Je fus réveillé d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une
porte ouvrait précisément sous ma fenêtre. En poussant mes volets j'eus
la joie de voir un ciel à peu près pur; le jardin, mal ressuyé d'une
récente averse, brillait; l'air était bleuissant. J'allais refermer ma
fenêtre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un
grand enfant, d'âge incertain car son visage marquait trois ou quatre
ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses
jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avançait
obliquement, ou plutôt procédait par bonds, comme si, à marcher pas à
pas, ses pieds eussent dû s'entraver ... C'était évidemment l'élève de
l'abbé, Casimir. Un énorme chien de Terre-Neuve gambadait à ses côtés,
sautait de conserve avec lui, lui faisait fête; l'enfant se défendait
tant bien que mal contre sa bousculante exubérance; mais au moment qu'il
allait atteindre la cuisine, culbuté par le chien, soudain je le vis
rouler dans la boue. Une maritorne épaisse s'élança, et tandis qu'elle
relevait l'enfant:
--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des états
pareils! On vous l'a pourtant répété bien des fois d'quitter l'Terno
dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie ...
Elle l'entraîna dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper à ma
porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma
toilette. Un quart d'heure après, la cloche sonna pour le déjeuner.
Comme j'entrais dans la salle à manger:
--Madame Floche, je crois que voici notre aimable hôte, dit l'abbé en
s'avançant à ma rencontre.
Madame Floche s'était levée de sa chaise, mais ne paraissait pas plus
grande debout qu'assise; je m'inclinai profondément devant elle; elle
m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait dû recevoir à un
certain âge quelque formidable événement sur la tête; celle-ci en était
restée irrémédiablement enfoncée entre les épaules; et même un peu de
travers. Monsieur Floche s'était mis tout à côté d'elle pour me tendre
la main. Les deux petits vieux étaient exactement de même taille, de
même habit, paraissaient de même âge, de même chair ... Durant quelques
instants nous échangeâmes des compliments vagues, parlant tous les trois
à la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure
arriva portant la théière.
--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner
la tête, s'adressait à vous de tout le buste.--Mademoiselle Olympe,
notre amie, s'inquiétait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et
si le lit était à votre convenance.
Je protestai que j'y avais reposé on ne pouvait mieux et que la cruche
chaude que j'y avais trouvée en me couchant m'avait fait tout le bien du
monde.
Mademoiselle Verdure, après m'avoir souhaité le bonjour, ressortit.
--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommodé?
Je renouvelai mes protestations.
--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus
aisé que de vous préparer une autre chambre ...
Monsieur Floche, sans rien dire lui-même, hochait la tête obliquement
et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.
--Je vois bien, dis-je, que la maison est très vaste; mais je vous
certifie que je ne saurais être installé plus agréablement.
--Monsieur et Madame Floche, dit l'abbé, se plaisent à gâter leurs
hôtes.
Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain
grillé; elle poussa devant elle le petit estropié que j'avais vu
culbuter tout à l'heure. L'abbé le saisit par le bras:
--Allons, Casimir! Vous n'êtes plus un bébé; venez saluer Monsieur
Lacase comme un homme. Tendez la main ... Regardez en face!... puis se
tournant vers moi comme pour l'excuser:--Nous n'avons pas encore grand
usage du monde ...
La timidité de l'enfant me gênait:
--C'est votre petit-fils? demandai-je à Madame Floche, oublieux des
renseignements que l'abbé m'avait fournis la veille.
--Notre petit-neveu, répondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon
beau-frère et ma soeur, ses grands-parents.
--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vêtements
en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure.
--Drôle de façon de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers
Casimir; j'étais à la fenêtre quand il vous a culbuté ... Il ne vous a
pas fait mal?
--Il faut dire à Monsieur Lacase, expliqua l'abbé à son tour, que
l'équilibre n'est pas notre fort ...
Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il fût nécessaire de me le
signaler. Ce grand gaillard d'abbé, aux yeux vairons, me devint
brusquement antipathique.
