-- Il n'y a donc ici, mon pauvre Rançonnet, reprit Mesnil, --

disons le mot... qu'une cochonnerie. Mais ce que je trouve beau,

moi, et très beau, ce que je me permets d'admirer, Messieurs,

quoique je ne croie pas non plus à grand-chose, c'est cette fille

Tesson, comme vous l'appelez, monsieur Reniant, qui porte ce

qu'elle croit son Dieu sur son coeur; qui, de ses deux seins de

vierge fait un tabernacle à ce Dieu de toute pureté; et qui

respire, et qui vit, et qui traverse tranquillement toutes les

vulgarités, et tous les dangers de la vie avec cette poitrine

intrépide et brûlante, surchargée d'un Dieu, tabernacle et autel à

la fois, et autel qui, à chaque minute, pouvait être arrosé de son

propre sang!... Toi, Rançonnet, toi, Mautravers, toi, Sélune, et

moi aussi, nous avons tous eu l'Empereur sur la poitrine, puisque

nous avions sa Légion d'Honneur, et cela nous a parfois donné plus

de courage au feu de l'y avoir. Mais elle, ce n'est pas l'image de

son Dieu qu'elle a sur la sienne; c'en est, pour elle, la réalité.

C'est le Dieu substantiel, qui se touche, qui se donne, qui se

marge, et qu'elle porte, au prix de sa vie, à ceux qui ont faim de

ce Dieu-là! Eh bien, ma parole d'honneur! je trouve cela tout

simplement sublime... Je pense de cette fille comme en pensaient

les prêtres, qui lui donnaient leur Dieu à porter. Je voudrais

savoir ce qu'elle est devenue. Elle est peut-être morte; peut-être

vit-elle, misérable, dans quelque coin de campagne; mais je sais

bien que, fussé-je maréchal de France, si je la rencontrais,

cherchât-elle son pain, les pieds nus dans la fange, je

descendrais de cheval et lui ôterais respectueusement mon chapeau,

à cette noble fille, comme si c'était vraiment Dieu qu'elle eût

encore sur le coeur! Henri IV, un jour, ne s'est pas agenouillé

dans la boue, devant le Saint-Sacrement qu'on portait à un pauvre,

avec plus d'émotion que moi je ne m'agenouillerais devant cette

fille-là.

Il n'avait plus la joue sur sa main. Il avait rejeté sa tête en

arrière. Et, pendant qu'il parlait de s'agenouiller, il

grandissait, et, comme la fiancée de Corinthe dans la poésie de

Goethe, il semblait, sans s'être levé de sa chaise, grandi du

buste jusqu'au plafond.

-- C'est donc la fin du monde! -- dit Mautravers, en cassant un

noyau de pêche avec son poing fermé, comme avec un marteau. -- Des

chefs d'escadron de hussards à genoux, maintenant, devant des

dévotes!

-- Et encore, -- dit Rançonnet, -- encore, si c'était comme

l'infanterie devant la cavalerie, pour se relever et passer sur le

ventre à l'ennemi! Après tout, ce ne sont pas là de désagréables

maîtresses que ces diseuses d'oremus, que toutes ces mangeuses de

bon Dieu, qui se croient damnées à chaque bonheur qu'elles nous

donnent et que nous leur faisons partager. Mais, capitaine

Mautravers, il y a pis pour un soldat que de mettre à mal quelques

bigotes: c'est de devenir dévot soi-même, comme une poule mouillée

de pékin, quand on a traîné le bancal!... Pas plus tard que

dimanche dernier, où pensez-vous, Messieurs, qu'à la tombée du

jour j'ai surpris le commandant Mesnilgrand, ici présent?...

Personne ne répondit. On cherchait; mais, de tous les points de la

table, les yeux convergeaient vers le capitaine Rançonnet.

-- Par mon sabre! -- dit Rançonnet, -- je l'ai rencontré... non

pas rencontré, car je respecte trop mes bottes pour les traîner

dans le crottin de leurs chapelles; mais je l'ai aperçu, de dos,

qui se glissait dans l'église, en se courbant sous la petite porte

basse du coin de la place. Etonné, ébahi. Eh! sacre-bleu! me suis-

je dit, ai-je la berlue?... Mais c'est la tournure de Mesnilgrand,

ça!... Mais que va-t-il donc faire dans une église,

Mesnilgrand?... L'idée me regalopa au cerveau de nos anciennes

farces amoureuses avec les satanées béguines des églises

d'Espagne. Tiens! fis-je, ce n'est donc pas fini? Ce sera encore

de la vieille influence de jupon. Seulement, que le Diable

m'arrache les yeux avec ses griffes si je ne vois pas la couleur

de celui-ci! Et j'entrai dans leur boutique à messes...

Malheureusement, il y faisait noir comme dans la gueule de

l'enfer. On y marchait et on y trébuchait sur de vieilles femmes à

genoux, qui y marmottaient leurs patenôtres. Impossible de rien

distinguer devant soi, lorsque à force de tâtonner pourtant dans

cet infernal mélange d'obscurité et de carcasses de vieilles

dévotes en prières, ma main rattrapa mon Mesnil, qui filait déjà

le long de la contre-allée. Mais, croirez-vous bien qu'il ne

voulut jamais me dire ce qu'il était venu faire dans cette galère

d'église?... Voilà pourquoi je vous le dénonce aujourd'hui,

Messieurs, pour que vous le forciez à s'expliquer.

-- Allons, parle, Mesnil. Justifie-toi. Réponds à Rançonnet, --

cria-t-on de tous les coins de la salle.

-- Me justifier! -- dit Mesnil, gaîment. -- Je n'ai pas à me

justifier de faire ce qui me plaît. Vous qui clabaudez à coeur de

journée contre l'Inquisition, est-ce que vous êtes des

inquisiteurs en sens inverse, à présent? Je suis entré dans

l'église, dimanche soir, parce que cela m'a plu.

-- Et pourquoi cela t'a-t-il plu?... -- fit Mautravers, car si le

Diable est logicien, un capitaine de cuirassiers peut bien l'être

aussi.

-- Ah! voilà! -- dit Mesnilgrand, en riant. -- J'y allais... qui

sait? peut-être à confesse. J'ai du moins fait ouvrir la porte

d'un confessionnal. Mais tu ne peux pas dire, Rançonnet, que ma

confession ait trop duré?...

Ils voyaient bien qu'il se jouait d'eux... Mais il y avait dans

cette jouerie quelque chose de mystérieux qui les agaçait.

-- Ta confession! mille millions de flammes! Ton plongeon serait

donc fait? -- dit tristement Rançonnet, terrassé, qui prenait la

chose au tragique. Puis, se rejetant devant sa pensée et se

renversant comme un cheval cabré: -- Mais non, -- cria-t-il, --

tonnerre de tonnerres! c'est impossible! Voyez-vous, vous autres,

le chef d'escadron Mesnilgrand à confesse, comme une vieille bonne

femme, à deux genoux sur le strapontin, le nez au guichet, dans la

guérite d'un prêtre? Voilà un spectacle qui ne m'entrera jamais

dans le crâne! Trente mille balles plutôt.

-- Tu es bien bon; je te remercie, -- fit Mesnilgrand avec une

douceur comique, la douceur d'un agneau.

-- Parlons sérieusement, -- dit Mautravers, -- je suis comme

Rançonnet. Je ne croirai jamais à une capucinade d'un homme de ton

calibre, mon brave Mesnil. Même à l'heure de la mort, les gens

comme toi ne font pas un saut de grenouille effrayée dans un

baquet d'eau bénite.

-- À l'heure de la mort, je ne sais pas ce que vous ferez,

Messieurs, -- répondit lentement Mesnilgrand; -- mais quant à moi,

avant de partir pour l'autre monde, je veux faire à tout risque

mon portemanteau.

Et, ce mot d'officier de cavalerie fut si gravement dit qu'il y

eut un silence, comme celui du pistolet qui tirait, il n'y a

qu'une minute, et tapageait, et dont la détente a cassé.

-- Laissons cela, du reste, -- continua Mesnilgrand. -- Vous êtes,

à ce qu'il paraît, encore plus abrutis que moi par la guerre et

par la vie que nous avons menée tous... Je n'ai rien à dire à

l'incrédulité de vos âmes; mais puisque toi, Rançonnet, tu tiens à

toute force à savoir pourquoi ton camarade Mesnilgrand, que tu

crois aussi athée que toi, est entré l'autre soir à l'église, je

veux bien et je vais te le dire. Il y a une histoire là-dessous...

Quand elle sera dite, tu comprendras peut-être, même sans croire à

Dieu, qu'il y soit entré.

