Malgré la peine qu’il a eue à trouver lentement ses mots, pitié pour

lui: il n’est que quatre heures dix-neuf!... Ce cours est un supplice.

L’idylle gracieuse, traversée de cris de passion, devient avec M. Puech

un pain pour les ours dont il étouffe son auditoire. O ciel bleu de la

Sicile, bruit de la mer, charmantes filles, chèvres, fleurs, montagne,

tout devient informe à l’aide de M. Puech!... Et il n’est que quatre

heures trente!

Enfin, à cinq heures moins cinq, pris d’une vigueur soudaine, il

bredouille:

--La chanson, Messieurs, la chanson finit par: «J’ai mal à la tête. Je

me suis donné bien du mal pour rien...»

Est-ce lui qui parle ainsi? Et est-ce de lui qu’il parle? Tout à coup,

son cas l’épouvante. Trois minutes avant l’heure, il s’enfuit.

C’est vrai, qu’il s’est donné du mal... et que ses auditeurs, endoloris,

se tiennent la tête.

* * * * *

Par bonheur, le cours de M. Martha n’a lieu que le lendemain: entre les

deux on peut prendre le lit. Il faut cela pour se remettre de l’un et se

préparer à l’autre, car le pauvre M. Martha est encore plus singulier

que le pauvre M. Puech. C’est un phénomène universitaire, stupéfiant et

consternant.

Ce qui confond d’abord, c’est que la première fois qu’on voit M. Martha,

on le trouve plaisant cinq minutes. Cet homme, dont une seule heure de

cours écrase l’esprit comme quinze jours au fond d’une cave, commence

par faire rire. Il a une tête goguenarde, un nez jobard, un petit œil

madré. Quand il entre et qu’on ne l’a jamais vu, il évoque les facéties

du cirque. Mais... au lieu de crever des cerceaux de papier, ne

voilà-t-il pas qu’il s’assied gravement, et gravement installe livres,

montre, verre d’eau. On pense: «Il singe quelqu’un. Il imite un vieux

Monsieur.» Et grâce à cette idée, on prend plaisir au début, chantonné

d’une voix nasillarde et pompeuse. (Chez moi, si je veux faire rire mon

petit garçon qui a quatre ans, c’est ce ton-là que je prends, et cette

voix-là que je fais). Mais si l’on est parmi le public, on ne se

divertit vraiment que quand on partage une joie commune. Sinon, on est

un monstre. Or, les auditeurs de cette éloquence française sur

l’_Éloquence latine_ paraissent avoir l’âme abattue et misérable. Si

bien qu’on se fait violence pour s’accorder au sentiment des autres, et

tout à coup, on ne voit plus de M. Martha que sa médiocrité et son

insignifiance. Au point que, pour ma part, je pensai: «Il doit être

souffrant...» Je ne voulus pas l’entendre toute une heure, je lui fis

crédit; je revins huit jours après: il était pire que je n’avais cru. Je

revins encore: chaque fois il se surpassait! Force me fut de conclure

que son génie propre et coutumier était d’être... était de _n’être pas_.

Pourtant, M. Martha a un trait positif: dans le vide, il est satisfait.

M. Puech, lui, se bat les flancs pour arriver au bout de son cours. Il a

l’air professeur malgré lui, comme Sganarelle était médecin. Il est le

néant, mais il le sait; il se désespère, ayant hâte de s’enfuir. Tandis

que M. Martha est enchanté, et le sourire des belles âmes, contentes de

leurs bonnes œuvres, fleurit sur ses lèvres. Le banal est son élément;

le poncif lui suffit; dans le mot creux, il voit une trouvaille. Et je

ne dis pas qu’il est fier, mais il est béat de sa stérilité.

