DES INDES, DE LA PERSE, DE L'ARABIE ET DU MAHOMÉTISME.

En me ramenant vers l'Europe, je trouve d'abord l'Inde ou l'Indoustan,

Contrée un peu moins vaste que la Chine, et plus connue par les denrées

précieuses que l'industrie des Négociants en a tiré dans tous les temps,

que par des relations exactes.

Une chaîne de montagnes peu interrompues, semble en avoir fixé les limites

entre la Chine, la Tartarie et la Perse. Le reste est entouré de mers.

Cependant l'Inde en-deçà du Gange fut longtemps soumise aux Persans, et

voilà pourquoi Alexandre, vengeur de la Grèce et vainqueur de Darius,

poussa ses conquêtes jusqu'aux Indes tributaires de son ennemi. Depuis

Alexandre les Indiens avaient vécu dans la liberté et dans la mollesse

qu'inspirent la valeur du climat et la richesse de la terre.

Les Grecs y voyageaient avant Alexandre pour y chercher la Science. C'est

là que le célèbre Pilpay écrivit, il y a 2300 années, ces _Fables Morales_,

traduites dans presque toutes les Langues du Monde. Le Jeu des Échecs y

fut inventé. Les Chiffres dont nous nous servons, et que les Arabes nous

ont apporté vers le temps de Charlemagne, nous viennent de l'Inde.

Peut-être les anciennes Médailles, dont les Curieux Chinois font tant de

cas, sont une preuve que les Arts furent cultivés aux Indes avant d'être

connus des Chinois.

On y a de temps immémorial divisé la route annuelle du Soleil en douze

parties. L'année des Bracmanes et des plus anciens Gymnosophistes commença

toujours, quand le Soleil entrait dans la Constellation qu'ils nomment

_Moscham_, et qui est pour nous le Bélier. Leurs Semaines furent toujours

de sept jours: division que les Grecs ne connurent jamais. Leurs Jours

portent les noms des sept Planètes. Le Jour du Soleil est appelé chez

eux _Mitradinam_, reste à savoir si ce mot _Mitra_, qui chez les Perses

signifie aussi le Soleil, est originairement un terme de la Langue des

Mages, ou de celle des Sages de l'Inde. Il est bien difficile de dire,

laquelle des deux Nations enseigna l'autre; mais s'il s'agissait de

décider entre les Indes et l'Égypte, je croirais les Sciences bien plus

anciennes dans les Indes. Ma conjecture est fondée sur ce que le terrain

des Indes est bien plus aisément habitable que le terrain voisin du Nil,

dont les débordements dûrent longtemps rebuter les premiers Colons, avant

qu'ils eussent dompté ce fleuve en creusant des canaux. Le sol des Indes

est d'ailleurs d'une fertilité bien plus variée, et qui a dû exciter

davantage la curiosité et l'industrie humaine: mais il ne paraît pas que

la Science du Gouvernement et de la Morale y ait été perfectionnée autant

que chez les Chinois.

La Superstition y a dès longtemps étouffé les Sciences qu'on y venait

apprendre dans les temps reculés. Les Bonzes et les Bramins,[4] successeurs

des Bracmanes[4], y soutiennent la doctrine de la Métempsycose. Ils y

répandent d'ailleurs l'abrutissement avec l'erreur: ils engagent, quand

ils peuvent, les femmes à se brûler sur le corps de leurs maris morts. Les

vastes Côtes de Coromandel sont en proie à ces coutumes affreuses, que le

Gouvernement Mahométan n'a pu encore détruire.

[Note 4: Orthographe originale de l'édition de Jean Neaulme (1753).]

Ces Bramins, qui entretiennent dans le peuple la plus stupide idolâtrie,

ont pourtant entre leurs mains un des plus anciens Livres du Monde, écrit

par leurs premiers Sages, dans lequel on ne reconnaît qu'un seul Être

suprême. Ils conservent précieusement ce témoignage qui les condamne. Ils

prêchent des erreurs qui leur sont utiles, et cachent une vérité qui ne

serait que respectable.

Dans ce même Indoustan sur les Côtes de Malabar et de Coromandel, on est

surpris de trouver des Chrétiens établis depuis environ 1200 ans. Ils se

nomment les Chrétiens de St. Thomas. Un Marchand Chrétien de Syrie nommé

_Mar Thomas_ (_Mar_ signifie _Monsieur_) y établit sa religion avec son

commerce. Il y laissa une nombreuse famille, des Facteurs, des Ouvriers,

qui s'étant un peu multipliés, ont depuis douze Siècles conservé la

Religion de _Mar Thomas_, qu'on n'a pas manqué de prendre ensuite pour

St. Thomas l'Apôtre.