Il fit une pause, comme pour donner plus de solennité à ce qu'il

allait raconter, puis il reprit:

-- Tu parlais de l'Espagne, Rançonnet. C'est justement en Espagne

que mon histoire s'est passée. Plusieurs d'entre vous y ont fait

la guerre fatale qui, dès 1808, commença le désastre de l'Empire

et tous nos malheurs. Ceux qui l'ont faite, cette guerre-là, ne

l'ont pas oubliée, et toi, par parenthèse, moins que personne,

commandant Sélune! Tu en as le souvenir gravé assez avant sur la

figure pour que tu ne puisses pas l'effacer.

Le commandant Sélune, assis auprès du vieux M. de Mesnilgrand,

faisait face à Mesnil. C'était un homme d'une forte stature

militaire et qui méritait de s'appeler le Balafré encore plus que

le duc de Guise, car il avait reçu en Espagne, dans une affaire

d'avant-poste, un immense coup de sabre courbe, si bien appliqué

sur sa figure qu'elle en avait été fendue, nez et tout, en

écharpe, de la tempe gauche jusqu'au-dessous de l'oreille droite.

À l'état normal, ce n'aurait été qu'une terrible blessure d'un

assez noble effet sur le visage d'un soldat; mais le chirurgien

qui avait rapproché les lèvres de cette plaie béante, pressé ou

maladroit, les avait mal rejointes, et à la guerre comme à la

guerre! On était en marche, et, pour en finir plus vite, il avait

coupé avec des ciseaux le bourrelet de chair qui débordait de deux

doigts l'un des côtés de la plaie fermée; ce qui fit, non pas un

sillon dans le visage de Sélune, mais un épouvantable ravin.

C'était horrible, mais, après tout, grandiose. Quand le sang

montait au visage de Sélune, qui était violent, la blessure

rougissait, et c'était comme un large ruban rouge qui lui

traversait sa face bronzée. «Tu portes, -- lui disait Mesnil au

jour de leurs communes ambitions, -- ta croix de grand-officier de

la Légion d'honneur sur la figure, avant de l'avoir sur la

poitrine; mais sois tranquille, elle y descendra.»

Elle n'y était pas descendue; l'Empire avait fini avant. Sélune

n'était que chevalier.

-- Eh bien, Messieurs, -- continua Mesnilgrand, -- nous avons vu

des choses bien atroces en Espagne, n'est-ce pas? et même nous en

avons fait; mais je ne crois pas avoir vu rien de plus abominable

que ce que je vais avoir l'honneur de vous raconter.

-- Pour mon compte, -- dit nonchalamment Sélune, avec la fatuité

d'un vieil endurci qui n'entend pas qu'on l'émeuve de rien, --

pour mon compte, j'ai vu un jour quatre-vingts religieuses jetées

l'une sur l'autre, à moitié mortes, dans un puits, après avoir été

préalablement très bien violées chacune par deux escadrons.

-- Brutalité de soldats! -- fit Mesnilgrand froidement; -- mais

voici du raffinement d'officier.

Il trempa sa lèvre dans son verre, et son regard cerclant la table

et l'étreignant:

-- Y a-t-il quelqu'un d'entre vous, Messieurs, -- demanda-t-il, --

qui ait connu le major Ydow?

Personne ne répondit, excepté Rançonnet.

-- Il y a moi, -- dit-il. -- Le major Ydow! si je l'ai connu! Eh!

parbleu! il était avec moi au 8e dragons.

-- Puisque tu l'as connu, -- reprit Mesnilgrand, -- tu ne l'as pas

connu seul. Il était arrivé au 8e dragons, arboré d'une femme...

-- La Rosalba, dite «la Pudica», -- fit Rançonnet, sa fameuse... -

- Et il dit le mot crûment.

-- Oui, -- repartit Mesnilgrand, pensivement, -- car une pareille

femme ne méritait pas le nom de maîtresse, même de celle d'Ydow...

Le major l'avait amenée d'Italie, où, avant de venir en Espagne,

il servait dans un corps de réserve avec le grade de capitaine.

Comme il n'y a ici que toi, Rançonnet, qui l'ai connu, ce major

Ydow, tu me permettras bien de le présenter à ces messieurs et de

leur donner une idée de ce diable d'homme, dont. l'arrivée au 8e

dragons tapagea beaucoup quand il y entra, avec cette femme en

sautoir... Il n'était pas Français, à ce qu'il paraît. Ce n'est

pas tant pis pour la France. Il était né je ne sais où et de je ne

sais qui, en Illyrie ou en Bohême, je ne suis pas bien sûr...

Mais, où qu'il fût né, il était étrange, ce qui est une manière

d'être étranger partout. On l'aurait cru le produit d'un mélange

de plusieurs races. Il disait, lui, qu'il fallait prononcer son

nom à la grecque: [image du mot grec], pour Ydow, parce qu'il

était d'origine grecque; et sa beauté l'aurait fait croire, car il

était beau, et, le Diable m'emporte! peut-être trop pour un

soldat. Qui sait si on ne tient pas moins à se faire casser la

figure, quand on l'a aussi belle? On a pour soi le respect qu'on a

pour les chefs-d'oeuvre. Tout chef-d'oeuvre qu'il fût, cependant,

il allait au feu avec les autres; mais quand on avait dit cela du

major Ydow, on avait tout dit. Il faisait son devoir, mais il ne

faisait jamais plus que son devoir. Il n'avait pas ce que

l'Empereur appelait le feu sacré. Malgré sa beauté, dont je

convenais très bien, d'ailleurs, je lui trouvais au fond une

mauvaise figure, sous ses traits superbes. Depuis que j'ai traîné

dans les musées, où vous n'allez jamais, vous autres, j'ai

rencontré la ressemblance du major Ydow. Je l'ai rencontrée très

frappante dans un des bustes d'Antinoüs... tenez! de celui-là

auquel le caprice ou le mauvais goût du sculpteur a incrusté deux

émeraudes dans le marbre des prunelles. Au lieu de marbre blanc

les yeux vert de mer du major éclairaient un teint chaudement

olivâtre et un angle facial irréprochable; mais, dans la lueur de

ces mélancoliques étoiles du soir, qui étaient ses yeux, ce qui

dormait si voluptueusement ce n'était pas Endymion: c'était un

tigre... et, un jour, je l'ai vu s'éveiller!... Le major Ydow

était, en même temps, brun et blond. Ses cheveux bouclaient très

noirs et très serrés autour d'un front petit, aux tempes renflées,

tandis que sa longue et soyeuse moustache avait le blond fauve et

presque jaune de la martre zibeline... Signe (dit-on) de trahison

ou de perfidie, qu'une chevelure et une barbe de couleur

différente. Traître? le major l'aurait peut-être été plus tard. Il

eut peut-être, comme tant d'autres, trahi l'Empereur; mais il ne

devait pas en avoir le temps. Quand il vint au 8e dragons, il

n'était probablement que faux, et encore pas assez pour ne pas en

avoir l'air, comme le voulait le vieux malin de Souwarow, qui s'y

connaissait... Fut-ce cet air-là qui commença son impopularité

parmi ses camarades? Toujours est-il qu'il devint, en très peu de

temps, la bête noire du régiment. Très fat d'une beauté à laquelle

j'aurais préféré, moi, bien des laideurs de ma connaissance, il ne

semblait n'être, en somme, comme disent soldatesquement les

soldats, qu'un miroir à... à ce que tu viens de nommer, Rançonnet,

à propos de la Rosalba. Le major Ydow avait trente-cinq ans. Vous

comprenez bien qu'avec cette beauté qui plaît à toutes les femmes,

même aux plus fières, -- c'est leur infirmité, -- le major Ydow

avait dû être horriblement gâté par elles et chamarré de tous les

vices qu'elles donnent; mais il avait aussi, disait-on, ceux

qu'elles ne donnent pas et dont on ne se chamarre point... Certes,

nous n'étions pas, comme tu le dirais, Rançonnet, des capucins

dans ce temps-là. Nous étions même d'assez mauvais sujets,

joueurs, libertins, coureurs de filles, duellistes, ivrognes au

besoin, et mangeurs d'argent sous toutes les espèces. Nous

n'avions guère le droit d'être difficiles. Eh bien! tels que nous

étions alors, il passait pour bien pire que nous. Nous, il y avait

des choses, -- pas beaucoup! mais enfin il y en avait bien une ou

deux, dont, si démons que nous fussions, nous n'aurions pas été

capables. Mais, lui (prétendait-on), il était capable de tout. Je

n'étais pas dans le 8e dragons. Seulement, j'en connaissais tous

les officiers. Ils parlaient de lui cruellement. Ils l'accusaient

de servilité avec les chefs et de basse ambition. Ils suspectaient

son caractère. Ils allèrent même jusqu'à le soupçonner

d'espionnage, et même il se battit courageusement deux fois pour

ce soupçon entre-exprimé; mais l'opinion n'en fut pas changée. Il

est toujours resté sur cet homme une brume qu'il n'a pu dissiper.

