CINQUIÈME TABLEAU

I

Un mois passa, au cours duquel le détraquement cérébral de Letondu ne

fit que croître et embellir.

Letondu, à vrai dire, venait encore à l’Administration; il y venait même

régulièrement. Mais, arrivé à l’heure précise, il s’enfermait en son

bureau, s’y verrouillait à double tour et y demeurait de longues heures

sans que l’on pût savoir ce qu’il y fabriquait. Des collègues l’ayant

mouchardé par le cercle élargi du trou de la serrure, donnaient de

vagues éclaircissements: les uns disaient l’avoir vu immobile, les

jambes en branches de compas, plongé dans la contemplation d’un vieux

planisphère en loques qui décorait lugubrement une des murailles de sa

pièce; d’autres l’auraient surpris exécutant dans la diagonale du bureau

des allées et venues de bête en cage, les mains aux reins, et

_déchaussé_!... En fait, on ne savait pas grand’chose. De temps à autre,

simplement, des éclats de voix filtraient à travers la cloison: des

soliloques où grondaient des colères, des paroles de revanche, de

tragiques représailles, d’aubes prochaines qui saignaient déjà à

l’horizon en roseurs de bon augure. C’était ensuite, pendant des temps

interminables, le silence à l’affreux cortège, semeur d’anxiétés,

troubleur d’âmes, qui fait apparaître les gens sur les seuils des portes

entr’ouvertes et se questionner de loin, à la muette, avec des regards

qui implorent et des fronts qu’embrume le souci d’une préoccupation

commune.

Dans tous les yeux, la même interrogation: «Qu’est-ce qu’il fait?...

Qu’est-ce qu’il peut faire?... Est-ce que, par hasard, il serait mort?»

Et quelquefois, à la joie sans bornes d’Ovide, le soir bleu tombait,

puis la nuit, sans que le mystérieux attardé sonnât pour avoir une

lampe!... Il avait d’ailleurs renoncé à reconnaître qui que ce fût. Plus

une parole à personne, un souhait de bonjour, rien du tout. Sous des

sourcils aussi larges que des pouces, il roulait des yeux de fauve

traqué; derrière ce front haut de deux doigts, où la brosse rase des

cheveux descendait en pointe d’écusson, le génie de la persécution

développait ses âpres germes.

Si un Inconnu ténébreux enveloppait sa vie privée, cela est superflu à

dire!...

Les probabilités cependant,--tant, quelquefois, il arrivait pitoyable au

bureau, le teint boueux, la cravate lâche, le faux col en

accordéon,--étaient qu’il employait ses nuits à errer au hasard des

rues, sous les clairs de lune ou les pluies; et tout cela ne laissait

pas de semer quelque inquiétude en les âmes de ces messieurs, en celle,

surtout, de M. de La Hourmerie, dont le nom mettait à revenir dans les

discours de Letondu une obstination regrettable.

Or, vers le milieu du mois de mai, ce sinistre énergumène puisa dans les

lobes distendus de son cerveau deux ou trois petites conceptions d’une

réjouissante insanité.

Échafaudée tant bien que mal sur de vagues souvenirs de collège, sa

hantise de l’Antiquité avait atteint au paroxysme, si bien que, lâché à

toute bride dans une mêlée inextricable de guerriers et de philosophes,

les prenant les uns pour les autres, exaltant indifféremment le

caractère de Régulus et celui de Caligula, confondant Mithridate avec

Sardanapale, Thémistocle avec Télémaque, Lycurgue avec Laocoon, il

résolut enfin d’imiter ces grands hommes, de régler sa vie sur les leurs

et d’égaler leurs vertus par les siennes. Il imagina donc d’organiser à

son usage particulier des jeux renouvelés de l’antique, car il pensait

avec Virgile qu’une âme saine veut un corps valide, et il arriva, un

matin, une roue de wagonnet sous le bras, dont il se mit à se servir

comme d’un disque.

