, autre Allemande, dont
l'amant, l'Écossais Bute, gouvernait alors l'Angleterre. Ces dames
furent aussi curieuses. Sophie-Charlotte, si jeune, fit
l'extraordinaire imprudence de faire venir chez elle Éon.
Versailles, très-certainement, avait spéculé là-dessus. On avait
compté qu'il plairait, comme il avait fait en Russie. S'il n'eut pas
le même succès, il en eut du moins l'apparence. Lord Bute, pour
envoyer la ratification du Roi, eut ce ménagement singulier de ne pas
choisir un lord qui eût triomphé à Versailles. Il envoya un Français,
et ce jeune secrétaire, Éon!... Chose si contraire aux usages, que le
ministre Praslin se refusait à le croire. Nivernais lui dit finement:
«Cher ami, vous êtes une bête. Vous ne savez pas à quel point nous
sommes aimés ici» (lettre de février 1763).
Il eut la croix de Saint-Louis, et on le renvoya à Londres.
L'opposition eût voulu dans le traité ce mot cruel: que la France
n'aurait plus que tant de vaisseaux. Elle voulait que réellement on
exécutât Dunkerque, qu'on n'y laissât pas une pierre. Chose inutile à
l'Angleterre (Pitt lui-même en convenait), simple outrage, insulte
amère, que les deux bonnes Allemandes tâchaient de nous épargner. Cinq
mois durant on traîna, et nombre de fois Éon alla raffermir le zèle de
notre amie, Sophie-Charlotte, sans qui Bute aurait cédé. Ces
conférences mystérieuses (dans la crainte de l'opposition) n'étaient
pourtant pas trop secrètes; on a les _billets d'audience_ du maître
des cérémonies. Ce fut le malheur de la vie pour la pauvre petite
reine. On inquiéta George III, on dit que Sophie-Charlotte avait été
en Allemagne déjà connue et surprise par la fausse demoiselle, que
George IV était son fils (chose impossible par les dates).
Choiseul était si étourdi, ou si faible pour Praslin, qu'il le laissa
désigner pour successeur de Nivernais, dans cette délicate ambassade,
un Guerchy, dont le vrai mérite était la beauté de sa femme. Praslin
n'y vit que l'agrément de donner à ce cher ami un traitement de deux
cent mille francs.
Éon fut, pendant l'entr'acte, _ministre_ plénipotentiaire. Et en même
temps (la fortune à ce moment l'accablait), il eut une commission
très-secrète de Louis XV, pour _observer_, _reconnaître_, préparer un
plan de descente (juin 1763). Versailles, contre l'Angleterre, couvait
de sinistres projets, au moment du traité même. En 1764, lord
Rochefort donna les détails d'un épouvantable plan que Choiseul aurait
approuvé pour brûler Plymouth et Portsmouth (V. tout le détail dans
_Coxe_). Un tel acte, en pleine paix, le lendemain du traité, eût
rendu la France exécrable; de plus, elle l'eût replongée (épuisée et
impuissante) dans la guerre la plus terrible.
Mais la grande affaire de Choiseul (j'entends la trinité Choiseul, de
la Grammont et Praslin) c'était moins celle d'Angleterre que la sourde
guerre qu'ils faisaient à leur maître Louis XV dans son plus intime
intérieur.
Ils avaient tout, le royaume, guerre, finances, administration,
police, affaires étrangères. Le roi n'avait rien à lui que cette
agence secrète, cinq ou six hommes en Europe, qui observaient,
n'entravaient guère (ils n'auraient jamais osé). Les lettres publiées
récemment étonnent par la timidité. Le roi, dit très-bien l'éditeur
(_Boutaric_, 1866), n'y cherchait «qu'un plaisir inquiet,» une petite
joie maligne d'écolier à blâmer ses maîtres. Tout son refuge était là,
et toute sa royauté, dans ce méchant secrétaire qu'on a mis au musée
du Louvre. Il en portait la clef sur lui. Un matin pourtant il y
trouve ses papiers dérangés, brouillés. Il frémit, se voit découvert.
