VI

La baronne s'était précipitée au-devant de son fils: elle était aussi

pâle que lui. Le docteur portait l'enfant avec précaution et traversait

les vestibules, les galeries, les boudoirs et les salons, suivi de

Jacquot, qui n'osait pas poser ses pieds à terre, tant les parquets

étaient luisants.

«Si seulement j'avais mes souliers vernis!» pensait-il.

Le petit Léo était étendu sur une chaise longue, dans la chambre de sa

mère; la baronne, à genoux devant lui, tenait une de ses mains, qu'elle

couvrait de baisers, et le docteur, de l'autre côté du malade, attendait

que se produisît l'effet des applications de moutarde.

Jacquot, droit comme un I dans l'angle de la vaste chambre, tâchait de

se faire oublier.

«Votre fils revient à lui, madame, murmura le docteur. La commotion a

été si violente que peut-être aura-t-il quelque peine à rassembler ses

idées. Ne vous effrayez pas, je vous en prie, de l'incohérence de ses

paroles.

--Hélas! docteur, j'y suis habituée, repartit la baronne: mon pauvre

enfant, à huit ans, n'a guère plus d'intelligence qu'un bébé de deux

ans, et son apparence n'est certes pas celle d'un garçon de son âge.

--A la suite de quelle maladie a-t-il perdu ses facultés?

--Ce n'est pas après une maladie, docteur, mais après une chute terrible

qu'il fit, il y a six ans, en se précipitant par une fenêtre de toute la

hauteur d'un premier étage.

--Dans ce cas, madame, vous pouvez encore conserver quelque espoir, et

peut-être un jour...»

Léo avait ouvert les yeux; il les promenait avec curiosité sur les

tentures, sur les meubles, sur sa mère, sur le docteur.

«Où est le petit garçon? demanda-t-il d'une voix très nette et très

claire.

--Quel petit garçon, mon amour? lui répondit la baronne, qui pressentait

le délire dans cette question bizarre.

--Celui qui m'a pris dans ses bras.

--Quand donc, mon chéri?

--Aux Champs-Élysées, quand je suis tombé sous les pieds des chevaux.

--Que veut-il dire, docteur?

--La vérité, madame la baronne. Il était tombé au milieu de la chaussée,

sous les roues des voitures et sous les sabots des chevaux. C'en était

fait de lui, quand un jeune garçon, un enfant aussi, mais vigoureux et

dévoué, l'a arraché à une mort certaine.

--Et cet enfant, docteur, ce brave garçon, où est-il?

--Là, là, maman! derrière les rideaux! il se cache!

--Approche, mon garçon, lui dit le docteur; viens serrer la main à celui

qui sans toi n'aurait jamais revu sa mère.»

Jacquot s'approchait en tremblant; lui si hardi, il se sentait troublé

par la douleur de la jeune mère, par l'égarement du petit malade, et

aussi par toutes les pendules qui sonnaient à la fois cinq heures, comme

pour le narguer.

«J'ai déjà vu ce garçon, reprit la baronne en considérant attentivement

Jacquot, qui sautait d'un pied sur l'autre, regrettant plus que jamais

ses souliers vernis!

--Maman, c'est lui qui t'a vendu des roses!

--Oui, oui, le protégé de la gentille Giselle; je me le rappelle. Ah!

mon ami, sois béni: sans toi, je perdais mon fils, mon seul bonheur, mon

seul espoir, car je n'ai plus que lui en ce monde!

[Illustration: Jacquot s'approchait en tremblant.]

--Madame la baronne... balbutia Jacquot.

--Que ferons-nous jamais pour te récompenser, pour te remercier, veux-je

dire? Comprends-tu? Sans toi, j'aurais perdu mon fils, mon Léo! Non, tu

es trop jeune, tu ne connais pas encore la douleur! Tu ne me comprends

pas! Ah! cher petit! pense donc au désespoir de ta mère si le malheur te

frappait un jour!

--Les autres consoleraient la mère, reprend Jacquot, plus fier que

jamais de sa nombreuse famille; elle n'a pas qu'un seul petit, la mère!

--Ah! mon enfant! les caresses de tous ne consolent pas de la perte d'un

seul!»

Ému de la tristesse de cette femme belle, jeune et riche, dont l'amour

est concentré sur la tête d'un enfant chétif, inintelligent et maladif,

le docteur rapproche les deux garçons dans une étreinte affectueuse; il

joint leurs mains, il entraîne leurs coeurs unis par un sentiment de

reconnaissance et de dévouement!

«Vous n'avez pas de frère, monsieur Léo, eh bien! il faudra aimer

Jacquot.

--Je l'aime, répond l'enfant.

--Il viendra vous voir souvent, il jouera avec vous, il vous contera des

histoires...

--Non, non, non! s'écria Léo en pleurant.

--Comment! vous ne voulez plus le revoir?

--Je ne veux plus le quitter.

--Comment cela, mon petit ami? Vous ne savez pas que Jacquot a besoin de

travailler, de gagner sa vie; il n'est pas riche comme vous!

--Je partagerai avec lui!

--Voyons, mon enfant, soyez raisonnable.

--Je l'aime! répéta l'enfant.

--C'est très vilain d'être entêté, monsieur Léo!

--Je l'aime!...

--Mais enfin vous ne le connaissez pas!

--Je l'aime!...»

