Ceci est digne de gens sans Dieu. (ALLEN)

Le jour tombait depuis quelques instants dans les rues de la ville

de ***. Mais, dans l'église de cette petite et expressive ville de

l'Ouest, la nuit était tout à fait venue. La nuit avance presque

toujours dans les églises. Elle y descend plus vite que partout

ailleurs, soit à cause des reflets sombres des vitraux, quand il y

a des vitraux, soit à cause de l'entrecroisement des piliers, si

souvent comparés aux arbres des forêts, et aux ombres portées par

les voûtes. Cette nuit des églises, qui devance un peu la mort

définitive du jour au dehors, n'en fait guère nulle part fermer

les portes. Généralement, elles restent ouvertes, l'Angelus sonné,

-- et même quelquefois très tard, la veille des grandes fêtes par

exemple, dans les villes dévotes, où l'on se confesse en grand

nombre pour les communions du lendemain. Jamais, à aucune heure de

la journée, les églises de province ne sont plus hantées par ceux

qui les fréquentent qu'à cette heure vespérale où les travaux

cessent, où la lumière agonise, et où l'âme chrétienne se prépare

à la nuit, -- à la nuit qui ressemble à la mort et laquelle la

mort peut venir. À cette heure-là, on sent vraiment très bien que

la religion chrétienne est la fille des catacombes et qu'elle a

toujours quelque chose en elle des mélancolies de son berceau.

C'est à ce moment, en effet, que ceux qui croient encore à la

prière aiment à venir s'agenouiller et s'accouder, le front dans

leurs mains, en ces nuits mystérieuses des nefs vides, qui

répondent certainement au plus profond besoin de l'âme humaine,

car si pour nous autres mondains et passionnés, le tête-à-tête en

cachette avec la femme aimée nous paraît plus intime et plus

troublant dans les ténèbres, pourquoi n'en serait-il pas de même

pour les âmes religieuses avec Dieu, quand il fait noir devant ses

tabernacles, et qu'elles lui parlent, de bouche à oreille, dans

l'obscurité?

Or, c'est ainsi qu'elles semblaient lui parler dans l'église de

*** ce jour-là, les âmes pieuses qui y étaient venues faire leurs

prières du soir, selon leur coutume. Quoique dans la ville, grise

d'un crépuscule brumeux d'automne, les réverbères ne fussent pas

encore allumés, -- ni la petite lampe grillagée de la statue de la

Vierge, qu'on voyait à la façade de l'hôtel des dames de la

Varengerie, et qui n'y est plus à présent, -- il y avait plus de

deux heures que les Vêpres étaient finies, -- car c'était

dimanche, ce jour-là, -- et le nuage d'encens qui forme longtemps

un dais bleuâtre dans l'en-haut des voûtes du choeur, après les

Offices, s'y était évaporé. La nuit, épaisse déjà dans l'église, y

étalait sa grande draperie d'ombre qui semblait, comme une voile

tombant d'un mât, déferler des cintres. Deux maigres cierges,

perchés au tournant de deux piliers de la nef, assez éloignés l'un

de l'autre, et la lampe du sanctuaire, piquant sa petite étoile

immobile dans le noir du choeur, plus profond que tout ce qui

était noir à l'entour, faisaient ramper sur les ténèbres qui

noyaient la nef et les bas-côtés, une lueur fantômale plutôt

qu'une lumière. À cette filtration de clarté incertaine, il était

possible de se voir douteusement et confusément, mais il était

impossible de se reconnaître... On apercevait bien, ici et là,

dans les pénombres, des groupes plus opaques que les fonds sut

lesquels ils se détachaient vaguement, -- des dos courbés, --

quelques coiffes blanches de femmes du peuple agenouillées par

terre, -- deux ou trois mantelets qui avaient baissé leurs

capuchons; mais c'était tout. On s'entendait mieux qu'on ne se

voyait. Toutes ces bouches qui priaient à voix basse, dans ce

grand vaisseau silencieux et sonore, et par le silence rendu plus

sonore, faisaient ce susurrement singulier qui est comme le bruit

d'une fourmilière d'âmes, visibles seulement à l'oeil de Dieu. Ce

susurrement continu et menu, coupé, par intervalles, de soupirs,

ce murmure labial, -- si impressionnant dans les ténèbres d'une

église muette, -- n'était troublé par rien, si ce n'est, parfois,

par une des portes des bas-côtés, qui roulait sur ses gonds et

claquait en se refermant derrière la personne qui venait d'entrer;

-- le bruit alerte et clair d'un sabot qui longeait l'orée des

chapelles; -- une chaise qui, heurtée dans l'obscurité, tombait; -

- et, de temps en temps, une ou deux toux, de ces toux retenues de

dévotes qui les musiquent et qui les flûtent, par respect pour les

saints échos de la maison du Seigneur. Mais ces bruits qui

n'étaient que le passage rapide d'un son, n'interrompaient pas ces

âmes attentives et ferventes dans le train-train de leurs prières

et l'éternité de leur susurrement.

Et voilà pourquoi, de ce groupe de fidèles, recueillis et

rassemblés chaque soir dans l'église de ***, aucun ne prit garde à

un homme qui en eût assurément étonné plus d'un, s'il avait fait

assez de jour ou de clarté pour qu'il fût possible de le

reconnaître. Ce n'était pas, lui, un hanteur d'église. On ne l'y

voyait jamais. Il n'y avait pas mis le pied depuis qu'il était

revenu, après des années d'absence, habiter momentanément sa ville

natale. Pourquoi donc y entrait-il ce soir-là?... Quel sentiment,

quelle idée, quel projet l'avait décidé à franchir le seuil de

cette porte, devant laquelle il passait plusieurs fois par jour

comme si elle n'eût pas existé?... C'était un homme haut en tout,

qui avait dû courber sa fierté autant que sa grande taille pour

passer sous la petite porte basse cintrée, et verdie par les

humidités de ce pluvieux climat de l'Ouest; et qu'il avait prise

pour entrer. Il ne manquait pas, après tout, de poésie dans sa

tête de feu. Quand il entra dans ce lieu, qu'il avait probablement

désappris, fut-il frappé de l'aspect presque tombal de cette

église, qui, de construction, ressemble à une crypte, car elle est

plus basse que le pavé de la place sur laquelle elle est bâtie, et

son portail, à escalier intérieur de quelques marches, plus élevé

que le maître autel?... Il n'avait pas lu sainte Brigitte. S'il

l'avait lue, il aurait, en entrant dans cette atmosphère nocturne,

pleine de mystérieux chuchotements, pensé à la vision de son

Purgatoire, à ce dortoir, morne et terrible, où l'on ne voit

personne et où l'on entend des voix basses et des soupirs qui

sortent des murs... Quelle que fût, du reste, son impression,

toujours est-il qu'il s'arrêta, peu sûr de lui-même et de ses

souvenirs, s'il en avait, au milieu de la contre-allée dans

laquelle il s'était engagé. Pour qui l'eût observé, il cherchait

évidemment quelqu'un ou quelque chose, qu'il ne trouvait pas dans

ces ombres... Cependant, quand ses yeux s'y furent un peu faits et

qu'il put retrouver autour de lui les contours des choses, il

finit par apercevoir une vieille mendiante, croulée, plutôt

qu'agenouillée, pour dire son chapelet, à l'extrémité du banc des

pauvres, et il lui demanda, en la touchant à l'épaule, la chapelle

de la Vierge et le confessionnal d'un prêtre de la paroisse qu'il

lui nomma. Renseigné par cette vieille habituée du banc des

pauvres qui, depuis cinquante ans peut-être, semblait faire partie

du mobilier de l'église de *** et lui appartenir autant que les

marmousets de ses gargouilles, l'homme en question arriva, sans

trop d'encombre, à travers les chaises dérangées et dispersées par

les Offices de la journée, et se planta juste debout devant le

confessionnal qui est au fond de la chapelle. Il y resta les bras

croisés, comme les ont presque toujours, dans les églises, les

hommes qui n'y viennent pas pour prier et qui veulent pourtant y

avoir une attitude convenable et grave. Plusieurs dames de la

congrégation du Saint-Rosaire, alors en oraison autour de cette

chapelle, si elles avaient remarqué cet homme, n'auraient pu le

distinguer autrement que par je ne dirai pas l'impiété, mais la

non piété de son attitude. D'ordinaire, il est vrai, les soirs de

confession, il y avait auprès de la quenouille de la Vierge, ornée

de ses rubans, un cierge tors de cire jaune allumé et qui

éclairait la chapelle; mais, comme on avait communié en foule le

matin et qu'il n'y avait plus personne au confessionnal, le prêtre

de ce confessionnal, qui y faisait solitairement sa méditation, en

était sorti, avait éteint le cierge de cire jaune, et était rentré

dans son espèce de cellule en bois pour y reprendre sa méditation,

sous l'influence de cette obscurité qui empêche toute distraction

extérieure et qui féconde le recueillement. Etait-ce ce motif,

était-ce hasard, caprice, économie ou quelque autre raison de ce

genre, qui avait déterminé l'action très simple de ce prêtre?

