JUIN

DANS L’OCTAVE DE L’ASCENSION.--Cette année, la fête de l’Ascension se

célébra le 26 mai. Une impression reçue ce jour-là fut si forte qu’elle

persiste en moi après une semaine écoulée. Il faut que je la note.

J’assistais à la messe dans la chapelle des Dominicaines gardes-malades,

humble petit sanctuaire où je sens si profondément que Notre Seigneur

aime à résider, pauvre parmi ses filles servantes des pauvres! Pour

suivre la liturgie, je venais d’ouvrir mon paroissien. Mais avant que

mon regard se fût posé sur le texte, une phrase me naquit dans l’âme et

l’absorba totalement, de sorte qu’elle m’empêcha de lire et même

d’entendre le chœur des religieuses qui chantaient l’_Introït_. La

voici: «_Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi._»

On se souvient qu’elle se trouve au XIIe chapitre de l’Évangile selon

saint Jean. Jésus la formule, à cet endroit, pour annoncer son

crucifiement d’où résultera notre rachat. Mais l’office de l’Ascension

ne la cite nulle part. Du reste, ce n’est pas sur le moment que je fis

cette remarque. La phrase, se renforçant, se répercutant à tous les

échos de mon âme, ne me laissait pas le loisir de raisonner à son sujet.

Plus encore, elle me devint bientôt une image _intérieure_ qui me

représenta le Christ s’élevant vers le ciel--en croix. Toutefois, les

ténèbres frémissantes qui surgirent lorsqu’il prononça la parole: _Tout

est consommé_ ne l’environnaient point. Une calme lumière émanait de lui

et remplissait tout l’espace.

Cette image me demeura présente jusqu’à la fin de la messe. Elle était

là lorsque j’allai recevoir l’Eucharistie; elle était là durant mon

action de grâces qui en fut exclusivement contemplative. Puis elle

occupa ma pensée, d’une façon presque continuelle, jusqu’au dimanche

dans l’octave où il me semble que le sens m’en fut donné. En cette même

chapelle, après la lecture de l’Épître, je me remémorais ce que le chœur

avait chanté le jeudi précédent: _Dominus, ascendens in altum, captivam

duxit captivitatem..._ Et je me dis:--Naguère, captif du monde, j’en fus

délivré par la Croix. Maintenant, captif heureux de la Croix, je sens

que Jésus m’attire, par elle, vers sa gloire. Si je reste l’homme de

bonne volonté, elle m’attirera de plus en plus parce que je ne puis

m’élever au-dessus de moi-même qu’en l’acceptant avec allégresse.

Alors je me mis à prier:--Seigneur, au temps de Noël, tandis que je vous

adorais à Bethléem, j’ai vu l’ombre de la Croix se découper sur le mur

de l’étable. Au temps de Pâques, j’ai vu les plis du linceul, abandonné

par vous dans le tombeau, dessiner la Croix. Le matin de l’Ascension, je

vous ai vu rayonner sur la Croix dans la Lumière incréée. Daignez me

maintenir uni à vous par le sentiment que la grâce de votre présence est

inséparable de la grâce de souffrir pour l’amour de vous et, en

corrélation, pour l’amour de ceux qui vous ont perdu, de ceux qui vous

cherchent et de ceux qui vous ont trouvé. Car, vous venez de me

l’apprendre, ces deux mots: Rédemption, Ascension signifient une seule

chose Là-Haut.

* * * * *

PENTECÔTE.--Voici une chambre plongée dans l’obscurité, la fenêtre et

ses volets étant tenus rigoureusement clos. L’homme qui l’habite, s’il

ne passe ses jours à rêvasser en une morne torpeur, s’occupe de ranger

le pêle-mêle de meubles poussiéreux dont elle est encombrée. Vaine

besogne car, comme il ne voit pas clair, il n’arrive qu’à augmenter le

désordre. D’ailleurs il se rebute vite, d’autant plus qu’il respire mal

en ce logis follement calfeutré où l’atmosphère, jamais renouvelée, se

charge d’une myriade de corpuscules nuisibles qui lui encrassent les

poumons. Et quelle odeur de renfermé! Haletant et morose, il s’acagnarde

alors devant le foyer, tout noir de suie ancienne, où un tison chétif

achève de s’éteindre sous un amas de cendres.

Il dit:--Ce feu va mourir... Ensuite, je claquerai des dents mais je

n’ai ni brindilles ni copeaux pour réveiller la flamme, ni bois pour

l’entretenir. Et, je me l’avoue, je suis trop paresseux pour prendre la

peine de refaire ma provision de combustible. Foin de l’effort!...