Ces Chrétiens ne connaissaient ni la Suprématie de Rome, ni la

Transubstantiation, ni plusieurs Sacrements, ni le Purgatoire, ni le Culte

des Images. Nous verrons en son temps comment de nouveaux Missionnaires

leur ont appris ce qu'ils ignoraient.

En remontant vers la Perse, on y trouve un peu avant le temps qui me

sert d'époque, la plus grande et la plus prompte révolution que nous

connaissions sur la Terre.

Une nouvelle Domination, une Religion et des Moeurs jusqu'alors inconnues,

avaient changé la face de ces Contrées; et ce changement s'étendait déjà

fort avant en Asie, en Afrique et en Europe.

Pour me faire une idée du Mahométisme qui a donné une nouvelle forme à

tant d'Empires, je me rappellerai d'abord les parties du Monde qui lui

furent les premières soumises.

La Perse avait étendu sa domination avant Alexandre, de l'Égypte à la

Bactriane au-delà du Pays où est aujourd'hui Samarcande, et de la Thrace

jusqu'au Fleuve de l'Inde.

Divisée et resserrée sous les Séleucides, elle avait repris des

accroissements sous Arsaces le Parthien 250 ans avant JÉSUS-CHRIST. Les

Arsacides n'eurent ni la Syrie, ni les Contrées qui bordent le Pont-Euxin;

mais ils disputèrent avec les Romains de l'Empire de l'Orient, et leur

opposèrent toujours des barrières insurmontables.

Du temps d'Alexandre Sévère, vers l'an 226, Artaxare enleva ce Royaume et

rétablit l'Empire des Perses, dont l'étendue ne différait guères alors de

ce qu'elle est de nos jours.

Au milieu de toutes ces révolutions, l'ancienne Religion des Mages

s'était toujours soutenue en Perse, et ni les Dieux des Grecs, ni d'autres

Divinités n'avaient prévalu.

Noushirvan ou Cosroés le Grand, sur la fin du VIe Siècle, avait étendu

son empire dans une partie de l'Arabie pétrée et de celle qu'on nommait

heureuse. Il en avait chassé des Abyssins Chrétiens, qui l'avaient

envahie. Il proscrivit autant qu'il le put le Christianisme de ses propres

États, forcé à cette sévérité par le crime d'un fils de sa femme, qui

s'étant fait Chrétien, se révolta contre lui.

La dernière année du règne de ce fameux Roi, naquit Mahomet à la Mecque

dans l'Arabie pétrée en 570. Son Pays défendait alors sa liberté contre

les Perses et contre ces Princes de Constantinople, qui retenaient

toujours le nom d'Empereurs Romains.

Les enfants du Grand Noushirvan, indignes d'un tel Père, désolaient la

Perse par des guerres civiles et par des parricides. Les successeurs du

sage Justinien avilissaient le nom de l'Empire. Maurice venait d'être

détrôné par les armes de Phocas, et par les intrigues du Patriarche

Ciriaque et de quelques Évêques, que Phocas punit ensuite de l'avoir

servi. Le sang de Maurice et de ses cinq fils avait coulé sous la main

du bourreau; et le Pape Grégoire le Grand, ennemi des Patriarches de

Constantinople, tâchait d'attirer le Tyran Phocas dans son parti, en lui

prodiguant des louanges, et en condamnant la mémoire de Maurice, qu'il

avait loué pendant sa vie.

L'Empire de Rome en Occident était anéanti, un déluge de Barbares, Goths,

Hérules, Huns, Vandales inondaient l'Europe, quand Mahomet jetait dans les

Déserts de l'Arabie les fondements de la Religion et de la Puissance

Musulmane.

On sait que Mahomet était le cadet d'une famille pauvre, qu'il fut

longtemps au service d'une femme de la Mecque, nommée Caditscha, laquelle

exerçait le négoce; qu'il l'épousa, et qu'il vécut obscur jusqu'à l'âge

de quarante ans. Il ne déploya qu'à cet âge les talents qui le rendaient

supérieur à ses compatriotes. Il avait une éloquence vive et forte,

dépouillée d'art et de méthode, telle qu'il la fallait à des Arabes; un

air d'autorité et d'insinuation, animé par des yeux perçants et par une

physionomie heureuse; l'intrépidité d'Alexandre, sa libéralité, et la

sobriété dont Alexandre aurait eu besoin pour être un grand-homme en tout.

