II

Je fus réveillé d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une

porte ouvrait précisément sous ma fenêtre. En poussant mes volets j'eus

la joie de voir un ciel à peu près pur; le jardin, mal ressuyé d'une

récente averse, brillait; l'air était bleuissant. J'allais refermer ma

fenêtre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un

grand enfant, d'âge incertain car son visage marquait trois ou quatre

ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses

jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avançait

obliquement, ou plutôt procédait par bonds, comme si, à marcher pas à

pas, ses pieds eussent dû s'entraver ... C'était évidemment l'élève de

l'abbé, Casimir. Un énorme chien de Terre-Neuve gambadait à ses côtés,

sautait de conserve avec lui, lui faisait fête; l'enfant se défendait

tant bien que mal contre sa bousculante exubérance; mais au moment qu'il

allait atteindre la cuisine, culbuté par le chien, soudain je le vis

rouler dans la boue. Une maritorne épaisse s'élança, et tandis qu'elle

relevait l'enfant:

--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des états

pareils! On vous l'a pourtant répété bien des fois d'quitter l'Terno

dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie ...

Elle l'entraîna dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper à ma

porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma

toilette. Un quart d'heure après, la cloche sonna pour le déjeuner.

Comme j'entrais dans la salle à manger:

--Madame Floche, je crois que voici notre aimable hôte, dit l'abbé en

s'avançant à ma rencontre.

Madame Floche s'était levée de sa chaise, mais ne paraissait pas plus

grande debout qu'assise; je m'inclinai profondément devant elle; elle

m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait dû recevoir à un

certain âge quelque formidable événement sur la tête; celle-ci en était

restée irrémédiablement enfoncée entre les épaules; et même un peu de

travers. Monsieur Floche s'était mis tout à côté d'elle pour me tendre

la main. Les deux petits vieux étaient exactement de même taille, de

même habit, paraissaient de même âge, de même chair ... Durant quelques

instants nous échangeâmes des compliments vagues, parlant tous les trois

à la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure

arriva portant la théière.

--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner

la tête, s'adressait à vous de tout le buste.--Mademoiselle Olympe,

notre amie, s'inquiétait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et

si le lit était à votre convenance.

Je protestai que j'y avais reposé on ne pouvait mieux et que la cruche

chaude que j'y avais trouvée en me couchant m'avait fait tout le bien du

monde.

Mademoiselle Verdure, après m'avoir souhaité le bonjour, ressortit.

--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommodé?

Je renouvelai mes protestations.

--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus

aisé que de vous préparer une autre chambre ...

Monsieur Floche, sans rien dire lui-même, hochait la tête obliquement

et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.

--Je vois bien, dis-je, que la maison est très vaste; mais je vous

certifie que je ne saurais être installé plus agréablement.

--Monsieur et Madame Floche, dit l'abbé, se plaisent à gâter leurs

hôtes.

Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain

grillé; elle poussa devant elle le petit estropié que j'avais vu

culbuter tout à l'heure. L'abbé le saisit par le bras:

--Allons, Casimir! Vous n'êtes plus un bébé; venez saluer Monsieur

Lacase comme un homme. Tendez la main ... Regardez en face!... puis se

tournant vers moi comme pour l'excuser:--Nous n'avons pas encore grand

usage du monde ...

La timidité de l'enfant me gênait:

--C'est votre petit-fils? demandai-je à Madame Floche, oublieux des

renseignements que l'abbé m'avait fournis la veille.

--Notre petit-neveu, répondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon

beau-frère et ma soeur, ses grands-parents.

--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vêtements

en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure.

--Drôle de façon de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers

Casimir; j'étais à la fenêtre quand il vous a culbuté ... Il ne vous a

pas fait mal?

--Il faut dire à Monsieur Lacase, expliqua l'abbé à son tour, que

l'équilibre n'est pas notre fort ...

Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il fût nécessaire de me le

signaler. Ce grand gaillard d'abbé, aux yeux vairons, me devint

brusquement antipathique.

