IV

«J'ai ouï dire souvent à des moralistes, grands expérimentateurs

de la vie, -- dit le comte de Ravila, -- que le plus fort de tous

nos amours n'est ni le premier, ni le dernier, comme beaucoup le

croient; c'est le second. Mais en fait d'amour, tout est vrai et

tout est faux, et, du reste, cela n'aura pas été pour moi... Ce

que vous me demandez, Mesdames, et ce que j'ai, ce soir, à vous

raconter, remonte au plus bel instant de ma jeunesse. Je n'étais

plus précisément ce qu'on appelle un jeune homme, mais j'étais un

homme jeune, et, comme disait un vieil oncle à moi, chevalier de

Malte, pour désigner cette époque de la vie, "j'avais fini mes

caravanes". En pleine force donc, je me trouvais en pleine

relation aussi, comme on dit si joliment en Italie, avec une femme

que vous connaissez toutes et que vous avez toutes admirée...»

Ici le regard que se jetèrent en même temps, chacune à toutes les

autres, ce groupe de femmes qui aspiraient les paroles de ce vieux

serpent, fut quelque chose qu'il faut avoir vu, car c'est

inexprimable.

«Cette femme était bien, -- continua Ravila, -- tout ce que vous

pouvez imaginer de plus distingué, dans tous les sens que l'on

peut donner à ce mot. Elle était jeune, riche, d'un nom superbe,

belle, spirituelle, d'une large intelligence d'artiste, et

naturelle avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on

l'est... D'ailleurs, n'ayant, dans ce monde-là, d'autre prétention

que celle de me plaire et de se dévouer; que de me paraître la

plus tendre des maîtresses et la meilleure des amies.

Je n'étais pas, je crois, le premier homme qu'elle eût aimé...

Elle avait déjà aimé une fois, et ce n'était pas son mari; mais

ç'avait été vertueusement, platoniquement, utopiquement, de cet

amour qui exerce le coeur plus qu'il ne le remplit; qui en prépare

les forces pour un autre amour qui doit toujours bientôt le

suivre; de cet amour d'essai, enfin, qui ressemble à la messe

blanche que disent les jeunes prêtres pour s'exercer à dire, sans

se tromper, la vraie messe, la messe consacrée... Lorsque

j'arrivai dans sa vie, elle n'en était encore qu'à la messe

blanche. C'est moi qui fus la véritable messe, et elle la dit

alors avec toutes les cérémonies de la chose et somptueusement,

comme un cardinal.»

À ce mot-là, le plus joli rond de sourires tourna sur ces douze

délicieuses bouches attentives, comme une ondulation circulaire

sur la surface limpide d'un lac... Ce fut rapide, mais ravissant!

«C'était vraiment un être à part! -- reprit le comte. -- J'ai vu

rarement plus de bonté vraie, plus de pitié, plus de sentiments

excellents, jusque dans la passion qui, comme vous le savez, n'est

pas toujours bonne. Je n'ai jamais vu moins de manège, moins de

pruderie et de coquetterie, ces deux choses si souvent emmêlées

dans les femmes, comme un écheveau dans lequel la griffe du chat

aurait passé... Il n'y avait point de chat en celle-ci... Elle

était ce que ces diables de faiseurs de livres, qui nous

empoisonnent de leurs manières de parler, appelleraient une nature

primitive, parée par la civilisation; mais elle n'en avait que les

luxes charmants, et pas une seule de ces petites corruptions qui

nous paraissent encore plus charmantes que ces luxes...»

-- Était-elle brune? -- interrompit tout à coup et à brûle-

pourpoint la duchesse, impatientée de toute cette métaphysique.

-- Ah! vous n'y voyez pas assez clair! -- dit Ravila finement. --

Oui, elle était brune, brune de cheveux jusqu'au noir le plus

jais, le plus miroir d'ébène que j'aie jamais vu reluire sur la

voluptueuse convexité lustrée d'une tête de femme, mais elle était

blonde de teint, -- et c'est au teint et non aux cheveux qu'il

faut juger si on est brune ou blonde, -- ajouta le grand

observateur, qui n'avait pas étudié les femmes seulement pour en

faire des portraits. -- C'était une blonde aux cheveux noirs...