La Pompadour, enhardie par les Choiseul, avait osé lui prendre la clef
dans sa poche et on avait eu le temps d'entrevoir, de fureter.
Cette affaire de détruire l'agence, d'ôter au roi son secret, son
dernier retranchement, leur semblait la question de la royauté
elle-même. Il fallait un coup d'audace, frapper un agent du roi, et de
façon que les autres vissent bien que sa protection ne pouvait couvrir
personne. Effrayée, découragée, l'agence ne pouvait manquer de périr.
Ils surent ou devinèrent qu'en juin le roi avait pris Éon pour agent à
Londres. En août, ils lui envoyèrent un espion, un certain Vergy,
homme de lettres comme Éon, qui avait aussi fait des livres. Éon le
vit de part en part et il le mit à la porte. Les Choiseul furent
furieux, et ils le furent plus encore quand Éon, ayant reçu de son
ministre Praslin une lettre dure et méprisante, lui répondit
fièrement, avec la verve légère, le mordant, l'emporte-pièce qu'on
croirait de Beaumarchais. Une telle lettre, ostensible, semblait un
défi de l'agence.
On espérait qu'il viendrait se mettre dans la souricière, qu'on
prendrait l'homme et les papiers, qu'encastré dans l'épaisseur des
murs profonds de la Bastille on le ferait bien parler. On ne le paye
plus. Il reste. Praslin le rappelle, il reste. Ce même jour, 4
octobre, le roi lui écrit _que le roi a signé_ (non de sa main, mais
d'une griffe) _son rappel, qu'il doit rester, reprendre ses habits de
femme, prendre abri dans la Cité; car il n'est pas en sûreté dans son
hôtel, et ici il a de puissants ennemis_. (Bout., I, 298).
Cependant, du 4 au 15, le roi reprend un peu courage. Il s'adresse à
Laverdy, le Contrôleur des finances, il lui fait écrire un billet qui
au nom du roi invite Éon à continuer son travail. Puis, songeant que
ce ministre n'a nul pouvoir sur Éon (qui est employé des Choiseul),
par un vrai tour de Scapin, le roi (le 18 octobre) fait une lettre
dans le même sens, y _mettant le seing de Choiseul_ (par la griffe des
bureaux?).
Le vrai Choiseul cependant agissait tout au contraire. Bien loin de
reculer devant l'intention du roi (_intention constatée dans la lettre
de Laverdy_), par une pression odieuse, Choiseul et Praslin exigent
_que le roi signe une demande aux Anglais de livrer Éon_, avec ordre
d'envoyer main-forte pour qu'on s'en saisisse. Ordre à notre
ambassadeur de s'emparer de ses papiers. Le même jour, 4 novembre, le
roi avertit Éon: «Si vous ne pouvez vous sauver, sauvez du moins vos
papiers.» (_Bout._, I, 302.)
Cet ordre contradictoire pouvait faire un combat dans Londres. Éon
réunit ses amis, les arme, s'arme jusqu'aux dents. Il calcule qu'il a
tant d'épées, de sabres, de fusils turcs, qu'il peut résister
longtemps.
L'extradition est refusée. Croyez-vous que l'on s'arrête? point du
tout. On persévère dans le plan d'enlèvement. D'abord on essaie
d'attirer Éon dans un guet-apens, un duel avec ce Vergy, où l'on
aurait happé l'homme. Mais les Anglais s'y opposent. Notre ambassadeur
Guerchy alors se rapproche d'Éon, l'apaise, l'invite à souper, et par
son écuyer Chazal met de l'opium dans son vin. Endormi on eût pu le
prendre. Cela manqua. Alors Guerchy fit sauver l'empoisonneur, et
désespéré pria Vergy d'assassiner Éon(?).
Ce qui est sûr, c'est que _quelqu'un_ chez Praslin s'était chargé
d'amener Éon «_mort ou vif_» (_Bout._, I, 321), que Praslin rassurait
le roi, disait qu'on ne le tuerait pas.