De même qu'il était brun et blond à la fois, ce qui est assez

rare, il était aussi à la fois heureux au jeu et heureux en

femmes; ce qui n'est pas l'usage non plus. On lui faisait payer

bien cher ces bonheurs-là, du reste. Ces doubles succès, ses airs

à la Lauzun, la jalousie qu'inspirait sa beauté, car les hommes

ont beau faire les forts et les indifférents quand il s'agit de

laideur, et répéter le mot consolant qu'ils ont inventé: qu'un

homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son

cheval, ils sont, entre eux, aussi petitement et lâchement jaloux

que les femmes entre elles, -- tout cet ensemble d'avantages était

l'explication, sans doute, de l'antipathie dont il était l'objet;

antipathie qui, par haine, affectait les formes du mépris, car le

mépris outrage plus que la haine, et la haine le sait bien!... Que

de fois ne l'ai-je pas entendu traiter, entre le haut et le bas de

la voix, de «dangereuse canaille», quoique, s'il eût fallu prouver

clairement qu'il en était une, on ne l'eût certainement pas pu...

Et de fait, Messieurs, encore au moment où je vous parle, il est

incertain pour moi que le major Ydow fût ce qu'on disait qu'il

était... Mais, tonnerre! -- ajouta Mesnilgrand avec une énergie

mêlée à une horreur étrange, -- ce qu'on ne disait pas et ce qu'il

a été un jour, je le sais, et cela me suffit!

Cela nous suffira aussi, probablement, -- dit gaîment Rançonnet; -

- mais, sacrebleu! quel diable de rapport peut-il y avoir entre

l'église où je t'ai vu entrer dimanche soir et ce damné major du

8e dragons, qui aurait pillé toutes les églises et toutes les

cathédrales d'Espagne et de la chrétienté, pour faire des bijoux à

sa coquine de femme avec l'or et les pierres précieuses des saints

sacrements?

-- Reste donc dans le rang, Rançonnet! -- fit Mesnil, comme s'il

eût commandé un mouvement à son escadron, -- et tiens-toi

tranquille! Tu seras donc toujours la même tête chaude, et partout

impatient comme devant l'ennemi? Laisse-moi manoeuvrer, comme je

l'entends, mon histoire.

-- Eh bien, marche! -- fit le bouillant capitaine, qui pour se

calmer, lampa un verre de Picardan. Et Mesnilgrand reprit:

-- Il est bien probable que sans cette femme qui le suivait, et

qu'on appelait sa femme, quoiqu'elle ne fût que sa maîtresse et

qu'elle ne portât pas son nom, le major Ydow eût peu frayé avec

les officiers du 8e dragons. Mais cette femme, qu'on supposait

tout ce qu'elle était pour s'être agrafée à un pareil homme,

empêcha qu'on ne fît autour du major le désert qu'on aurait fait

sans elle. J'ai vu cela dans les régiments. Un homme y tombe en

suspicion ou en discrédit, on n'a plus avec lui que de stricts

rapports de service; on ne camarade plus; on n'a plus pour lui de

poignées de main; au café même, ce caravansérail d'officiers dans

l'atmosphère chaude et familière du café, où toutes les froideurs

se fondent, on reste à distance, contraint et poli jusqu'à ce

qu'on ne le soit plus et qu'on éclate, s'il vient le moment

d'éclater. Vraisemblablement, c'est ce qui serait arrivé au major;

mais une femme, c'est l'aimant du diable! Ceux qui ne l'auraient

pas vu pour lui, le virent pour elle. Qui n'aurait pas, au café,

offert un verre de schnick au major, dédoublé de sa femme, le lui

offrait en pensant à sa moitié, en calculant que c'était là un

moyen d'être invité chez lui, où il serait possible de la

rencontrer... Il y a une proportion d'arithmétique morale, écrite,

avant qu'elle le fût par un philosophe sur du papier, dans la

poitrine de tous les hommes, comme un encouragement du Démon:

«c'est qu'il y a plus loin d'une femme à son premier amant, que de

son premier au dixième», et c'était, à ce qu'il semblait, plus

vrai avec la femme du major qu'avec personne. Puisqu'elle s'était

donnée à lui, elle pouvait bien se donner à un autre, et, ma foi!

tout le monde pouvait être cet autre-là! En un temps fort court,

au 8e dragons, on sut combien il y avait peu d'audace dans cette

espérance. Pour tous ceux qui ont le flair de la femme, et qui en

respirent la vraie odeur à travers tous les voiles blancs et

parfumés de vertu dans lesquels elle s'entortille, la Rosalba fut

reconnue tout de suite pour la plus corrompue des femmes

corrompues, -- dans le mal, une perfection!

«Et je ne la calomnie point, n'est-ce pas, Rançonnet?... Tu l'as

eue peut-être, et si tu l'as eue, tu sais maintenant s'il fut

jamais une plus brillante, une plus fascinante cristallisation de

tous les vices! Où le major l'avait-il prise?... D'où sortait-

elle? Elle était si jeune! On n'osa pas, tout d'abord, se le

demander; mais ce ne fut pas long, l'hésitation! L'incendie -- car

elle n'incendia pas que le 8e dragons, mais mon régiment de

hussards à moi, mais aussi, tu t'en souviens, Rançonnet, tous les

états-majors du corps d'expédition dont nous faisions partie, --

l'incendie qu'elle alluma prit très vite d'étranges proportions...

Nous avions vu bien des femmes, maîtresses d'officiers, et suivant

les régiments, quand les officiers pouvaient se payer le luxe

d'une femme dans leurs bagages: les colonels fermaient les yeux

sur cet abus, et quelquefois se le permettaient. Mais de femmes à

la façon de cette Rosalba, nous n'en avions pas même l'idée. Nous

étions accoutumés à de belles filles, si vous voulez, mais presque

toujours du même type, décidé, hardi, presque masculin, presque

effronté; le plus souvent de belles brunes plus ou moins

passionnées, qui ressemblaient à de jeunes garçons, très piquantes

et très voluptueuses sous l'uniforme que la fantaisie de leurs

amants leur faisait porter quelquefois... Si les femmes

d'officiers, légitimes et honnêtes, se reconnaissent des autres

femmes par quelque chose de particulier, commun à elles toutes, et

qui tient au milieu militaire dans lequel elles vivent, ce

quelque-chose-là est bien autrement marqué dans les maîtresses.

Mais, la Rosalba du major Ydow n'avait rien de semblable aux

aventurières de troupes et aux suiveuses de régiment dont nous

avions l'habitude. Au premier abord, c'était une grande jeune

fille pâle, mais qui ne restait pas longtemps pâle, comme vous

allez voir, -- avec une forêt de cheveux blonds. Voilà tout. Il

n'y avait pas de quoi s'écrier. Sa blancheur de teint n'était pas

plus blanche que celle de toutes les femmes à qui un sang frais et

sain passe sous la peau. Ses cheveux blonds n'étaient pas de ce

blond étincelant, qui, a les fulgurances métalliques de l'or ou

les teintes molles et endormies de l'ambre gris, que j'ai vu à

quelques Suédoises. Elle avait le visage classique qu'on appelle

un visage de camée, mais qui ne différait par aucun signe

particulier de cette sorte de visage, si impatientant pour les

âmes passionnées, avec son invariable correction et son unité. Au

prendre ou au laisser, c'était certainement ce qu'on peut appeler

une belle fille, dans l'ensemble de sa personne... Mais les

philtres qu'elle faisait boire n'étaient point dans sa beauté...

Ils étaient ailleurs... Ils étaient où vous ne devineriez jamais

qu'ils fussent... dans ce monstre d'impudicité qui osait s'appeler

Rosalba, qui osait porter ce nom immaculé de Rosalba, qu'il ne

faudrait donner qu'à l'innocence, et qui, non contente d'être la

Rosalba, la Rose et Blanche, s'appelait encore la Pudique, la

Pudica, par-dessus le marché!

-- Virgile aussi s'appelait "le pudique", et il a écrit le Corydon

ardebat Alexim, -- insinua Reniant, qui n'avait pas oublié son

latin.