Toutes les têtes blondes de cette table, qui ne l'étaient, elles,

que de cheveux, firent un mouvement imperceptible. Il était

évident que pour elles l'intérêt de l'histoire diminuait déjà.

«Elle avait les cheveux de la Nuit, -- reprit Ravila, -- mais sur

le visage de l'Aurore, car son visage resplendissait de cette

fraîcheur incarnadine, éblouissante et rare, qui avait résisté à

tout dans cette vie nocturne de Paris dont elle vivait depuis des

années, et qui brûle tant de roses à la flamme de ses candélabres.

Il semblait que les siennes s'y fussent seulement embrasées, tant

sur ses joues et sur ses lèvres le carmin en était presque

lumineux! Leur double éclat s'accordait bien, du reste, avec le

rubis qu'elle portait habituellement sur le front, car, dans ce

temps-là, on se coiffait en ferronnière, ce qui faisait dans son

visage, avec ses deux yeux incendiaires dont la flamme empêchait

de voir la couleur, comme un triangle de trois rubis! Elancée,

mais robuste, majestueuse même, taillée pour être la femme d'un

colonel de cuirassiers, -- son mari n'était alors chef d'escadron

que dans la cavalerie légère, -- elle avait, toute grande dame

qu'elle fût, la santé d'une paysanne qui boit du soleil par la

peau, et elle avait aussi l'ardeur de ce soleil bu, autant dans

l'âme que dans les veines, -- oui, présente et toujours prête...

Mais voici où l'étrange commençait! Cet être puissant et ingénu,

cette nature purpurine et pure comme le sang qui arrosait ses

belles joues et rosait ses bras, était... le croirez-vous?

maladroite aux caresses...»

Ici quelques yeux se baissèrent, mais se relevèrent, malicieux...

«Maladroite aux caresses comme elle était imprudente dans la vie,

-- continua Ravila, qui ne pesa pas plus que cela sur le

renseignement. -- Il fallait que l'homme qu'elle aimait lui

enseignât incessamment deux choses qu'elle n'a jamais apprises, du

reste... à ne pas se perdre vis-à-vis d'un monde toujours armé et

toujours implacable, et à pratiquer dans l'intimité le grand art

de l'amour, qui empêche l'amour de mourir. Elle avait cependant

l'amour; mais l'art de l'amour lui manquait... C'était le

contraire de tant de femmes qui n'en ont que l'art! Or, pour

comprendre et appliquer la politique du Prince, il faut être déjà

Borgia. Borgia précède Machiavel. L'un est poète; l'autre, le

critique. Elle n'était nullement Borgia. C'était une honnête femme

amoureuse, naïve, malgré sa colossale beauté, comme la petite

fille du dessus de porte, qui, ayant soif, veut prendre dans sa

main de l'eau de la fontaine, et qui, haletante, laisse tout

tomber à travers ses doigts, et reste confuse...

C'était presque joli, du reste, que le contraste de cette

confusion et de cette gaucherie avec cette grande femme

passionnée, qui, à la voir dans le monde, eût trompé tant

d'observateurs, -- qui avait tout de l'amour, même le bonheur,

mais qui n'avait pas la puissance de le rendre comme on le lui

donnait. Seulement je n'étais pas alors assez contemplateur pour

me contenter de ce joli d'artiste, et c'est même la raison qui, à

certains jours, la rendait inquiète, jalouse et violente, -- tout

ce qu'on est quand on aime, et elle aimait! -- Mais, jalousie,

inquiétude, violence, tout cela mourait dans l'inépuisable bonté

de son coeur, au premier mal qu'elle voulait ou qu'elle croyait

faire, maladroite à la blessure comme à la caresse! Lionne, d'une

espèce inconnue, qui s'imaginait avoir des griffes, et qui, quand

elle voulait les allonger, n'en trouvait jamais dans ses

magnifiques pattes de velours. C'est avec du velours qu'elle

égratignait!