[Illustration]

Huit jours durant, ce ne fut plus tenable. Projetée à toute volée d’une

extrémité à l’autre de la pièce, la lourde masse de fer en venait

heurter la porte, qu’elle défonçait peu à peu, cependant que la

Direction vivait dans un bombardement et que, derrière ses vitres

ébranlées, sursautait le concierge lui-même, le mélancolique Boudin,

ramené aux plus mauvais jours du siège de Paris par ce grondement de

canonnade lointaine. Personnage impressionnable, au teint blême de

cardiaque, que la vision incessante de la mort poursuivait à travers la

vie, il s’en lamentait _in petto_, et volontiers allait épancher ses

angoisses dans le sein d’un bistrot de la rue Chanaleille dont il était

le fidèle client; mais ce détail n’était point fait pour calmer la

généreuse fièvre de Letondu. Bien mieux, quand il eut amené ses biceps à

la dureté de la fonte, il acheta un clairon, Letondu, et il se mit à en

jouer, arrachant de force à l’instrument des sons rauques abominables,

qui emplissaient les corridors en meuglements de mastodonte égorgé: ceci

pour donner de la souplesse à ses poumons, qui en manquaient!...

Jusqu’alors il n’avait été que surprenant: il devint extraordinaire le

jour où, marchant sur les traces des athlètes lacédémoniens, qui

s’oignaient d’huiles parfumées, il inventa de se badigeonner, depuis les

pieds jusqu’à la tête, avec de l’huile de foie de morue.

Enfin il eut l’âme de Platon!...

Il en conçut le légitime orgueil d’un monsieur qui a su, par sa

persévérance, son opiniâtreté au-dessus de tout éloge, atteindre le but

qu’il a laborieusement visé, et il résolut aussitôt d’humilier

l’Administration, en donnant désormais une somme de travail

grotesquement disproportionnée avec la somme d’argent qui en était le

salaire.

De cet instant, le personnel put retourner à ses chères études ou aller

taquiner le goujon sur les riants rivages de la Seine: on cessa d’avoir

besoin de lui.

Letondu!... et cela suffisait.

Lui seul!... et c’était assez.

Il entrait dans les bureaux, raflait la besogne sur les tables, enlevait

aux mains des expéditionnaires hasardant de timides «Permettez...» des

dossiers volumineux, et emportait le tout sous son bras sans un mot

d’explication.

Voilà.

C’était plutôt simple. Seulement, l’économie administrative y laissait

les yeux de la tête. Rien ou à peu près ne survivait du beau

fonctionnement d’une maison sagement ordonnée naguère, tombée depuis

entre des mains furieuses, et devenue comparable à ces horloges

détraquées dont s’immobilisent les rouages autour d’un cylindre affolé

qui tourne, tourne, tourne sans cesse, atteint de rotation frénétique.

Avec ça, un symptôme plus grave à lui seul que l’ensemble de tous les

autres attestait l’écroulement final de cette intelligence sombrée;

l’écriture du pauvre garçon allait s’altérant de jour en jour!... Ce

n’était plus l’irréprochable alternance des _pleins_ dodus et des

maigres _déliés_,--orgueil défunt de M. de La Hourmerie,--mais une

furibonde mêlée de jambages galopant les uns après les autres, sans art,

sans chic, sans éclat, où se lisait à livre ouvert la hâte d’en avoir

terminé avec une tâche fastidieuse et le désintéressement d’un esprit

que hantent de secrets desseins. Au cours d’une expédition souvent

écourtée de moitié, il arrivait que des phrases entières se faisaient

remarquer par leur absence, d’autres privées de leurs incidentes

(restées en route, celles-ci, évaporées en la mémoire du copieur au même

instant qu’absorbées), semblaient de distraites personnes venues au bal

sans faux cols,--sans parler de celles plus étranges encore, qui étaient

vêtues en chienlits et parlaient de trente-six choses à la fois: du legs

un tel et de la mort de Sénèque; de la loi sur les successions et de

l’énergie d’Arria qui se plongea un couteau dans le sein en criant:

_Pæte, non dolet!_»

--Patience! pensait René Lahrier, naturellement enclin à prendre

gaiement les choses; nous n’avons pas vu le plus beau. Un de ces jours

nous allons bien rire.

Il ne se trompait pas.