L'enfant ne m'avait pas répondu, mais son visage s'était empourpré. Je

regrettai ma phrase et qu'il y eût pu sentir quelque allusion à son

infirmité. L'abbé, son potage pris, s'était levé de table et arpentait

la pièce; dès qu'il ne parlait plus, il gardait les lèvres si serrées

que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards

édentés. Il s'arrêta derrière Casimir, et comme celui-ci vidait son bol:

--Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!

L'enfant se leva; tous deux sortirent.

Sitôt que le déjeuner fut achevé, Monsieur Floche me fit signe.

--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hôte, et me donnez des

nouvelles du Paris penseur.

Le langage de Monsieur Floche fleurissait dès l'aube. Sans trop écouter

mes réponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur

plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maîtres et avec

qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes goûts,

de mes études ... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets

littéraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il

entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait à peu près pas

bougé depuis près de quinze ans, l'histoire du parc, du château; il

réserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait

précédemment, mais commença de me raconter comment il se trouvait en

possession des manuscrits du XVIIme siècle qui pouvaient intéresser ma

thèse ... Il marchait à petits pas pressés, ou, plus exactement, il

trottinait auprès de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas

que la fourche en restait à mi-cuisse; sur le devant du pied, l'étoffe

retombait en nombreux plis, mais par derrière restait au-dessus de la

chaussure, suspendue à l'aide de je ne sais quel artifice; je ne

l'écoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la

moitiédeur de l'air et par une sorte de torpeur végétale. En suivant une

allée de très hauts marronniers qui formaient voûte au-dessus de nos

têtes, nous étions parvenus presque à l'extrémité du parc. Là, protégé

contre le soleil par un buisson d'arbres-à-plumes, se trouvait un banc

où Monsieur Floche m'invita à m'asseoir. Puis tout-à-coup:

--L'abbé Santal vous a-t-il dit que mon beau-frère est un peu ...? Il

n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.

Je fus trop interloqué pour pouvoir trouver rien à répondre. Il

continua:

--Oui, le baron de Saint-Auréol, mon beau-frère; l'abbé ne vous l'a

peut-être pas dit plus qu'à moi ... mais je sais néanmoins qu'il le

pense; et je le pense aussi ... Et de moi, l'abbé ne vous a pas dit que

j'étais un peu ...?

--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?...

--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familièrement sur la main, je

trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des

habitudes, à nous enfermer loin du monde, un peu ... en dehors de la

circulation. Rien n'apporte ici de ... diversion; comment dirais-je? oui.

Vous êtes bien aimable d'être venu nous voir--et comme j'essayais un

geste:--je le répète: bien aimable, et je le récrirai ce soir à mon

excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui

vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les problèmes qui

vous intéressent ... je suis sûr que je ne vous comprendrais pas.

Que pouvais-je répondre? Du bout de ma canne je grattais le sable ...

--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais

non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd

comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout à ne pas

le paraître; il feint d'entendre plutôt que de faire hausser la voix.

Pour moi, quant aux idées du jour, je me fais l'effet d'être tout aussi

sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais même pas

grand effort pour entendre. A fréquenter Massillon et Bossuet, j'ai fini

par croire que les problèmes qui tourmentaient ces grands esprits sont

tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse ...

problèmes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans

doute ... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous

passionnent aujourd'hui ... Alors, si vous le voulez bien, mon futur

collègue, vous me parlerez de préférence de vos études, puisque ce sont

les miennes également, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas

sur les musiciens, les poètes, les orateurs que vous aimez, ni sur la

forme de gouvernement que vous croyez la préférable.

Il regarda l'heure à un oignon attaché à un ruban noir:

--Rentrons à présent, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma

journée quand je ne suis pas au travail à dix heures.

Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, à cause de lui, parfois,

je ralentissais mon allure:

--Pressons! Pressons! me disait-il. Les pensées sont comme les fleurs,

celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraîches.