-- Où va-t-il en venir? -- dit la comtesse de Chiffrevas à sa

voisine, -- car, vraiment, ce ne peut pas être là le plus bel

amour de Don Juan!

Toutes ces compliquées ne pouvaient croire à cette simplicité!

«Nous vivions donc, -- dit Ravila, -- dans une intimité qui avait

parfois des orages, mais qui n'avait pas de déchirements, et cette

intimité n'était, dans cette ville de province qu'on appelle

Paris, un mystère pour personne... La marquise... elle était

marquise...»

Il y en avait trois à cette table, et brunes de cheveux aussi.

Mais elles ne cillèrent pas. Elles savaient trop que ce n'était

pas d'elles qu'il parlait... Le seul velours qu'elles eussent, à

toutes les trois, était sur la lèvre supérieure de l'une d'elles,

-- lèvre voluptueusement estompée, qui, pour le moment, je vous

jure, exprimait pas mal de dédain.

«... Et marquise trois fois, comme les pachas peuvent être pachas

à trois queues! continua Ravila, à qui la verve venait. La

marquise était de ces femmes qui ne savent rien cacher et qui,

quand elles le voudraient, ne le pourraient pas. Sa fille même,

une enfant de treize ans, malgré son innocence, ne s'apercevait

que trop du sentiment que sa mère avait pour moi. Je ne sais quel

poète a demandé ce que pensent de nous les filles dont nous avons

aimé les mères. Question profonde! que je me suis souvent faite

quand je surprenais le regard d'espion, noir et menaçant, embusqué

sur moi, du fond des grands yeux sombres de cette fillette. Cette

enfant, d'une réserve farouche, qui le plus souvent quittait le

salon quand je venais et qui se mettait le plus loin possible de

moi quand elle était obligée d'y rester, avait pour ma personne

une horreur presque convulsive... qu'elle cherchait à cacher en

elle, mais qui, plus forte qu'elle, la trahissait... Cela se

révélait dans d'imperceptibles détails, mais dont pas un ne

m'échappait. La marquise, qui n'était pourtant pas une

observatrice, me disait sans cesse: "Il faut prendre garde, mon

ami. Je crois ma fille jalouse de vous..."

«J'y prenais garde beaucoup plus qu'elle.

Cette petite aurait été le diable en personne, je l'aurais bien

défiée de lire dans mon jeu... Mais le jeu de sa mère était

transparent. Tout se voyait dans le miroir pourpre de ce visage,

si souvent troublé! À l'espèce de haine de la fille, je ne pouvais

m'empêcher de penser qu'elle avait surpris le secret de sa mère à

quelque émotion exprimée, dans quelque regard trop noyé,

involontairement, de tendresse. C'était, si vous voulez le savoir,

une enfant chétive, parfaitement indigne du moule splendide d'où

elle était sortie, laide, même de l'aveu de sa mère, qui ne l'en

aimait que davantage; une petite topaze brûlée... que vous dirai-

je? une espèce de maquette en bronze, mais avec des yeux noirs...

Une magie! Et qui, depuis...»

Il s'arrêta après cet éclair... comme s'il avait voulu l'éteindre

et qu'il en eût trop dit... L'intérêt était revenu général,

perceptible, tendu, à toutes les physionomies, et la comtesse

avait dit même entre ses belles dents le mot de l'impatience

éclairée: «Enfin!»

V

«Dans les commencements de ma liaison avec sa mère, -- reprit le

comte de Ravila, -- j'avais eu avec cette petite fille toutes les

familiarités caressantes qu'on a avec tous les enfants... Je lui

apportais des sacs de dragées. Je l'appelais "petite masque", et

très souvent, en causant avec sa mère, je m'amusais à lui lisser

son bandeau sur la tempe, -- un bandeau de cheveux malades, noirs,

avec des reflets d'amadou, -- mais "la petite masque", dont la

grande bouche avait un joli sourire pour tout le monde,

recueillait, repliait son sourire pour moi, fronçait âprement ses

sourcils, et, à force de se crisper, devenait d'une "petite

masque" un vrai masque ridé de cariatide humiliée, qui semblait,

quand ma main passait sur son front, porter le poids d'un

entablement sous ma main.