-- Et ce n'était pas une ironie, -- continua Mesnilgrand, -- que

ce surnom de Rosalba, qui ne fut point inventé par nous, mais que

nous lûmes dès le premier jour sur son front, où la nature l'avait

écrit avec toutes les roses de sa création. La Rosalba n'était pas

seulement une fille de l'air le plus étonnamment pudique pour ce

qu'elle était; c'était positivement la pudeur elle-même. Elle eût

été pure comme les Vierges du ciel, qui rougissent peut-être sous

le regard des Anges, qu'elle n'eût pas été plus la Pudeur. Qui

donc a dit -- ce doit être un Anglais -- que le monde est l'oeuvre

du Diable, devenu fou? C'était sûrement ce Diable-là qui, dans un

accès de folie, avait créé la Rosalba, pour se faire le plaisir...

du Diable, de fricasser, l'une après l'autre, la volupté dans la

pudeur et la pudeur dans la volupté, et de pimenter, avec un

condiment céleste, le ragoût infernal des jouissances qu'une femme

puisse donner à des hommes mortels. La pudeur de la Rosalba

n'était pas une simple physionomie, laquelle, par exemple, aurait,

celle-là, renversé de fond en comble le système de Lavater. Non,

chez elle, la pudeur n'était pas le dessus du panier; elle était

aussi bien le dessous que le dessus de la femme, et elle

frissonnait et palpitait en elle autant dans le sang qu'à la peau.

Ce n'était pas non plus une hypocrisie. Jamais le vice de Rosalba

ne rendit cet hommage, pas plus qu'un autre, à la vertu. C'était

réellement une vérité. La Rosalba était pudique comme elle était

voluptueuse, et le plus extraordinaire, c'est qu'elle l'était en

même temps. Quand elle disait ou faisait les choses les plus...

osées, elle avait d'adorables manières de dire: "J'ai honte!" que

j'entends encore. Phénomène inouï! on était toujours au début avec

elle, même après le dénoûment. Elle fût sortie d'une orgie de

bacchantes, comme l'innocence de son premier péché. Jusque dans la

femme vaincue, pâmée, à demi morte, on retrouvait la vierge

confuse, avec la grâce toujours fraîche de ses troubles et le

charme auroral de ses rougeurs... Jamais je ne pourrai vous faire

comprendre les raffolements que ces contrastes vous mettaient au

coeur, le langage périrait à exprimer cela!»

Il s'arrêta. Il y pensait, et ils y pensaient. Avec ce qu'il

venait de dire, il avait, le croira-t-on? transformé en rêveurs

ces soldats qui avaient vu tous les genres de feux, ces moines

débauchés, ces vieux médecins, tous ces écumeurs de la vie et qui

en étaient revenus. L'impétueux Rançonnet, lui-même, ne souffla

mot, Il se souvenait.

«Vous sentez bien, -- reprit Mesnilgrand, -- que le phénomène ne

fut connu que plus tard. Tout d'abord, quand elle arriva au 8e

dragons, on ne vit qu'une fille extrêmement jolie quoique belle,

dans le genre, par exemple, de la princesse Paufine Borghèse, la

soeur de l'Empereur, à qui, du reste, elle ressemblait. La

princesse Pauline avait aussi l'air idéalement chaste, et vous

savez tous de quoi elle est morte... Mais, Pauline n'avait pas en

toute sa personne une goutte de pudeur pour teinter de rose la

plus petite place de son corps charmant, tandis que la Rosalba en

avait assez dans les veines pour rendre écarlates toutes les

places du sien. Le mot naïf et étonné de la Borghèse, quand on lui

demanda comment elle avait bien pu poser nue devant Canova: "Mais

l'atelier était chaud! il y avait un poêle!" la Rosalba ne l'eût

jamais dit. Si on lui eût adressé la même question, elle se serait

enfuie en cachant son visage divinement pourpre dans ses mains

divinement rosées. Seulement, soyez bien sûrs qu'en s'en allant,

il y aurait eu par derrière à sa robe un pli dans lequel auraient

niché toutes les tentations de l'enfer!

«Telle donc elle était, cette Rosalba, dont le visage de vierge

nous pipa tous, quand elle arriva au régiment. Le major Ydow

aurait pu nous la présenter comme sa femme légitime, et même comme

sa fille, que nous l'aurions cru. Quoique ses yeux d'un bleu

limpide fussent magnifiques, ils n'étaient jamais plus beaux que

quand ils étaient baissés. L'expression des paupières l'emportait

sur l'expression du regard. Pour des gens qui avaient roulé la

guerre et les femmes; et quelles femmes! ce fut une sensation

nouvelle que cette créature à qui, comme on dit avec une

expression vulgaire, mais énergique, "on aurait donné le bon Dieu

sans confession". Quelle sacrée jolie fille! se soufflaient à

l'oreille les anciens, les vieux routiers; mais quelle mijaurée!

Comment s'y prend-elle pour rendre le major heureux?... Il le

savait, lui, et il ne le disait pas... Il buvait son bonheur en

silence, comme les vrais ivrognes, qui boivent seuls. Il ne

renseignait personne sur la félicité cachée qui le rendait discret

et fidèle pour la première fois de sa vie, lui, le Lauzun de

garnison, le fat le plus carabiné et le plus fastueux, et qu'à

Naples, rapportaient des officiers qui l'y avaient connu, on

appelait le tambour-major de la séduction! Sa beauté, dont il

était si vain, aurait fait tomber toutes les filles d'Espagne à

ses pieds, qu'il n'en eût pas ramassé une. À cette époque, nous

étions sur les frontières de l'Espagne et du Portugal, les Anglais

devant nous, et nous occupions dans nos marches les villes les

moins hostiles au roi Joseph. Le major Ydow et la Rosalba y

vivaient ensemble, comme ils eussent fait dans une ville de

garnison en temps de paix. Vous vous souvenez des acharnements de

cette guerre d'Espagne, de cette guerre furieuse et lente, qui ne

ressemblait à aucune autre, car nous ne nous battions pas ici

simplement pour la conquête, mais pour implanter une dynastie et

une organisation nouvelle dans un pays qu'il fallait d'abord

conquérir. Aucun de vous n'a oublié qu'au milieu de ces

acharnements il y avait des pauses, et que, dans l'entre-deux des

batailles les plus terribles, au sein de cette contrée envahie

dont une partie était à nous, nous nous amusions à donner des

fêtes aux Espagnoles le plus afrancesadas des villes que nous

occupions. C'est dans ses fêtes que la femme du major Ydow, comme

on disait, déjà fort remarquée, passa à l'état de célébrité. Et de

fait, elle se mit à briller au milieu de ces filles brunes

d'Espagne, comme un diamant dans une torsade de jais. Ce fut là

qu'elle commença de produire sur les hommes ces effets

d'encharmement qui tenaient, sans doute, à la composition

diabolique de son être, et qui faisaient d'elle la plus enragée

des courtisanes, avec la figure d'une des plus célestes madones de

Raphael.

Alors les passions s'allumèrent et allèrent leur train, faisant

leur feu dans l'ombre. Au bout d'un certain temps, tous

flambèrent, même des vieux, même des officiers généraux qui

avaient l'âge d'être sages, tous flambèrent pour "la Pudica",

comme on trouva piquant de l'appeler. Partout et autour d'elle les

prétentions s'affichèrent; puis les coquetteries, puis l'éclat des

duels, enfin tout le tremblement d'une vie de femme devenue le

centre de la galanterie la plus passionnée, au milieu d'hommes

indomptables qui avaient toujours le sabre à la main. Elle fut le

sultan de ces redoutables odalisques, et elle jeta le mouchoir à

qui lui plut, et beaucoup lui plurent. Quant au major Ydow, il

laissa faire et laissa dire... Etait-il assez fat pour n'être pas

jaloux, ou, se sentant haï et méprisé, pour jouir, dans son

orgueil de possesseur, des passions qu'inspiraient à ses ennemis

la femme dont il était le maître?... Il n'était guère possible

qu'il ne s'aperçût de quelque chose. J'ai vu parfois son oeil

d'émeraude passer au noir de l'escarboucle, en regardant tel de

nous que l'opinion du moment soupçonnait d'être l'amant de sa

moitié; mais il se contenait... Et, comme on pensait toujours de

lui ce qu'il y avait de plus insultant, on imputait son calme

indifférent ou son aveuglément volontaire à des motifs de la plus

abjecte espèce. On pensait que sa femme était encore moins un

piédestal à sa vanité qu'une échelle à son ambition. Cela se

disait comme ces choses-là se disent, et il ne les entendait pas.

Moi qui avais des raisons pour l'observer, et qui trouvais sans

justice la haine et le mépris qu'on lui portait, je me demandais

s'il y avait plus de faiblesse que de force, ou de force que de

faiblesse, dans l'attitude sombrement impassible de cet homme,

trahi journellement par sa maîtresse, et qui ne laissait rien

paraître des morsures de sa jalousie. Par Dieu! nous avons tous,

Messieurs, connu de ces hommes assez fanatisés d'une femme pour

croire en elle, quand tout l'accuse, et qui, au lieu de se venger

quand la certitude absolue d'une trahison pénètre dans leur âme,

préfèrent s'enfoncer dans leur bonheur lâche, et en tirer, comme

une couverture par-dessus leur tête, l'ignominie!