Mais, à coup sûr, cette circonstance sauva l'incognito, s'il

tenait à le garder, de l'homme entré dans la chapelle, et qui,

d'ailleurs, n'y demeura que peu d'instants... Le prêtre, qui avait

éteint son cierge avant son arrivée, l'ayant aperçu à travers les

barreaux de sa porte à claire-voie; rouvrit toute grande cette

porte, sans quitter le fond du confessionnal dans lequel il était

assis; et l'homme, décroisant ses bras, tendit au prêtre un objet

indiscernable qu'il avait tiré de sa poitrine:

-- Tenez, mon père! -- dit-il d'une voix basse, mais distincte. --

Voilà assez longtemps que je le traîne avec moi!

Et il n'en fut pas dit davantage. Le prêtre, comme s'il eût su de

quoi il s'agissait, prit l'objet et referma tranquillement la

porte de son confessionnal. Les dames de la congrégation du Saint-

Rosaire crurent que l'homme qui avait parlé au prêtre allait

s'agenouiller et se confesser, et furent extrêmement étonnées de

le voir descendre le degré de la chapelle d'un pied leste, et

regagner la contre-allée par où il était venu.

Mais, si elles furent surprises, il fut encore plus surpris

qu'elles, car, au beau milieu de cette contre-allée qu'il

remontait pour sortir de l'église, il fut saisi brusquement par

deux bras vigoureux, et un rire, abominablement scandaleux dans un

lieu si saint, partit presque à deux pouces de sa figure.

Heureusement pour les dents qui riaient qu'il les reconnut, si

près de ses yeux!

-- Sacré nom de Dieu! -- fit en même temps le rieur à mi-voix,

mais pas de manière cependant qu'on n'entendît pas, près de là, le

blasphème et l'autre irrévérente parole, -- qu'est-ce que tu fous

donc, Mesnil, dans une église, à pareille heure? Nous ne sommes

plus en Espagne, comme au temps où nous chiffonnions si joliment

les guimpes des religieuses d'Avila.

Celui qu'il avait appelé «Mesnil» eut un geste de colère.

-- Tais-toi! -- dit-il, en réprimant l'éclat d'une voix qui ne

demandait qu'à retentir. -- Es-tu ivre?... Tu jures dans une

église comme dans un corps de garde. Allons! pas de sottises! et

sortons d'ici décemment tous deux.

Et il doubla le pas, enfila, suivi de l'autre, la petite porte

basse, et quand, dehors et à l'air libre de la rue, ils eurent pu

reprendre la plénitude de leur voix:

-- Que tous les tonnerres de l'enfer te brûlent, Mesnil! --

continua l'autre, qui paraissait comme enragé. -- Vas-tu donc te

faire capucin?... Vas-tu donc manger de la messe?... Toi,

Mesnilgrand, toi, le capitaine de Chamboran, comme un calotin,

dans une église!

-- Tu y étais bien, toi! -- dit Mesnil, avec tranquillité.

-- J'y étais pour t'y suivre. Je t'ai vu y entrer, plus étonné de

ça, ma parole d'honneur, que si j'avais vu violer ma mère. Je me

suis dit: Qu'est-ce donc qu'il va faire dans cette grange à

prêtraille?... Puis j'ai pensé qu'il y avait là quelque damnée

anguille de jupe sous roche, et j'ai voulu voir pour quelle

grisette ou pour quelle grande dame de la ville tu y allais.

-- Je n'y suis allé que pour moi seul, mon cher, -- dit Mesnil,

avec l'insolence froide du plus complet mépris, de ce mépris qui

se soucie bien de ce qu'on pense.

-- Alors, tu m'étonnes plus diablement que jamais!

-- Mon cher, -- reprit Mesnil, en s'arrêtant, -- les hommes...

comme moi, n'ont été faits, de toute éternité, que pour étonner

les hommes... comme toi.

Et, tournant le dos et hâtant le pas, comme quelqu'un qui n'entend

pas être suivi, il monta la rue de Gisors et regagna la place

Thurin, dans un des angles de laquelle il demeurait.

Il demeurait chez son père, le vieux M. de Mesnilgrand comme on

l'appelait par la ville, quand on en parlait. C'était un vieillard

riche et avare (prétendait-on), dur à la détente, -- c'était le

mot dont on se servait, -- qui depuis longues années vivait retiré

de toutes compagnies, excepté pendant les trois mois que son fils,

qui habitait Paris, venait passer dans la ville de ***. Alors, ce

vieux M. de Mesnilgrand, qui ne voyait pas un chat d'ordinaire, se

mettait à inviter et à recevoir les anciens amis et camarades de

régiment de son fils et à se gaver de ces somptueux dîners

d'avare, à faire partout, disaient les rabelaisiens de l'endroit,

fort malproprement et fort ingratement aussi, car la chère (cette

chère de vilain vantée par les proverbes) y était excellente.

Pour vous en donner une idée, il y avait, à cette époque-là, dans

la ville de ***, un fameux receveur particulier des finances, qui

avait, quand il y arriva, produit l'effet d'un carrosse à six

chevaux entrant dans une église. C'était un assez mince financier

que ce gros homme, mais la nature s'était amusée à en faire, de

vocation, un grand cuisinier. On racontait qu'en 1814, il avait

apporté à Louis XVIII, détalant vers Gand, d'une main la caisse de

son arrondissement, et de l'autre un coulis de truffes qui

semblait avoir été cuisiné par les sept diables des péchés

capitaux, tant il était délicieux; Louis XVIII avait, comme de

juste, pris la caisse sans dire seulement merci; mais, de

reconnaissance pour le coulis, il avait orné l'estomac prépotent

de ce maître queux de génie, poussé en pleines finances, de son

grand cordon noir de Saint-Michel, qu'on n'accordait guère qu'à

des savants ou à des artistes. Avec ce large cordon moiré,

toujours plaqué sur son gilet blanc, et son crachat d'or allumant

sa bedaine, ce Turcaret de M. Deltocq (il s'appelait Deltocq),

qui, les jours de Saint-Louis, portait l'épée et l'habit de

velours à la française, orgueilleux et insolent comme trente-six

cochers anglais poudrés d'argent, et qui croyait que tout devait

céder à l'empire de ses sauces, était pour la ville de ***, un

personnage de vanité et de faste presque solaire... Eh bien! c'est

avec ce haut personnage dînatoire, qui se vantait de pouvoir faire

quarante-neuf potages maigres d'espèces différentes, mais qui ne

savait pas combien il en pouvait faire de gras, -- c'était

l'infini! -- que la cuisinière du vieux M. de Mesnilgrand luttait,

et à qui elle donnait des inquiétudes, pendant le séjour à *** de

son fils, au vieux M. de Mesnilgrand!

Il en était fier, de son fils; -- mais aussi, il en était triste,

ce grand vieillard de père, et il y avait de quoi! Son jeune

homme, comme il l'appelait, quoiqu'il eût quarante ans passés,

avait eu la vie brisée du même coup qui avait mis l'Empire en

miettes et renversé la fortune de Celui qui alors n'était plus que

l'EMPEREUR, comme s'il avait perdu son nom dans sa fonction et

dans sa gloire! Parti comme vélite à dix-huit ans, de l'étoffe

dans laquelle se taillaient les maréchaux à cette époque, le fils

Mesnilgrand avait fait les guerres de l'Empire, ayant sur son

kolback tous les panaches de l'espérance; mais le tonnerre final

de Waterloo avait brûlé jusqu'à ras de terre ses dernières

ambitions. Il était de ceux que la Restauration ne reprit pas à

son service, parce qu'ils n'avaient pu résister à la fascination

du retour de l'île d'Elbe, qui fit oublier leurs serments aux

hommes les plus forts, comme s'ils avaient perdu leur libre

arbitre. Le chef d'escadron Mesnilgrand, celui dont les officiers

de Chamboran, ce régiment romanesquement brave, disaient: «On peut

être aussi brave que Mesnilgrand; mais davantage, c'est

impossible!» vit de ses camarades de régiment, qui n'avaient pas

des états de service comparables aux siens, devenir, à sa

moustache, colonels des plus beaux régiments de la Garde Royale;

et, quoiqu'il ne fût pas jaloux, ce lui fut une cruelle

angoisse... C'était une nature de l'intensité la plus redoutable.

La discipline militaire d'un temps où elle fut presque romaine,

fut seule capable d'endiguer les passions de ce violent qui -- de

ses passions inexprimablement terribles -- avait révolté sa ville

natale avant dix-huit ans, et failli mourir. Avant dix-huit ans,

en effet, des excès de femmes, des excès insensés, lui avaient

donné une maladie nerveuse, une espèce de tabes dorsal pour lequel

il avait fallu lui brûler la colonne vertébrale avec des moxas.