Tout ce qui tombe de sa bouche est aussi prévu que ses gestes pour

s’installer. Il ne peut pas prononcer _œuvre_ sans dire _considérable_,

_émotion_ sans dire _profonde_; _fierté_ sans dire _légitime_. Dès qu’il

commence une phrase, mentalement, par dérision, amusez-vous à la finir:

à tous coups, vous tomberez juste. Dans les minutes graves, il parle

comme un sous-préfet sur la tombe d’un capitaine de gendarmerie. Dans

les moments de détente, comme un député au mariage d’un sous-préfet.

Mais ceci n’est encore que son talent spécial de l’expression. Si les

mots exacts n’arrivent pas à la surface de son cerveau, il pourrait par

ses à peu près indiquer qu’au moins il a des pensées... profondes.

Laissons donc la forme, cherchons le fond. M. Martha traite de

Tite-Live. Il explique que Tite-Live s’est trouvé en face de certaines

légendes populaires. Et voici là-dessus ce que sa pensée créatrice

élabore:

--Messieurs, ce sont ces légendes, ces légendes-là, ces légendes contre

lesquelles personne n’a le courage de s’inscrire en faux, ces légendes

respectées par tous, ce sont, dis-je, ces légendes, que Tite-Live à son

tour n’ose pas toucher. Or, si l’on y regarde de près, j’entends si l’on

veut être équitable, si vraiment on entreprend un examen consciencieux,

un examen qui soit à la fois impartial et critique,--on voit, et si on

ne voit pas, on devine, dans tous les cas, on comprend que Tite-Live ne

fut nullement dupe de ces légendes-là.

M. Martha, tout aise de sa tirade, se laisse aller: il se renverse. Puis

il reprend:

--Devant ces légendes, que s’est donc dit Tite-Live?... Car ce qu’il

nous a dit n’est pas tout ce qu’il s’est dit! Que s’est donc dit

Tite-Live? Il aurait pu se dire; «Je suis un historien, et au nom de

l’histoire...» Non! Il ne se l’est pas dit! Messieurs, il

semble,--autant qu’on puisse le dire, puisque lui-même ne l’a pas

dit,--il semble qu’il se soit dit ceci: «Oh! que c’est singulier!...

J’ai devant moi des légendes, des légendes dont quelques-unes sont

puériles, des légendes vraiment enfantines, des légendes... enfin, je

dis bien, puériles. Et tous mes concitoyens y sont attachés; tous

semblent y croire, ils les aiment; bien mieux, ils les respectent; bien

plus, ils les défendent, c’est-à-dire qu’ils me défendent à moi, à moi

Tite-Live, à moi historien, à moi qui veux faire œuvre impartiale, de

dire précisément qu’elles ne sont rien, ou pas grand’chose, sinon des

légendes. Ceci, en vérité, est extrêmement singulier. Ceci est même si

singulier que ceci est mystérieux. Bref, il y a obscurité. Donc il doit

y avoir doute. Je suis en présence de choses qu’il faut tirer au clair.

En sorte qu’il convient de peser, et pesant de comparer, et après avoir

comparé, de prendre garde.»

M. Martha sourit, content de ce long effort, ainsi que de l’heureux

développement de son esprit. Et il conclut:

--Voici, Messieurs, ce que s’est dit Tite-Live!

Et voici comment le dit M. Martha!

Pour l’amour de Dieu, puisse cet extrait de cours vous suffire!... Je

pourrais en donner six colonnes, vous n’auriez rien de plus; il n’est

que cela; pendant une heure, pendant toutes les heures où il parle, le

voilà! Il existe encore moins que M. Michaut, moins que M. Puech. On ne

peut même pas le discuter. On ne peut que l’apporter sur la scène, tirer

les ficelles et dire: «C’est tout.»

Au bout de la table de M. Martha, il y a un robinet et une petite

cuvette. Tandis qu’il parle, on devrait faire couler le robinet. Le

bruit de l’eau monotone, fuyante et insaisissable, se confondrait avec

celui du Maître.

VII

MONSIEUR GUSTAVE MICHAUT,

COMMIS AUX FICHES

Allez, cuistre fieffé!...