Le major Ydow était-il de ceux-là? Peut-être. Mais, certes! la

Pudica était bien capable d'avoir soufflé en lui ce fanatisme

dégradant. La Circé antique, qui changeait les hommes en bêtes,

n'était rien en comparaison de cette Pudica, de cette Messaline-

Vierge, avant, pendant et après. Avec les passions qui brûlaient

au fond de son être et celles dont elle embrasait tous ces

officiers, peu délicats en matière de femmes, elle fut bien vite

compromise, mais elle ne se compromit pas. Il faut bien entendre

cette nuance. Elle ne donnait pas prise sur elle ouvertement par

sa conduite. Si elle avait un amant, c'était un secret entre elle

et son alcôve. Extérieurement, le major Ydow n'avait pas l'étoffe

du plus petit bout de scène à lui faire. L'aurait-elle aimé, par

hasard?... Elle demeurait avec lui, et elle aurait pu sûrement, si

elle avait voulu, s'attacher à la fortune d'un autre. J'ai connu

un maréchal de l'Empire assez fou d'elle pour lui tailler un

manche d'ombrelle dans son bâton de maréchal. Mais c'est encore

ici comme ces hommes dont je vous parlais. Il y a des femmes qui

aiment... ce n'est pas leur amant que je veux dire, quoique ce

soit leur amant aussi. Les carpes regrettent leur bourbe, disait

Mme de Maintenon. La Rosalba ne voulut pas regretter la sienne.

Elle n'en sortit pas, et moi j'y entrai.»

-- Tu coupes les transitions avec ton sabre! -- fit le capitaine

Mautravers.

-- Parbleu! -- repartit Mesnilgrand, -- qu'ai-je à respecter? Vous

savez tous la chanson qu'on chantait au XVIIIe siècle:

Quand Boufflers parut à la cour,

On crut voir la reine d'amour.

Chacun s'empressait à lui plaire,

Et chacun l'avait... à son tour!

«J'eus donc mon tour. J'en avais eu, des femmes, et par paquets!

Mais qu'il y en eût une seule comme cette Rosalba, je ne m'en

doutais pas. La bourbe fut un paradis. Je ne m'en vais pas vous

faire des analyses à la façon des romanciers. J'étais un homme

d'action, brutal sur l'article, comme le comte Almaviva, et je

n'avais pas d'amour pour elle dans le sens élevé et romanesque

qu'on donne à ce mot, moi tout le premier... Ni l'âme, ni

l'esprit, ni la vanité, ne furent pour quelque chose dans l'espèce

de bonheur qu'elle me prodigua; mais ce bonheur n'eut pas du tout

la légèreté d'une fantaisie. Je ne croyais pas que là sensualité

pût être profonde. Ce fut la plus profonde des sensualités.

Figurez-vous une de ces belles pêches, à chair rouge, dans

lesquelles on mord à belles dents, ou plutôt ne vous figurez

rien... Il n'y a pas de figures pour exprimer le plaisir qui

jaillissait de cette pêche humaine, rougissant sous le regard le

moins appuyé comme si vous l'aviez mordue. Imaginez ce que c'était

quand, au lieu du regard, on mettait la lèvre ou la dent de la

passion dans cette chair émue et sanguine. Ah! le corps de cette

femme était sa seule âme! Et c'est avec ce corps-là qu'elle me

donna, un soir, une fête qui vous fera juger d'elle mieux que tout

ce que je pourrais ajouter. Oui, un soir, n'eut-elle pas l'audace

et l'indécence de me recevoir, n'ayant pour tout vêtement qu'une

mousseline des Indes transparente, une nuée, une vapeur, à travers

laquelle on voyait ce corps, dont la forme était la seule pureté

et qui se teignait du double vermillon mobile de la volupté et de

la pudeur!... Que le Diable m'emporte si elle ne ressemblait pas,

sous sa nuée blanche, à une statue de corail vivant! Aussi, depuis

ce temps, je me suis soucié de la blancheur des autres femmes

comme de ça!»

Et Mesnilgrand envoya d'une chiquenaude une peau d'orange à la

corniche, par-dessus la tête du représentant Le Carpentier, qui

avait fait tomber celle du roi.

«Notre liaison dura quelque temps, -- continua-t-il, -- mais ne

croyez pas que je me blasai d'elle. On ne s'en blasait pas. Dans

la sensation, qui est finie, comme disent les philosophes en leur

infâme baragouin, elle transportait l'infini! Non, si je la

quittai, ce fut pour une raison de dégoût moral, de fierté pour

moi, de mépris pour elle, pour elle qui, au plus fort des caresses

les plus insensées, ne me faisait pas croire qu'elle m'aimât...

Quand je lui demandais: M'aimes-tu? ce mot qu'il est impossible de

ne pas dire, même à travers toutes les preuves qu'on vous donne

que vous êtes aimé, elle répondait: "Non!" ou secouait

énigmatiquement la tête. Elle se roulait dans ses pudeurs et dans

ses hontes, et elle restait là-dessous, au milieu de tous les

désordres de sens soulevés, impénétrable comme le sphinx.

Seulement, le sphinx était froid, et elle ne l'était pas... Eh

bien, cette impénétrabilité qui m'impatientait et m'irritait, puis

encore la certitude que j'eus bientôt des fantaisies à la

Catherine II qu'elle se permettait, furent la double cause du

vigoureux coup de caveçon que j'eus la force de donner pour sortir

des bras tout-puissants de cette femme, l'abreuvoir de tous les

désirs! Je la quittai, ou plutôt je ne revins plus à elle. Mais je

gardai l'idée qu'une seconde femme comme celle-là n'était pas

possible; et de penser cela me rendit désormais fort tranquille et

fort indifférent avec toutes les femmes. Ah! elle m'a parachevé

comme officier. Après elle, je n'ai plus pensé qu'à mon service.

Elle m'avait trempé dans le Styx.

-- Et tu es devenu tout à fait Achille! -- dit le vieux M. de

Mesnilgrand, avec orgueil.

-- Je ne sais pas ce que je suis devenu, -- reprit Mesnilgrand; --

mais je sais bien qu'après notre rupture, le major Ydow, qui était

avec moi dans les mêmes termes qu'avec tous les officiers de la

division, nous apprit un jour, au café, que sa femme était

enceinte, et qu'il aurait bientôt la joie d'être père. À cette

nouvelle inattendue, les uns se regardèrent, les autres sourirent;

mais il ne le vit pas, ou, l'ayant vu, il n'y prit garde, résolu

qu'il était, probablement, à ne faire jamais attention qu'à ce qui

était une injure directe. Quand il fut sorti: "L'enfant est-il de

toi, Mesnil?" me demanda à l'oreille un de mes camarades; et, dans

ma conscience une voix secrète, une voix plus précise que la

sienne, me répéta la même question. Je n'osais me répondre. Elle,

la Rosalba, dans nos tête-à-tête les plus abandonnés, ne m'avait

jamais dit un mot de cet enfant, qui pouvait être de moi, ou du

major, ou même d'un autre...

-- L'enfant du drapeau! -- interrompit Mautravers, comme s'il eût

donné un coup de pointe avec sa latte de cuirassier.

-- Jamais, -- reprit Mesnilgrand, -- elle n'avait fait la moindre

allusion à sa grossesse; mais quoi d'étonnant? C'était, je vous

l'ai dit, un sphinx que la Pudica, un sphinx qui dévorait le

plaisir silencieusement et gardait son secret. Rien du coeur ne

traversait les cloisons physiques de cette femme, ouverte au

plaisir seul... et chez qui la pudeur était sans doute la première

peur, le premier frisson, le premier embrasement du plaisir! Cela

me fit un effet singulier de la savoir enceinte. Convenons-en,

Messieurs, à présent que nous sommes sortis de la vie bestiale des

passions: ce qu'il y a de plus affreux dans les amours partagées,

-- cette gamelle! -- ce n'est pas seulement la malpropreté du

partage, mais c'est de plus l'égarement du sentiment paternel;

c'est cette anxiété terrible qui vous empêche d'écouter la voix de

la nature, et qui l'étouffe dans un doute dont il est impossible

de sortir. On se dit: Est-ce à moi, cet enfant?... Incertitude qui

vous poursuit comme la punition du partage, de l'indigne partage

auquel on s'est honteusement soumis! Si on pensait longtemps à

cela, quand on a du coeur, on deviendrait fou; mais la vie, la vie

puissante et légère, vous reprend de son flot et vous emporte,

comme le bouchon en liège d'une ligne rompue. -- Après cette

déclaration faite à nous tous par le major Ydow; le petit

tressaillement paternel que j'avais cru sentir dans mes entrailles

s'apaisa. Rien ne bougea plus. Il est vrai qu'à quelques jours

plus tard j'avais bien autre chose à penser qu'au bambin de la

Pudica. Nous nous battions à Talavera, où le commandant Titan, du

9e hussards, fut tué à la première charge, et où je fus obligé de

prendre le commandement de l'escadron.