Cette médication effrayante qui épouvanta la ville de *** comme

ses excès l'avaient épouvantée, fut un genre de supplice

exemplaire dont les pères de famille de la ville infligèrent la

vue à leurs fils, pour les moraliser, comme on moralise les

peuples par la terreur. Ils les menèrent voir brûler le jeune

Mesnilgrand, qui n'échappa aux morsures du feu, dirent les

médecins, que grâce à une organisation d'enfer; c'était le mot,

puisqu'elle avait si bien résisté à la flamme. Aussi quand, avec

cette organisation si prodigieusement exceptionnelle, qui, après

les moxas, résista plus tard aux fatigues, aux blessures et à tous

les fléaux qui puissent fondre sur un homme de guerre,

Mesnilgrand, robuste encore, se vit, en pleine maturité, sans le

grand avenir militaire qu'il avait rêvé, sans but désormais, les

bras cassés et l'épée clouée au fourreau, ses sentiments

s'exaspérèrent jusqu'à la fureur la plus aiguë. S'il fallait, pour

le faire comprendre, chercher dans l'histoire un homme à qui

comparer Mesnilgrand, on serait obligé de remonter jusqu'au fameux

Charles le Téméraire, duc de Bourgogne. Un moraliste ingénieux,

préoccupé du non-sens de nos destinées, a, pour l'expliquer,

prétendu que les hommes ressemblent à des portraits dont les uns

ont la tête ou la poitrine coupée par leurs cadres, sans

proportion avec leur grandeur naturelle, et dont les autres

disparaissent, rapetissés et réduits à l'état de nains par

l'absurde immensité du leur. Mesnilgrand, fils d'un simple

hobereau bas-normand, qui devait mourir dans l'obscurité de la vie

privée, après avoir manqué la grande gloire historique pour

laquelle il était né, se rencontra avoir, -- et pour quoi en

faire? -- l'épouvante puissance de furie continue, d'envenimement

et d'ulcération enragée, qu'avait ce Téméraire, que l'histoire

appelle aussi le Terrible Waterloo, qui l'avait jeté sur le pavé,

fut pour lui, en une fois, ce que Granson et Morat avaient été, en

deux, pour cette foudre humaine qui s'éteignit dans les neiges de

Nancy. Seulement, il n'y eut pas de neige et de Nancy pour

Mesnilgrand, le chef d'escadron dégommé, comme disent les gens qui

déshonorent tout, avec leur bas vocabulaire. À cette époque, on

crut qu'il se tuerait, ou qu'il deviendrait fou. Il ne se tua

point, et sa tête résista. Il ne devint pas fou. Il l'était déjà,

dirent les rieurs, car il y a toujours des rieurs. S'il ne se tua

pas, -- et, sa nature étant donnée, ses amis auraient pu lui

demander, mais ne lui demandèrent pas pourquoi, -- il n'était pas

homme à se laisser manger le coeur par le vautour, sans essayer

d'écraser le bec du vautour. Comme Alfiéri, cet incroyable

volontaire d'Alfiéri, qui, ne sachant rien que dompter des

chevaux, apprit le grec à quarante ans et fit même des vers grecs,

Mesnilgrand se jeta, ou plutôt se précipita dans la peinture,

c'est-à-dire dans ce qu'il y avait de plus éloigné de lui,

exactement comme on monte au septième étage pour se tuer mieux, en

tombant de plus haut, quand on veut se jeter par la fenêtre. Il ne

savait pas un mot de dessin, et il devint peintre comme Géricault,

qu'il avait, je crois, connu aux Mousquetaires. Il travailla...

avec la furie de la fuite devant l'ennemi, disait-il, avec un rire

amer, exposa, fit éclat, n'exposa plus, crevant ses toiles après

les avoir peintes, et recommençant de travailler avec un

infatigable acharnement. Cet officier, qui avait toujours vécu le

bancal à la main, emporté par son cheval à travers l'Europe, passa

sa vie piqué devant un chevalet, sabrant la toile de son pinceau,

et tellement dégoûté de la guerre, -- le dégoût de ceux qui

adorent! -- que ce qu'il peignait le plus, c'étaient des paysages,

des paysages comme ceux qu'il avait ravagés. Tout en les peignant,

il mâchait je ne sais quel mastic d'opium, mêlé au tabac qu'il

fumait jour et nuit, car il s'était fait construire une espèce de

houka de son invention, dans lequel il pouvait fumer, même en

dormant. Mais ni les narcotiques, ni les stupéfiants, ni aucun des

poisons avec lesquels l'homme se paralyse et se tue en détail, ne

purent endormir ce monstre de fureur, qui ne s'assoupissait jamais

en lui et qu'il appelait le crocodile de sa fontaine, un crocodile

phosphorescent dans une fontaine de feu! D'aucuns, qui le

connaissaient mal, le crurent longtemps carbonaro. Mais, pour ceux

qui le connaissaient mieux, il y avait trop de déclamation et de

libéralisme bête dans le carbonarisme, pour qu'un homme aussi

absolu tombât dans des niaiseries qu'il jugeait, avec la ferme

judiciaire de son pays. Et de fait, en dehors de ses passions,

dont l'extravagance avait été quelquefois sans limites, il avait

le sentiment net de la réalité qui distingue les hommes de race

normande. Il ne donna jamais dans l'illusion des conspirations. Il

avait prédit au général Berton sa destinée. D'un autre côté, les

idées démocratiques sur lesquelles les Impérialistes s'appuyèrent

sous la Restauration, pour mieux conspirer, lui répugnaient

d'instinct. Il était profondément aristocrate. Il ne l'était pas

seulement de naissance, de caste, de rang social; il l'était de

nature, comme il était lui, et pas un autre, et comme il l'eût été

encore, aurait-il été le dernier cordonnier de sa ville, Il

l'était enfin, comme dit Henri Heine, «par sa grande manière de

sentir», et non point bourgeoisement, à la façon des parvenus qui

aiment les distinctions extérieures. Il ne portait pas ses

décorations. Son père, le voyant à la veille de devenir colonel,

quand s'écroula l'Empire, lui avait constitué un majorat de baron;

mais il n'en prit jamais le titre, et, sur ses cartes et pour tout

le monde, il ne fut que «le chevalier de Mesnilgrand». Les titres,

vidés des privilèges politiques dont ils étaient bourrés

autrefois, et qui en faisaient de vraies armes de guerre, ne

valaient pas plus à ses yeux que des écorces d'orange quand

l'orange n'y est plus, et il s'en moquait bien, même devant ceux

qui les respectaient. Il en donna la preuve, un jour, dans cette

petite ville de ***, entichée de noblesse, où les anciens

seigneurs terriens du pays, ruinés et volés par la Révolution,

avaient, peut-être pour se consoler, l'inoffensive manie de

s'attribuer entre eux des titres de comte et de marquis, que leurs

familles très anciennes, et n'ayant nul besoin de cela pour être

très nobles, n'avaient jamais portés. Mesnilgrand, qui trouvait

cette usurpation ridicule, prit un moyen hardi pour la faire

cesser. Un soir de réunion dans une des maisons les plus

aristocratiques de la ville, il dit au domestique: «Annoncez le

duc de Mesnilgrand.» Et le domestique, étonné, annonça d'une voix

de Stentor: «Monsieur le duc de Mesnilgrand!» Ce fut un haut-le-

corps général. «Ma foi, dit-il, voyant l'effet qu'il avait

produit, en tant que tout le monde se donne un titre, j'ai mieux

aimé prendre celui-là!» On ne souffla mot. Et même quelques-uns de

bonne humeur se mirent à rire dans les petits coins; mais on ne

recommença plus. Il y a toujours des Chevaliers errants dans le

monde. Ils ne redressent plus les torts avec la lance, mais les

ridicules avec la raillerie, et Mesnilgrand était de ces

Chevaliers-là.