Guerchy nie. Éon affirme. Il porte la chose au plein jour devant le
grand Jury de Londres. Ce Jury déclare l'accusation valable, accepte
le témoignage de Vergy, qui se repent, dit lui-même qu'on le subornait
pour ce crime. Vergy le répéta encore dans une brochure terrible.
(_Lettre à M. de Choiseul_, V. Bachaumont, t. II, 26 nov. 1764).
Éon acheta-t-il Vergy? Avec quoi? il mourait de faim. Mais Choiseul,
Praslin, Guerchy, avaient tout l'argent de la France et pouvaient
richement payer un coup de terreur sur l'agence du roi (et sur le roi
même).
Guerchy était ambassadeur. Il décline le tribunal populaire du Jury de
Londres. Mais tout ambassadeur qu'il est, il accepte des juges
anglais. Il fait évoquer l'affaire par le Banc du roi, qui l'étouffe
et ne blanchit pas Guerchy. Pourquoi celui-ci fait-il disparaître
l'homme essentiel, celui qui aurait versé l'opium? Et pourquoi
lui-même Guerchy n'ose-t-il rester en Angleterre, quitte-t-il cette
belle ambassade? On verra que Louis XV, le Dauphin et Louis XVI se
posèrent ces questions, et se firent sur tout cela une idée
très-arrêtée. Derrière Guerchy, ils virent Praslin, et derrière
Praslin, Choiseul. Ils ne doutèrent pas que Choiseul n'eût autorisé
l'opium, et sur cela le jugèrent (sans doute à tort) empoisonneur.
Ce qui étonne dans un homme d'autant d'esprit que Choiseul, c'est
qu'il crut tromper Éon. Le 14 novembre, espérant prévenir ce honteux
procès, il lui écrit une douce lettre, et tout entière de sa main,
pour lui dire, à _ce cher Éon_, de revenir au plus tôt; il le placera
dans l'armée. Éon savait parfaitement que Choiseul, Praslin, c'était
le même homme. Le piège était trop grossier. Le cuisinier a beau
cacher aux canards le grand couteau, et leur dire: «Petits! petits!»
les petits fuient encore plus fort.
Ayant tant besoin des Anglais, devenus leurs juges, les Choiseul
laissèrent aller l'affaire de Dunkerque. Ils burent la honte complète.
Et ils en eurent une autre encore: c'est que le peuple de Londres,
furieux de voir les recors français opérer chez lui comme sur le pavé
de Paris, jura que, si on touchait Éon, l'ambassadeur et l'ambassade à
l'instant seraient mis en pièces.
Tout retomba sur le roi. Les Choiseul l'avaient déjà réduit à employer
Laverdy. Ils le réduisirent au point d'implorer M. de Sartine, le
lieutenant de police. Effaré dans ses mensonges opposés, il perdait la
tête, ne s'y reconnaissait plus. Dans une lettre il dit: «Je
m'embrouille» (17 janvier 1765). Cela n'était que trop vrai. En
arrêtant les messages qu'il envoyait à Éon, ils l'obligèrent de prier
Sartine de sauver ces agents.
Enfin, pour lui faire entendre que tout était inutile, ils lui
faisaient arriver ses mystérieuses dépêches par la poste
_décachetées_. Le _cabinet noir_ s'amusait des secrets de Louis XV.
Mais, comme des magisters intraitables, Choiseul, Praslin, n'étaient
pas contents encore du châtiment. Ils voulaient que le coupable
_avouât_ (_Boutaric_, I, 127).
Pourquoi l'avilir jusque-là? Était-ce une vaine fureur? Non. On
espérait le briser au point que dans son lit même il subît le tyran
femelle que lui donneraient les Choiseul.