Aussi bien, en voyant cette maussaderie toujours retrouvée à la

même place et qui semblait une hostilité, j'avais fini par laisser

là cette sensitive, couleur de souci, qui se rétractait si

violemment au contact de la moindre caresse... et je ne lui

parlais même plus! «Elle sent bien que vous la volez, -- me disait

la marquise. -- Son instinct lui dit que vous lui prenez une

portion de l'amour de sa mère.» Et quelquefois, elle ajoutait dans

sa droiture: «C'est ma conscience que cette enfant, et mon

remords, sa jalousie.»

Un jour, ayant voulu l'interroger sur cet éloignement profond

qu'elle avait pour moi, la marquise n'en avait obtenu que ces

réponses brisées, têtues, stupides, qu'il faut tirer, avec un

tire-bouchon d'interrogations répétées, de tous les enfants qui ne

veulent rien dire... «Je n'ai rien... je ne sais pas», et voyant

la dureté de ce petit bronze, elle avait cessé de lui faire des

questions, et, de lassitude, elle s'était détournée...

J'ai oublié de vous dire que cette enfant bizarre était très

dévote, d'une dévotion sombre, espagnole, moyen âge,

superstitieuse. Elle tordait autour de son maigre corps toutes

sortes de scapulaires et se plaquait sur sa poitrine, unie comme

le dos de la main, et autour de son cou bistré, des tas de croix,

de bonnes Vierges et de Saint-Esprits! «Vous êtes malheureusement

un impie, -- me disait la marquise. -- Un jour, en causant, vous

l'aurez peut-être scandalisée. Faites attention à tout ce que vous

dites devant elle, je vous en supplie. N'aggravez pas mes torts

aux yeux de cet enfant envers qui je me sens déjà si coupable!»

Puis, comme la conduite de cette petite ne changeait point, ne se

modifiait point: «Vous finirez par la haïr, -- ajoutait la

marquise inquiète, -- et je ne pourrai pas vous en vouloir.» Mais

elle se trompait: je n'étais qu'indifférent pour cette maussade

fillette, quand elle ne m'impatientait pas.

J'avais mis entre nous la politesse qu'on a entre grandes

personnes, et entre grandes personnes qui ne s'aiment point. Je la

traitais avec cérémonie, l'appelant gros comme le bras:

«Mademoiselle», et elle me renvoyait un «Monsieur» glacial. Elle

ne voulait rien faire devant moi qui pût la mettre, je ne dis pas

en valeur, mais seulement en dehors d'elle-même... Jamais sa mère

ne put la décider à me montrer un de ses dessins, ni à jouer

devant moi un air de piano. Quand je l'y surprenais, étudiant avec

beaucoup d'ardeur et d'attention, elle s'arrêtait court, se levait

du tabouret et ne jouait plus...

Une seule fois, sa mère l'exigeant (il y avait du monde), elle se

plaça devant l'instrument ouvert avec un de ces airs victime qui,

je vous assure, n'avait rien de doux, et elle commença je ne sais

quelle partition avec des doigts abominablement contrariés.

J'étais debout à la cheminée, et je la regardais obliquement. Elle

avait le dos tourné de mon côté, et il n'y avait pas de glace

devant elle dans laquelle elle pût voir que je la regardais...

Tout à coup son dos (elle se tenait habituellement mal, et sa mère

lui disait souvent: «Si tu te tiens toujours ainsi, tu finiras par

te donner une maladie de poitrine»), tout à coup son dos se

redressa, comme si je lui avais cassé l'épine dorsale avec mon

regard comme avec une balle; et abattant violemment le couvercle

du piano, qui fit un bruit effroyable, en tombant, elle se sauva

du salon... On alla la chercher; mais ce soir-là, on ne put jamais

l'y faire revenir.