Il avait le don du sarcasme. Mais ce n'était pas le seul don que

le Dieu de la force lui eût fait. Quoique, dans son économie

animale, le caractère fût sur le premier plan, comme chez presque

tous les hommes d'action, l'esprit, resté en seconde ligne, n'en

était pas moins, pour lui et contre les autres, une puissance. Nul

doute que si le chevalier de Mesnilgrand avait été un homme

heureux, il n'eût été très spirituel; mais, malheureux, il avait

des opinions de désespéré et, quand il était gai, chose rare, une

gaîté de désespéré; et rien ne casse mieux que la pensée fixe du

malheur le kaléidoscope de l'esprit et ne l'empêche mieux de

tourner, en éblouissant. Seulement, ce qu'il avait par-dessus

tout, c'était, avec les passions qui fermentaient dans son sein,

une extraordinaire éloquence. Le mot qu'on a dit de Mirabeau et

qu'on peut dire de tous les orateurs: «Si vous l'eussiez

entendu!...» semblait fait spécialement pour lui. Il fallait le

voir, à la moindre discussion, sa poitrine de volcan soulevée,

passant du pâle à un pâle plus profond, le front labouré de houles

de rides -- comme la mer dans l'ouragan de sa colère, -- les

pupilles jaillissant de leur cornée, comme pour frapper ceux à qui

il parlait, -- deux balles flamboyantes! fallait le voir haletant,

palpitant, l'haleine courte, la voix plus pathétique à mesure

qu'elle se brisait davantage, l'ironie faisant trembler l'écume

sur ses lèvres, longtemps vibrantes après qu'il avait parlé, plus

sublime d'épuisement, après ces accès, que Talma dans Oreste, plus

magnifiquement tué et cependant ne mourant pas, n'étant pas achevé

par sa colère, mais la reprenant le lendemain, une heure après,

une minute après, phénix de fureur, renaissant toujours de ses

cendres!... Et en effet, n'importe à quel moment on touchât à de

certaines cordes, immortellement tendues en lui, il s'en échappait

des résonances à renverser celui qui aurait eu l'imprudence de les

effleurer. «Il est venu passer hier la soirée à la maison, disait

une jeune fille à une de ses amies. Ma chère, il y a rugi tout le

temps. C'est un démoniaque. On finira par ne plus le recevoir du

tout, M. de Mesnilgrand.» Sans ces rugissements de mauvais ton,

pour lesquels ne sont faits ni les salons, ni les âmes qui les

habitent, peut-être aurait-il intéressé les jeunes filles qui en

parlaient avec cette moqueuse sévérité. Lord Byron commençait à

devenir fort à la mode dans ce temps-là, et quand Mesnilgrand

était silencieux et contenu, il y avait en lui quelque chose des

héros de Byron. Ce n'était pas la beauté régulière que les jeunes

personnes à âme froide recherchent. Il était rudement laid; mais

son visage pâle et ravagé, sous ses cheveux châtains restés très

jeunes, son front ridé prématurément, comme celui de Lara ou du

Corsaire, son nez épaté de léopard, ses yeux glauques, légèrement

bordés d'un filet de sang comme ceux des chevaux de race très

ardents, avaient une expression devant laquelle les plus moqueuses

de la ville de *** se sentaient troublées. Quand il était là, les

plus ricaneuses ne ricanaient plus. Grand, fort, bien tourné,

quoiqu'il se voûtât un peu du haut du corps, comme si la vie qu'il

portait eût été une armure trop lourde, le chevalier de

Mesnilgrand avait, sous son costume moderne l'air perdu qu'on

retrouve dans certains majestueux portraits de famille. «C'est un

portrait qui marche», disait encore une jeune fille qui le voyait

entrer dans un salon pour la première fois. D'ailleurs,

Mesnilgrand couronnait tous ces avantages par un avantage

supérieur à tous les autres, aux yeux de ces fillettes: il était

toujours divinement mis. Etait-ce là une dernière coquetterie de

sa vie d'homme à femmes, à ce désespéré, et qui survivait à cette

vie finie, enterrée, comme le soleil couché envoie un dernier

rayon rose au flanc des nuages derrière lesquels il a sombré?...

Etait-ce un reste du luxe satrapesque, étalé autrefois par cet

officier de Chamboran qui avait fait payer au vieil avare son

père, quand son régiment fut licencié, vingt mille francs

seulement de peaux de tigre pour ses chabraques et ses bottes

rouges? Mais, le fait est qu'aucun jeune homme de Paris ou de

Londres ne l'eût emporté par l'élégance sur ce misanthrope, qui

n'était plus du monde, et qui, pendant les trois mois de son

séjour à ***, ne faisait que quelques visites, et puis après n'en

faisait plus.

Il y vivait, comme à Paris, livré à sa peinture jusqu'à la nuit.

Il se promenait peu dans cette ville propre et charmante, à

l'aspect rêveur, bâtie pour des rêveurs, cette ville de poètes, où

il n'y en avait peut-être pas un. Quelquefois, il y passait dans

quelques rues, et le boutiquier disait à l'étranger qui remarquait

sa hautaine tournure: «C'est le commandant Mesnilgrand», comme si

le commandant Mesnilgrand devait être connu de toute la terre! Qui

l'avait vu une fois ne l'oubliait plus. Il imposait, comme tous

les hommes qui ne demandent plus rien à la vie; car qui ne demande

rien à la vie est plus haut qu'elle, et c'est elle alors qui fait

des bassesses avec nous. Il n'allait point au café avec les autres

officiers que la Restauration avait rayés de ses cadres de

service, et auxquels il ne manquait jamais de donner une poignée

de main, quand il les rencontrait. Les cafés de province

répugnaient à son aristocratie. C'était pour lui affaire de goût

que de ne pas entrer là. Cela ne scandalisait personne. Les

camarades étaient toujours sûrs de le rencontrer chez son père,

devenu, pendant son séjour, magnifique, d'avare qu'il était

pendant son absence, et qui leur donnait des festins appelés par

eux des Balthazars, quoiqu'ils n'eussent jamais lu la Bible.

Il y assistait en face de son fils, et quoiqu'il fût vieux et

semblât-il, par la tenue, un personnage de comédie, on voyait que

le père avait dû être, dans le temps, digne de procréer cette

géniture dont il avait l'orgueil... C'était un grand vieillard

très sec, droit comme un mât de vaisseau, qui tenait altièrement

tête à la vieillesse. Toujours vêtu d'une longue redingote de

couleur sombre, qui le faisait paraître encore plus grand qu'il

n'était, il avait extérieurement l'austérité du penseur ou d'un

homme pour lequel le monde n'avait ni pompes, ni oeuvres. Il

portait, sans le quitter jamais, depuis des années, un bonnet de

coton avec un large serre-tête lilas; mais nul plaisant n'aurait

songé à rire de ce bonnet de coton, la coiffure traditionnelle du

Malade imaginaire. Le vieux M. de Mesnilgrand ne prêtait pas plus

à la comédie qu'à personne. Il aurait coupé le rire sur les lèvres

joyeuses de Regnard, et rendu plus pensif le regard pensif de

Molière. Quelle qu'eût été la jeunesse de ce Géronte ou de cet

Harpagon presque majestueux; cela remontait trop loin pour qu'on

s'en souvînt. Il avait donné (disait-on) du côté de la Révolution,

quoiqu'il fût le parent de Vicq d'Azir, le médecin de Marie-

Antoinette, mais ce n'avait pas été long. L'homme du fait (les

Normands appellent leur bien leur fait; expression profonde!), le

possesseur, le terrien, avaient en lui promptement redressé

l'homme d'idée. Seulement, de la Révolution, il était sorti athée

politique, comme il y était entré athée religieux, et ces deux

athéismes combinés en avaient fait un négateur carabiné, qui

aurait effrayé Voltaire. Il parlait peu, du reste, de ses

opinions, excepté dans ces dîners d'hommes qu'il donnait pour

fêter son fils, où, se trouvant en famille d'idées, il laissait

échapper des lueurs d'opinion qui auraient justifié ce qu'on

disait de lui par la ville. Pour les gens religieux et les nobles

dont elle était pleine, c'était, en effet, un vieux réprouvé qu'il

était impossible de voir et qui s'était fait justice, en n'allant

chez personne... Sa vie était très simple. Il ne sortait jamais.

Les limites de son jardin et de sa cour étaient pour lui le bout

du monde. Assis, l'hiver, sous le grand manteau de la cheminée de

sa cuisine, où il avait fait rouler un vaste fauteuil rouge brun

de velours d'Utrecht, à larges oreilles, silencieux devant les

domestiques qu'il gênait de sa présence, car devant lui ils

n'osaient pas parler haut, et ils s'entretenaient à voix basse,

comme dans une église; l'été, il les délivrait de sa présence, et

il se tenait dans sa salle à manger, qui était fraîche, lisant les

journaux ou quelques bouquins d'une ancienne bibliothèque de

moines, achetés par lui à la criée, ou classant des quittances

devant un petit secrétaire d'érable, à coins cuivrés, qu'il avait

fait descendre là, pour ne pas être obligé de monter un étage,

quand ses fermiers venaient, et quoique ce ne fût pas là un meuble

de salle à manger. S'il se passait autre chose que des calculs

d'intérêts dans sa cervelle, c'est ce que personne ne savait. Sa

face, à nez court, un peu écrasée, blanche comme la céruse et

trouée de petite vérole, ne laissait rien filtrer de ses pensées,

aussi énigmatiques que celles d'un chat, qui fait ronron au coin

du feu. La petite vérole, qui l'avait criblé, lui avait rougi les

yeux et retourné les cils en dedans, qu'il était obligé de couper;