Le ministère des ministères, c'était certainement le poste de la
maîtresse officielle. Ce personnage historique allait disparaître du
monde. Usée de tant d'activité, pulmonique, elle traînait. Elle eût
voulu, _in extremis_, ramener l'opinion. Ses amis faisaient valoir
l'intérêt qu'elle prenait aux Économistes, la comédie qu'elle arrangea
d'obtenir que Louis XV donnât des armes à Quesnay, imprimât de ses
mains royales quelques feuilles de ses livres.
Mais, au milieu de tout cela, elle se sentait cruellement haïe de la
nation. Elle avait la Bastille, les prisons d'État. Ses geôliers
exploitaient ses peurs de femme; ils jetaient le premier venu qui
pouvait l'inquiéter aux cachots d'éternel oubli. Ces spectres sont peu
à peu sortis au grand jour vengeur, et Latude, et d'autres encore, ce
misérable, par exemple, dont les billets déchirants sont aujourd'hui
par hasard aux Archives de Pétersbourg (trouvés par M. de Lamothe en
1865).
Cette vie si bien gardée lui échappait cependant. À Vienne, on savait
déjà qu'elle avait peu de mois à vivre. Marie-Thérèse, qui en avait
si odieusement abusé, se hâtait de la renier. Elle écrivait à
l'électrice de Saxe dans son baragouin grossier: «Qu'elle n'avait
jamais usé du canal de cette femme-là, que certes un tel canal ne lui
aurait pas convenu,» etc., etc. (_Archives de Dresde_.)
Ici sa succession semblait ouverte déjà. Le débat était entre les
Lorraines. Tels pensaient à la Mirepoix, qui avec ses cinquante ans,
sa fine douce mine de chat, une perfection de convenances, semblait
nécessaire au roi, et plus que personne à Choisy était _sa société_
(Du Deffand). Mais la Grammont, impétueuse, mais la légion des
Choiseul, n'aurait pas permis cela. Elle était antipathique au roi:
cela ne l'arrêta pas. Elle crut, à trente ans, avoir aisément bon
marché de cette Pompadour en ruine, éteinte, qui n'avait plus qu'un
oeil (_Voltaire_, LX, 235). Elle crut (sachant le froid du roi pour
tout ce qui finissait) que ce meuble de rebut, flétri des commodités
basses qu'il avait fournies si longtemps, avait besoin d'un coup de
pied pour s'en aller décidément. Selon Richelieu, elle aurait essayé
de brusquer la chose dans certain souper à quatre que le roi n'osa
refuser, ni la Pompadour, quoique déjà mal avec Choiseul. À la fin,
l'ivresse arrivant, Choiseul aurait fait le galant auprès de la borgne
marquise, et son intrépide soeur se serait emparée du roi sous l'oeil
de la Pompadour.
Le plus sûr, c'est que celle-ci, voyant l'audace de l'autre, le matin
serra le roi, le tira de son mutisme, lui fit avouer qu'il était
indigné jusqu'au fond, navré de subir l'hommasse personne. «Mais,
Sire, vous êtes le maître. Pourquoi garder ces Choiseul? Votre Bernis
n'est pas loin.» Voilà ce qu'elle dut dire. Bernis était près
Soissons, déjà à Paris peut-être. Il avait précédé Choiseul, et
pouvait bien le remplacer. Le roi (selon Richelieu) vit Bernis, et fut
si brave qu'il signa l'exil de Choiseul.
Il signa, et puis frémit. Choiseul avait le Parlement; il semblait
capable de tout; il était ami des amis, des vieux maîtres de Damiens.
Le coeur manquait encore au roi; il hésitait, il ajournait. Cependant
la Pompadour est prise de vives douleurs. Elle croit que, la voyant si
bas, peu éloignée de son terme, on a voulu abréger, que le poison a
aidé. Mais point de bruit. Elle sait, par la mort de la tant aimée
(madame de Vintimille), que le roi ne veut pas de bruit, qu'il ne fera
pas de procès. Elle se contente de tout dire à Richelieu. Elle lui
lègue ce poignard contre les Choiseul.