«Cette rude peignée de Talavera exaspéra la guerre que nous

faisions. Nous nous trouvâmes plus souvent en marche, plus serrés,

plus inquiétés par l'ennemi, et forcément il fut moins question de

la Pudica entre nous. Elle suivait le régiment en char-à-bancs, et

ce fut là, dit-on, qu'elle accoucha d'un enfant que le major Ydow,

qui croyait en sa paternité, se mit à aimer comme si réellement

cet enfant avait été le sien. Du moins, quand cet enfant mourut,

car il mourut quelques mois après sa naissance, le major eut un

chagrin très exalté, un chagrin à folies, et on n'en rit pas dans

le régiment. Pour la première fois, l'antipathie dont il était

l'objet se tut. On le plaignit beaucoup plus que la mère qui, si

elle pleura sa géniture, n'en continua pas moins d'être la Rosalba

que nous connaissions tous, cette singulière catin arrosée de

pudeur par le Diable, qui avait, malgré ses moeurs, conservé la

faculté, qui tenait du prodige, de rougir jusqu'à l'épine dorsale

deux cents fois par jour! Sa beauté ne diminua pas. Elle résistait

à toutes les avaries. Et, cependant, la vie qu'elle menait devait

faire très vite d'elle ce qu'on appelle entre cavaliers une

vieille chabraque, si cette vie de perdition avait duré.»

-- Elle n'a donc pas duré? Tu sais donc, toi, ce que cette chienne

de femme-là est devenue? -- fit Rançonnet, haletant d'intérêt,

excité, et oubliant pour une minute cette visite à l'église qui le

tenait si dru.

-- Oui, -- dit Mesnilgrand, -- concentrant sa voix comme s'il

avait touché au point le plus profond de son histoire. Tu as cru,

comme tout le monde, qu'elle avait sombré avec Ydow dans le

tourbillon de guerre et d'événements qui nous a enveloppés et,

pour la plupart de nous, dispersés et fait disparaître. Mais je

vais aujourd'hui te révéler le destin de cette Rosalba.

Le capitaine Rançonnet s'accouda sur la table en prenant dans sa

large main son verre, qu'il y laissa, et qu'il serra comme la

poignée d'un sabre, tout en écoutant.

-- La guerre ne cessait pas, -- reprit Mesnilgrand. -- Ces

patients dans la fureur, qui ont mis cinq cents ans à chasser les

Maures, auraient mis, s'il l'avait fallu, autant de temps à nous

chasser. Nous n'avancions dans le pays qu'à la condition de

surveiller chaque pas que nous y faisions. Les villages envahis

étaient immédiatement fortifiés par nous, et nous les retournions

contre l'ennemi. Le petit bourg d'Alcudia, dont nous nous

emparâmes, fut notre garnison assez de temps. Un vaste couvent y

fut transformé en caserne; mais l'état-major se répartit dans les

maisons du bourg, et le major Ydow eut celle de l'alcade. Or,

comme cette maison était la plus spacieuse, le major Ydow y

recevait quelquefois le soir le corps des officiers, car nous ne

voyions plus que nous. Nous avions rompu avec les afrancesados,

nous défiant d'eux, tant la haine pour les Français gagnait du

terrain! Dans ces réunions entre nous, quelquefois interrompues

par les coups de feu de l'ennemi à nos avant-postes, la Rosalba

nous faisait les honneurs de quelque punch, avec cet air

incomparablement chaste que j'ai toujours pris pour une

plaisanterie du Démon. Elle y choisissait ses victimes; mais je ne

regardais pas à mes successeurs. J'avais ôté mon âme de cette

liaison, et, d'ailleurs, je ne traînais après moi comme l'a dit je

ne sais plus qui, la chaîne rompue d'aucune espérance trompée. Je

n'avais ni dépit, ni jalousie, ni ressentiment. Je regardais vivre

et agir cette femme, qui m'intéressait comme spectateur, et qui

cachait les déportements du vice le plus impudent sous les

déconcertements les plus charmants de l'innocence. J'allais donc,

chez elle, et devant le monde elle m'y parlait avec la simplicité

presque timide d'une jeune fille, rencontrée par hasard à la

fontaine ou dans le fond du bois. L'ivresse, le tournoiement de

tête, la rage des sens qu'elle avait allumée en moi, toutes ces

choses terribles n'étaient plus. Je les tenais pour dissipées,

évanouies, impossibles! Seulement, lorsque je retrouvais

inépuisable cette nuance d'incarnat qui lui teignait le front pour

un mot ou pour un regard, je ne pouvais m'empêcher d'éprouver la

sensation de l'homme qui regarde dans son verre vidé la dernière

goutte du champagne rosé qu'il vient de boire, et qui est tenté de

faire rubis sur l'ongle, avec cette dernière goutte oubliée.

«Je le lui dis, un soir. Ce soir-là, j'étais seul chez elle.

J'avais quitté le café de bonne heure, et j'y avais laissé le

corps d'officiers engagé dans des parties de cartes et de billard,

et jouant un jeu très vif. C'était le soir, mais un soir d'Espagne

où le soleil torride avait peine à s'arracher du ciel. Je la

trouvai à peine vêtue, les épaules au vent, embrasées par une

chaleur africaine, les bras nus, ces beaux bras dans lesquels

j'avais tant mordu et qui, dans de certains moments d'émotion que

j'avais si souvent fait naître, devenaient, comme disent les

peintres, du ton de l'intérieur des fraises. Ses cheveux,

appesantis par la chaleur, croulaient lourdement sur sa nuque

dorée, et elle était belle ainsi, déchevelée, négligée,

languissante à tenter Satan et à venger Eve! À moitié couchée sur

un guéridon, elle écrivait... Or, si elle écrivait, la Pudica,

c'était, pas de doute! à quelque amant, pour quelque rendez-vous,

pour quelque infidélité nouvelle au major Ydow, qui les dévorait

toutes, comme elle dévorait le plaisir, en silence. Lorsque

j'entrai, sa lettre était écrite, et elle faisait fondre pour la

cacheter, à la flamme d'une bougie, de la cire bleue pailletée

d'argent, que je vois encore, et vous allez savoir, tout à

l'heure, pourquoi le souvenir de cette cire bleue pailletée

d'argent m'est resté si clair.

-- Où est le major? -- me dit-elle, me voyant entrer, troublée

déjà, -- mais elle était toujours troublée, cette femme qui

faisait croire à l'orgueil et aux sens des hommes qu'elle était

émue devant eux!

-- Il joue frénétiquement ce soir, -- lui répondis-je, en riant et

en regardant avec convoitise cette friandise de flocon rose qui

venait de lui monter au front; -- et moi, j'ai ce soir une autre

frénésie.

Elle me comprit. Rien ne l'étonnait. Elle était faite aux désirs

qu'elle allumait chez les hommes, qu'elle aurait ramenés en face

d'elle de tous les horizons.

-- Bah! -- fit-elle lentement, quoique la teinte d'incarnat que je

voulais boire sur son adorable et exécrable visage se fût foncée à

la pensée que je lui donnais. -- Bah! vos frénésies à vous sont

finies. -- Et elle mit le cachet sur la cire bouillante de la

lettre, qui s'éteignit et se figea.

-- Tenez! -- dit-elle, insolemment provocante, -- voilà votre

image! C'était brûlant il n'y a qu'une seconde, et c'est froid.

Et, tout en disant cela, elle retourna la lettre et se pencha pour

en écrire l'adresse.

Faut-il que je le répète jusqu'à satiété? Certes! je n'étais pas

jaloux de cette femme: mais nous sommes tous les mêmes. Malgré

moi, je voulus voir à qui elle écrivait, et, pour cela, ne m'étant

pas assis encore, je m'inclinai par-dessus sa tête; mais mon

regard fut intercepté par l'entre-deux de ses épaules, par cette

fente enivrante et duvetée où j'avais fait ruisseler tant de

baisers, et, ma foi! magnétisé par cette vue, j'en fis tomber un

de plus dans ce ruisseau d'amour, et cette sensation l'empêcha

d'écrire... Elle releva sa tête de la table où elle était penchée,

comme si on lui eût piqué les reins d'une pointe de feu, se

cambrant sur le dossier de son fauteuil, la tête renversée; elle

me regardait, dans ce mélange de désir et de confusion qui était

son charme, les yeux en l'air et tournés vers moi, qui étais

derrière elle, et qui fis descendre dans la rose mouillée de sa

bouche entr'ouverte ce que je venais de faire tomber dans l'entre-

deux de ses épaules.