et cette horrible opération, qu'il fallait répéter souvent, lui

avait rendu la vue clignotante, si bien que, quand il vous

parlait, il était obligé de mettre la main sur ses sourcils comme

un garde-vue, pour s'assurer le regard, en se renversant un peu en

arrière, ce qui lui donnait tout à la fois un grand air

d'impertinence et de fierté. On n'eût certainement, avec aucun

lorgnon, obtenu un effet d'impertinence supérieur à celui

qu'obtenait le vieux M. de Mesnilgrand avec sa main tremblante,

posée de champ sur ses sourcils pour vous ajuster et vous voir

mieux, quand il vous interpellait... Sa voix était celle d'un

homme qui avait toujours eu le droit du commandement sur les

autres, une voix de tête plus que de poitrine, comme celle d'un

homme qui a lui-même plus de tête que de coeur; mais il ne s'en

servait pas beaucoup. On aurait dit qu'il en était aussi avare que

de ses écus. Il l'économisait, non pas comme le centenaire

Fontenelle économisait la sienne, quand il interrompait sa phrase,

lorsqu'il passait une voiture, pour la reprendre après que le

roulement de la voiture avait cessé. Le vieux M. de Mesnilgrand

n'était pas, comme le vieux Fontenelle, un bonhomme de porcelaine

fêlée, perpétuellement occupé à surveiller ses fêlures. C'était,

lui, un antique dolmen, de granit pour la solidité, et s'il

parlait peu, c'est que les dolmens parlent peu, comme les jardins

de La Fontaine. Quand cela lui arrivait, du reste, c'était d'une

briève façon, à la Tacite. En conversation, il gravait le mot. Il

avait le style lapidaire, -- et même lapidant, car il était né

caustique, et les pierres qu'il jetait dans le jardin des autres

atteignaient toujours quelqu'un. Autrefois, comme beaucoup de

pères, il avait poussé des cris de cormoran contre les dépenses et

les folies de son fils; mais depuis que Mesnil -- ainsi qu'il

disait par abréviation familière -- était resté pris comme un

Titan sous la montagne renversée de l'Empire, il avait pour lui le

respect d'un homme qui a pesé la vie dans tous les trébuchets du

mépris et qui trouvait que rien n'est plus beau, après tout, que

la force humaine écrasée par la stupidité du destin!

Et il le lui témoignait à sa manière, et cette manière était

expressive. Quand son fils parlait devant lui, il y avait de

l'attention passionnée sur cette froide face blafarde, qui

semblait une lune dessinée au crayon blanc sur papier gris, et

dont les yeux, rougis par la petite vérole, eussent été passés à

la sanguine. D'ailleurs, la meilleure preuve qu'il pût donner du

cas qu'il faisait de son fils Mesnil, c'était, pendant le séjour

chez lui de ce fils, le complet oubli de son avarice, de cette

passion qui lâche le moins, de sa poigne froide, l'homme qu'elle a

pris. C'étaient ces fameux dîners qui empêchaient M. Deltocq de

dormir et qui agitaient les lauriers... de ses jambons, au-dessus

de sa tête. C'étaient ces dîners comme le Diable peut seul en

tripoter pour ses favoris... Et de fait, les convives de ces

dîners-là n'étaient-ils pas les très grands favoris du Diable?...

«Tout ce que la ville et l'arrondissement ont de gueux et de

scélérats se trouve là, marmottaient les royalistes et les dévots,

qui avaient encore les passions de 1815. Il doit s'y dire

furieusement d'infamies -- et peut-être s'y en faire», ajoutaient-

ils. Les domestiques, qu'on ne renvoyait pas au dessert, comme aux

soupers du baron d'Holbach, colportaient en effet des bruits

abominables par la ville sur ce qu'on disait en ces ripailles; et

la chose même devint si forte dans l'opinion, que la cuisinière du

vieux M. de Mesnilgrand fut circonvenue par ses amies et menacée

de ceci: que, pendant la visite du fils Mesnilgrand à son père, M.

le curé ne la laisserait plus approcher des Sacrements. On

éprouvait alors, dans la ville de ***, pour ces agapes si

tympanisées de la place Thurin, une horreur presque égale à

l'horreur que les chrétiens, au Moyen Age, ressentaient pour ces

repas des juifs, dans lesquels ils profanaient des hosties et

égorgeaient des enfants. il est vrai que cette horreur était un

peu tempérée par les convoitises d'une sensualité très éveillée,

et par tous les récits qui faisaient venir l'eau à la bouche des

gourmands de la ville; quand on parlait devant eux des dîners du

vieux M. de Mesnilgrand. En province et dans une petite ville,

tout se sait. La halle y est mieux que la maison de verre du

Romain: elle y est une maison sans murs. On savait, à un perdreau

ou à une bécassine près, ce qu'il aurait ou ce qu'il y avait eu à

chaque dîner hebdomadaire de la place Thurin. Ces repas, qui

avaient ordinairement lieu tous les vendredis, raflaient le

meilleur poisson et le meilleur coquillage à la halle, car on y

faisait impudemment chère de commissaire, en ces festins affreux

et malheureusement exquis. On y mariait fastueusement le poisson à

la viande, pour que la loi de l'abstinence et de la mortification,

prescrite par l'Eglise, fût mieux transgressée... Et cette idée-là

était bien l'idée du vieux M. de Mesnilgrand et de ses satanés

convives! Cela leur assaisonnait leur dîner de faire gras les

jours maigres, et, par-dessus leur gras, de faire un maigre

délicieux. Un vrai maigre de cardinal! Ils ressemblaient à cette

Napolitaine qui disait que son sorbet était bon, mais qui l'aurait

trouvé meilleur s'il avait été un péché. Et que dis-je? un péché!

Il aurait fallu qu'il en fût plusieurs pour ces impies, car tous,

tant qu'ils étaient, qui venaient s'asseoir à cette table maudite,

c'étaient des impies, -- des impies de haute graisse et de crête

écarlate, de mortels ennemis du prêtre, dans lequel ils voyaient

toute l'Eglise, des athées, -- absolus et furieux, -- comme on

l'était à cette époque; l'athéisme d'alors étant un athéisme très

particulier. C'était, en effet, celui d'une période d'hommes

d'action de la plus immense énergie, qui avaient passé par la

Révolution et les guerres de l'Empire, et qui s'étaient vautrés

dans tous les excès de ces temps terribles. Ce n'était pas du tout

l'athéisme du XVIIIe siècle, dont il était pourtant sorti.

L'athéisme du XVIIIe siècle avait des prétentions à la vérité et à

la pensée. Il était raisonneur, sophiste, déclamatoire, surtout

impertinent. Mais il n'avait pas les insolences des soudards de

l'Empire et des régicides apostats de 93. Nous qui sommes venus

après ces gens-là, nous avons aussi notre athéisme, absolu,

concentré, savant, glacé, haïsseur, haïsseur implacable! ayant

pour tout ce qui est religieux la haine de l'insecte pour la

poutre qu'il perce. Mais, lui, non plus que l'autre, cet athéisme-

là, ne peut donner l'idée de l'athéisme forcené des hommes du

commencement du siècle, qui, élevés comme des chiens par les

voltairiens, leurs pères, avaient, depuis qu'ils étaient hommes,

mis leurs mains jusqu'à l'épaule dans toutes les horreurs de la

politique et de la guerre et de leurs doubles corruptions. Après

trois ou quatre heures de buveries et de mangeries

blasphématoires, la salle à manger hurlante du vieux M. de

Mesnilgrand avait de bien autres vibrations et une bien autre

physionomie que ce piètre cabinet de restaurant, où quelques

mandarins chinois de la littérature ont fait dernièrement leur

petite orgie à cinq francs par tête, contre Dieu. C'étaient ici de

tout autres bombances! Et comme elles ne recommenceront

probablement jamais, du moins dans les mêmes termes, il est

intéressant et nécessaire, pour l'histoire des moeurs, de les

rappeler.

Ceux qui les faisaient, ces bombances sacrilèges, sont morts et

bien morts; mais à cette époque ils vivaient, et même c'est

l'époque où ils vivaient le plus, car la vie est plus forte, quand

ce ne sont pas les facultés qui baissent, mais les malheurs qui

ont grandi. Tous ces amis de Mesnilgrand, tous ces commensaux de

la maison de son père, avaient la même plénitude de forces actives

qu'ils eussent jamais eues, et ils en avaient davantage,

puisqu'ils les avaient exercées, puisqu'ils avaient bu à la bonde

du tonneau de tous les excès du désir et de la jouissance, sans

avoir été foudroyés par ces spiritueux renversants; mais ils ne

tenaient plus entre leurs dents et leurs mains crispées la bonde

du tonneau qu'ils avaient mordue, -- comme Cynégire son vaisseau,

pour le retenir. Les circonstances leur avaient arraché des dents

cette mamelle qu'ils avaient tétée, sans l'épuiser, et ils n'en

avaient que plus soif, de l'avoir tétée! C'était pour eux aussi,

comme pour Mesnilgrand, l'heure de l'enragement. Ils n'avaient pas

la hauteur de l'âme de Mesnil, de ce Roland le Furieux dont

l'Arioste, s'il avait eu un Arioste, aurait dû ressembler de génie

tragique à Shakespeare. Mais à leur niveau d'âme, à leur étage de

passion et d'intelligence, ils avaient, comme lui, leur vie finie

avant la mort, -- qui n'est pas la fin de la vie et qui souvent

vient bien longtemps avant sa fin. C'étaient des désarmés avec la

force de porter des armes. Ils n'étaient pas, tous ces officiers,

que des licenciés de l'armée de la Loire; c'étaient les licenciés

de la vie et de l'Espérance. L'Empire perdu, la Révolution écrasée

par cette réaction qui n'a pas su la tenir sous son pied, comme

saint Michel y tient le dragon, tous ces hommes, rejetés de leurs

positions, de leurs emplois, de leurs ambitions, de tous les

bénéfices de leur passé, étaient retombés impuissants, défaits,

humiliés, dans leur ville natale, où ils étaient revenus «crever

misérablement comme des chiens», disaient-ils avec rage. Au Moyen

Age, ils auraient fait des pastoureaux, des routiers, des

capitaines d'aventure; mais on ne choisit pas son temps; mais, les

pieds pris dans les rainures d'une civilisation qui a ses

proportions géométriques et ses précisions impérieuses, force leur

était de rester tranquilles, de ronger leur frein, d'écumer sur

place, de manger et de boire leur sang, et d'en ravaler le dégoût!