Cependant, à l’extérieur, le grand soleil darde de longues flèches d’or

dont quelques-unes pénètrent par les fentes des volets et filtrent à

travers la buée malpropre qui rend les vitres opaques. Si l’homme

ouvrait tout, il recevrait, en surabondance, chaleur et clarté.

Mais--foin de l’effort!...

Au dehors, souffle un vent joyeux tout embaumé des parfums de la vie. Si

l’homme le laissait entrer, comme il assainirait la chambre, comme il en

chasserait les miasmes, comme il stimulerait le prisonnier volontaire

qui s’y engourdit et s’y hébète! Mais--foin de l’effort!...

L’homme a soif. Il soulève sa cruche afin de se désaltérer et s’aperçoit

qu’elle est vide. Devant la maison coule une fontaine intarissable dont

le murmure parvient jusqu’à lui. Il n’aurait qu’à descendre et se

pencher sur la vasque. L’eau qui la remplit jusqu’aux bords lui

rafraîchirait la bouche et le cœur pour longtemps. Mais--foin de

l’effort!...

Ainsi de l’âme que la grâce sanctifiante répandue par le Saint-Esprit

sollicite et qui refuse de l’accueillir. Elle est en proie--comme dit

Bossuet,--«à cet inexorable ennui qui fait le fond de la nature

humaine». Elle languit faute de lumière, faute de chaleur, faute d’air

pur, faute de l’eau où s’imbiberait son aridité. Le Saint Esprit lui

apportait toutes ces richesses et plus encore puisqu’il entretient en

nous ce sentiment de la présence du Père et du Fils sans lequel nous ne

pouvons être qu’un terroir infécond. Qu’on se rappelle cette strophe de

l’admirable séquence au Paraclet conçue par Thomas d’Aquin:

Sine tuo numine

Nihil est in homine

Nihil est innoxium.

Elle définit en sa vigueur concise, l’état effrayant de l’âme

réfractaire au Saint-Esprit. Bientôt, celle-ci devient inapte à le

recevoir. Elle est désormais cet _animal_ rivé à ses instincts pervers

dont parle saint Paul dans la première épître aux Corinthiens. Et cela,

parce que, tel jour où la Grâce se faisait plus pressante, son

libre-arbitre ayant à choisir, en pleine conscience, entre Dieu et le

diable, a choisi délibérément le diable. C’est aussi parce qu’elle a

commis ce péché contre le Saint-Esprit dont Notre-Seigneur nous prévient

qu’il ne sera _jamais pardonné_. Voilà l’histoire de bien des

conversions avortées.

Mais la charité du Saint-Esprit est infatigable. Fût-ce au lit de mort,

fût-ce à la dernière minute, il s’offre encore à l’homme qui se

verrouillait, lui-même, dans le cachot de son orgueil. Que l’âme

pécheresse, sentant alors son indicible solitude, invoque, avec la

simplicité d’un enfant, le secours qu’elle avait si longtemps méprisé,

Jésus lui dit:--_Je ne te laisserai pas orpheline._ Et il lui envoie le

Consolateur.

Immédiatement, la pauvre âme découvre que les oripeaux bariolés, dont

elle se glorifia durant tout son voyage sur terre, n’étaient que de

sales guenilles. Elle s’en dépouille avec allégresse et--quelle que soit

la date de son revirement--elle revêt la tunique de pourpre et d’or,

tissée par les anges, que la Grâce illuminante lui tenait en réserve

pour une suprême Pentecôte. Car ne vont en enfer que ceux qui _l’ont

voulu_--jusqu’au bout...

Le lundi de la Pentecôte, je médite ces choses, un livre ouvert sur ma

table: _Vie de Marguerite du Saint-Sacrement_, Carmélite de Beaune qui

fut, au XVIIe siècle, la servante privilégiée de l’Enfant Jésus. Mes

yeux s’arrêtèrent sur une page dont je transcris l’essentiel:

_«Marguerite vit le double mouvement par lequel le cœur de Jésus se

resserre afin de s’imprégner du divin Esprit dans le sein du Père puis

se dilate afin de communiquer à l’Église, qui est son corps, la chaleur

vitale qu’il avait produite pour lui-même._»

Glose magnifique d’une parole de Jésus rapportée au chapitre XII de

saint Luc:--_Je suis venu répandre le feu sur la terre et que veux-je

sinon qu’il s’allume?_

Oui, c’est par une effusion du Sacré-Cœur que ce Feu vivifiant: le

Paraclet, s’épanche dans nos âmes. Mais qu’arrivera-t-il le jour,

peut-être proche, où presque tous les baptisés prendront pour guide

Celui d’En-Bas, où il n’y aura plus qu’un _petit troupeau_ pour suivre

le Pasteur unique? Il arrivera la fin du monde par embrasement. Et ce

même Feu qui allumait en nous un foyer d’amour allumera l’incendie

vengeur de la Justice divine...