-- Eh bien, il paraît que les hommes les plus fats ne le sont

jamais assez, car la conduite de cette ténébreuse enfant, qui

m'intéressait si peu, ne me donna rien à penser sur le sentiment

qu'elle avait pour moi. Sa mère, non plus. Sa mère, qui était

jalouse de toutes les femmes de son salon, ne fut pas plus jalouse

que je n'étais fat avec cette petite fille, qui finit par se

révéler dans un de ces faits que la marquise, l'expansion même

dans l'intimité, pâle encore de la terreur qu'elle avait

ressentie, et riant aux éclats de l'avoir éprouvée, eut

l'imprudence de me raconter.

Il avait souligné, par inflexion, le mot d'imprudence comme eût

fait le plus habile acteur et en homme qui savait que tout

l'intérêt de son histoire ne tenait plus qu'au fil de ce mot-là!

Mais cela suffisait apparemment, car ces douze beaux visages de

femmes s'étaient renflammés d'un sentiment aussi intense que les

visages des Chérubins devant le trône de Dieu. Est-ce que le

sentiment de la curiosité chez les femmes n'est pas aussi intense

que le sentiment de l'adoration chez les Anges?... Lui, les

regarda tous, ces visages de Chérubins qui ne finissaient pas aux

épaules, et les trouvant à point, sans doute, pour ce qu'il avait

à leur dire, il reprit vite et ne s'arrêta plus:

«Oui, elle riait aux éclats, la marquise, rien que d'y penser! --

me dit-elle à quelque temps de là, lorsqu'elle me rapporta la

chose; mais elle n'avait pas toujours ri! -- "Figurez-vous, -- me

conta-t-elle (je tâcherai de me rappeler ses propres paroles), --

que j'étais assise là où nous sommes maintenant." -- (C'était sur

une de ces causeuses qu'on appelait des dos-à-dos, le meuble le

mieux inventé pour se bouder et se raccommoder sans changer de

place.) -- Mais vous n'étiez pas où vous voilà, heureusement!

quand on m'annonça... devinez qui?... vous ne le devineriez

jamais... M. le curé de Saint-Germain-des-Prés. Le connaissez-

vous?... Non! Vous n'allez jamais à la messe, ce qui est très

mal... Comment pourriez-vous donc connaître ce pauvre vieux curé

qui est un saint, et qui ne met le pied chez aucune femme de sa

paroisse, sinon quand il s'agit d'une quête pour ses pauvres ou

pour son église? Je crus tout d'abord que c'était pour cela qu'il

venait.

Il avait dans le temps fait faire sa première communion à ma

fille, et elle, qui communiait souvent, l'avait gardé pour

confesseur. Pour cette raison, bien des fois, depuis ce temps-là,

je l'avais invité à dîner, mais en vain. Quand il entra, il était

extrêmement troublé, et je vis sur ses traits, d'ordinaire si

placides, un embarras si peu dissimulé et si grand, qu'il me fut

impossible de le mettre sur le compte de la timidité toute seule,

et que je ne pus m'empêcher de lui dire pour première parole: Eh!

mon Dieu! qu'y a-t-il; monsieur le curé?

-- Il y a, -- me dit-il, -- Madame, que vous voyez l'homme le plus

embarrassé qu'il y ait au monde. Voilà plus de cinquante ans que

je suis dans le saint ministère, et je n'ai jamais été chargé

d'une commission plus délicate et que je comprisse moins que celle

que j'ai à vous faire...»

-- «Et il s'assit, me demanda de faire fermer ma porte tout le

temps de notre entretien. Vous sentez bien que toutes ces

solennités m'effrayaient un peu... Il s'en aperçut.