Ils avaient bien la ressource des duels; mais que sont quelques

coups de sabre ou de pistolet, quand il leur eût fallu des

hémorragies de sang versé, à noyer la terre, pour calmer

l'apoplexie de leurs fureurs et de leurs ressentiments? Vous vous

doutez bien, après cela, des oremus qu'ils adressaient à Dieu,

quand ils en parlaient, car s'ils n'y croyaient pas, d'autres y

croyaient: leurs ennemis! et c'était assez pour maugréer,

blasphémer et canonner dans leurs discours tout ce qu'il y a de

saint et de sacré parmi les hommes. Mesnilgrand disait d'eux un

soir, en les regardant autour de la table de son père, et aux

lueurs d'un punch gigantesque: «qu'on en monterait un beau

corsaire!» -- «Rien n'y manquerait, -- ajoutait-il, en guignant

deux ou trois défroqués, mêlés à ces soldats sans uniforme, -- pas

même des aumôniers, si c'était là une fantaisie de corsaires que

des aumôniers!» Mais, après la levée du blocus continental et

l'époque folle de paix qui suivit, si ce ne fut pas le corsaire

qui manqua, ce fut l'armateur.

Eh bien! ces convives du vendredi, qui scandalisaient

hebdomadairement la ville de ***, vinrent, suivant leur usage,

dîner à l'hôtel Mesnilgrand le vendredi en suivant le dimanche où

Mesnil avait été si brusquement appréhendé dans l'église par un de

ses anciens camarades, étonné et furieux de l'y voir. Cet ancien

camarade était le capitaine Rançonnet, du 8e dragons, lequel, par

parenthèse, arriva un des premiers au dîner de ce jour-là, n'ayant

pas revu Mesnilgrand de toute la semaine et n'ayant pu encore

digérer sa visite à l'église et la manière dont Mesnil l'avait

reçu et planté là, quand il lui avait demandé des explications. Il

comptait bien revenir sur cette chose stupéfiante dont il avait

été témoin, et qu'il tenait à éclaircir, en présence de tous les

conviés du vendredi qu'il régalerait de cette histoire. Le

capitaine Rançonnet n'était pas le plus mauvais garçon des mauvais

garçons de la bande des vendredis. Mais il était l'un des plus

fanfarons, et tout à la fois des plus naïfs d'impiété. Quoiqu'il

ne fût pas sot, il en était devenu bête. Il avait toujours l'idée

de Dieu dans l'esprit, comme une mouche dans le nez. Il était, de

la tête aux pieds, un officier du temps, avec tous les défauts et,

les qualités de ce temps, pétri par la guerre et pour la guerre,

et ne croyant qu'à elle, et n'aimant qu'elle; un de ces dragons

qui font sonner leurs gros talons, -- comme dit la vieille chanson

dragonne. Des vingt-cinq qui dînaient ce jour-là à l'hôtel

Mesnilgrand, il était peut-être celui qui aimait le plus Mesnil,

quoiqu'il eût perdu le fil de son Mesnil, depuis qu'il l'avait vu

entrer dans une église. Est-il besoin d'en avertir?... la majorité

de ces vingt-cinq convives se composait d'officiers, mais il n'y

avait pas à ce dîner que des militaires. Il y avait des médecins,

-- les plus matérialistes des médecins de la ville, -- quelques

anciens moines, fuyards de leur abbaye et en rupture de voeux,

contemporains du père Mesnilgrand -- deux ou trois prêtres soi-

disant mariés, mais en réalité concubinaires, et, brochant sur le

tout, un ancien représentant du peuple, qui avait voté la mort du

Roi... Bonnets rouges ou schakos, les uns révolutionnaires à tous

crins, les autres bonapartistes effrénés, prêts à se chamailler et

à s'arracher les entrailles, mais tous athées, et, sur ce point

seul de la négation de Dieu et du mépris de toutes les Eglises, de

la plus touchante unanimité. Ce sanhédrin de diables à plusieurs

espèces de cornes était présidé par ce grand diable en bonnet de

coton, le père Mesnilgrand, à la face blême et terrible sous cette

coiffure, qui n'avait plus rien de bouffon avec pareille tête par-

dessous, et qui se tenait droit au milieu de sa table, comme

l'Evêque mitré de la messe du Sabbat, vis-à-vis de son fils

Mesnil, au visage fatigué de lion au repos, mais dont les muscles

étaient toujours près de jouer dans son mufle ridé et de lancer

des éclairs!...

Quant à lui, disons-le, il se distinguait -- impérialement -- de

tous les autres. Ces officiers, anciens beaux de l'Empire, où il y

eut tant de beaux, avaient, certes! de la beauté et même de

l'élégance; mais leur beauté était régulière, tempéramenteuse,

purement ou impurement physique, et leur élégance soldatesque.

Quoique en habits bourgeois, ils avaient conservé le raide de

l'uniforme, qu'ils avaient porté toute leur vie. Selon une

expression de leur vocabulaire, ils étaient un peu trop ficelés.

Les autres convives, gens de science, comme les médecins, ou

revenus de tout, comme ces vieux moines, qui se souciaient bien

d'un habit, après avoir porté et foulé aux pieds les ornements

sacrés de la splendeur sacerdotale, ressemblaient par le vêtement

à d'indignes pleutres... Mais lui, Mesnilgrand, était -- eussent

dit les femmes -- adorablement mis. Comme on était au matin

encore, il portait un amour de redingote noire, et il était

cravaté (comme on se cravatait alors) d'un foulard blanc, de

nuance écrue semé d'imperceptibles étoiles d'or brodées à la main.

Etant chez lui, il ne s'était pas botté. Son pied nerveux et fin,

qui faisait dire: «Mon prince!» aux pauvres assis aux bornes des

rues quand il passait près d'eux, était chaussé de bas de soie à

jour et de ces escarpins, très découverts et à talon élevé,

qu'affectionnait Chateaubriand, l'homme le plus préoccupé de son

pied qu'il y eût alors en Europe, après le grand-duc Constantin.

Sa redingote ouverte, coupée par Staub, laissait voir un pantalon

de prunelle à reflets scabieuse et un simple gilet de casimir noir

à châle, sans chaîne d'or; car, ce jour-là, Mesnilgrand n'avait de

bijoux d'aucune sorte, si ce n'est un camée antique d'un grand

prix, représentant la tête d'Alexandre, qui fixait sur sa poitrine

les plis étendus de sa cravate sans noeud, -- presque militaire, -

- un hausse-col. Rien qu'en le voyant en cette tenue, d'un goût si

sûr, on sentait que l'artiste avait passé par le soldat et l'avait

transfiguré, et que l'homme de cette mise n'était pas de la même

espèce que les autres qui étaient là, quoiqu'il fût à tu et à toi

avec beaucoup d'entre eux. Le patricien de nature, l'officier né

graine d'épinards, comme ils disaient de lui dans leur langue

militaire, se révélait et tranchait bien sur ce vigoureux

repoussoir de soldats énergiques, excessivement vaillants, mais

vulgaires et inaptes aux commandements supérieurs. Maître de

maison, -- en seconde ligne, puisque son père faisait les honneurs

de sa table, -- Mesnilgrand, s'il ne s'élevait pas quelqu'une de

ces discussions qui l'enlevaient par les cheveux, comme Persée

enleva la tête de la Gorgone, et lui faisaient vomir les flots de

sa fougueuse éloquence, Mesnilgrand parlait peu en ces réunions

bruyantes, dont le ton n'était pas complètement le sien et qui,

dès les huîtres, montaient à des diapasons de voix, d'aperçus et

d'idées si aigus, qu'une note de plus n'était pas possible et que

le plafond -- ce bouchon de la salle -- risqua bien souvent d'en

sauter, après tous les autres bouchons.