Elle meurt (23 avril 1764). L'histoire du poison ne meurt pas. Quoique
bien peu vraisemblable, plusieurs s'efforcent d'y croire, d'après le
besoin des Choiseul, et leur violente passion. La Grammont crut que,
quoique morte, l'autre avait le dernier mot, l'avait coulée pour
toujours. Cachée sous une capote, elle alla aux Capucines, pour prier
en apparence, réellement pour fouler la bière de la Pompadour
(_Rich._, IX, 325).
* * * * *
Beaucoup disaient: «Le roi, à son âge, a moins besoin d'une maîtresse
que d'une dame aimable, douce, qui représente bien, tienne
agréablement la cour.» Cette dame était toute trouvée. C'était madame
la Dauphine, qui avait su plaire à la reine, capter madame Adélaïde,
et peu à peu devenait agréable au roi. Elle était cultivée, savait
beaucoup de langues, entre autres le latin (et citait son Horace).
Elle avait ce don de mémoire qu'eurent ses fils Louis XVI, Monsieur.
C'était une forte personne (comme ses père et grand-père les Auguste),
blanche et grasse, avec cette richesse de chair et de sang que Louis
XVI hérita d'elle. Elle était très-saxonne, passionnée pour un de ses
frères qu'elle voulait faire roi de Pologne à la mort d'Auguste III (8
octobre 1763).
Sortie d'une maison la plus corrompue de l'Europe, elle donnait
l'exemple de toutes les vertus domestiques, travaillait
très-activement pour son frère et pour son mari. Le roi, si défiant
pour son fils, se confiait bien plus à cette bonne Allemande. Seule à
la cour elle eut le secret de son Agence et en tira parti. D'accord
avec l'abbé de Broglie, un des agents, elle donna courage à Richelieu,
à d'Aiguillon, neveu de Richelieu, pour pousser le parti Choiseul.
D'Aiguillon, qui n'était qu'un fat, s'y prit fort-mal. Gouverneur de
Bretagne, il crut pouvoir contre le Parlement faire agir les États.
Ils se réunirent contre lui pour la vieille constitution de la
province. La tête de la résistance était La Chalotais, procureur
général, le grand adversaire des Jésuites. Ils voulurent frapper à la
tête, perdre La Chalotais. L'homme était très-hardi, avait des mots
mordants. On supposa qu'il les avait écrits. On forgea de fausses
lettres pleines de mépris pour le roi. Tout cela grossier, maladroit.
Le Parlement de Paris allait en faire justice, marquer au fer chaud
les faussaires. L'affaire était menée par un petit Calonne, un
vaurien, qui voulait monter. Derrière lui, d'Aiguillon. Mais derrière
celui-ci n'allait-on pas trouver les hommes du Dauphin, la Vauguyon,
l'évêque de Verdun, le violent Nicolaï? Ignoraient-ils ce faux? Et le
Dauphin lui-même n'en sut-il rien, du moins _après_? On peut juger de
ses inquiétudes, des tristesses qu'il eut. Déjà il maigrissait; son
grand embonpoint disparut. Pour arracher l'affaire au Parlement, pour
donner au roi le courage d'agir malgré Choiseul, il fallait un
miracle. Il se fit: on put voir alors que _la bonne Allemande_, qui
seule alors influait près du roi, avait aussi certaine audace,
certaine force de caractère.
On fit signer au roi un acte qui évoquait la chose à une commission du
Grand Conseil. Les faussaires rassurés allèrent bride abattue. Le
dénonciateur Calonne est fait juge, se donne carrière, bâtit un roman,
un poème sur la prétendue conspiration universelle des Parlements, une
révolution sur le plan du _Contrat social_. Tout cela ridicule, moqué
et sifflé du public. On n'en jette pas moins aux cachots La Chalotais,
son fils et ses amis (22 novembre 1765).