L'amour, qu'un tempérament ardent lui rendait nécessaire, et qui lui

donna tant de femmes et de concubines, n'affaiblit ni son courage, ni

son application, ni sa santé. C'est ainsi qu'en parlent les Arabes

contemporains, et ce portrait est justifié par ses actions.

Après avoir bien connu le caractère de ses concitoyens, leur ignorance,

leur crédulité et leur disposition à l'enthousiasme, il vit qu'il

pouvait s'ériger en Prophète. Il feignit des révélations, il parla, il

se fit croire d'abord dans sa maison, ce qui était probablement le plus

difficile. En trois ans il eut quarante-deux disciples persuadés; Omar,

son persécuteur, devint son Apôtre; au bout de cinq ans il en eut 114.

Il enseignait aux Arabes adorateurs des Étoiles, qu'il ne fallait adorer

que le Dieu qui les a faites: que les Livres des Juifs et des Chrétiens

s'étant corrompus et falsifiés, on devait les avoir en horreur: qu'on

était obligé sous peine de châtiment éternel de prier cinq fois par jour;

de donner l'aumône; et surtout, en ne reconnaissant qu'un seul Dieu, de

croire en Mahomet son dernier Prophète; enfin de hasarder sa vie pour sa

foi.

Il défendit l'usage du Vin, parce que l'abus en est trop dangereux. Il

conserva la Circoncision pratiquée par les Arabes, ainsi que par les

anciens Égyptiens, instituée probablement pour prévenir ces abus de la

première puberté, qui énervent souvent la jeunesse. Il permit aux hommes

la pluralité des femmes, usage immémorial de tout l'Orient. Il n'altéra

en rien la Morale, qui a toujours été la même dans le fond chez tous les

hommes, et qu'aucun Législateur n'a jamais corrompue.

Il proposait pour récompense une Vie éternelle, où l'Âme serait enivrée

de tous les plaisirs spirituels, et où le Corps ressuscité avec ses sens

goûterait par ces sens même toutes les voluptés qui lui sont propres.

Sa Religion s'appela l'_Islamisme_,[5] qui signifie _résignation

à la volonté de Dieu_. Le Livre qui la contient, s'appela _Coran_,

c'est-à-dire le _Livre_, ou l'_Écriture_, ou _la Lecture par excellence_.

[Note 5: Écrit «Ismamisme» dans l'édition originale de Jean Neaulme

(1753).]

Tous les Interprètes de ce Livre conviennent que sa morale est contenue

dans ces paroles: _Recherchez qui vous chasse; donnez à qui vous offense;

pardonnez à qui vous offense; faites du bien à tous; ne contestez point

avec les Ignorants_.

Parmi les déclamations incohérentes, dont ce Livre est rempli selon le

goût Oriental, on ne laisse pas de trouver des morceaux qui peuvent

paraître sublimes. Mahomet, par exemple, en parlant de la cessation du

Déluge, s'exprime ainsi. _Dieu dit, Terre engloutis tes eaux, Ciel puise

les ondes que tu a versées: le Ciel et la Terre obéirent_.

Sa définition de Dieu est d'un genre plus véritablement sublime.

On lui demandait quel était cet _Alla_ qu'il annonçait: _C'est celui_,

répondit-il, _qui tient l'être de soi-même, et de qui les autres le

tiennent; qui n'engendre point, et qui n'est point engendré; et à qui

rien n'est semblable dans toute l'étendue des Êtres_.

Il est vrai que les contradictions, les absurdités, les anachronismes sont

répandues en foule dans ce Livre. On y voit surtout une ignorance profonde

de la Physique la plus simple et la plus connue. C'est-là la pierre de

touche des Livres que les fausses Religions prétendent écrits par la

Divinité; car Dieu n'est ni absurde ni ignorant; mais le Vulgaire qui ne

voit point ces fautes, les adore, et les Docteurs emploient un déluge de

paroles pour les pallier.

Quelques personnes ont cru sur un passage équivoque de l'Alcoran, que

Mahomet ne savait ni lire ni écrire; ce qui ajouterait encore aux prodiges

de ses succès: mais il n'est pas vraisemblable qu'un homme qui avait été

négociant si longtemps, ne sût pas ce qui est si nécessaire au négoce:

encore moins est-il probable, qu'un homme si instruit des Histoires et des

Fables de son Pays, ignorât ce que savaient tous les enfants de sa Patrie.

D'ailleurs les Auteurs Arabes rapportent qu'en mourant, Mahomet demanda

une plume et de l'encre.