Ce fut à midi précis qu'on se mit à table, selon la coutume

ironique de ces irrévérents moqueurs, qui profitaient des moindres

choses pour montrer leur mépris de l'Eglise. Une idée de ce pieux

pays de l'Ouest est de croire que le Pape se met à table à midi,

et qu'avant de s'y mettre, il envoie sa bénédiction à tout

l'univers chrétien. Eh bien! cet auguste Benedicite paraissait

comique à ces libres penseurs. Aussi, pour s'en gausser, le vieux

M. de Mesnilgrand ne manquait jamais, quand le premier coup de

midi sonnait au double clocher de la ville, de dire du plus haut

de sa voix de tête, avec ce sourire voltairien qui fendait parfois

en deux son immobile face lunaire: «À table, Messieurs! Des

chrétiens comme nous ne doivent pas se priver de la bénédiction du

Pape!» Et ce mot, ou l'équivalent, était comme un tremplin tendu

aux impiétés qui allaient y bondir, à travers toutes les

conversations échevelées d'un dîner d'hommes, et d'hommes comme

eux. En thèse générale, on peut dire que tous les dîners d'hommes

où ne préside pas l'harmonieux génie d'une maîtresse de maison, où

ne plane pas l'influence apaisante d'une femme qui jette sa grâce,

comme un caducée, entre les grosses vanités, les prétentions

criantes, les colères sanguines et bêtes, même chez les gens

d'esprit, des hommes attablés entre eux, sont presque toujours

d'effroyables mêlées de personnalités, prêtes à finir toutes comme

le festin des Lapithes et des Centaures, où il n'y avait peut-être

pas de femmes non plus. En ces sortes de repas découronnés de

femmes, les hommes les plus polis et les mieux élevés perdent de

leur charme de politesse et de leur distinction naturelle; et quoi

d'étonnant?... Ils n'ont plus la galerie à laquelle ils veulent

plaire, et ils contractent immédiatement quelque chose de sans-

gêne, qui devient grossier au moindre attouchement, au moindre

choc des esprits les uns par les autres. L'égoïsme, l'inexilable

égoïsme, que l'art du monde est de voiler sous des formes

aimables, met bientôt les coudes sur la table, en attendant qu'il

vous les mette dans les côtés. Or, s'il en est ainsi pour les plus

athéniens des hommes, que devait-il en être pour les convives de

l'hôtel Mesnilgrand, pour ces espèces de belluaires et de

gladiateurs, ces gens de clubs jacobins et de bivouacs militaires,

qui se croyaient toujours un peu au bivouac ou au club, et parfois

encore en pire lieu?... Difficilement peut-on s'imaginer, quand on

ne les a pas entendues, les conversations à bâtons rompus et à

vitres et à verres cassés de ces hommes, grands mangeurs, grands

buveurs, bourrés de victuailles échauffantes, incendiés de vins

capiteux, et qui, avant le troisième service, avaient lâché la

bride à tous les propos et fait feu des quatre pieds dans leurs

assiettes. Ce n'étaient pas toujours des impiétés, du reste, qui

étaient le fond de ces conversations, mais c'en étaient les

fleurs; et on peut dire qu'il y en avait dans tous les vases!...

Songez donc! c'était le temps où Paul-Louis Courier, qui aurait

très bien figuré à ces dîners-là, écrivait cette phrase pour

fouetter le sang à la France: «La question est maintenant de

savoir si nous serons capucins ou laquais.» Mais ce n'était pas

tout. Après la politique, la haine des Bourbons, le spectre noir

de la Congrégation, les regrets du passé pour ces vaincus, toutes

ces avalanches qui roulaient en bouillonnant d'un bout à l'autre

de cette table fumante, il y avait d'autres sujets de

conversation, à tempêtes et à tintamarres. Par exemple, il y avait

les femmes. La femme est l'éternel sujet de conversation des

hommes entre eux, surtout en France, le pays le plus fat de la

terre. Il y avait les femmes en général et les femmes en

particulier, -- les femmes de l'univers et celle de la porte à

côté, -- les femmes des pays que beaucoup de ces soldats avaient

parcourus, en faisant les beaux dans leurs grands uniformes

victorieux, et celles de la ville, chez lesquelles ils n'allaient

peut-être pas, et qu'ils nommaient insolemment par nom et prénom,

comme s'ils les avaient intimement connues, sur le compte de qui,

parbleu! ils ne se gênaient pas, et dont, au dessert, ils pelaient

en riant la réputation, comme ils pelaient une pêche, pour, après,

en casser le noyau. Tous prenaient part à ces bombardements de

femmes, même les plus vieux, les plus coriaces, les plus dégoûtés

de la femelle, ainsi qu'ils disaient cyniquement, car les hommes

peuvent renoncer à l'amour malpropre, mais jamais à l'amour-propre

de la femme, et, fût-ce sur le bord de leur fosse ouverte, ils

sont toujours prêts à tremper leurs museaux dans ces galimafrées

de fatuité!

Et ils les y trempèrent, ce jour-là, jusqu'aux oreilles, à ce

dîner qui fut, comme déchaînement de langues, le plus corsé de

tous ceux que le vieux M. de Mesnilgrand eût donnés. Dans cette

salle à manger, présentement muette, mais dont les murs nous en

diraient de si belles s'ils pouvaient parler, puisqu'ils auraient

ce que je n'ai pas, moi, l'impassibilité des murs, l'heure des

vanteries qui arrive si vite dans les dîners d'hommes, d'abord

décente, -- puis indécente bientôt, -- puis déboutonnée, -- enfin

chemise levée et sans vergogne, amena les anecdotes, et chacun

raconta la sienne... Ce fut comme une confession de démons! Tous

ces insolents railleurs, qui n'auraient pas eu assez de brocards

pour la confession d'un pauvre moine, dite à haute voix, aux pieds

de son supérieur, en présence des frères de son Ordre, firent

absolument la même chose, non pour s'humilier, comme le moine,

mais pour s'enorgueillir et se vanter de l'abomination de leur

vie, -- et tous, plus ou moins, crachèrent en haut leur âme contre

Dieu, leur âme qui, à mesure qu'ils la crachèrent, leur retomba

sur la figure.

Or, au milieu de ce débordement de forfanteries de toute espèce,

il y en eut une qui parut... est-ce plus piquante qu'il faut dire?

Non, plus piquante ne serait pas un mot assez fort, mais plus

poivrée, plus épicée, plus digne du palais de feu de ces

frénétiques qui, en fait d'histoires, eussent avalé du vitriol.

Celui qui la raconta, de tous ces diables, était le plus froid

cependant... Il l'était comme le derrière de Satan, car le

derrière de Satan, malgré l'enfer qui le chauffe, est très froid,

-- disent les sorcières qui le baisent à la messe noire du Sabbat.

C'était un certain et ci-devant abbé Reniant, -- un nom fatidique!

-- lequel, dans cette société à l'envers de la Révolution, qui

défaisait tout, s'était fait, de son chef, de prêtre sans foi,

médecin sans science, et qui pratiquait clandestinement un

empirisme suspect et, qui sait? Peut-être meurtrier. Avec les

hommes instruits, il ne convenait pas de son industrie. Mais, il

avait persuadé aux gens des basses classes de la ville et des

environs qu'il en savait plus long que tous les médecins à brevets

et à diplômes... On disait mystérieusement qu'il avait des secrets

pour guérir. Des secrets! ce grand mot qui répond à tout parce

qu'il ne répond à rien, le cheval de bataille de tous les

empiriques, qui sont maintenant tout ce qui reste des sorciers, si

puissants jadis sur l'imagination populaire. Ce ci-devant abbé

Reniant -- «car, disait-il avec colère, ce diable de titre d'abbé

était comme une teigne sur son nom que toutes les calottes de brai

n'auraient pu jamais en arracher!» -- ne se livrait point par

amour du gain à ces fabrications cachées de remèdes, qui pouvaient

être des empoisonnements: il avait de quoi vivre. Mais il

obéissait au démon dangereux des expériences, qui commence par

traiter la vie humaine comme une matière à expérimentations, et

qui finit par faire des Sainte-Croix, et des Brinvilliers! Ne

voulant pas avoir affaire avec les médecins patentés, comme il les

appelait d'un ton de mépris, il était le propre apothicaire de ses

drogues, et il vendait ou donnait ses breuvages, -- car bien

souvent il les donnait, -- à condition pourtant qu'on lui en

rapportât les bouteilles. Ce coquin, qui n'était pas un sot,

savait intéresser les passions de ses malades à sa médecine. Il

donnait du vin blanc, mêlé à je ne sais quelles herbailles, aux

hydropiques par ivrognerie, et aux filles embarrassées, disaient

les paysans en clignant de l'oeil, des tisanes qui tout de même

faisaient fondre leurs embarras. C'était un homme de taille

moyenne, de mine frigide et discrète, vêtu dans le genre du vieux

M. de Mesnilgrand (mais en bleu), portant, autour d'une figure de

la couleur du lin qui n'a pas été blanchi, des cheveux en rond (la

seule chose qu'il eût gardée du prêtre) d'une odieuse nuance

filasse, et droits comme des chandelles; peu parleur, et

compendieux quand il se mettait à parler. Froid et propret comme

la crémaillère d'une cheminée hollandaise, en ces dîners où l'on

disait tout et où il sirotait mièvrement son vin dans son angle de

table quand les autres lampaient le leur, il plaisait peu à ces

bouillants, qui le comparaient à du vin tourné de Sainte-Nitouche,

un vignoble de leur invention. Mais cet air-là ne donna que plus

de ragoût à son histoire, quand il dit modestement que, pour lui,

ce qu'il avait fait de mieux contre l'infâme de M. de Voltaire,

ç'avait été un jour -- dame! on fait ce qu'on peut! -- de donner

un paquet d'hosties à des cochons!