MOLIÈRE.

(_Bourgeois Gentilhomme_, II. 3.)

Je suis bien content d’arriver à M. Michaut, quoique je l’aie gardé pour

la fin, comme un dessert. M. Michaut représente un cas passionnant.

D’abord, c’est un excellent homme: tout le monde le dit, amis, élèves.

Il suffit que vous demandiez:

--Est-ce un maître qui compte?

On se précipite sur vous et on chuchote:

--Ne parlez pas de cela, Monsieur, il est si bon!

Ensuite, il symbolise l’effort nouveau de la Sorbonne littéraire. Là, je

m’arrête, et sollicite votre attention.

Je vous ai fait entendre MM. Puech et Martha. Vous êtes affligés,

n’est-ce pas, de leur rhétorique? Eh bien, un homme, que j’appellerai

«le rénovateur des lettres» à la Sorbonne, a éprouvé cet état pénible,

voici déjà quelque quinze ans. Aussitôt, par haine d’un enseignement

oratoire et superficiel, voulant en cela suivre le mouvement prodigieux

donné aux sciences historiques par M. Aulard et M. Seignobos, il a créé

les _études littéraires scientifiques_. Ne froncez pas les sourcils: les

belles choses ne sont pas toujours tout de suite accessibles. M. Lanson,

car il s’agit de M. Lanson--(vous pouvez rester couvert)--a fondé le

«Laboratoire des Lettres», dans lequel on dépouille objectivement, on

compile scientifiquement, et on se défend surtout de penser

personnellement. On travaille, comme pour l’Histoire, parmi des casiers

de fiches. La Fontaine, par exemple, a écrit une fable qui s’appelle

_L’Ivrogne et sa Femme_. Avant de la lire, on se précipite sur toutes

les fiches ayant trait aux ivrognes connus, passés ou présents. On

établit par une statistique le nombre de fois que les auteurs français

ont mis des ivrognes dans leurs œuvres depuis le XIIe siècle. On montre

par une courbe la progression ou la décroissance de l’emploi du type. On

déduit par une note que tout compte fait, après avoir bien établi, pesé,

vérifié, considéré, il faut peut-être se garder de déduire. Et enfin on

démontre par le tout qu’on est un cuistre. Après quoi, on lit la fable.

Je vis bien des fois M. Lanson qui fut mon maître (et je le remercie au

passage, car il a aiguisé en moi le sens du comique),--je vis bien des

fois M. Lanson travailler de cette forte manière.

Il avait fait une autre découverte que je tiens à dire. (Ne vous

impatientez pas si j’ai lâché M. Michaut: M. Michaut ne s’explique que

par M. Lanson. Il faut remonter aux sources; c’est la méthode

scientifique). Donc, M. Lanson avait découvert un rythme chez les grands

écrivains. Ayant l’âme généreuse, il associait les étudiants à ses

trouvailles, je veux dire qu’il aimait à les voir trouver ce qu’il

publiait ensuite. Nous préparions nos licences et ses livres.

Était-ce à moi, par exemple, d’établir le rythme de Pascal? J’ouvrais la

première _Provinciale_.

«_Monsieur, nous étions bien abusés_, dit l’auteur. _Je ne suis détrompé

que d’hier._»

Que voyez-vous dans ces deux phrases?... Rien, parce que vous êtes des

profanes, tandis que moi qui ai travaillé avec M. Diafoir... pardon,

avec M. Lanson, j’ai la joie de savoir que ces deux phrases peuvent

s’écrire scientifiquement comme suit:

2--1--2--1--3

1--1--1--3--1--2

Ouvrez maintenant les _Pensées_: faites un nouveau barême. Ouvrez le

_Discours sur les passions de l’amour_: encore un barême. Et quand vous

avez les trois, comparez, et concluez... si vous trouvez à conclure. Car

si vous ne trouvez pas, n’importe: en soi, cet établissement est

passionnant; c’est de la science! Aujourd’hui, vous n’en déduirez rien.