La bibliothèque de la Quartfourche est composée de deux pièces que

sépare un simple rideau: une, très exiguë et surhaussée de trois

marches, où travaille Monsieur Floche, à une table devant une fenêtre.

Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux;

sur la table, une antique lampe à réservoir, que coiffe un abat-jour de

porcelaine vert; sous la table, une énorme chancelière; un petit poêle

dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; chargée de lexiques;

entre deux, une armoire aménagée en cartonnier. La seconde pièce est

vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fenêtres; une

grande table au milieu de la pièce.

--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche;--et,

comme je me récriais:

--Non, non; moi, je suis accoutumé au réduit; à dire vrai, je m'y sens

mieux; il me semble que ma pensée s'y concentre. Occupez la grande table

sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous dérangions

pas, nous pourrons baisser le rideau.

--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'à présent, si pour travailler

j'avais eu besoin de solitude, je ne ...

--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc relevé.

J'aurai, pour ma part, grand plaisir à vous apercevoir du coin de

l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tête de

dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me

souriait en hochant la tête, ou qui, vite, par crainte de m'importuner,

détournait les yeux et feignait d'être plongé dans sa lecture.)

Il s'occupa tout aussitôt de mettre à ma facile disposition les livres

et les manuscrits qui pouvaient m'intéresser; la plupart se trouvaient

serrés dans le cartonnier de la petite pièce; leur nombre et leur

importance dépassait tout ce que m'avait annoncé M. Desnos; il m'allait

falloir au moins une semaine pour relever les précieuses indications que

j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, à côté du cartonnier, une très

petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle

l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes,

les dates des sermons qu'ils avaient inspirés. Je m'étonnai qu'Albert

Desnos n'eût pas tiré parti de ces indications dans ses travaux; mais ce

livre n'était tombé que depuis peu entre les mains de M. Floche.

--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un mémoire à son sujet; et je me

félicite aujourd'hui de n'en avoir encore donné connaissance à personne,

puisqu'il pourra servir à votre thèse en toute nouveauté!

Je me défendis de nouveau:

--Tout le mérite de ma thèse, c'est votre obligeance que je le devrai.

Au moins en accepterez-vous la dédicace, Monsieur Floche, comme une

faible marque de ma reconnaissance?

Il sourit un peu tristement:

--Quand on est si près de quitter la terre, on sourit volontiers à tout

ce qui promet quelque survie.

Je crus malséant de surenchérir à mon tour.

--A présent, reprit-il, vous allez prendre possession de la

bibliothèque, et vous ne vous souviendrez de ma présence que si vous

avez quelque renseignement à me demander. Emportez les papiers qu'il

vous faut ... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je

retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux:

--A tantôt!--

J'emportai dans la grande pièce les quelques papiers qui devaient faire

l'objet de mon premier travail. Sans m'écarter de la table devant

laquelle j'étais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa

portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des

tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme

affairé ... Je soupçonnais en vérité qu'il était fort troublé, sinon gêné

par ma présence et que, dans cette vie si rangée le moindre ébranlement

risquait de compromettre l'équilibre de la pensée. Enfin il s'installa,

plongea jusqu'à mi-jambes dans la chancelière, ne bougea plus ...

De mon côté je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais

grand'peine à tenir en laisse ma pensée; et je n'y tâchais même pas;

elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensée, comme autour d'un

donjon dont il faut découvrir l'entrée. Que je fusse subtil, c'est ce

dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je,

nous allons donc te voir à l'oeuvre. Décrire! Ah, fi! ce n'est pas de

cela qu'il s'agit, mais bien de découvrir la réalité sous l'aspect ... En

ce court laps de temps qu'il t'est permis de séjourner à la

Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir

donner bientôt l'explication psychologique, historique et complète,

c'est que tu ne sais pas ton métier.

Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait à moi de

profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils

buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour mâcher

une chique ... et je pensais que rien ne rend plus impénétrable un visage

que le masque de la bonté.

La cloche du second déjeuner me surprit au milieu de ces réflexions.

Isabelle · 第 4 / 8 题