* * * * *

FRUCTUM IN NOBIS.--En cette Fête-Dieu où le fruit de la Rédemption qui a

nom: Sainte Hostie mûrit en nos cœurs d’une façon plus sensible, où son

arome dissipe l’arrière-goût de la pomme vénéneuse que notre mère Ève

cueillit au jardin d’Éden, j’éprouve une joie paisible à recenser les

jours les plus heureux que j’ai connus ici-bas. Je me rappelle qu’ils me

furent départis dans la solitude. Ce n’est pas du tout que je sois,

comme quelques-uns se le figurent et même le publient, un être

atrabilaire et peu abordable, un Alceste reclus dans une caverne dont

les abords se hérissent d’orties contre le prochain et qui chérit la

retraite misanthropique

Où d’être _un ronchonneur_ on ait la liberté.

J’aime mes frères d’humanité et je plains ceux d’entre eux qui tâchent

d’oublier qu’ils ont une âme en se mêlant, avec une folle persévérance,

aux tumultes et aux sarabandes d’un monde dont la règle de vie se

formule en ces mots: «_Il faut être de son temps._»

Or si une époque se caractérise par l’agitation dans le vide, c’est bien

la nôtre. Jamais le précepte de saint Paul: _Nolite conformari huic

saeculo_ ne fut davantage méconnu.

Pour moi, la grâce de Dieu--et non point mon mérite car je ne vaux pas

grand’chose--fait que je ne me sens aucunement porté à prendre contact

avec les gens d’affaires, les gens de sport, les gens de lettres, les

gens du monde en général. De loin, je les regarde et cela fait que je

prie pour eux fort souvent et avec le plus de ferveur qu’il m’est

possible. Il arrive aussi que je ne puisse m’empêcher de rire un peu

lorsque j’observe leur application à poursuivre des bulles de savon

soufflées par le Diable et leur physionomie désappointée dès qu’elles

leur crèvent entre les doigts. Mais que mes contemporains m’attristent

ou qu’ils m’égaient, je suis en mesure de certifier qu’il n’entre point

d’acrimonie dans les sentiments que je nourris à leur égard. Nous ne

nous plaçons pas au même point de vue, eux et moi, et voilà ce qui nous

sépare. Eux croient qu’il y a des réalités en dehors de Jésus-Christ,

moi, la souffrance habituelle et l’amour de la solitude me maintiennent

dans la conviction qu’il n’y a de réalité qu’en Lui. Je l’ai déjà dit et

c’est, en somme, ce que signifient tous mes livres depuis plus de vingt

ans qu’il plut à Dieu de m’ouvrir la porte de son Église. Permettez-moi

de le répéter et de vous le démontrer une fois de plus en vous traçant

un fusain des jours heureux que j’ai vécus dans la forêt, sur la route

de Lourdes et dans les monastères. Ce faisant, je ne me donne pas comme

un modèle à suivre. J’expose les raisons pour lesquelles je me conforme

sans peine à la volonté de Dieu sur moi. Et rien de plus.

* * * * *

DANS LA FORÊT.--Dès que mon âme eut reçu la Lumière unique, je pus

m’écrier avec Dante: «Je me trouvais dans une forêt obscure ayant perdu

la voie droite. Ah! qu’il m’est pénible de dire ce qu’elle était cette

forêt sauvage, âpre, épaisse, dont le souvenir renouvelle mon effroi.»

Cela, c’était la forêt symbolique, la forêt aux taillis délétères où

j’errais halluciné par ces bêtes fauves: mes passions et mes vices.

Lorsque les rayons de la Grâce illuminante chassèrent, ainsi qu’un

brouillard empoisonné, les mirages qui constituaient cette sylve

implacablement ténébreuse, quelle allégresse j’éprouvai, moi aussi, à

saluer «l’heure où commence le matin, où le soleil monte avec ces

étoiles qui l’accompagnaient quand le divin Amour leur donna, pour la

première fois, le mouvement!» Alors, je conçus l’espoir d’échapper «au

lion, à la louve, à la panthère» qui m’avaient fasciné.

