XVIIe, n’ai-je pas découvert que le début du sermon de Bossuet sur _La
nécessité des souffrances_ pouvait arithmétiquement être figuré par ces
trois chiffres: 122--34--72. Il y a là, entre M. Lanson et Bossuet, une
similitude troublante que mon étude seule pouvait établir.
Ce n’est pas tout.
Étudiant en 1919 un chapitre de la _Littérature française_ du même M.
Lanson, j’ai obtenu: 60--115--110--14. Et en mars dernier, je suis
tombé, à force de recherches, sur une gamme à peu près semblable dans le
chapitre VII de _Robinson Crusoé_, traduction Petrus Borel; à savoir:
59--15--110--15.
De tout cela il résulte qu’il y aurait à faire pour un étudiant
particulièrement vif d’esprit, un joli travail, intitulé: «_De
l’influence de Bossuet et de Daniel de Foë sur les gammes littéraires de
M. Lanson, considéré du point de vue scientifique._» Et s’il est permis
d’attendre d’une étude de ce genre un élargissement de la Démocratie,
l’édition SAVANTE et CRITIQUE de ce livre me causera une fierté légitime
(le rythme de cette dernière phrase est emprunté à M. Martha).
Au surplus, dans cette édition spéciale, je proposerai le remplacement
de certains textes que M. Aulard a tirés des Archives, par d’autres
textes apocryphes et spécialement faussés par moi. Ce travail, sur la
seule question de savoir si Napoléon était franc-maçon, ne comptera pas
moins de cent trente-sept pages, de quatre-vingt-deux lignes chacune.
Enfin, j’étudierai longuement les liens possibles à établir entre les
pensées successives de M. Seignobos. Il y a là un problème qu’on ne peut
espérer résoudre scientifiquement qu’en établissant encore un jeu
complet de fiches. Sur chacune, on portera une phrase de l’éminent
historien. On établira deux à trois mille fiches. On les mettra toutes
dans un chapeau, un vaste chapeau, celui, par exemple, de M. Michaut,
qui a une forte tête. On tirera; on transcrira; on obtiendra un premier
texte. On recommencera; on établira un second texte. On comparera les
deux. Après quoi, on demandera une conclusion esthétique à M. Victor
Basch.
Voici quelques aperçus de ce que sera mon édition nouvelle, digne
celle-là, j’espère, de contenter les esprits pensifs, à qui ne peut pas
convenir une étude simplement humaine, sans annotations, interprétations
ni explications. Je me permettrai seulement de conserver à l’ouvrage le
même titre, afin que les fiches qu’on a pu établir sur moi, ou à la
Sorbonne, ou rue Cadet, ne soient pas inutilisables.
* * * * *
Et maintenant que j’ai satisfait les lecteurs _sérieux_, je me tourne
vers les lecteurs _sensibles_, car ceux-là aussi ont un grief, et il est
grave.
Ceux-là penchent la tête. Ils me regardent de côté, l’air douloureux.
Parmi ceux-là, il y a beaucoup d’hommes faibles et de femmes charmantes.
Ils me lisent et ils soupirent. Ils aimeraient m’aimer plus qu’ils ne
m’aiment. Ils sont dolents, inquiets, généreux. Je les connais; je les
reconnais. Je les entends gémir à chacun de mes livres. Ce sont des gens
fort bien et touchants; une bonne fois, je voudrais que nous causions
ensemble.
Madame, n’ayez pas peur, prenez ce fauteuil. Vous, Monsieur, mettez-vous
près de Madame. Et carrément, dites-moi de quoi vous m’en voulez...
C’est cela?... Je le savais!...
Ainsi, vous souffrez que j’aie écrit une _Farce_ sur la vénérée
Sorbonne, où pendant cent pages, j’ai _ri_ de maîtres ridicules? Vous
êtes bons, vous êtes patriotes, l’humanité vous semble encore plus
pitoyable que comique, et vous éprouvez de ce que j’ai fait une gêne et
un remords. Votre sensibilité s’émeut. Une voix grave chante en vous. Et
tout à coup, avec le naturel des âmes sincères, vous vous écriez:
--Quoi!... A côté de ces fantoches, n’y a-t-il pas de _bons maîtres_
qu’il convient de louer?
