Jadis, quand, pour réunir quelque pécune alimentaire, je parlais à des
publics fort disparates, j’ai beaucoup voyagé. En France, et parfois
hors de France, j’ai vu nombre de villes et de hameaux, des plaines
riches en moissons ou stériles, des montagnes neigeuses et des collines
fleuries de bruyères, des fleuves au cours majestueux et des torrents
qui se précipitaient en cascades turbulentes, des forêts et des landes,
l’Océan et la Méditerranée, des aubes de pure lumière et des crépuscules
noyés dans la brume... que sais-je encore? Partout j’admirais, partout
je m’étonnais car il n’est pas d’admiration sans étonnement. Mais il
arrivait aussi que j’eusse l’occasion de m’étonner sans admirer, par
exemple aux endroits où les hommes montrent une ingéniosité déplorable à
enlaidir l’œuvre de beauté--l’œuvre de Dieu.
A présent qu’il ne m’est plus donné de pérégriner çà et là en
collectionnant maints aspects de l’univers, je fais encore de splendides
voyages dans ces régions de la vie contemplative où tant de grâces sont
octroyées à toute âme qui s’applique à prendre pour guides vers le
Paradis les Saints de Notre-Seigneur.
Itinéraire incomparable dont l’oraison désigne les étapes, où les
auberges sont des églises, où les phares sont les petites lampes, jamais
éteintes, qui brûlent devant la Présence réelle! Les paysages que l’on
découvre en cette contrée surpassent tous les sites de la terre.
L’humanité, on ne l’y rencontre qu’en posture d’adoration. Les pauvres
par dilection, les souffrants, les humbles y apprennent la gratitude
envers la miséricorde divine qui leur ouvrit ces refuges.
C’est là que je continue d’être le voyageur étonné. C’est là que la
prière pour tous m’élève au-dessus de moi-même. C’est là que le Verbe
incarné m’admet à porter la croix avec Lui et qu’il la fleurit de roses
radieuses. J’en respire le parfum et alors, par un miracle de sa
charité, je saisis le sens des paroles qu’il murmure tout au fond de mon
cœur... Laissez-moi tenter de vous en transmettre l’écho. Certes, je le
ferai bien maladroitement, bien insuffisamment. Mais si vous rendez à
Jésus un peu de l’amour ineffable qu’il nous témoigne, vous complèterez
ce que je voudrais vous exprimer aussi nettement que je l’éprouve. Et
nous monterons, tous ensemble, en chantant, comme des alouettes, vers ce
soleil des printemps de l’âme: le sourire de Notre-Seigneur.
* * * * *
DES MATINS A NOTRE-DAME DE PARIS.--«N’importe où hors du monde!»
s’écriait le malheureux Baudelaire. Et il y a tant de pauvres êtres qui
répètent cette phrase d’un cœur désolé parce que leur âme a trop
vagabondé loin de Dieu!
Je leur réponds avec le Psalmiste:--_Nous irons dans la maison du
Seigneur..._ Que pourrais-je leur dire de plus décisif puisque, du jour
où je fus reçu à merci par le Bon Maître, j’ai compris que la maison du
Seigneur c’était _ma maison_? Ah! c’est que j’avais été longtemps le
Gérasénien dont une horde d’esprits pervers régissaient les pensées et
les actes. Maintenant qu’ils ont fui parmi les pourceaux, j’obéis à la
parole de mon Sauveur:--_Retourne en ta maison et raconte aux tiens
comment Dieu t’a pris en pitié._
Voici vingt-deux ans que je le raconte et tous mes livres procèdent,
sans exception, de la grâce inouïe que j’ai reçue. Si je mentionne le
fait, qu’on veuille bien admettre que c’est en toute humilité. Je
certifie qu’il m’eût été impossible d’agir différemment.
Je retrouve dans des notes anciennes la trace des circonstances où Dieu
me fit entendre que désormais ma littérature serait vouée à Lui seul.
Permettez-moi de les développer: peut-être quelques-uns qui débutent
dans la voie étroite, en seront-ils encouragés et davantage portés à la
persévérance.
Donc, en octobre 1906, après ma première communion à l’église
Saint-Sulpice, et avant de rejoindre ma solitude sylvestre en Arbonne,
je passai une quinzaine à Paris. Je m’étais logé sur un quai de la Rive
Gauche, à proximité de Notre-Dame. Tous les matins, j’y allais entendre
la messe de six heures. Ceux qui ne connaissent la basilique vénérable
que pour y avoir suivi quelque cérémonie magnifiée par les splendeurs du
luminaire et le chant solennel des grandes orgues ne peuvent se figurer
comme, au petit jour naissant, l’âme s’y imprègne de recueillement et
s’y perd, sans obstacle, en Dieu. Une obscurité sainte, où flotte un
faible parfum d’encens, emplit l’énorme vaisseau. C’est tout au plus si,
à l’orient, un soupçon de clarté diffuse esquisse les lignes des vitraux
qui dominent le chevet. Et quelle ampleur de silence! J’en étais si
pénétré que, pour ne pas le troubler, dès le portail franchi,
j’étouffais le bruit de mes pas. Je gagnais le bas-côté de droite et
j’allais m’agenouiller devant la chapelle de Saint-Georges où, en ce
temps-là, un vieux prêtre disait la première messe. Il n’y avait que
fort peu d’assistants: quatre ou cinq femmes du peuple, ouvrières ou
servantes, venues là pour recevoir de Jésus-Christ la force d’accomplir
leur dur labeur de la journée. Apprenti de la piété, je m’entraînais à
la prière par l’exemple de ces humbles. Je m’en rendis compte la
première fois que je pris place auprès d’elles et je pensai:--Elles sont
si admirablement ferventes que j’aurai peine à les égaler, moi, pauvre
chose sous le regard de Dieu!...