Toi, forêt palpable, forêt de Fontainebleau qui, même au temps de mes

pires égarements, entretenais en moi le goût de la solitude, je te vis

avec des yeux nouveaux. Tes sites, gracieux ou sévères, ne me furent

plus seulement un ensemble de formes changeantes selon les saisons. Ils

me devinrent des miroirs où se reflétait l’éternelle Beauté--la face de

Notre Seigneur Jésus-Christ.

Ils vivent dans ma mémoire ces jours de félicité, ces jours de

transfiguration et d’oraison brûlante. Je ne cesse d’entendre les

profonds feuillages chanter, d’une voix unanime, la gloire de mon Dieu.

Voici les bouleaux qui frémissent comme des lyres éoliennes; voici les

chênes et les hêtres qui prolongent leurs graves accords; voici les pins

pensifs qui résonnent comme de grandes lyres; voici toutes les

frondaisons qui s’émeuvent au souffle du Saint-Esprit. Forêt, je suis

loin de toi dans l’espace, mais tu peuples toujours ma vie intérieure et

c’est par ton cantique perpétué que se grave souvent dans mon âme

l’image de Jésus.

Comprenez-vous maintenant pourquoi rien ne m’est plus hors de cette

radieuse présence du Bon Maître, pourquoi je me tiens à l’écart du

monde, pourquoi j’ose répéter--moi, poussière et vermisseau--la parole

de l’Apôtre: _Je connais celui en qui j’ai cru et j’ai l’assurance qu’il

me gardera en dépôt jusqu’à l’heure où il me jugera en juge

équitable_?...

J’aime le Christ et le Christ daigne m’aimer, malgré mes imperfections

innombrables. Et je me réjouis d’être compté parmi ceux de qui les gens

du siècle disent avec un sourire méprisant:--Ils sont fous à cause du

rêveur galiléen...

* * * * *

SUR LA ROUTE DE LOURDES.--En juin 1908, j’accomplis, du monastère de

Ligugé, près de Poitiers, à Lourdes, le pèlerinage à pied dont j’avais

fait le vœu dix mois auparavant. J’en ai raconté les étapes dans un

livre qui, paraît-il, me suscita quelques imitateurs et me valut d’être

gourmandé par certains critiques dont l’état d’âme ne coïncidait certes

pas avec le mien.

--Quoi, me disait, en substance, l’un de ces porte-férule, vous avez

parcouru des régions où abondent les monuments historiques et vous n’en

soufflez pas un mot! Quel voyageur incomplet vous fûtes!...

--Ah! aurais-je pu lui répondre, il s’agissait bien de cela! Au long du

chemin, j’étais tout à la prière et, je l’avoue, mon bon Monsieur,

lorsque j’entrais dans une église, c’était encore pour prier et non pour

admirer les détails, peut-être fort remarquables, de son architecture.

L’Immaculée me guidait vers sa grotte de Massabielle; je marchais

enveloppé du rayonnement de cette très pure Étoile et j’étais absorbé

par la musique de l’Angelus qui n’arrêtait pas de carillonner dans mon

cœur. Dès lors comment m’eût-il été possible de fixer mon attention sur

les bâtisses périssables que la main de l’homme édifia? J’emportais un

volume avec moi, mais c’était le _Petit Office de la Sainte Vierge_ et

non pas le _Guide du touriste_. Tout cela vous explique ce manque

«d’impressions d’art», dans le récit dont vous signalez doctement les

défauts.

Pour vous, amis qui me lisez avec indulgence, je voudrais rendre

l’allégresse qui me soulevait au cours de cette randonnée. Parti, le

plus souvent, dès l’aube, aussi léger que si j’avais eu des ailes aux

talons, j’abattais les kilomètres sans m’en apercevoir. Quoique, cette

année-là, juin fût chargé d’orages dont les averses brusques me

douchaient journellement, j’étais si joyeux de vivre dans la familiarité

de Marie que, malgré l’atmosphère humide et pesante, je chantais tout le

temps.

Oui, je chantais à pleine voix, les psaumes et les antiennes du _Petit

Office_. Et quand j’avais fini, je recommençais ou bien je faisais

alterner les strophes du _Magnificat_ avec celles de l’_Ave maris

stella_ suivant les méthodes apprises chez les moines. Ou encore,

lorsqu’il me fallait gravir une côte particulièrement rude, j’entonnais,

pour me stimuler, cette sublime imploration: le _Salve Regina_.