Madame, Monsieur... d’abord, vous ne sauriez croire comme la question
ainsi posée, avec ce frémissement, me trouble et me confond... Votre
cœur vous inspire bien, car il a touché juste. Oui, je le confesse, à la
Sorbonne, comme partout ailleurs, il y a de belles âmes, et si elles se
cachent, c’est précisément à l’observateur de les découvrir. Hélas,
Berquin n’est plus!... Le tort d’un livre comme celui-ci,--qui
malheureusement est achevé,--c’est de ne montrer que des cuistres, sous
prétexte que ce sont les cuistres qui se montrent. La Science, que nous
ne devons jamais perdre de vue en Littérature, nous assure de la
nécessité d’aller regarder derrière les apparences. Si M. Basch se
trémousse devant un amphithéâtre bondé, ce n’est pas là une des
manifestations importantes de la Sorbonne.
L’important, c’est l’action modeste; l’important, c’est le cours de M.
Bréhier qui traite des stoïciens pour trois élèves, ou celui de M.
Pirro, qui joue sur un piano des airs vénitiens devant sept personnes.
L’influence de ces deux maîtres peut être considérable. Ils parlent dans
une cave. Méfions-nous des forces souterraines!
Bref, vous me voyez modeste, presque grave, en tout cas convaincu, et je
voudrais, Monsieur, faire pour Madame et vous, le pendant de mon ÉDITION
CRITIQUE. Je propose dans quelques semaines, de donner de ma Farce ce
que j’appellerai une ÉDITION ROSE.
Le texte ordinaire y serait réduit; j’indiquerais simplement ce que je
viens de développer avec complaisance, et je ferais suivre cette satire,
certainement excessive, d’une seconde partie douce et agréable, où je
présenterais dans un style exquis les figures suaves et malheureusement
inconnues de notre chère Sorbonne. Cette ÉDITION ROSE pourrait être mise
entre toutes les mains. On la vendrait, j’espère, au Secrétariat même de
la Faculté, ainsi que dans toutes les librairies bien pensantes.
Et on y verrait:
Primo: que M. Le Breton, professeur de _Littérature française_, qui
étudie les _Misérables_ depuis vingt ans, commence à les connaître, et à
en parler avec un bon sens qui mérite de vraies louanges. Alleluia!
Secundo: que le Docteur Dumas, professeur de _Psychologie
expérimentale_, est un causeur éblouissant, doué comme si la fée de la
conversation avait présidé à sa venue en ce monde, varié autant que la
vie, et spirituel autant que la France (si je n’ose pas dire autant que
le reste des français, c’est qu’il a des collègues qui portent ce titre
par naissance ou naturalisation, et dont j’ai fait voir la bizarrerie ou
la pauvreté). Par malheur, le Docteur Dumas fait un cours public, qui
est fermé. Alleluia!
Tertio: que M. Chamard est léger, malicieux, plein de finesse... oh! je
vous demande pardon... ma plume vient d’écrire une insanité!... M.
Chamard est, au contraire, le plus solennel, le plus pesant, le plus
vide et le plus inutile des professeurs. Mes nouveaux sentiments
d’indulgente émotion m’égaraient. Vous ne trouverez pas un étudiant qui
ait passé à la Sorbonne depuis un quart de siècle, et qui ne prononce ce
nom avec colère «Chamard!». Dès qu’il aura un cours public, il faudra
l’ajouter à l’édition courante. Excusez-moi... Je voulais dire: tertio,
que M. Fougères est un artiste; qu’il sait faire revivre la Grèce... au
moins dans son esprit, car il est bien timide et bien sauvage pour la
ressusciter vraiment devant des auditeurs. Il ne fait son cours public
que les yeux baissés, et il a hâte d’être seul... avec, à la rigueur,
quelques étudiants cachés derrière une cloison, s’ils veulent profiter
de son goût qui est le plus délicat, et de son érudition qui est
infinie. Alleluia!