Le docteur était vraiment fort embarrassé. Jacquot, assis sur une petite

chaise auprès de Léo, lui rendait ses caresses et le berçait doucement,

comme une mère qui console son bébé. En réalité, il était bien mal à son

aise; car il pressentait le dénouement inévitable de cette scène, et il

se disait, tout en souriant à Léo:

«La baronne va me flanquer à la porte, c'est sûr! Il est bientôt six

heures; en courant bien fort, je n'arriverai qu'à sept heures au

boulevard; j'aurai manqué mes clients; mam'selle Giselle sera inquiète,

elle me grondera, et, ce qui me chiffonne le plus, je ne reverrai jamais

ce pauvre petit, qui tout de même est bien un peu à moi!

--Tu ne me quitteras plus, dis, Jacquot? répétait Léo à travers ses

larmes. Dis, Jacquot, dis donc?... Tu seras là quand les méchants

chevaux voudront me tuer, dis, Jacquot? Tu me prendras dans tes bras,

dis, Jacquot? Tu m'enlèveras encore au milieu des voitures et tu me

rapporteras à maman? Dis, Jacquot, dis... dis!

--Oui, monsieur Léo, j'espère bien que je serai toujours là pour vous

rendre service, mais il n'y a plus de danger! Vous ne sortirez plus avec

cette grande bavarde qui vous aurait laissé écraser par bêtise.

--Je ne sortirai qu'avec toi, Jacquot!

--Ah! par exemple, monsieur Léo! Voilà une drôle d'idée! Qu'est-ce qu'on

dirait en vous voyant si fiérot, avec vos jolies culottes courtes, votre

petite veste, votre cravate de satin et vos bottines vernies, à côté

d'un petit malheureux mal habillé et chaussé de gros souliers à clous!

On rirait!

--On n'a pas regardé comment tu étais vêtu tantôt aux Champs-Élysées! Et

on ne riait pas, quand tu as risqué de te faire écraser pour te

précipiter à mon secours!»

La baronne avait gardé un silence impénétrable depuis le début de cet

entretien, et le docteur, silencieux lui-même, écoutait le bavardage des

enfants en observant Léo avec une surprise mêlée d'intérêt.

Le ton, la voix, la physionomie de l'enfant démentaient l'aveu cruel que

la douleur avait arraché à sa mère, alors qu'il n'avait pas encore

repris connaissance. L'affection étincelait dans son regard fixé sur

Jacquot; la logique de ses réponses, la ténacité de son désir, la

lucidité de son esprit, annonçaient le réveil de l'intelligence dans ce

petit cerveau engourdi jusque-là. Cet innocent, comme disait sa

gouvernante, secouait la torpeur qui l'accablait; encore quelques

efforts, et son esprit sortirait des ténèbres; et la divine

reconnaissance briserait les derniers liens qui garrottaient encore son

âme.

«Me pardonnez-vous, madame, murmura le docteur à voix basse, d'avoir

fait appel, dans le coeur de votre fils, aux sentiments qui l'exaltent

si violemment? Me pardonnez-vous la situation difficile dans laquelle

mon imprudence vous met vis-à-vis du sauveur de M. Léo?

--Je ne vous comprends pas, docteur, répondit la baronne, qui, s'étant

levée, s'approchait doucement du groupe attendrissant des deux garçons.

Que parlez-vous de pardon, d'embarras, d'imprudence, que sais-je? De ma

situation vis-à-vis de Jacquot? Ah! je sens bien tout ce que je lui

dois, à ce cher garçon! Ne m'a-t-il pas rendu deux fois mon fils en ce

beau jour? N'a-t-il pas sauvé et sa vie et son âme?

--Tu ne nous quitteras plus, répétait Léo pour la vingtième fois; tu

vivras avec nous; n'est-ce pas, maman?

--Je vais écrire à tes parents, mon cher garçon, répondit la baronne, et

je leur demanderai de te laisser auprès de nous.

--Ma fine! je savais bien que les richards de Genève possèdent maison de

ville et maison de campagne, murmura Jacquot, dont l'émotion ne

paralysait pas la gaieté naturelle, mais moi, je serai encore plus

richard qu'eux tous, puisque j'aurai famille de ville et famille de

campagne!

«Ce qui m'étonne, ce n'est pas d'avoir un frère de plus, ajouta-t-il en

se précipitant dans les bras que lui tendait la baronne, ça peut arriver

tous les jours! Mais je n'avais jamais pensé que le bon Dieu serait

assez généreux pour me donner deux mamans!»

* * * * *

Autour de la grande caisse arrivée de Paris, les vieux et les enfants

poussent des cris de surprise et de joie. Jacquot, devenu Jacques, n'a

oublié aucune de ses promesses. Il y a bien la poupée pour Jeannette, le

tablier de soie pour Claudine, la croix d'or pour Rosette. Il y a aussi

la robe à carreaux pour le dernier-né, les souliers vernis pour Pierrot,

la montre d'argent pour l'aîné! Il y a encore l'habit bleu, la culotte

jaune et le gilet à fleurs pour le père. Il y a enfin un bel acte signé

et paraphé par le notaire de Sion, qui déclare que la petite maisonnette

de la vallée appartient désormais à la bonne Gertrude. Jacques a pensé à

tout le monde, chacun a son cadeau, et cependant tout au fond de la

caisse il reste encore quelque chose: un petit rouleau blanc qu'entoure

une faveur. Sur une belle feuille de papier satiné, une main inhabile et

tremblante a tracé en gros caractères ces mots, que Gertrude épelle tout

en pleurant:

_Que le bon Dieu protège les parents d'un heureux p'tit homme!_

Un p'tit homme · 第 5 / 6 题