J’ajoute que, pour comble de bénédictions, je jouissais d’une solitude à

peu près complète. En effet, à cette époque, les routes n’étaient pas

encombrées comme aujourd’hui de mécaniques puantes, poussant des cris de

canard en détresse, portant des écervelés que possède l’étrange manie

d’aller vite, vite, toujours plus vite. Il y avait si peu de piétons que

je faisais des lieues sans croiser personne. Pas même de gendarmes en

tournée, ce qui me convenait passablement vu qu’avant mon départ, ayant

garni un portefeuille de pièces d’identité, je l’avais oublié sur ma

table. Donc, je n’aurais pu prouver à ces braves gens que je n’étais pas

un trimardeur professionnel.

A la traversée des villes et des villages, comme j’étais couvert d’un

enduit où se mélangeaient l’huile qui, montée de mes chaussures,

imbibait mon pantalon, la poussière et la boue, comme une vieille

casquette défraîchie me coiffait et que mon veston s’avérait des plus

râpés, mon aspect minable provoquait bien quelque étonnement. Mais sitôt

qu’à ceux qui m’interpellaient, j’avais répondu que j’étais un pèlerin

de Lourdes, deux fois sur trois, les figures se faisaient tout amicales.

Dans les auberges où je passais les nuits, de délicates attentions me

furent prodiguées. Ainsi, je pus le constater d’une façon touchante, le

culte de la Sainte Vierge persiste dans beaucoup plus d’âmes que ne se

l’imaginent les athées de carrière qui, au gouvernement ou ailleurs,

s’appliquent à transformer le bon peuple de France en une cohue de

verrats et de truies pour le plus grand profit du démon de la

bestialité.

A travers tout, par-dessus tout, je me sentais le néophyte placé sous la

protection de Marie. Cela se comprend. Quelques mois seulement avaient

passé depuis mon entrée dans l’Église; mon inexpérience faisait que

m’engager dans la voie étroite qui monte à Jésus me semblait difficile

et même quelque peu effrayant. Quiconque a connu cet état d’enfance

spirituelle attestera combien alors on a besoin d’une tendresse

vigilante qui soutienne et dirige nos pas incertains, qui nous relève et

nous console après les chutes inévitables. Cette affection maternelle,

la Sainte Vierge nous la prodigue. Elle accentue les progrès de notre

initiation; elle nous forme aux vertus qui feront de nous des athlètes

capables d’aider son Fils à porter l’énorme fardeau de la Croix jusqu’au

Calvaire. Éducation virile où n’intervient nul sentimentalisme

affadissant, car cette Mère, concentrant au foyer de son amour la

Sagesse éternelle, n’alimente notre débilité native que d’un lait dont

la saveur recèle une saine et sainte amertume. Et c’est pour avoir

accepté, d’un cœur docile, cette nourriture fortifiante que je marchais

si allègrement sur le chemin de Lourdes...

Ma Grande Dame des lys, parce que tu m’obtins cette grâce--et tant

d’autres à la suite!--je répèterai tes louanges d’une lèvre inlassable.

Tu apportas le pain de vie au pauvre scribe gisant sur un fumier, affamé

de son Dieu sans le savoir. Tu daignas ensuite lui permettre de souffrir

avec toi au pied de la croix où Jésus a saigné, saigne et saignera

jusqu’au jour du Jugement. Gloire à ton Immaculée-Conception!...

* * * * *

DANS LES MONASTÈRES.--Et maintenant, voici mes jours les plus heureux de

tous. Ce sont ceux où je savourai intégralement la solitude et le

silence en Dieu chez les Trappistes. Hautecombe où je commençai _Dans la

lumière d’Ars_, Lérins où j’écrivis _Quand l’Esprit souffle_, Septfons

où je méditai _Sainte Marguerite-Marie_, toi enfin, Notre-Dame d’Acey où

furent composés _les Rubis du Calice_, refuges de prière intense et de

recueillement total, loin des tumultes imbéciles d’un siècle voué au

règne de la Bête, quelle douceur j’éprouve à me remémorer les mois vécus

entre vos murs! Les additionnant, je constate qu’ils englobent une

dizaine d’années qui certes furent décisives pour mes progrès dans la

voie étroite. Aujourd’hui, ma santé ruinée ne me permet plus de m’évader

du monde pour me retremper dans l’atmosphère des cloîtres cisterciens.