Un jour vint où M. de La Hourmerie, lassé de se ronger les poings dans

le silence du cabinet et de se faire en vain des cheveux blancs devant

les ruines de son service, demanda à son désespoir, qui le lui fournit,

l’audace d’aller reprendre son bien au redoutable Letondu. Profitant de

ce que, dans un projet de décret relatif au legs Quibolle dont on était

parvenu tant bien que mal à reconstituer le dossier, celui-ci avait mis

«QUIBOLLE, VICTOR-GRÉGOIRE» au lieu de «QUIBOLLE, GRÉGOIRE-VICTOR», il

grimpa quatre à quatre chez le fou, aspira une longue sifflée d’air, tic

qui lui était familier quand surgissait un événement considérable, et se

livra à des considérations touchant les fâcheuses conséquences qui

eussent pu être le fruit de cet écart de plume. Dans un style agaçant et

confitureux bourré toutefois des bienséances oratoires d’un personnage

qui n’est qu’à moitié rassuré, il détailla ces conséquences: la porte

ouverte toute grande aux chicanes des collatéraux, les revendications

des héritiers Quibolle en restitution de jumelles marines et de

chandeliers Louis XIII, l’intervention des tribunaux civils et de la

Cour de cassation, tout un affreux micmac jurisprudentiel à donner la

chair de poule.

--Monsieur Letondu, conclut-il, l’expédition n’est pas besogne qu’il

convienne de négliger et de traiter par-dessous la jambe. Elle est

d’importance, au contraire, elle est d’importance capitale!... Vous

voulez, monsieur Letondu, faire plus qu’on ne vous demande et porter sur

vos seules épaules le fardeau de toute une maison. Mon Dieu, c’est un

louable zèle!... je suis le premier à le reconnaître; mais je le blâme,

si j’y applaudis. Saisissez-vous bien la nuance? L’excès en tout est un

défaut, et le mieux, monsieur Letondu, fut toujours l’ennemi du bien.

C’est avec ce système-là que, forcé de courir la poste faute de temps,

vous en arrivez à ceci, de mettre «Victor-Grégoire» en place de

«Grégoire-Victor», ce qui n’est plus la même chose. Vous comprenez,

monsieur Letondu!

--Monsieur Letondu vous emm..., répondit Letondu avec une grande

simplicité.

Jusqu’ici il avait laissé dire sans broncher, courbé sur un rapport

qu’il expédiait d’urgence.

Il lâcha le mot doucement, aimablement presque, redressé du buste, aux

trois quarts, et sa dextre aux phalanges velues suspendue au-dessus du

papier.

Le chef de bureau fit un bond; mais déjà Letondu était debout, plus

blême qu’un linge à présent, d’une blancheur sur laquelle tranchait le

roux ardent de sa moustache. Il fit un pas. Ses lèvres décomposées

dansaient; la faïence azurée de ses yeux avait pris l’insoutenable éclat

d’une lame d’acier au soleil. Le doigt tendu:

--Sortez, fit-il.

--Mais...

--Plus un mot! Sortez, vous dis-je; allons, oust! hors d’ici! quittez ce

lieu que vous déshonorez de votre ignoble présence!

Le chef, éperdu, obéit. Sur son importance prudhommesque de tout à

l’heure, ce coup de théâtre inattendu avait opéré instantanément, à la

manière d’un acide sur la teinture de tournesol. Jusqu’au soir, de

bureau en bureau, il fut colporter la nouvelle:

--Je vous demande pardon, je vous dérange, mais ce qui vient de

m’arriver est tellement extraordinaire...

Et sa voix coupée de hoquets, son feu à décliner toute provocation, ses

protestations de douceur, d’aménité bien connue, de sociabilité et

autres, disaient le trac formidable qui lui étreignait la gorge, son

avidité de sympathies, de protections étroitement groupées autour de sa

personne menacée et chétive.

--Croyez-vous! hein? Croyez-vous!... Oh! il n’y a plus à s’y tromper: la

présence de M. Letondu est un péril pour chacun de nous...

Les employés se grisaient du récit, prodigieusement intéressés. Tombé

dans le train-train monotone de ces messieurs, l’événement prenait

d’énormes proportions; il emplissait de fièvre la maison, la jetait à

l’agitation d’un trou de province qu’a traversé le matin un régiment de

cavalerie. Au fond, la perspective d’un chiquage possible entre Letondu

et de La Hourmerie déchaînait de sournoises jouissances. C’était comme

une lueur de gaîté à l’horizon des mornes journées de bureau.

Messieurs les ronds-de-cuir · 第 25 / 32 题