Vos petits-enfants, peut-être, y découvriront quelque chose. C’est un

travail lansonien qui doit être fait.

Seulement, ce genre d’études exige de jeunes esprits de tout repos, sans

personnalité inutile, ni précocité dangereuse.

--Vous êtes mes équipes de travailleurs, disait toujours M. Lanson, avec

un dandinement d’ours, en sa bonne langue pâteuse.

Il lui fallait pour l’aider des étudiants et des professeurs sûrs, qui

consentissent, en une étude dite littéraire, à n’exprimer ni leurs goûts

ni leurs avis: faiblesses subjectives, donc incompatibles avec la

Science des lettres, dans cette maison du Haut Enseignement. De là à ne

s’assurer le concours que d’hommes incapables, littérairement, d’une

idée à eux, il n’y avait qu’un pas: M. Lanson le franchit avec

allégresse. Et maintenant, vous êtes à même de comprendre M. Michaut.

Cet homme excellent, qui aurait pu être un grand épicier plein d’ordre,

un huissier-audiencier attentif, un fonctionnaire distingué, qui aurait

pu faire figure dans une trentaine d’éminentes professions, le hasard a

voulu qu’il tombât dans la science universitaire! Il y est devenu ce

qu’il pouvait être, un manœuvre de M. Lanson, un commis aux fiches, qui

dépouille, recense, énumère, qui fait des listes de noms, des

comparaisons de dates, des notes sur des sources, des tables sur des

notes et des tableaux avec des dates, occupant à la grande surprise de

tous ceux qui n’ont jamais entendu parler de lui, une chaire de

_Littérature française_ à la grande Université de Paris, cette lumière

du monde.

Avant lui, à sa place, on pouvait admirer un M. Mornet, qui, depuis,

s’est consacré aux seuls cours privés. Il était de la même école, en

bouffe. Car celui-là dormait debout, s’assommant lui-même. Chacune de

ses phrases semblait une chute. Il avait l’air de chevaucher sur cette

vieille ânesse qu’est la Sorbonne. La bête somnolait comme lui. Lui

divaguait à mi-voix, à propos de ce qu’il avait colligé, compilé,

empilé. Puis soudain, tous deux se cognaient contre un mur dans la nuit,

et s’aplatissant le nez, il terminait une période dans un hoquet.

C’était un beau spectacle d’esprit français.

M. Michaut joue une autre farce, qui n’est pas supérieure. Je n’indique

point par là que d’autres pourraient faire son cours tel qu’il le fait.

Il est inégalable dans le genre: M. Lanson peut être fier de son élève.

Mais je dis que M. Mornet laisse un souvenir impérissable aussi. Et cela

est important pour les destinées de la comédie en France.

M. Gustave Michaut parle devant un amphithéâtre bondé. Ce succès vient

du sujet, non qu’il traite (il n’a pas à «traiter» un sujet: ce ne

serait pas scientifique), mais qu’il annonce: _Molière!_... Quel est le

Français qui n’aime pas entendre parler de ce grand homme? Donc, on

vient, on se tasse, on attend, et... M. Michaut paraît. A sa vue,

quelques vieilles demoiselles applaudissent avec piété. Mais, pour

paraître indépendant, cet excellent homme de laboratoire littéraire

commence par «Messieurs», sans plus. Quelle imprudence! Je suis là, moi,

parmi les messieurs, je guette M. Michaut, et c’est à moi qu’il

s’adresse, alors qu’il y a de si bonnes âmes du sexe féminin!...

Il s’adosse à son fauteuil, la mine satisfaite. Il est carré d’épaules.

Il a une forte tête. Vêtu de noir, noir de cheveux, noir de barbe, et

l’œil noir, il a l’air de sortir d’une échoppe, où il aurait ressemelé

des chaussures. Il passe à un autre genre de fantaisie: il va étudier

Molière... Ah!... Sans doute a-t-il sur ce génie comique des aperçus

remarquables par leur vie et leur verve. Regardons. Écoutons.