Cette sensitive avait des nerfs de tigre. Tout à coup, elle

bondit: -- Voilà le major qui monte, -- me dit-elle. -- Il aura

perdu, il est jaloux quand il a perdu. Il va me faire une scène

affreuse. Voyons! Mettez-vous là... je vais le faire partir. --

Et, se levant, elle ouvrit un grand placard dans lequel elle

pendait ses robes, et elle m'y poussa. Je crois qu'il y a bien peu

d'hommes qui n'aient été mis dans quelque placard, à l'arrivée du

mari ou du possesseur en titre...

-- Je te trouve heureux avec ton placard! -- dit Sélune; -- je

suis entré un jour dans un sac à charbon, moi! C'était, bien

entendu, avant ma sacrée blessure. J'étais dans les hussards

blancs, alors. Je vous demande dans quel état je suis sorti de mon

sac à charbon!

-- Oui, -- reprit amèrement Mesnilgrand, -- c'est encore là un des

revenants-bons de l'adultère et du partage! En ces moments-là, les

plus fendants ne sont pas fiers, et, par générosité pour une femme

épouvantée, ils deviennent aussi lâches qu'elle, et font cette

lâcheté de se cacher. J'en ai, je crois, mal au coeur encore

d'être entré dans ce placard, en uniforme et le sabre au côté, et,

comble de ridicule! pour une femme qui n'avait pas d'honneur à

perdre et que je n'aimais pas!

Mais je n'eus pas le temps de m'appesantir sur cette bassesse

d'être là, comme un écolier dans les ténèbres de mon placard et

les frôlements sur mon visage de ses robes, qui sentaient son

corps à me griser. Seulement, ce que j'entendis me tira bientôt de

ma sensation voluptueuse. Le major était entré. Elle l'avait

deviné, il était d'une humeur massacrante, et, comme elle l'avait

dit, dans un accès de jalousie, et d'une jalousie d'autant plus

explosive qu'avec nous tous il la cachait. Disposé au soupçon et à

la colère comme il l'était, son regard alla probablement à cette

lettre restée sur la table, et à laquelle mes deux baisers avaient

empêché la Pudica de mettre l'adresse.

-- Qu'est-ce que c'est que cette lettre?... fit-il, -- d'une voix

rude.

-- C'est une lettre pour l'Italie, -- dit tranquillement la

Pudica.

Il ne fut pas dupe de cette placide réponse.

-- Cela n'est pas vrai! -- dit-il grossièrement, car vous n'aviez

pas besoin de gratter beaucoup le Lauzun dans cet homme pour y

retrouver le soudard; et je compris, à ce seul mot, la vie intime

de ces deux êtres, qui engloutissaient entre eux deux des scènes

de toute espèce, et dont, ce jour-là, j'allais avoir un spécimen.

Je l'eus, en effet, du fond de mon placard. Je ne les voyais pas,

mais je les entendais; et les entendre, pour moi, c'était les

voir. Il y avait leurs gestes dans leurs paroles et dans les

intonations de leurs voix, qui montèrent en quelques instants au

diapason de toutes les fureurs. Le major insista pour qu'on lui

montrât cette lettre sans adresse, et la Pudica, qui l'avait

saisie, refusa opiniâtrement de la donner. C'est alors qu'il

voulut la prendre de force. J'entendis les froissements et les

piétinements d'une lutte entre eux, mais vous devinez bien que le

major fut plus fort que sa femme. Il prit donc la lettre et la

lut. C'était un rendez-vous d'amour à un homme, et la lettre

disait que cet homme avait été heureux et qu'on lui offrait le

bonheur encore... Mais cet homme-là n'était pas nommé. Absurdement

curieux comme tous les jaloux, le major chercha en vain le nom de

l'homme pour qui on le trompait... Et la Pudica fut vengée de

cette prise de lettre, arrachée à sa main meurtrie, et peut-être

ensanglantée, car elle avait crié pendant la lutte: "Vous me

déchirez la main, misérable!" Ivre de ne rien savoir, défié et

moqué par cette lettre qui ne le renseignait que sur une chose,

c'est qu'elle avait un amant, -- un amant de plus, -- le major

Ydow tomba dans une de ces rages qui déshonorent le caractère d'un

homme, et cribla la Pudica d'injures ignobles, d'injures de

cocher. Je crus qu'il la rouerait de coups. Les coups allaient

venir, mais un peu plus tard. Il lui reprocha, -- en quels termes!

d'être... tout ce qu'elle était. Il fut brutal, abject, révoltant;

et elle, à toute cette fureur, répondit en vraie femme qui n'a

plus rien à ménager, qui connaît jusqu'à l'axe l'homme à qui elle

s'est accouplée, et qui sait que la bataille éternelle est au fond

de cette bauge de la vie à deux. Elle fut moins ignoble, mais plus

atroce, plus insultante et plus cruelle dans sa froideur, que lui

dans sa colère. Elle fut insolente, ironique, riant du rire

hystérique de la haine dans son paroxysme le plus aigu, et

répondant au torrent d'injures que le major lui vomissait à la

face par de ces mots comme les femmes en trouvent, quand elles

veulent nous rendre fous, et qui tombent sur nos violences et dans

nos soulèvements comme des grenades à feu dans de la poudre. De

tous ces mots outrageants à froid qu'elle aiguisait, celui avec

lequel elle le dardait le plus, c'est qu'elle ne l'aimait pas --

qu'elle ne l'avait jamais aimé: "jamais! jamais! jamais!"

répétait-elle, avec une furie joyeuse, comme si elle lui eût dansé

des entrechats sur le coeur! -- Or, cette idée -- qu'elle ne

l'avait jamais aimé -- était ce qu'il y avait de plus féroce, de

plus affolant pour ce fat heureux, pour cet homme dont la beauté

avait fait ravage, et qui, derrière son amour pour elle, avait

encore sa vanité! Aussi arriva-t-il une minute où, n'y tenant

plus, sous le dard de ce mot, impitoyablement répété, qu'elle ne

l'avait jamais aimé, et qu'il ne voulait pas croire, et qu'il

repoussait toujours:

-- Et notre enfant? -- objecta-t-il, l'insensé! comme si c'était

une preuve, et comme s'il eût invoqué un souvenir!

-- Ah! notre enfant! -- fit-elle, en éclatant de rire. -- Il

n'était pas de toi!

J'imaginai ce qui dut se passer dans les yeux verts du major, en

entendant son miaulement étranglé de chat sauvage. Il poussa un

juron à fendre le ciel. -- Et de qui est-il? garce maudite! --

demanda-t-il, avec quelque chose qui n'était plus une voix.

Mais elle continua de rire comme une hyène.

-- Tu ne le sauras pas! -- dit-elle, en le narguant. Et elle le

cingla de ce tu ne le sauras pas! mille fois répété, mille fois

infligé à ses oreilles; et quand elle fut lasse de le dire, -- le

croiriez-vous? -- elle le lui chanta comme une fanfare! Puis,

quand elle l'eut assez fouetté avec ce mot, assez fait tourner

comme une toupie sous le fouet de ce mot, assez roulé avec ce mot

dans les spirales de l'anxiété et de l'incertitude, cet homme,

hors de lui, et qui n'était plus entre ses mains qu'une

marionnette qu'elle allait casser; quand, cynique à force de

haine, elle lui eut dit, en les nommant par tous leurs noms, les

amants qu'elle avait eus, et qu'elle eut fait le tour du corps

d'officiers tout entier: "Je les ai eus tous, -- cria-t-elle, --

mais ils ne m'ont pas eue, eux! Et cet enfant que tu es assez bête

pour croire le tien, a été fait par le seul homme que j'aie jamais

aimé! que j'aie jamais idolâtré! Et tu ne l'as pas deviné! Et tu

ne le devines pas encore?"

«Elle mentait. Elle n'avait jamais aimé un homme. Mais elle

sentait bien que le coup de poignard pour le major était dans ce

mensonge, et elle l'en dagua, elle l'en larda, elle l'en hacha, et

quand elle en eut assez d'être le bourreau de ce supplice, elle

lui enfonça pour en finir, comme on enfonce un couteau jusqu'au

manche, son dernier aveu dans le coeur:

-- Eh bien! -- fit-elle, -- puisque tu ne devines pas, jette ta

langue aux chiens, imbécile! C'est le capitaine Mesnilgrand.