Du moins, grâce à l’ascétisme que j’y appris, grâce à certain dévouement

qui m’interdit de le nommer, grâce aussi aux âmes fraternelles qui

m’assistent, j’ai pu enclore ma pauvreté de telle sorte que je continue

à mener l’existence contemplative faute de quoi je ne serais qu’une

chandelle éteinte. Cependant, parce qu’ils me connaissent, mes

bienfaiteurs ne me taxeront pas d’ingratitude si je leur confie que,

hors des monastères, je me sens toujours en exil.

Mais gardons-nous de nous plaindre: Dieu est le seul maître. Il daigne

m’employer à Lui amener des égarés et des païens. S’il me prive des

félicités de la vie claustrale, il m’octroie largement le bienfait de la

souffrance purificatrice pour que j’applique sa sainte loi de réversion.

Tout est bien puisque tout procède de sa munificence. Revenons, par la

pensée, au monastère. En cette clôture dont les hôtes sont prévenus

qu’ils ne doivent pas en repasser le seuil avant leur départ, toutes

choses sont disposées pour que l’âme se rive à Dieu: les repas brefs et

maigres, le sommeil abrégé, l’isolement dans une cellule ne contenant

que les meubles indispensables et un ou deux livres de piété,

l’assistance obligatoire à tous les offices sauf matines, l’exercice

pris dans un jardin ou dans un parc plutôt négligés et que jalonnent des

Crucifix et des statues de Saints modelés sans art. Donc rien n’y

sollicite les sens. Les seuls colloques sont avec le Père-Hôtelier qui,

une ou deux fois dans la journée, visite le retraitant, s’informe de ses

besoins et lui apporte des instructions et des conseils. Au surplus,

qu’on relise la description donnée par Huysmans dans _En Route_ des

règlements suivis à Notre-Dame de l’Atre. Elle est rigoureusement exacte

et s’applique, avec d’infimes variantes, à toutes les Trappes.

Soyez persuadés que cette réclusion est tout à fait propre à sanctifier

ceux qui s’y prêtent par esprit de pénitence ou pour cultiver en eux les

grâces d’oraison...

Or, parmi les souvenirs de mes séjours prolongés au monastère de

Notre-Dame d’Acey, il en est un qui me revient fortement tandis que je

trace ces lignes. C’était en décembre. J’étais arrivé la veille de

l’Immaculée-Conception et je ne repartis que le lendemain de Noël. Comme

de coutume, chaque matin je me levais à trois heures, je descendais à

l’église pour _Laudes_ et je recevais la communion à l’une des messes

qui se célèbrent vers quatre heures. Il faisait très froid et nul

calorifère ne réchauffant les vastes nefs, on pourrait supposer que les

Religieux et leur hôte, immobiles dans les stalles y étaient trop

occupés à grelotter pour suivre la liturgie et s’en assimiler la

substance. Eh bien, l’on se tromperait: l’atmosphère spirituelle était

si brûlante que l’âme s’y embrasait, qu’elle réagissait sur le corps et

l’empêchait de pâtir d’une température abaissée à plusieurs degrés

au-dessous de zéro.

Je me rappelle, entre autres, une matinée où cet incendie d’amour divin

m’envahit tellement que j’éprouvai la sensation de me consumer comme un

cierge d’offrande au seuil du Paradis. C’était à l’action de grâces.

Mêlé aux frères convers--dont les plus jeunes gisaient prosternés, le

front sur les dalles--j’avais conscience de me perdre en Jésus-Christ.

Articuler une syllabe, faire un geste m’eût été impossible. Le silence

adorant qui emplissait l’église, il me semblait que c’était moi-même. Et

ce bienheureux ravissement, dont rien ne saurait rendre la surnaturelle

intensité dura longtemps car il était plus de six heures quand le

mouvement me fut rendu pour regagner ma cellule!...

On comprendra sans peine que mon regret du monastère redouble lorsque

j’évoque ce passé si proche où la Bonté infinie daigna me visiter moi,

vile épluchure, avec tant de surabondance. Alors, j’habitais une terre

de refuge s’élevant bien plus haut que les brouillards fétides qui

flottent sur ce morne marécage: la société contemporaine. Alors tous les

souffles du Ciel me caressaient. Alors, le soleil de la Sainte-Trinité

me couvrait de sa lumière ineffable. C’est pourquoi mon âme se tourne

sans cesse vers l’encens d’oraison qui brûle dans les monastères

cisterciens. Et de cette odeur de sainteté je garde la nostalgie

inguérissable.

Le voyageur étonné · 第 21 / 36 题