Quatrièmement, que M. Gallois enseigne la géographie avec la vie et la
passion d’un voyageur qui aime la terre, l’air et l’eau. Il évoque; il
peint; il est fort, il s’impose. Celui-là est un maître.
Enfin, on verrait que M. Reynier est le plus aimable et le plus sensible
des professeurs de lettres; et que M. Schneider est... le plus sensible
et... le plus aimable des professeurs de l’art... que... ah! on lirait
aussi des choses très bien sur M. Brunschvicg! Là, voulez-vous, je vais
m’étendre une minute, pour vous donner mieux le goût de mon ÉDITION
ROSE...
M. Brunschvicg est professeur de Philosophie Générale. C’est un maître
inoubliable. Si je me permets de dire sur lui mon sentiment personnel,
ce n’est nullement que je prétende avoir des lumières en philosophie,
mais c’est que n’en possédant aucune, j’ai pourtant toujours eu, en face
de ce professeur, la même surprise, et... la même admiration que les
hommes de mon âge les plus éclairés sur les sujets philosophiques.
Voici. Je n’ai jamais compris un seul mot de ce que disait M.
Brunschvicg, même pas le vocabulaire le plus courant, même pas quand il
dit _pain_ ou _vin_. Cela vient de ce qu’il ne saurait dire ces mots si
simples, sans les accompagner, avant et après, d’autres mots
spécialement philosophiques, qui font douter du sens français de _pain_
ou de _vin_. L’effet est saisissant.
M. Brunschvicg a été mon professeur au folâtre Lycée Henri IV, pendant
deux longues années. Nous nous sommes considérés l’un et l’autre avec
sympathie et étonnement. Je l’écoutais, et je n’entendais rien que des
sons. Il m’interrogeait, et il n’entendait même pas des sons. Aussi,
décida-t-il assez vite, dans son indulgence qui est la plus exquise, de
me laisser tout à fait en paix. Je concourais avec les autres, mais il
n’osait jamais me classer. Doux et souriant, il disait: «Monsieur
Benjamin, n’est-ce pas, est en marge de la philosophie...»--Il n’avait
pour moi aucune commisération méprisante, mais il faisait à mon égard
une constatation objective.
Une nuit,--après une journée où je l’avais considéré avec une stupeur
particulièrement vive (c’est ce jour-là, je crois, qu’il traita une
heure entière le _moi_ du _toi_ en _soi_),--une nuit, dis-je, je rêvai
de lui. Il m’apparut moins souriant et plus pâle qu’à l’ordinaire. Nous
étions dans un jardin. La lune blêmissait le ciel. M. Brunschvicg rôda
d’abord autour de moi sans mot dire. Il me regardait avec de grands yeux
argentés comme les nuages. Puis, il se promena, tête baissée, geste qui
lui était habituel, comme si ses idées avaient été cachées en terre et
qu’il leur eût dit avec effort: «Poussez! Sortez! Que je vous moissonne
et vous récolte!» Enfin, tout à coup, il monologua, et en termes cette
fois compréhensibles, sans doute parce que je rêvais et que ses phrases
à lui étaient de moi:
--«Si je vous apprenais d’où je viens, murmura M. Brunschvicg, le
croiriez-vous? Car... je suis venu par une nuit comme celle-ci, sur un
rayon lunaire comme ceux-là.»
Je ne saisissais pas; je demandai:
--«Que voulez-vous dire, Monsieur Brunschvicg?»
Alors il s’arrêta et sourit. Mais au moment même où il souriait, il me
parut si livide et si blafard que je n’eus plus, je le jure, aucun
étonnement, quand il reprit d’une voix sans couleur:
--Benjamin... je suis un habitant de la Lune!
Puis il continua sa marche.
Alors, je dis:
--Mais Monsieur Brunschvicg, vous êtes le premier sur la terre, n’est-ce
pas?...
Il m’interrompit, souriant toujours:
--Suis-je le seul à enseigner la philosophie?...
A ces mots, sa voix, déjà décolorée, s’éteignit; il pâlit encore,
s’estompa, et brusquement se confondit avec l’air de la nuit, tout
éclairée de rayons.