Le Dauphin se mourait et la Dauphine était malade. Ces deux honnêtes
gens, selon toute apparence, souffraient de se trouver mêlés à tout
cela. Le Dauphin s'était vu dans le détroit fâcheux où il fut, vers
1750, d'immoler sa conscience d'homme à sa conscience de dévot. Il
gouvernait alors ses soeurs, et, _pour sauver l'Église_, il leur
laissa subir l'orgie de Louis XV, cette étrange cohabitation qui fit
l'étonnement du monde. Et maintenant encore _le salut du parti de
Dieu et des honnêtes gens_ lui faisait employer une épouse innocente
dans une affaire très-trouble qui devait fort lui répugner.
L'avénement de la Dauphine apparaissait. À la mort du Dauphin
(décembre 1762), elle eut du roi les trois promesses: _d'habiter au
plus près de lui_,--_d'élever Louis XVI_,--de garder le droit de son
rang, autrement dit _d'être Régente_, si le roi venait à mourir.
Cependant la Dauphine entrait fortement dans son rôle de mère, de
régente possible. Elle avait moins d'esprit que de mémoire, mais du
sérieux, du travail, de la patience, une passion incroyable de suivre
les idées et les plans du Dauphin. Pour cela rien ne lui coûtait. Elle
se mit comme à l'école, apprenant par coeur les cahiers qu'on lui
faisait d'après les papiers de son mari, cahiers d'éducation et
cahiers de gouvernement. Chaque jour, dans son oratoire, elle
répétait, comme un enfant, sa leçon à son confesseur.
Elle était fort touchante. Le devoir, malgré elle, la faisait
reprendre à la vie. Docile aux avis de Tronchin, elle quitta le régime
du lait, se nourrit mieux, reprit un aimable embonpoint. Le roi la
quittait peu. Au voyage de Compiègne (en juillet au bout de six mois
de veuvage) sa toute-puissance éclata; elle tint solennellement la
cour, et, ce qui étonna beaucoup dans la douce Allemande, c'est
qu'elle parla haut, d'une voix forte et d'un ton de maître.
Avec un homme tel que le roi, la grande question était de savoir où
elle logerait. Et bravement elle avait demandé de loger au plus près.
Le grand appartement du nord (rez-de-chaussée) qu'avaient eu la maman
Toulouse et madame de Pompadour, menait droit chez le roi par
l'escalier secret. Choiseul tremblait qu'elle ne l'eût. Il le faisait
dire peu solide. On traînait pour le réparer. Cela piqua le roi. Il
trancha, dit qu'elle logerait chez lui.
Madame Adélaïde y demeurait déjà. Mais le roi, sur sa tête, avait un
entre-sol, bien mal famé du temps des quatre soeurs. Plus tard, il fut
plus sale, étant le logis de Lebel, qui y arrangeait des surprises,
attrapait des dames au passage. On l'appelait le Trébuchet. La
Pompadour s'y cache à ses trois premières nuits. Plus tard, la Du
Barry y niche. Étrange colombier, digne de telles colombes, mais, ce
semble, impossible pour une telle dame, une telle veuve. La mettre
chez Lebel! le mot seul fait horreur. C'était braver toute pudeur,
risquer de reproduire pour la pauvre princesse les bruits qui par deux
fois coururent sur Adélaïde elle-même.
La Dauphine n'était pas une enfant. Elle savait assez, par son père,
son grand-père (publiquement amants de leurs filles) que les rois ne
respectent rien. Elle obéit pourtant. Ses meneurs qui, pour la bonne
cause, venaient de faire un faux, n'eurent pas plus de scrupule ici.
Ils la poussèrent, au nom de Dieu, mais surtout par sa passion, son
ardeur d'accomplir ce qu'avait voulu le Dauphin, de le faire (tout
mort qu'il était) vaincre, triompher et régner.
Depuis octobre (dixième mois du veuvage) tout semblait arrangé. Elle
suivait le roi partout, en voiture, à la chasse, même en janvier, fort
rajeunie, brillante. Déjà elle faisait son futur ministère. Elle dit à
Nicolaï: «Vous serez grand aumônier et cardinal. Votre frère a les
sceaux.» D'Aiguillon remplaçait Choiseul.