M. Michaut joint les mains, et le voilà parti d’une voix où roulent les

r, où sifflent les s, d’une voix de fausset, qui devient une voix de

poitrine, pour ensuite se faire flûtée, puis grassouillette et toute

précieuse, une voix drôle, irrésistible, qui, tout de suite, fait songer

à Mascarille ou à M. de Pourceaugnac joué par quelque acteur de

province. Oui, oui, c’est bien un cours sur Molière!

M. Michaut, pourtant, n’a pas l’air de vouloir parler tout de suite des

_Comédies_ du grand homme. A-t-on de lui d’autres œuvres? Il ne semble

pas. Mais M. Michaut veut commencer par le commencement. De même que

pour vous entretenir scientifiquement de M. Michaut, j’ai dû vous

expliquer d’abord ce qu’était M. Lanson, de même, avant de se permettre

de toucher à Molière en 1921, il convient que M. Michaut énumère tout ce

qu’on a pu dire de lui dans toutes les Universités de France et de

Navarre, ainsi que dans tous les livres de littérature universitaire,

depuis trois cents ans: cela est juste.--Exemple: Molière est né à

Paris. Eh bien, une question se pose. Son talent se ressent-il de cette

naissance? Oui, ont dit les uns. Pouh! ont dit les autres. Peut-être,

conclut M. Michaut en 1921.--Molière vécut de onze à quatorze ans avec

une belle-mère. Est-ce la raison pourquoi il n’y a pas de mères dans son

théâtre? Certes! ont dit ceux-ci. Bah! ont dit ceux-là. Qui sait?

conclut M. Michaut en 1921.--De sa mère tenait-il une santé délicate?

Des contemporains l’affirment. Dans la suite on le nie. C’est possible,

mais pas sûr, conclut M. Michaut en 1921.--Certains prétendent que son

père, ce fut Harpagon, sa belle-mère Béline. M. Michaut se renverse

encore et prononce sur un ton sucré, sur un ton satisfait, sur un ton de

petit marquis en train de minauder avec une précieuse, dans sa ruelle,

au fond du Limousin: «Tout compte fait, cela n’est pas prouvé.»--Vive la

science littéraire!

A vrai dire, ce petit jeu peut continuer quinze ans; car pourquoi

arrêter le défilé si agréable de ces abracadabrantes constatations? Dès

que M. Michaut tient une date (les dates, que c’est passionnant!), il en

propose dix, les pèse toutes, et s’en remet au jugement de l’auditoire.

Dès que M. Michaut remonte à une source (ah! les sources! seul un savant

littéraire sait comme il faut remonter aux sources!),--aussitôt il en

trouve une dizaine, les compare et aboutit encore à cette conclusion

enivrante qu’il n’y a rien à conclure. Après quoi, comme l’année

s’avance, et que les étudiantes scandinaves ou que les étudiants

yougo-slaves n’ont encore rien pu cueillir de certain pour remporter

dans leurs patries, M. Michaut consent à aborder les _Comédies_ mêmes de

Molière... Dieu! serait-ce possible?... Chacun pâlit et se cale sur son

banc. M. Michaut va-t-il faire une lecture? Ah! que ce serait émouvant!

Car, on sent bien qu’il a du feu, de la sensibilité, de la hardiesse

dans l’esprit. Mais... patience!... Il ne va pas lire encore; il ne peut

pas lire encore!... D’abord des faits, d’abord des dates, d’abord des

titres, et la recherche si importante des origines, et la question

primordiale d’établir si chaque pièce est bien de Molière, j’entends par

quoi il fut inspiré, et surtout par quoi il ne le fut pas! Tout cela

dans une forme, certainement scientifique, car chaque fin de phrase y

paraît... du Delille... en prose! Je ne puis même pas traduire ici

l’essentiel d’un cours de l’excellent M. Michaut: nous sommes dans le

domaine des impondérables, et les mathématiques seules peuvent par un

certain chiffre marquant l’inexistence, en donner une idée. On entend:

«D’une part... d’autre part... En considérant que... Tel est le

problème... D’une part... Et d’autre part...»