J’appelai:
--Monsieur... Monsieur Brunschvicg!...
J’étais seul dans le jardin, avec le clair de lune.
A la lueur de ce rêve de ma jeunesse, j’ai mieux compris, cette année,
l’incompréhension du cours de M. Brunschvicg. Certes, il joue, lui
aussi, son rôle dans notre Farce, mais un rôle en marge, qu’il faut
accompagner d’un air de flûte et d’un décor de fantaisie! La philosophie
est une douce folie charmante, quand elle n’est pas maniée par un
cuistre. Or, M. Brunschvicg est l’antipode de ce type humain détestable.
M. Brunschvicg ne dit rien jamais qui ne soit tout à fait à lui, pensé
par lui et bien né de lui, et il crée, devant son auditoire, tout un
chapelet d’idées qu’il appelle logiques, métaphysiques, et de cinq ou
six autres épithètes en ique, et qui ne sont en fait que de délicieuses
bulles, sitôt apparues, sitôt parties, que personne ne peut retenir,
mais dont on lui sait gré. Car, en fin de compte, il est pour les
cervelles une occasion de penser sans limites, la compréhension ne
venant jamais borner les esprits qui s’abandonnent à lui. Cet homme, qui
eut le premier l’idée de photographier les _Pensées_ de Pascal, se
présente à ceux qui l’écoutent sous des aspects sans cesse imprévus, et
jamais avec lui, l’oreille ne comprend ce qu’elle a cru comprendre. Un
soir, il avait terminé son cours par cette phrase fastueuse:
«_De la thèse subjective qui représente l’individu, nous sommes ainsi
passés à la thèse objectivement subjective du collectif qu’est
l’universel._»
Et les étudiants étaient sortis avec cet égarement sur le visage, qui
est le propre de ceux qui entrevoient l’infini.
Deux, pourtant,--les plus superficiels,--crurent, après quelques heures
de méditation, avoir atteint le sens caché de cette conclusion
brunschvicgienne. Et comme ils avaient de l’amitié l’un pour l’autre,
ils se confièrent leurs découvertes. Seigneur! Elles se tuaient l’une
l’autre! Aussitôt, nos deux étudiants de s’envoyer par le visage des
mots sans philosophie ni aménité, jusqu’à ce qu’un troisième survînt,
qui leur conseilla d’aller soumettre le cas à M. Brunschvicg même: il
déciderait. Ils se rendirent à cet avis et partirent chez le maître.
M. Brunschvicg sourit et parla. Ah! c’était bien simple! Il avait voulu
dire simplement «_que puisque l’universel était le collectif, la thèse
de ce collectif-là, thèse subjective objectivement, était l’aboutissant
de cette pensée à savoir que l’individu était représenté par la thèse
subjective._»
--Voilà! C’est cela! s’écria le premier étudiant, ravi.
--Oui, oui! c’est cela! répéta le second, qui se sentit inspiré.
Et ils s’en allèrent bras dessus, bras dessous.
Malheureusement, j’ai déjà dit qu’ils étaient superficiels. Ils
voulurent reprendre à la lettre les paroles du maître, dont il n’eût
fallu conserver que l’esprit et comme l’odeur philosophique, et
s’échauffant sur elles, ils n’avaient pas fait cent pas qu’ils se
disputèrent de nouveau, mais avec tant d’âcreté, cette fois, qu’ils en
vinrent aux mains.
Voilà le genre de récit, instructif et moral, que l’on pourrait trouver
dans mon ÉDITION ROSE. Si l’enseignement est d’abord l’éveil des
intelligences, l’aimable M. Brunschvicg est un maître; c’est même «le
maître en soi». On comprendrait donc mieux par ce portrait l’admiration
fervente que des étrangers vouent à notre Sorbonne. On sentirait aussi,
et tout ensemble, opposées avec une louable équité, la grandeur et la
misère de l’Université, ainsi que le profond mystère de l’entendement
humain, lorsqu’il s’adonne à la sublime spéculation. Cette édition
satisferait, je crois, les cœurs justes et bons.