-- Ne vous effrayez pas à ce point, Madame, -- reprit-il; -- vous

avez besoin de tout votre sang-froid pour m'écouter et pour me

faire comprendre, à moi, la chose inouïe dont il s'agit, et qu'en

vérité je ne puis admettre... Mademoiselle votre fille, de la part

de qui je viens, est, vous le savez comme moi, un ange de pureté

et de piété. Je connais son âme. Je la tiens dans mes mains depuis

son âge de sept ans, et je suis persuadé qu'elle se trompe... à

force d'innocence peut-être... Mais, ce matin, elle est venue me

déclarer en confession qu'elle était, vous ne le croirez pas,

Madame, ni moi non plus, mais il faut bien dire le mot...

enceinte!»

«-- Je poussai un cri...

-- J'en ai poussé un comme vous dans mon confessionnal, ce matin,

reprit le curé, à cette déclaration faite par elle avec toutes les

marques du désespoir le plus sincère et le plus affreux! Je sais à

fond cette enfant. Elle ignore tout de la vie et du péché... C'est

certainement de toutes les jeunes filles que je confesse celle

dont je répondrais le plus devant Dieu. Voilà tout ce que je puis

vous dire! Nous sommes, nous autres prêtres, les chirurgiens des

âmes, et il nous faut les accoucher des hontes qu'elles

dissimulent, avec des mains qui ne les blessent ni ne les tachent.

Je l'ai donc, avec toutes les précautions possibles, interrogée,

questionnée, pressée de questions, cette enfant au désespoir, mais

qui, une fois la chose dite, la faute avouée, qu'elle appelle un

crime et sa damnation éternelle, car elle se croit damnée, la

pauvre fille! ne m'a plus répondu et s'est obstinément renfermée

dans un silence qu'elle n'a rompu que pour me supplier de venir

vous trouver, Madame, et de vous apprendre son crime, -- car il

faut bien que maman le sache, -- a-t-elle dit, -- et jamais je

n'aurai la force de le lui avouer!» --

«J'écoutais le curé de Saint-Germain-des-Prés. Vous vous doutez

bien avec quel mélange de stupéfaction et d'anxiété! Comme lui et

encore plus que lui, je croyais être sûre de l'innocence de ma

fille; mais les innocents tombent souvent, même par innocence...

Et ce qu'elle avait dit à son confesseur n'était pas impossible...

Je n'y croyais pas... Je ne voulais pas y croire; mais cependant

ce n'était pas impossible!... Elle n'avait que treize ans, mais

elle était une femme, et cette précocité même m'avait effrayée...

Une fièvre, un transport de curiosité me saisit.

Je veux et je vais tout savoir! -- dis-je à ce bonhomme de prêtre,

ahuri devant moi et qui, en m'écoutant, débordait d'embarras son

chapeau. -- Laissez-moi, monsieur le curé. Elle ne parlerait pas

devant vous. Mais je suis sûre qu'elle me dira tout... que je lui

arracherai tout, et que nous comprendrons alors ce qui est

maintenant incompréhensible!»

-- «Et le prêtre s'en alla là-dessus, -- et dès qu'il fut parti,

je montai chez ma fille, n'ayant pas la patience de la faire

demander et de l'attendre.

Je la trouvai devant le crucifix de son lit, pas agenouillée, mais

prosternée, pâle comme une morte, les yeux secs, mais très rouges,

comme des yeux qui ont beaucoup pleuré. Je la pris dans mes bras,

l'assis près de moi, puis sur mes genoux, et je lui dis que je ne

pouvais pas croire ce que venait de m'apprendre son confesseur.

Mais elle m'interrompit pour m'assurer avec des navrements de voix

et de physionomie que c'était vrai, ce qu'il avait dit, et c'est

alors que, de plus en plus inquiète et étonnée, je lui demandai le

nom de celui qui...

Je n'achevai pas... Ah! ce fut le moment terrible! Elle se cacha

la tête et le visage sur mon épaule... mais je voyais le ton de

feu de son cou, par derrière, et je la sentais frissonner. Le

silence qu'elle avait opposé à son confesseur, elle me l'opposa.