Elle mentait probablement encore, mais je n'en étais pas si sûr,

et mon nom, ainsi prononcé par elle, m'atteignit comme une balle à

travers mon placard. Après ce nom, il y eut un silence comme après

un égorgement. -- L'a-t-il tuée au lieu de lui répondre? pensé-je,

lorsque j'entendis le bruit d'un cristal, jeté violemment sur le

sol, et qui y volait en mille pièces.

Je vous ai dit que le major Ydow avait eu, pour l'enfant qu'il

croyait le sien, un amour paternel immense et, quand il l'avait

perdu, un de ces chagrins à folies, dont notre néant voudrait

éterniser et matérialiser la durée. Dans l'impossibilité où il

était, avec sa vie militaire en campagne, d'élever à son fils un

tombeau qu'il aurait visité chaque jour, -- cette idolâtrie de la

tombe! -- la major Ydow avait fait embaumer le coeur de son fils

pour mieux l'emporter avec lui partout, et il l'avait déposé

pieusement dans une urne de cristal, habituellement placée sur une

encoignure, dans sa chambre à coucher. C'était cette urne qui

volait en morceaux.

-- Ah! il n'était pas à moi, abominable gouge! -- s'écria-t-il. Et

j'entendis, sous sa botte de dragon, grincer et s'écraser le

cristal de l'urne, et piétiner le coeur de l'enfant qu'il avait

cru son fils!

Sans doute, elle voulut le ramasser, elle! l'enlever, le lui

prendre, car je l'entendis qui se précipita; et les bruits de la

lutte recommencèrent, mais avec un autre, -- le bruit des coups.

-- Eh bien! puisque tu le veux, le voilà, le coeur de ton marmot,

catin déhontée! -- dit le major. Et il lui battit la figure de ce

coeur qu'il avait adoré, et le lui lança à la tête comme un

projectile. L'abîme appelle l'abîme, dit-on. Le sacrilège créa le

sacrilège. La Pudica, hors d'elle, fit ce qu'avait fait le major.

Elle rejeta à sa tête le coeur de cet enfant, qu'elle aurait peut-

être gardé s'il n'avait pas été de lui, l'homme exécré, à qui elle

eût voulu rendre torture pour torture, ignominie pour ignominie!

C'est la première fois, certainement, que si hideuse chose se soit

vue! un père et une mère se souffletant tour à tour le visage,

avec le coeur mort de leur enfant!

Cela dura quelques minutes, ce combat impie... Et c'était si

étonnamment tragique, que je ne pensai pas tout de suite à peser

de l'épaule sur la porte du placard, pour la briser et

intervenir... quand un cri comme je n'en ai jamais entendu, ni

vous non plus, Messieurs, -- et nous en avons pourtant entendu

d'assez affreux sur les champs de bataille! -- me donna la force

d'enfoncer la porte du placard, et je vis... ce que je ne reverrai

jamais! La Pudica, terrassée, était tombée sur la table où elle

avait écrit, et le major l'y retenait d'un poignet de fer, tous

voiles relevés, son beau corps à nu, tordu, comme un serpent

coupé, sous son étreinte. Mais que croyez-vous qu'il faisait de

son autre main, Messieurs?... Cette table à écrire, la bougie

allumée, la cire à côté, toutes ces circonstances avaient donné au

major une idée infernale, -- l'idée de cacheter cette femme, comme

elle avait cacheté sa lettre -- et il était dans l'acharnement de

ce monstrueux cachetage, de cette effroyable vengeance d'amant

perversement jaloux!

-- Sois punie par où tu as péché, fille infâme! -- cria-t-il.

Il ne me vit pas. Il était penché sur sa victime, qui ne criait

plus, et c'était le pommeau de son sabre qu'il enfonçait dans la

cire bouillante et qui lui servait de cachet!

Je bondis sur lui; je ne lui dis même pas de se défendre, et je

lui plongeai mon sabre jusqu'à la garde dans le dos, entre les

épaules, et j'aurais voulu, du même coup, lui plonger ma main et

mon bras avec mon sabre à travers le corps, pour le tuer mieux!»

-- Tu as bien fait, Mesnil! dit le commandant Sélune; -- il ne

méritait pas d'être tué par devant, comme un de nous, ce brigand-

là!

-- Eh! mais c'est l'aventure d'Abailard, transposée à Héloïse! --

fit l'abbé Reniant.

-- Un beau cas de chirurgie, -- dit le docteur Bleny, -- et rare!

Mais Mesnilgrand, lancé, passa outre:

«Il était, -- reprit-il, -- tombé mort sur le corps de sa femme

évanouie. Je l'en arrachai, le jetai là, et poussai du pied son

cadavre. Au cri que la Pudica avait jeté, à ce cri sorti comme

d'une vulve de louve, tant il était sauvage! et qui me vibrait

encore dans les entrailles, une femme de chambre était montée.

"Allez chercher le chirurgien du 8e dragons; il y a ici de la

besogne pour lui, ce soir!" Mais je n'eus pas le temps d'attendre

le chirurgien. Tout à coup, un boute-selle furieux sonna, appelant

aux armes. C'était l'ennemi qui nous surprenait et qui avait

égorgé au couteau, silencieusement, nos sentinelles. Il fallait

sauter à cheval. Je jetai un dernier regard sur ce corps superbe

et mutilé, immobilement pâle pour la première fois sous les yeux

d'un homme. Mais, avant de partir, je ramassai ce pauvre coeur,

qui gisait à terre dans la poussière, et avec lequel ils auraient

voulu se poignarder et se déchiqueter, et je l'emportai, ce coeur

d'un enfant qu'elle avait dit le mien, dans ma ceinture de

hussard.»

Ici, le chevalier de Mesnilgrand s'arrêta, dans une émotion qu'ils

respectèrent, ces matérialistes et ces ribauds.

-- Et la Pudica?... -- dit presque timidement Rançonnet, qui ne

caressait plus son verre.

«Je n'ai plus eu jamais des nouvelles de la Rosalba, dite la

Pudica, -- répondit Mesnilgrand. -- Est-elle morte? A-t-elle pu

vivre encore? Le chirurgien a-t-il pu aller jusqu'à elle? Après la

surprise d'Alcudia, qui nous fut si fatale, je le cherchai. Je ne

le trouvai pas. Il avait disparu, comme tant d'autres, et n'avait

pas rejoint les débris de notre régiment décimé.

-- Est-ce là tout? -- dit Mautravers. -- Et si c'est là tout,

voilà une fière histoire! Tu avais raison, Mesnil, quand tu disais

à Sélune que tu lui rendrais, en une fois, la petite monnaie de

ses quatre-vingts religieuses violées et jetées dans le puits.

Seulement, puisque Rançonnet rêve maintenant derrière son

assiette, je reprendrai la question où il l'a laissée: Quelle

relation a ton histoire avec tes dévotions à l'église, de l'autre

jour?...

-- C'est juste, -- dit Mesnilgrand. -- Tu m'y fais penser. Voici

donc ce qui me reste à dire, à Rançonnet et à toi: j'ai porté

plusieurs années, et partout, comme une relique, ce coeur d'enfant

dont je doutais; mais quand, après la catastrophe de Waterloo, il

m'a fallu ôter cette ceinture d'officier dans laquelle j'avais

espéré de mourir, et que je l'eus porté encore quelques années, ce

coeur, -- et je t'assure, Mautravers, que c'est lourd, quoique

cela paraisse bien léger, -- la réflexion venant avec l'âge, j'ai

craint de profaner un peu plus ce coeur si profané déjà, et je me

suis décidé à le déposer en terre chrétienne. Sans entrer dans les

détails que je vous donne aujourd'hui, j'en ai parlé à un des

prêtres de cette ville, de ce coeur qui pesait depuis si longtemps

sur le mien, et je venais de le remettre à lui-même, dans le

confessionnal de la chapelle, quand j'ai été pris dans la contre-

allée à bras-le-corps par Rançonnet.»

Le capitaine Rançonnet avait probablement son compte. Il ne

prononça pas une syllabe, les autres non plus. Nulle réflexion ne

fut risquée. Un silence plus expressif que toutes les réflexions

leur pesait sur la bouche à tous.

Comprenaient-ils enfin, ces athées, que, quand l'Eglise n'aurait

été instituée que pour recueillir les coeurs -- morts ou vivants -

- dont on ne sait plus que faire, c'eût été assez beau comme cela!

-- Servez donc le café! -- dit, de sa voix de tête, le vieux M. de

Mesnilgrand. -- S'il est, Mesnil, aussi fort que ton histoire, il

sera bon.

Les diaboliques · 第 15 / 17 题