Amis très chers, dont la sollicitude m’assiste fraternellement depuis
tant d’années qu’il plut à Dieu de m’appliquer à Le servir par des
livres, variés quant aux sujets qu’ils traitent, semblables quant au
désir de Le faire aimer davantage, il faut que je vous confie ma
fatigue.
Lorsque je commençai le présent volume, j’avais conçu le projet d’y
réunir des narrations où des faits de vie intérieure vous seraient
exposés dans une forme analogue à celle choisie pour le chapitre que
vous venez de lire. Or, j’y dois renoncer et voici pourquoi: le mal
chronique dont je suis atteint va s’aggravant; ses redoublements
journaliers m’enlèvent la possibilité de fournir un travail continu. Et,
sans continuité dans l’effort, comment mener à bien des récits où tout
s’enchaîne? L’esprit le voudrait--le corps regimbe et reste sourd aux
injonctions d’une volonté qui, elle, ne fléchissait pas.
A vingt reprises, après avoir longuement réfléchi à la tâche que je
m’étais fixée, j’ai pris la plume. Mais à peine avais-je tracé quelques
lignes qu’une douleur lancinante m’obligeait de tout laisser pour
m’étendre, pendant des heures, sur ma chaise longue. D’autres fois, une
si grande faiblesse me tenait qu’il n’y avait même pas à tenter la
rédaction d’une page. C’était, tout au plus, si je pouvais me traîner à
la messe quotidienne. Et, au retour, je devais ou prendre le lit ou,
demeurant sur pied, me résigner à l’inaction.
Ce sont là, vous en conviendrez, des nœuds gordiens où le glaive
d’Alexandre s’ébrécherait. D’autre part, je respecte trop mon art pour
me contenter de vous soumettre des esquisses imparfaites alors qu’il est
de mon devoir de vous offrir des tableaux auxquels j’aurais donné tous
mes soins.
Vous donc, qui m’aimez comme je vous aime, qui priez pour moi comme je
prie pour vous, acceptez, faute de mieux, ces notes éparses, _disjecta
membra_, où je me suis efforcé de vous confirmer dans la certitude que
_le Royaume de Dieu_ est en nous et qu’il serait vain de le chercher
ailleurs. Fruits spontanés de l’oraison, méditations sur des textes
sanctifiants, appréciations sur le temps présent d’après des lectures
profanes, je les assemble en une sorte de petit calendrier dont les
feuillets vous rappelleront votre compagnon de route quand il vous aura
quitté pour le Purgatoire. Et ainsi, vous pourrez attester que, jusqu’à
son dernier souffle, il marcha les yeux fixés sur le Bon Maître lumineux
et sanglant--tel qu’il daigne nous apparaître au sein des ombres qui
couvrent ce monde en proie aux précurseurs de l’Antéchrist.