Enfin, après dix, douze leçons, il se décide tout de même à essayer--oh!

simple essai!--de lire un peu, un rien de Molière, du Molière en vers,

vers larges et puissants, qu’il traduit dans une prose sorbonarde,

impersonnelle et invertébrée, la seule permise (souvenons-nous de M.

Lanson, et méfions-nous des grâces du talent!)

Pleurez mes tristes yeux! En dépit de notre attente, même en dépit de la

science, quand M. Michaut--qui, ne l’oublions pas, est un homme

excellent,--lit ce que nous avons de plus franchement drôle dans notre

littérature, quand il le lit en Sorbonne, ce foyer de l’esprit, devant

le public de Paris, cette lumière du monde,--personne jamais, ni vieux,

ni jeunes, ni les Asiatiques, ni les Européens, personne jamais ne songe

à prendre même un air qui ressemble à de la gaîté. Il lit Molière, et

personne ne rit!...

Chut! ne vous indignez pas! Quelqu’un de haut placé m’a fait entendre

qu’ainsi M. Michaut élevait le comique de l’auteur jusqu’à la gravité de

l’Étude... Ceci est troublant. A mon tour de m’élever; la langue

prosaïque et quotidienne ne me suffit plus; à moi les Muses!

ENVOI

Michaut, Michaut Gustave, ô cher homme de bien,

Puisque ton cours ne coûte rien,

Je n’irai pas voir le Doyen

Pour exiger qu’il me rembourse.

Mais... je t’en prie, au nom de mes concitoyens,

Michaut, évite-toi la course!

Lis chez toi Molière à ton chien,

Et baigne-toi dans tes sources!

VIII

OÙ L’AUTEUR,

APRÈS AVOIR TRIOMPHÉ

DE TOUTES LES OBJECTIONS,

TIRE AVEC RESPECT

SA RÉVÉRENCE AU LECTEUR

Parbleu, dit le meunier, est bien fou du cerveau,

Qui prétend contenter tout le monde et son père.

(LA FONTAINE, III, 1.)

Dans un pays spirituel comme le nôtre, on n’écrit pas ce que je viens

d’écrire, sans recevoir sur-le-champ cinquante lettres de louanges... de

louanges qui portent aux nues des professeurs aussi savants et des cours

aussi précieux. Les plus passionnées sont, bien entendu, signées par des

esprits subtils qui n’ont jamais mis les pieds à la Sorbonne. S’élevant

alors au-dessus des questions particulières, à l’inverse des malheureux

hypnotisés par leur sujet, ils traitent avec bonheur de l’idée générale,

et ne souffrent pas qu’on attaque la Nation dans son patrimoine le plus

sacré.

--Où nous menez-vous, Monsieur? disent-ils, fort indignés.

Ils s’étonnent qu’on trouve tant de pédants là... où la Société les

fabrique! Et ils oublient qu’un pontife n’est le plus souvent qu’un

imbécile... couronné par ses semblables.

Certains, particulièrement avertis, sont choqués du «peu de sérieux»

d’une farce. Ils écrivent d’un style morose qu’ils ont éclaté de rire

par surprise, mais qu’ils en ont comme une honte.

--Est-ce ainsi, ô Monsieur, qu’on doit parler des _hommes d’étude_!

Je réponds:

--Quand ils n’étudient rien, bien sûr! Ces gens-là écrivent sur leur

porte: «Laboratoire», mais sont des farceurs, et c’est ce que je tenais

à indiquer. Croyez-vous que la préparation de leur cours leur use le

cervelet? Prenez M. Martha, si habitué à parler pour ne rien dire. Il se

laisse porter par ses dons, cet homme. Que pourrait-il étudier?--M.

