Ce que je venais de dire à la vieille, le marquis Guy de Ruy était
l'exacte vérité. Il y avait trois jours à peine qu'une douzaine de
femmes du vertueux faubourg Saint-Germain (qu'elles soient bien
tranquilles, je ne les nommerai pas!) lesquelles, toutes les
douze, selon les douairières du commérage, avaient été du dernier
bien (vieille expression charmante) avec le comte Ravila de
Ravilès, s'étaient prises de l'idée singulière de lui offrir à
souper, -- à lui seul d'homme -- pour fêter... quoi? elles ne le
disaient pas. C'était hardi, qu'un tel souper; mais les femmes,
lâches individuellement, en troupe sont audacieuses. Pas une peut-
être de ce souper féminin n'aurait osé l'offrir chez elle, en tête
à tête, au comte Jules-Amédée-Hector; mais ensemble, et s'épaulant
toutes, les unes par les autres, elles n'avaient pas craint de
faire la chaîne du baquet de Mesmer autour de cet homme magnétique
et compromettant, le comte de Ravila de Ravilès...
-- Quel nom!
-- Un nom providentiel, Madame... Le comte de Ravila de Ravilès,
qui, par parenthèse, avait toujours obéi à la consigne de ce nom
impérieux, était bien l'incarnation de tous les séducteurs dont il
est parlé dans les romans et dans l'histoire, et la marquise Guy
de Ruy -- une vieille mécontente, aux yeux bleus, froids et
affilés, mais moins froids que son coeur et moins affilés que son
esprit, -- convenait elle-même que, dans ce temps, où la question
des femmes perd chaque jour de son importance, s'il y avait
quelqu'un qui pût rappeler Don Juan, à coup sûr ce devait être
lui! Malheureusement, c'était Don Juan au cinquième acte. Le
prince de Ligne ne pouvait faire entrer dans sa spirituelle tête
qu'Alcibiade eût jamais eu cinquante ans. Or, par ce côté-là
encore, le comte de Ravila allait continuer toujours Alcibiade.
Comme d'Orsay, ce dandy taillé dans le bronze de Michel-Ange, qui
fut beau jusqu'à sa dernière heure, Ravila avait eu cette beauté
particulière à la race Juan, -- à cette mystérieuse race qui ne
procède pas de père en fils, comme les autres, mais qui apparaît
çà et là, à de certaines distances, dans les familles de
l'humanité.
C'était la vraie beauté, -- la beauté insolente, joyeuse,
impériale, juanesque enfin; le mot dit tout et dispense de la
description; et -- avait-il fait un pacte avec le diable? -- il
l'avait toujours... Seulement, Dieu retrouvait son compte; les
griffes de tigre de la vie commençaient à lui rayer ce front
divin, couronné des roses de tant de lèvres, et sur ses larges
tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui
annoncent l'invasion prochaine des Barbares et la fin de
l'Empire... Il les portait, du reste, avec l'impassibilité de
l'orgueil surexcité par la puissance; mais les femmes qui
l'avaient aimé les regardaient parfois avec mélancolie. Qui sait?
elles regardaient peut-être l'heure qu'il était pour elles à ce
front? Hélas, pour elles comme pour lui, c'était l'heure du
terrible souper avec le froid Commandeur de marbre blanc, après
lequel il n'y a plus que l'enfer, -- l'enfer de la vieillesse, en
attendant l'autre! Et voilà pourquoi peut-être, avant de partager
avec lui ce souper amer et suprême, elles pensèrent à lui offrir
le leur et qu'elles en firent un chef-d'oeuvre.
Oui, un chef-d'oeuvre de goût, de délicatesse, de luxe patricien,
de recherche, de jolies idées; le plus charmant, le plus
délicieux, le plus friand, le plus capiteux, et surtout le plus
original des soupers. Original! pensez donc! C'est ordinairement
la joie, la soif de s'amuser qui donne à souper; mais ici, c'était
le souvenir, c'était le regret, c'était presque le désespoir, mais
le désespoir en toilette, caché sous des sourires ou sous des
rires, et qui voulait encore cette fête ou cette folie dernière,
encore cette escapade vers la jeunesse revenue pour une heure,
encore cette griserie pour qu'il en fût fait à jamais!...
Les Amphitryonnes de cet incroyable souper, si peu dans les moeurs
trembleuses de la société à laquelle elles appartenaient, durent y
éprouver quelque chose de ce que Sardanapale ressentit sur son
bûcher, quand il y entassa, pour périr avec lui, ses femmes, ses
esclaves, ses chevaux, ses bijoux, toutes les opulences de sa vie.
Elles, aussi, entassèrent à ce souper brûlant toutes les opulences
de la leur. Elles y apportèrent tout ce qu'elles avaient de
beauté, d'esprit, de ressources, de parure, de puissance, pour les
verser, en une seule fois, en ce suprême flamboiement.