À ce mot-là, il y eut un tonnerre d'interjections triomphantes.

Mais le vieux M. de Mesnilgrand le coupa de sa voix incisive et

grêle:

-- C'est, sans doute, -- dit-il, -- la dernière fois, l'abbé, que

vous avez donné la communion?

Et le pince-sans-rire mit sa main blanche et sèche au-dessus de

ses yeux, pour voir le Reniant, posé maigrement derrière son verre

entre les deux larges poitrines de ses deux voisins, le capitaine

Rançonnet, empourpré et flambant comme une torche, et le capitaine

au 6e cuirassiers, Travers de Mautravers, qui ressemblait à un

caisson.

-- Il y avait déjà longtemps que je ne la donnais plus, -- reprit

le ci-devant prêtre, -- et que j'avais jeté ma souquenille aux

orties du chemin. C'était en pleine révolution, le temps où vous

étiez ici, citoyen Le Carpentier, en tournée de représentant du

peuple. Vous vous rappelez bien une jeune fille d'Hémevès que vous

fîtes mettre à la maison d'arrêt? une enragée! une épileptique!

-- Tiens! -- dit Mautravers, -- il y a une femme mêlée aux

hosties! L'avez-vous aussi donnée aux cochons!

-- Tu te crois spirituel, Mautravers? -- fit Rançonnet. -- Mais

n'interromps donc pas l'abbé. L'abbé, finissez-nous l'histoire.

-- Ah! l'histoire, -- reprit Reniant, -- sera bientôt contée. Je

disais donc, monsieur Le Carpentier, cette fille d'Hémevès, vous

en souvenez-vous? On l'appelait la Tesson... Joséphine Tesson, si

j'ai bonne mémoire, une grosse maflée, -- une espèce de Marie

Alacoque pour le tempérament sanguin, -- l'âme damnée des chouans

et des prêtres, qui lui avaient allumé le sang, qui l'avaient

fanatisée et rendue folle... Elle passait sa vie à les cacher, les

prêtres... Quand il s'agissait d'en sauver un, elle eût bravé

trente guillotines. Ah! les ministres du Seigneur! comme elle les

nommait, elle les cachait chez elle, et partout. Elle les eût

cachés sous son lit, dans son lit, sous ses jupes, et, s'ils

avaient pu y tenir, elle les aurait tous fourrés et tassés, le

Diable m'emporte! là où elle avait mis leur boîte à hosties --

entre ses tétons!

-- Mille bombes! -- fit Rançonnet, exalté.

-- Non, pas mille, mais deux seulement, monsieur Rançonnet, --

dit, en riant de son calembour, le vieux apostat libertin; -- mais

elles étaient de fier calibre!

Le calembour trouva de l'écho. Ce fut une risée.

-- Singulier ciboire qu'une gorge de femme! -- fit le docteur

Bleny, rêveur.

-- Ah! le ciboire de la nécessité! -- reprit Reniant, à qui le

flegme était déjà revenu. Tous ces prêtres qu'elle cachait,

persécutés, poursuivis, traqués, sans église, sans sanctuaire,

sans asile quelconque, lui avaient donné à garder leur Saint-

Sacrement, et ils l'avaient campé dans sa poitrine, croyant qu'on

ne viendrait jamais le chercher là!... Oh! ils avaient une fameuse

foi en elle. Ils la disaient une sainte. Ils lui faisaient croire

qu'elle en était une. Ils lui montaient la tête et lui donnaient

soif du martyre. Elle, intrépide, ardente, allait et venait, et

vivait hardiment avec sa boîte à hosties sous sa bavette. Elle la

portait de nuit, par tous les temps, la pluie, le vent, la neige,

le brouillard, à travers des chemins de perdition, aux prêtres

cachés qui faisaient communier les mourants, en catimini... Un

soir, nous l'y surprîmes, dans une ferme où mourait un chouan, moi

et quelques bons garçons des Colonnes Infernales de Rossignol. Il

y en eut un qui, tenté par ses maîtres avant-postes de chair vive,

voulut prendre des libertés avec elle; mais il n'en fut pas le bon

marchand, car elle lui imprima ses dix griffes sur la figure, à

une telle profondeur qu'il a dû en rester marqué pour toute sa

vie! Seulement, tout en sang qu'elle le mît, le mâtin ne lâcha pas

ce qu'il tenait, et il arracha la boîte à bons dieux qu'il avait

trouvée dans sa gorge; et j'y comptai bien une douzaine d'hosties

que, malgré ses cris et ses ruées, car elle se rua sur nous comme

une furie, je fis jeter immédiatement dans l'auge aux cochons.

Et il s'arrêta faisant jabot, pour une si belle chose, comme un

pou sur une tumeur qui se donnerait des airs.

-- Vous avez donc vengé messieurs les porcs de l'Evangile, dans le

corps desquels Jésus-Christ fit entrer des démons, -- dit le vieux

M. de Mesnilgrand de sa sarcastique voix de tête. -- Vous avez mis

le bon Dieu dans ceux-ci à la place du Diable: c'est un prêté pour

un rendu.

-- Et en eurent-ils une indigestion, monsieur Reniant, ou bien les

amateurs qui en mangèrent, demanda profondément un hideux petit

bourgeois nommé Le Hay, usurier à cinquante pour cent de son état,

et qui avait l'habitude de dire qu'en tout il faut considérer la

fin.

Il y eut comme un temps d'arrêt dans ce flot d'impiétés

grossières.

-- Mais toi, tu ne dis rien, Mesnil, de l'histoire de l'abbé

Reniant? -- fit le capitaine Rançonner, qui guettait l'occasion

d'accrocher n'importe à quoi son histoire de la visite de

Mesnilgrand à l'église.

Mesnil ne disait rien, en effet. Il était accoudé, la joue dans sa

main, sur le bord de la table, écoutant sans horripilation, mais

sans goût, toutes ces horreurs, débitées par des endurcis, et sur

lesquelles il était blasé et bronzé... Il en avait tant entendu

toute sa vie dans les milieux qu'il avait traversés! Les milieux,

pour l'homme, c'est presque une destinée. Au Moyen Age, le

chevalier de Mesnilgrand aurait été un croisé brûlant de foi. Au

XIXe siècle, c'était un soldat de Bonaparte, à qui son incrédule

de père n'avait jamais parlé de Dieu, et qui, particulièrement en

Espagne, avait vécu dans les rangs d'une armée qui se permettait

tout, et qui commettait autant de sacrilèges qu'à la prise de Rome

les soldats du connétable de Bourbon. Heureusement, les milieux ne

sont absolument une fatalité que pour les âmes et les génies

vulgaires. Pour les personnalités vraiment fortes, il y a quelque

chose, ne fût-ce qu'un atome, qui échappe au milieu et résiste à

son action toute-puissante. Cet atome dormait invincible dans

Mesnilgrand. Ce jour-là, il n'aurait rien dit; il aurait laissé

passer avec l'indifférence du bronze ce torrent de fange impie qui

roulait devant lui en bouillonnant, comme un bitume de l'enfer;

mais, interpellé par Rançonnet:

-- Que veux-tu que je te dise? -- fit-il, avec une lassitude qui

touchait à la mélancolie. -- M. Reniant n'a pas fait là une chose

si crâne pour que, toi, tu puisses tant l'admirer! S'il avait cru

que c'était Dieu, le Dieu vivant, le Dieu vengeur qu'il jetait aux

porcs, au risque de la foudre sur le coup ou de l'enfer, sûrement,

pour plus tard, il y aurait eu là du moins de la bravoure, du

mépris de plus que la mort, puisque Dieu, s'il est, peut éterniser

ta torture. Il y aurait eu là une crânerie, folle, sans doute,

mais enfin une crânerie à tenter un crâne aussi crâne que toi!

Mais la chose n'a pas cette beauté-là, mon cher. M. Reniant ne

croyait pas que ces hosties fussent Dieu. Il n'avait pas là-dessus

le moindre doute. Pour lui, ce n'étaient que des morceaux de pain

à chanter, consacrés par une superstition imbécile, et pour lui,

comme pour toi-même, mon pauvre Rançonnet, vider la boîte aux

hosties dans l'auge aux cochons, n'était pas plus héroïque que d'y

vider une tabatière ou un cornet de pains à cacheter.

-- Eh! eh! -- fit le vieux M. de Mesnilgrand, se renversant sur le

dossier de sa chaise, ajustant son fils sous sa main en visière,

comme il l'eût regardé tirer un coup de pistolet bien en ligne,

toujours intéressé par ce que disait son fils, même quand il n'en

partageait pas l'idée et ici il la partageait. Aussi doubla-t-il

son: Eh! eh!

Les diaboliques · 第 14 / 17 题