Michaut arrive de chez lui avec quelques extraits de bouquins médiocres,

desquels il refera un médiocre bouquin d’extraits.--M. Aulard, depuis

1888, date à laquelle la Ville de Paris l’a pourvu, débite tous les huit

jours, dans sa chaire de la Révolution, son refrain bien-aimé:

«Laïque... Républicain... Républicain... Laïque...»--M. Basch s’en vient

à la Sorbonne comme aux réunions de la _Ligue des Droits de l’Homme_,

fort de son acquis, de son verbe et de son cynisme. Enfin, Seignobos

partant pour son cours, saisit au hasard quelques paperasses sur sa

table, les jette en ricanant dans sa serviette, et s’il s’y mêle la note

du fumiste ou la feuille des contributions, il éprouve un diabolique

plaisir à puiser là des chiffres, qu’il sert en bredouillant à ses

auditeurs, parmi ceux du recensement des notaires ou des vers à soie.

C’est ce qu’on appelle le _Haut Enseignement Supérieur_! Que ceux qui

l’admirent lui composent des litanies. Moi je fais ce que je sens, qui

s’appelle un pamphlet.

--Bon! Très bien! Soit! J’admets! m’écrit un inspecteur d’Académie. Mais

pour que ce pamphlet ait une portée, il eût fallu, Monsieur, que vous

étudiassiez ces Maîtres non du _dehors_, mais du _dedans_.

--Et s’il n’y a rien dedans?

--Vous n’êtes pas sérieux!

--C’est la trentième fois qu’on me le dit, après que je l’ai eu dit

moi-même; car j’ai bien annoncé que n’ayant pour moi que mes yeux et mes

oreilles, je ne pourrais prendre ces Messieurs que tels qu’ils sont, et

non tels qu’ils voudraient paraître.

Là-dessus, nouvel assaut. Je ne suis qu’un _caricaturiste_! Et c’est

pitié, là où il faudrait un _critique_! Je dénonce des gestes. Je répète

des mots. Qu’est-ce que cela? «Phénomènes extérieurs!» dit la Science.

Rien de profond. Rien de creusé. Rien de disséqué. Simple peinture.

Aucun argument. Pas de discussion. Où sont mes notes, mes fiches, mes

tableaux, mes barèmes?...

On me parle comme à un accusé. J’écoute poliment et réponds timidement:

--Mes bons Messieurs, votre remarque est juste. Tous les hommes de

science, d’étude et de laboratoire, toutes les âmes cultivées, pondérées

et sérieuses, tous ceux qui prennent leur tête dans leurs mains pour

penser, et mettent la main sur leur cœur pour parler, ont droit en

effet, sur cette noble question, à autre chose qu’une farce.

En conséquence, je nourris pour eux le projet d’une ÉDITION SAVANTE ET

CRITIQUE de ce petit livre, augmentée de gloses, de commentaires et de

tables.

On y verra le texte réduit à deux lignes par page, mais le reste sera

très agréablement rempli par des références dans le genre de celle-ci.

--Quand j’écrirai par exemple: (page 113) «M. Lanson a découvert un

rythme chez les grands écrivains»,--là, je m’interromprai, et je mettrai

une note importante, où j’étudierai (dans un caractère d’imprimerie

minuscule pour mieux forcer l’attention), le rythme de M. Lanson

lui-même. Car, ayant constitué, au cours de nombreuses années, un casier

de fiches lansonien, c’est-à-dire ayant scientifiquement étudié chaque

œuvre de M. Lanson, je crois avoir fait quelques découvertes marquantes.

J’ai, par exemple, additionné les syllabes de la plupart de ses phrases

écrites, et j’ai trouvé, pour le début d’un de ses meilleurs livres,

dont je ne puis ici donner le titre, dans une édition simple, à l’usage

de lecteurs superficiels,--j’ai, dis-je, trouvé: 122--34--70.

La farce de la Sorbonne · 第 3 / 4 段