C'était un mur.

-- Il faut que ce soit quelqu'un bien au-dessous de toi, puisque

tu as tant de honte?...» -- lui dis-je, pour la faire parler en la

révoltant, car je la savais orgueilleuse.

Mais c'était toujours le même silence, le même engloutissement de

sa tête sur mon épaule. Cela dura un temps qui me parut infini,

quand tout à coup elle me dit sans se soulever: «Jure-moi que tu

me pardonneras, maman.»

Je lui jurai tout ce qu'elle voulut, au risque d'être cent fois

parjure, je m'en souciais bien! Je m'impatientais. Je bouillais...

Il me semblait que mon front allait éclater et laisser échapper ma

cervelle...

«- Eh bien! c'est M. de Ravila», fit-elle d'une voix basse; et

elle resta comme elle était dans mes bras.

«Ah! l'effet de ce nom, Amédée! Je recevais d'un seul coup, en

plein coeur, la punition de la grande faute de ma vie! Vous êtes,

en fait de femmes, un homme si terrible, vous m'avez fait craindre

de telles rivalités, que l'horrible "pourquoi pas?" dit à propos

de l'homme qu'on aime et dont on doute, se leva en moi... Ce que

j'éprouvais, j'eus la force de le cacher à cette cruelle enfant,

qui avait peut-être deviné l'amour de sa mère.

-- M. de Ravila! -- fis-je, avec une voix qui me semblait dire

tout, -- mais tu ne lui parles jamais?» -- Tu le fuis, -- j'allais

ajouter, car la colère commençait; je la sentais venir... Vous

êtes donc bien faux tous les deux? -- Mais je réprimai cela... Ne

fallait-il pas que je susse les détails, un par un, de cette

horrible séduction?... Et je les lui demandai avec une douceur

dont je crus mourir, quand elle m'ôta de cet étau, de ce supplice,

en me disant naïvement:

«-- Mère, c'était un soir. Il était dans le grand fauteuil qui est

au coin de la cheminée, en face de la causeuse. Il y resta

longtemps, puis il se leva, et moi j'eus le malheur d'aller

m'asseoir après lui dans ce fauteuil qu'il avait quitté. Oh!

maman!... c'est comme si j'étais tombée dans du feu. je voulais me

lever, je ne pus pas... le coeur me manqua! et je sentis... tiens!

là, maman... que ce que j'avais... c'était un enfant!...»

La marquise avait ri, dit Ravila, quand elle lui avait raconté

cette histoire; mais aucune des douze femmes qui étaient autour de

cette table ne songea à rire, -- ni Ravila non plus.

-- Et voilà, Mesdames, croyez-le, si vous voulez, -- ajouta-t-il

en forme de conclusion, -- le plus bel amour que j'aie inspiré de

ma vie!

Et il se tut, elles aussi. Elles étaient pensives... L'avaient-

elles compris?

Lorsque joseph était esclave chez Mme Putiphar, il était si beau,

dit le Koran, que, de rêverie, les femmes qu'il servait à table se

coupaient les doigts avec leurs couteaux, en le regardant. Mais

nous ne sommes plus au temps de Joseph, et les préoccupations

qu'on a au dessert sont moins fortes.

-- Quelle grande bête, avec tout son esprit, que votre marquise,

pour vous avoir dit pareille chose! -- fit la duchesse, qui se

permit d'être cynique, mais qui ne se coupa rien du tout avec le

couteau d'or qu'elle tenait toujours à la main.

La comtesse de Chiffrevas regardait attentivement dans le fond

d'un verre de vin du Rhin, en cristal émeraude, mystérieux comme

sa pensée.

-- Et la petite masque? -- demanda-t-elle.

-- Oh, elle était morte, bien jeune et mariée en province, quand

sa mère me raconta cette histoire, répondit Ravila.

-- Sans cela!... fit la duchesse songeuse.

Les diaboliques · 第 8 / 17 题