L'enfant ne m'avait pas répondu, mais son visage s'était empourpré. Je
regrettai ma phrase et qu'il y eût pu sentir quelque allusion à son
infirmité. L'abbé, son potage pris, s'était levé de table et arpentait
la pièce; dès qu'il ne parlait plus, il gardait les lèvres si serrées
que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards
édentés. Il s'arrêta derrière Casimir, et comme celui-ci vidait son bol:
--Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!
L'enfant se leva; tous deux sortirent.
Sitôt que le déjeuner fut achevé, Monsieur Floche me fit signe.
--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hôte, et me donnez des
nouvelles du Paris penseur.
Le langage de Monsieur Floche fleurissait dès l'aube. Sans trop écouter
mes réponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur
plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maîtres et avec
qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes goûts,
de mes études ... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets
littéraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il
entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait à peu près pas
bougé depuis près de quinze ans, l'histoire du parc, du château; il
réserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait
précédemment, mais commença de me raconter comment il se trouvait en
possession des manuscrits du XVIIme siècle qui pouvaient intéresser ma
thèse ... Il marchait à petits pas pressés, ou, plus exactement, il
trottinait auprès de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas
que la fourche en restait à mi-cuisse; sur le devant du pied, l'étoffe
retombait en nombreux plis, mais par derrière restait au-dessus de la
chaussure, suspendue à l'aide de je ne sais quel artifice; je ne
l'écoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la
moitiédeur de l'air et par une sorte de torpeur végétale. En suivant une
allée de très hauts marronniers qui formaient voûte au-dessus de nos
têtes, nous étions parvenus presque à l'extrémité du parc. Là, protégé
contre le soleil par un buisson d'arbres-à-plumes, se trouvait un banc
où Monsieur Floche m'invita à m'asseoir. Puis tout-à-coup:
--L'abbé Santal vous a-t-il dit que mon beau-frère est un peu ...? Il
n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.
Je fus trop interloqué pour pouvoir trouver rien à répondre. Il
continua:
--Oui, le baron de Saint-Auréol, mon beau-frère; l'abbé ne vous l'a
peut-être pas dit plus qu'à moi ... mais je sais néanmoins qu'il le
pense; et je le pense aussi ... Et de moi, l'abbé ne vous a pas dit que
j'étais un peu ...?
--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?...
--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familièrement sur la main, je
trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des
habitudes, à nous enfermer loin du monde, un peu ... en dehors de la
circulation. Rien n'apporte ici de ... diversion; comment dirais-je? oui.
Vous êtes bien aimable d'être venu nous voir--et comme j'essayais un
geste:--je le répète: bien aimable, et je le récrirai ce soir à mon
excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui
vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les problèmes qui
vous intéressent ... je suis sûr que je ne vous comprendrais pas.
Que pouvais-je répondre? Du bout de ma canne je grattais le sable ...
--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais
non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd
comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout à ne pas
le paraître; il feint d'entendre plutôt que de faire hausser la voix.
Pour moi, quant aux idées du jour, je me fais l'effet d'être tout aussi
sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais même pas
grand effort pour entendre. A fréquenter Massillon et Bossuet, j'ai fini
par croire que les problèmes qui tourmentaient ces grands esprits sont
tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse ...
problèmes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans
doute ... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous
passionnent aujourd'hui ... Alors, si vous le voulez bien, mon futur
collègue, vous me parlerez de préférence de vos études, puisque ce sont
les miennes également, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas
sur les musiciens, les poètes, les orateurs que vous aimez, ni sur la
forme de gouvernement que vous croyez la préférable.
Il regarda l'heure à un oignon attaché à un ruban noir:
--Rentrons à présent, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma
journée quand je ne suis pas au travail à dix heures.
Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, à cause de lui, parfois,
je ralentissais mon allure:
--Pressons! Pressons! me disait-il. Les pensées sont comme les fleurs,
celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraîches.