Et maintenant, j’ouvre discrètement ma porte, prétextant qu’il fait un
peu chaud, pour que le monsieur et la dame, à qui je devrai ce projet,
puissent se retirer... tout en me remerciant.
Je les remercie de même, et les aime bien. Passez, Madame. Au revoir,
Monsieur... Ouf! me voici seul!
Ah! que la solitude enfante des joies fortes! Vite du papier, vite du
bois, que je ravive mon feu! J’ai besoin de le voir pétiller, éclater,
librement, largement, comme si sur mes chenets, je brûlais de la graine
d’imbécile! Dieu de Dieu! Que l’humanité est singulière, et que les gens
qui lisent ont donc plaisir à se torturer l’esprit, pour _vouloir_
toujours autre chose que ce qu’on _veut_ leur donner!
Une _Farce_, j’annonce une _Farce_! Si vous êtes pion, laissez cela, et
lisez la collection des thèses de doctorat depuis 1870! Et vous, Madame,
si vous ne supportez de rire qu’à la condition d’être ensuite attendrie,
le vieux répertoire de l’Opéra-Comique vous conviendra bien mieux.
Ces plaisirs une fois choisis, goûtez-les en paix, sans arrière-pensée,
sans garder l’inquiétude que mon simple livre pourrait nuire au pays!
Certes, pas plus que l’amour ni que l’art des jardins, ma littérature ne
vise au progrès de la race humaine, mais si elle peut distraire quelques
rares esprits, elle est encore légitime. Soyez sans crainte, ces pages
ne changeront rien à rien--ce dernier rien désignant, bien entendu, la
Sorbonne... Les vieux Messieurs retraités qui préfèrent suivre des cours
que d’aller au café, parce que ce passe-temps, plus triste, est
toutefois meilleur à leur estomac, pourront longtemps encore entendre
les mêmes savants débiter leur même sublime science. Seignobos ne sera à
la retraite que dans quatre ans, Michaut dans une vingtaine d’années, et
grâce au Ciel, Aulard est inamovible; lui a une chaire à vie; lui est un
don que notre bonne Ville de Paris a fait à l’Université en
considération de sa valeur spéciale. Mais ce n’est pas une valeur à lot!
Personne ne peut gagner et emporter Aulard. Il appartient pour toujours
au public et à la Nation.
Devant cet état de choses si brillant le Ministre ne peut rien... que
sourire, s’il a de l’esprit; car par définition il est irresponsable. Il
a des bureaux qui ne sont occupés que de l’heure où ils ferment, et s’il
veut savoir, comme voici quelques semaines, de quelle façon tel
professeur fut appelé à la Sorbonne, on lui fournit un dossier plein de
papiers inutiles, mais où ne reste pas trace de la nomination
scandaleuse. Toujours la Farce! Ce Royaume de la Cuistrerie ne peut plus
être réformé. Il faudrait y reprendre tout par le commencement,
c’est-à-dire par le Paradis terrestre, en priant Dieu de faire Adam d’un
autre limon qu’il ne le fit.
En attendant, je conseillerai toujours aux étudiants français de ne
jamais mettre le pied dans les amphithéâtres de la Faculté des Lettres.
J’admets qu’ils s’y donnent rendez-vous aux heures où l’on prévoit des
batailles. Là, il y a une saine tradition pour des jeunes gens à qui
l’on recommande l’usage des sports. Mais le reste, qui est
l’enseignement, ne peut pas retenir leur attention. Qu’ils s’aillent
promener, c’est le bon sens. La rêverie près d’un parterre de fleurs au
Luxembourg, par une tiède et lumineuse après-midi, voilà de quoi
enrichir cent fois plus une jeune âme que tous ces cours publics,
scientifiques et archi-nuls.
On peut passer deux ans, trois ans, vingt ans à la Faculté des Lettres
sans y vivre une heure d’émotion. En revanche, à l’âge de la confiance
et de l’espoir, Aulard vous y persuade que toute recherche est vaine,
Seignobos que le passé est indéchiffrable, Basch que le présent est fou,
Puech et Martha qu’on peut remplir les heures avec rien.