L'homme devant lequel elles s'enveloppèrent et se drapèrent dans
cette dernière flamme, était plus à leurs yeux qu'aux yeux de
Sardanapale toute l'Asie. Elles furent coquettes pour lui comme
jamais femmes ne le furent pour aucun homme, comme jamais femmes
ne le furent pour un salon plein; et cette coquetterie, elles
l'embrasèrent de cette jalousie qu'on cache dans le monde et
qu'elles n'avaient point besoin de cacher, car elles savaient
toutes que cet homme avait été à chacune d'elles, et la honte
partagée n'en est plus... C'était, parmi elles toutes, à qui
graverait le plus avant son épitaphe dans son coeur.
Lui, il eut, ce soir-là, la volupté repue, souveraine,
nonchalante, dégustatrice du confesseur de nonnes et du sultan.
Assis comme un roi -- comme le maître -- au milieu de la table, en
face de la comtesse de Chiffrevas, dans ce boudoir fleur de pêcher
ou de... péché (on n'a jamais bien su l'orthographe de la couleur
de ce boudoir), le comte de Ravila embrassait de ses yeux, bleu
d'enfer, que tant de pauvres créatures avaient pris pour le bleu
du ciel, ce cercle rayonnant de douze femmes, mises avec génie, et
qui, à cette table, chargée de cristaux, de bougies allumées et de
fleurs, étalaient, depuis le vermillon de la rose ouverte jusqu'à
l'or adouci de la grappe ambrée, toutes les nuances de la
maturité.
Il n'y avait pas là de ces jeunesses vert tendre, de ces petites
demoiselles qu'exécrait Byron, qui sentent la tartelette et qui,
par la tournure, ne sont encore que des épluchettes, mais tous
étés splendides et savoureux, plantureux automnes, épanouissements
et plénitudes, seins éblouissants battant leur plein majestueux au
bord découvert des corsages, et, sous les camées de l'épaule nue,
des bras de tout galbe, mais surtout des bras puissants, de ces
biceps de Sabines qui ont lutté avec les Romains, et qui seraient
capables de s'entrelacer, pour l'arrêter, dans les rayons de la
roue du char de la vie.
J'ai parlé d'idées. Une des plus charmantes de ce souper avait été
de le faire servir par des femmes de chambre, pour qu'il ne fût
pas dit que rien eût dérangé l'harmonie d'une fête dont les femmes
étaient les seules reines, puisqu'elles en faisaient les
honneurs... Le seigneur Don Juan -- branche de Ravila -- put donc
baigner ses fauves regards dans une mer de chairs lumineuses et
vivantes comme Rubens en met dans ses grasses et robustes
peintures, mais il put plonger aussi son orgueil dans l'éther plus
ou moins limpide, plus ou moins troublé de tous ces coeurs. C'est
qu'au fond, et malgré tout ce qui pourrait empêcher de le croire,
c'est un rude spiritualiste que Don juan! Il l'est comme le démon
lui-même, qui aime les âmes encore plus que les corps, et qui fait
même cette traite-là de préférence à l'autre, le négrier infernal!
Spirituelles, nobles, du ton le plus faubourg Saint-Germain, mais
ce soir-là hardies comme des pages de la maison du Roi quand il y
avait une maison du Roi et des pages, elles furent d'un
étincellement d'esprit, d'un mouvement, d'une verve et d'un brio
incomparables. Elles s'y sentirent supérieures à tout ce qu'elles
avaient été dans leurs plus beaux soirs. Elles y jouirent d'une
puissance inconnue qui se dégageait du fond d'elles-mêmes, et dont
jusque-là elles ne s'étaient jamais doutées.
Le bonheur de cette découverte, la sensation des forces triplées
de la vie; de plus, les influences physiques, si décisives sur les
êtres nerveux, l'éclat des lumières, l'odeur pénétrante de toutes
ces fleurs qui se pâmaient dans l'atmosphère chauffée par ces
beaux corps aux effluves trop forts pour elles, l'aiguillon des
vins provocants, l'idée de ce souper qui avait justement le mérite
piquant du péché que la Napolitaine demandait à son sorbet pour le
trouver exquis, la pensée enivrante de la complicité dans ce petit
crime d'un souper risqué, oui! mais qui ne versa pas vulgairement
dans le souper régence; qui resta un souper faubourg Saint-Germain
et XIXe siècle, et où de tous ces adorables corsages, doublés de
coeurs qui avaient vu le feu et qui aimaient à l'agacer encore,
pas une épingle ne tomba; -- toutes ces choses enfin, agissant à
la fois, tendirent la harpe mystérieuse que toutes ces
merveilleuses organisations portaient en elles, aussi fort qu'elle
pouvait être tendue sans se briser, et elles arrivèrent à des
octaves sublimes, à d'inexprimables diapasons... Ce dut être
curieux, n'est-ce pas? Cette page inouïe de ses Mémoires, Ravila
l'écrira-t-il un jour?... C'est une question mais lui seul peut
l'écrire... Comme je le dis à la marquise Guy de Ruy, je n'étais
pas à ce souper, et si j'en vais rapporter quelques détails et
l'histoire par laquelle il finit, c'est que je les tiens de Ravila
lui-même, qui, fidèle à l'indiscrétion traditionnelle et
caractéristique de la race Juan, prit la peine, un soir de me les
raconter.