Il faisait trop sombre pour qu’on fût à même de lire l’office dans un
paroissien. M’y unir par la mémoire, je ne le pouvais car j’ignorais les
textes liturgiques. Je ne connaissais alors que l’essentiel des vérités
religieuses résumées dans le catéchisme. Cependant je ne demeurais point
inerte. Comme mon confesseur m’avait muni d’un _Nouveau Testament_ et
d’une _Imitation_ et qu’il m’avait recommandé de les méditer avec soin
sitôt levé, je ne manquais pas de me préparer à la messe par la lecture
de l’un ou l’autre volume. Durant le court trajet de mon domicile à la
cathédrale, l’enseignement acquis de la sorte fructifiait en moi. Au
cours du Saint-Sacrifice, ce que j’en avais retenu, continuait de se
développer, de saillir en lumière pour les yeux de mon âme. Cela
devenait parfois tellement intense qu’au moment de la Consécration, je
disais à Notre-Seigneur, descendu sur l’autel: Faites que votre parole,
qui est mon pain et mon vin, ne cesse de m’alimenter, faites que, m’y
conformant, je devienne digne de votre amour.
J’ai gardé souvenir de deux messes où des phrases lues dans ces
conditions prirent une importance extraordinaire. Un matin, ouvrant mon
_Imitation_ au hasard, je tombai sur ce verset (chapitre 50 du livre
III): «_Que possède votre serviteur sinon ce que vous lui avez donné
sans qu’il le mérite._»
J’en reçus un choc intérieur. Tout ému, je répétais:--_Sans qu’il le
mérite!_ Et j’ajoutais:--C’est absolument vrai que je ne méritais pas ma
conversion! Je le sais. Toutefois, je ne l’ai jamais _senti_ comme
aujourd’hui...
Cette certitude que Dieu m’avait tiré du marécage où je croupissais par
un acte tout à fait gratuit de sa miséricorde s’imposait à moi dans une
éblouissante clarté. J’en éprouvais, à coup sûr, de la reconnaissance
mais surtout un indicible étonnement. C’est en cet état d’âme que je me
rendis à l’église. Il persista jusqu’à l’_ite missa est_. Je contemplais
mon Sauveur en sa perfection, puis ma chétive personne en son néant de
mérite et je balbutiais:--Seigneur, est-ce bien vous qui rayonnez ainsi?
Est-ce bien moi qui suis si noir? Hier je ne prononçais votre nom
qu’avec dérision et voici qu’il est tout pour mon âme. Quelle surprise
dont je n’arrive pas à me déprendre!...
L’incident fut décisif pour mon avenir. Depuis, il me revient
fréquemment à l’esprit et, en particulier, lorsque ma nature mauvaise
cherche à m’insinuer des conseils de négligence et de tiédeur. Aussi
ai-je l’intuition que Notre-Seigneur use de ce moyen pour m’avertir et
me préserver d’une rechute dans les ténèbres de jadis. C’est comme s’il
me disait:--Regarde ce que j’ai fait pour toi et prends garde à ce que
tu vas faire!
Un second effet de la sollicitude de mon Maître se produisit la veille
de la Toussaint. Je venais de lire cet admirable XIIIe chapitre de
l’Évangile selon saint Matthieu où des paraboles divinement persuasives
se succèdent pour nous montrer comment la Grâce opère dans les âmes qui
l’implorent avec l’humidité requise. L’une d’elles se fixa en moi sous
la forme d’une image merveilleuse qui me resta présente durant toute la
messe. La voici: _Le royaume des cieux est semblable au grain de sénevé
qu’un homme prit et sema dans son champ. C’est la plus petite de toutes
les semences, mais lorsqu’elle a cru, elle est plus grande que toutes
les plantes et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel
viennent et habitent dans ses branches._
Cette image me posséda si totalement que je ne distinguais ni l’autel,
ni l’officiant, ni l’assistance, ni la nef. _Je voyais_ mon âme comme
une glèbe retournée par le soc de l’épreuve. Un atome vivifiant, pareil
à un fragment d’étoile, y tombait des hauteurs de l’azur, germait
aussitôt, grandissait rapidement et devenait l’arbre immense de la
parabole. Ses racines s’incrustaient au plus profond de mon être; sa
ramure chatoyante s’épanouissait à l’infini; son feuillage frémissait
harmonieusement au souffle d’une brise de Paradis. Sur les branches se
pressait un peuple d’oiseaux d’une blancheur immaculée et dont les yeux
d’or limpide reflétaient la béatitude éternelle. Je compris que c’était
là le royaume des Cieux tel que Notre-Seigneur nous l’a promis, tel que
la Grâce l’apporte aux âmes qui se tournent vers Lui.
Depuis, je n’ai connu de paix qu’à l’ombre de cet arbre. Le murmure de
ses feuilles, les battements d’ailes des oiseaux qui s’y rassemblent
font chanter en moi toute une musique d’oraison. Et c’est pourquoi le
scribe infime que je suis a voué sa plume à la louange de Dieu et au
service exclusif de la Sainte Église...