On offre son esprit. «Avez-vous des fiches?» dit Lanson. On a le cœur
ému par Ronsard et Racine: «Quelles sont vos sources?» dit Michaut.
Pas une idée. Pas un élan. Du travail de mineur, derrière un lumignon
fumeux. Collations, collections, confrontations, travaux de prison!
Ces Docteurs savantissimes opposent la Science de l’Histoire à la
Légende, et la Science des Lettres à la Poésie. Mais la Poésie et la
Légende sont fortes parce qu’elles sont belles, et elles rient, en sœurs
qui s’aiment, de ces bâtardes.
Toute âme jeune connaît des heures de force où elle veut savoir, des
heures de faiblesse où elle a besoin de croire. L’étudiant, lorsque
sonnent ces heures-là, n’a qu’à fuir la Sorbonne, et à courir chez
l’ami, riche de la meilleure cave, pour boire, en causant, les coudes
sur la table. Le doux esprit de la France chantera bientôt en lui, et il
dira comme un que j’ai connu, tout attendri par un vieux vin:
--Nos pauvres maîtres _ne sont pas sensibles!_...
Ils ne sont rien. La Démocratie les entretient et les chérit, parce
qu’elle a d’abord le goût du médiocre. Elle vit dans la terreur de
l’homme rare, qui pourrait être un chef, et qui la tuerait. Elle aime
les Aulard et leur travail de taupes, tous les autres et leur stérilité.
Avec eux elle est tranquille. Elle contemple son peuple, et elle se dit:
«Je les abêtis. Ils m’aimeront plus aisément!»--L’École avec un grand E,
l’Université avec un grand U, voilà la ritournelle la plus chère aux
plus récentes démagogies. Un pion pour dix jeunes gens: le pays est
sauvé, et l’âge d’or commence!
A pareilles âneries il faudrait répondre en jouant du tambour ou des
cymbales. Je n’en ai pas. Je terminerai donc moins bruyamment, par le
simple récit d’un miracle.
--D’un miracle?
--D’un vrai, contrôlé par moi, et que je dédie,--cela s’entend,--aux
organisateurs du grand banquet du 13 avril, puisque c’est eux qui ont
su, sans que je le dise, que j’avais fait campagne contre la Sorbonne au
nom des religions.
Messieurs, un jour de l’hiver dernier, dans l’amphithéâtre Richelieu, où
se trouvent quelques statues de grands hommes, la salle étant pleine et
l’air surchauffé, il arriva que les murs coulèrent, et je fus frappé
soudain de voir que lesdits grands hommes avaient le visage qui
transpirait!
J’en reçus un coup!
Désormais, j’étais incapable de suivre la leçon... Mes yeux ne pouvaient
quitter ces malheureux... Vous me direz: «C’était de la vapeur d’eau!»
Je ne puis me résoudre à le croire.
Il y a dans toute chose un sens plus mystérieux que ce que la Science
explique. Je suis sûr,--comme s’ils me l’avaient dit eux-mêmes,--que ces
hommes de marbre, à force d’être constamment là, condamnés toujours à
entendre des pauvretés, symbolisaient pour une fois, d’une manière
insigne, et comme surnaturelle, l’enthousiasme des auditeurs de la
veille, du jour et du lendemain.
Mai 1921.
TABLE DES CHAPITRES
Pages
I. Où l’auteur, encore à l’âge innocent, rencontre pour
la première fois des savants à chapeaux pointus 7
II. Monsieur Aulard, ou la Révolution laïque 31
III. Monsieur Seignobos, ou la Science de l’Homme 49
IV. Monsieur Victor Basch, ou l’Esthétique en action 65
V. Le Grand Banquet démocratique du 13 avril 81
VI. Seconde entrée de ballet: Messieurs Puech et Martha
dans leurs langues mortes 95
VII. Monsieur Gustave Michaut, commis aux fiches 109
VIII. Où l’auteur, après avoir triomphé de toutes les
objections, tire avec respect sa révérence au lecteur 125
PARIS--IMPRIMERIE MICHELS FILS
6, 8 et 10, Rue d’Alexandrie.