La chute de celui-ci semblait certaine. Un coup imprévu changea tout.
Le 1er février (à son treizième mois de veuvage), la Dauphine un matin
tombe en syncope, _et elle a une énorme perte_. L'accident est ainsi
précisé dans la note que Richelieu, homme de la Dauphine, dicta
lui-même, et qui plus tard fut imprimée par Mirabeau, réimprimée par
Soulavie (_Louis XVI_, I, 305-324).
Ce pauvre corps, gros, mou, sanguin, s'affaissa tout à coup. Si
longtemps immobile près du Dauphin, si mobile depuis chez le roi, dans
les courses, les chasses, les secousses de voitures rapides, elle
avait pu être blessée.
Tronchin, qui était avec elle, descendit chez le roi, lui dit que
cette crise n'était pas naturelle. Elle venait de boire son chocolat.
Madame Adélaïde dit qu'elle était empoisonnée. Elle tira de ses
cassettes un contre-poison qu'elle portait partout avec elle. Du 2 au
12 elle fait elle-même le chocolat de la Dauphine, qui meurt pourtant.
On l'ouvre. Nul poison apparent. Grande dispute entre médecins. Sénac
dit: «_accident_,» Tronchin soutient: «_poison_.» C'était la version
préférée de la cour, du roi, d'Adélaïde. On disait que certains
poisons tuent sans laisser de traces. Tout à coup on ne dit plus rien.
Mais ce qui saisit d'étonnement, ce fut de voir cette violente
Adélaïde elle-même reculer tout à coup, se dédire, ou du moins se
taire. Elle vit que Choiseul resterait, elle le ménagea, désirant à
tout prix avoir l'éducation du petit Louis XVI, tenir l'enfant et
l'avenir. On l'amusa ainsi pour lui fermer la bouche. Et puis, on
l'attrapa. L'enfant fut donné à la reine. Elle aimait peu sa fille.
Choiseul sut faire agir ses Jésuites polonais, les sots meneurs de la
vieille malade, qui, du reste, vécut peu de temps.
De plus en plus suspect, haï du roi, Choiseul (chose bizarre)
paraissait s'affermir. À la mort du Dauphin, quoiqu'on crût au poison,
le roi n'osa souffler. Il s'était enfermé. Choiseul perça à lui.
Surpris de son audace, le roi très-faiblement dit «_regretter peu_ le
Dauphin, mais bien l'opposition qu'il avait faite au Parlement.»
La Dauphine mourant, le roi fut accablé, mais ne fit nulle enquête. Il
ordonna seulement aux médecins des études, des recherches sur les
poisons.
S'il osait quelque chose, c'était en grand secret. Il fit sous main
une pension très-forte à son Éon de Londres, qui avait dénoncé les
Choiseul comme empoisonneurs (V. Gaillardet, Boutaric).
De plus en plus, il vivait comme un rat, sous terre et se cachant,
recherchant les ténèbres. Il prit le Parc-aux-Cerfs en haine. Il
voulut quelque temps tromper la police des Choiseul, il essaya des
moyens d'Orient, d'avoir dans certain trou (la chambrette près de la
chapelle) de ces petits mignons qui permettent l'absolu secret. Il
acheta un enfant de neuf ans, et, jusqu'à treize au moins, le tint
dans ce sépulcre. Il nourrissait, soignait, comme un petit animal
domestique, la gentille créature (c'était une fille). Nulle femme de
service. Il la servait lui-même. En même temps il lui faisait l'école
et lui apprenait ses prières, gâtait, grondait, caressait, corrigeait.
Étrange éducation, dévote et libertine. L'enfant s'en irritait, lui
disait parfois: «Je te hais.» Par cela même le petit lion en cage
l'attacha fort, si on doit en juger par la fortune qu'il lui fit
(_Richelieu_).
Mais l'enfance était tout dans ce honteux mystère. Elle grandit et fut
femme un matin, enceinte. Il ne voulut plus la garder.