La bibliothèque de la Quartfourche est composée de deux pièces que
sépare un simple rideau: une, très exiguë et surhaussée de trois
marches, où travaille Monsieur Floche, à une table devant une fenêtre.
Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux;
sur la table, une antique lampe à réservoir, que coiffe un abat-jour de
porcelaine vert; sous la table, une énorme chancelière; un petit poêle
dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; chargée de lexiques;
entre deux, une armoire aménagée en cartonnier. La seconde pièce est
vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fenêtres; une
grande table au milieu de la pièce.
--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche;--et,
comme je me récriais:
--Non, non; moi, je suis accoutumé au réduit; à dire vrai, je m'y sens
mieux; il me semble que ma pensée s'y concentre. Occupez la grande table
sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous dérangions
pas, nous pourrons baisser le rideau.
--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'à présent, si pour travailler
j'avais eu besoin de solitude, je ne ...
--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc relevé.
J'aurai, pour ma part, grand plaisir à vous apercevoir du coin de
l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tête de
dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me
souriait en hochant la tête, ou qui, vite, par crainte de m'importuner,
détournait les yeux et feignait d'être plongé dans sa lecture.)
Il s'occupa tout aussitôt de mettre à ma facile disposition les livres
et les manuscrits qui pouvaient m'intéresser; la plupart se trouvaient
serrés dans le cartonnier de la petite pièce; leur nombre et leur
importance dépassait tout ce que m'avait annoncé M. Desnos; il m'allait
falloir au moins une semaine pour relever les précieuses indications que
j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, à côté du cartonnier, une très
petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle
l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes,
les dates des sermons qu'ils avaient inspirés. Je m'étonnai qu'Albert
Desnos n'eût pas tiré parti de ces indications dans ses travaux; mais ce
livre n'était tombé que depuis peu entre les mains de M. Floche.
--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un mémoire à son sujet; et je me
félicite aujourd'hui de n'en avoir encore donné connaissance à personne,
puisqu'il pourra servir à votre thèse en toute nouveauté!
Je me défendis de nouveau:
--Tout le mérite de ma thèse, c'est votre obligeance que je le devrai.
Au moins en accepterez-vous la dédicace, Monsieur Floche, comme une
faible marque de ma reconnaissance?
Il sourit un peu tristement:
--Quand on est si près de quitter la terre, on sourit volontiers à tout
ce qui promet quelque survie.
Je crus malséant de surenchérir à mon tour.
--A présent, reprit-il, vous allez prendre possession de la
bibliothèque, et vous ne vous souviendrez de ma présence que si vous
avez quelque renseignement à me demander. Emportez les papiers qu'il
vous faut ... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je
retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux:
--A tantôt!--
J'emportai dans la grande pièce les quelques papiers qui devaient faire
l'objet de mon premier travail. Sans m'écarter de la table devant
laquelle j'étais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa
portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des
tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme
affairé ... Je soupçonnais en vérité qu'il était fort troublé, sinon gêné
par ma présence et que, dans cette vie si rangée le moindre ébranlement
risquait de compromettre l'équilibre de la pensée. Enfin il s'installa,
plongea jusqu'à mi-jambes dans la chancelière, ne bougea plus ...
De mon côté je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais
grand'peine à tenir en laisse ma pensée; et je n'y tâchais même pas;
elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensée, comme autour d'un
donjon dont il faut découvrir l'entrée. Que je fusse subtil, c'est ce
dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je,
nous allons donc te voir à l'oeuvre. Décrire! Ah, fi! ce n'est pas de
cela qu'il s'agit, mais bien de découvrir la réalité sous l'aspect ... En
ce court laps de temps qu'il t'est permis de séjourner à la
Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir
donner bientôt l'explication psychologique, historique et complète,
c'est que tu ne sais pas ton métier.
Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait à moi de
profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils
buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour mâcher
une chique ... et je pensais que rien ne rend plus impénétrable un visage
que le masque de la bonté.
La cloche du second déjeuner me surprit au milieu de ces réflexions.