Persécuté à la Mecque, sa fuite qu'on nomme _Égire_, devint l'époque de sa

gloire et de la fondation de son Empire. De fugitif il devint conquérant;

réfugié à Médine, il y persuada le peuple et l'asservit: il battit d'abord

avec 113 hommes les Mecquois, qui étaient venus fondre sur lui au nombre

de mille. Cette victoire, qui fut un miracle aux yeux de ses Sectateurs,

les persuada que Dieu combattait pour eux, comme eux pour lui. Dès la

première victoire, ils espérèrent la conquête du Monde. Mahomet prit la

Mecque, vit ses persécuteurs à ses pieds, conquit en neuf ans par la

parole et par les armes toute l'Arabie, Pays aussi grand que la Perse,

et que les Perses ni les Romains n'avaient pu conquérir.

Dès ses premiers succès il avait écrit au Roi de Perse Cosroès Second, à

l'Empereur Héraclius, au Prince des Coptes Gouverneur d'Égypte, au Roi des

Abyssins, à un Roi nommé Mandar, qui régnait dans une Province près du

Golfe Persique.

Il osa leur proposer d'embrasser sa Religion; et ce qui est étrange, c'est

que de ces Princes il y en eut deux qui se firent Mahométans. Ce furent

le Roi d'Abyssinie et ce Mandar. Cosroès déchira la Lettre de Mahomet avec

indignation. Héraclius répondit par des présents. Le Prince des Coptes lui

envoya une Fille qui passait pour un chef-d'oeuvre de la Nature, et qu'on

appelait _La belle Marie_.

Mahomet au bout de neuf ans se croyant assez fort pour étendre sa conquête

et sa religion dans l'Empire Grec et Persan, commença par attaquer la

Syrie soumise alors à Héraclius, et lui prit quelques Villes. Cet Empereur

entêté de disputes métaphysiques de Religion, et qui avait pris le

parti des Monothélites, essuya en peu de temps deux propositions bien

singulières; l'une de la part de Cosroès Second, qui l'avait longtemps

vaincu, et l'autre de la part de Mahomet. Cosroès voulait qu'Héraclius

embrassât la Religion des Mages, et Mahomet qu'il se fît Musulman.

Enfin Mahomet maître de l'Arabie, et redoutable à tous ses voisins,

attaqué d'une maladie mortelle à Médine à l'âge de 63 ans, voulut que ses

derniers moments parussent ceux d'un Héros et d'un Juste: _Que celui à qui

j'ai fait violence et injustice paraisse_, s'écria-t-il, _et je suis prêt

de lui faire réparation_. Un homme se leva, qui lui redemanda quelque

argent; Mahomet le lui fit donner, et expira peu de temps après, regardé

comme un grand-homme par ceux mêmes qui savaient qu'il était un imposteur,

et révéré comme un Prophète par tout le reste.

Sa dernière volonté ne fut point exécutée. Il avait nommé Aly son gendre

et Fatime sa fille pour les héritiers de son Empire. Mais l'ambition

qui l'emporte sur le fanatisme même, engagea les Chefs de son Armée à

déclarer Calife, c'est-à-dire Vicaire du Prophète, le vieux Abubéker son

beau-père, dans l'espérance qu'ils pourraient bientôt eux-mêmes partager

la succession. Aly resta dans l'Arabie, attendant le temps de se signaler.

Abubéker rassembla d'abord en un corps les feuilles éparses de l'Alcoran.

On lut en présence de tous les Chefs les chapitres de ce Livre, et on

établit son authenticité invariable.

Bientôt Abubéker mena ses Musulmans en Palestine, et y défit le frère

d'Héraclius. Il mourut peu après avec la réputation du plus généreux de

tous les hommes, n'ayant jamais pris pour lui qu'environ quarante sous de

notre monnaie par jour de tout le butin qu'on partageait, et ayant fait

voir combien le mépris des petits intérêts peut s'accorder avec l'ambition

que les grands intérêts inspirent.

Omar élu après lui fut un des plus rapides Conquérants qui aient désolé la

Terre. Il prend d'abord Damas, célèbre par la fertilité de son territoire,

par les ouvrages d'acier les meilleurs de l'Univers, par ces étoffes de

Soie qui portent encore son nom. Il chasse de la Syrie et de la Phénicie

les Grecs qu'on appelait Romains. Il reçoit à composition après un long

siège, la Ville de Jérusalem toujours occupée par des étrangers, qui se

succédèrent les uns aux autres, depuis que David l'eut enlevée à ses

anciens citoyens.

Dans le même temps les Lieutenants d'Omar s'avançaient en Perse. Le

dernier des Rois Persans, que nous appelons Hormisdas IV, livre bataille

aux Arabes à quelques lieues de Madain, devenue la Capitale de cet Empire.

Il perd la bataille et la vie. Les Perses passent sous la domination

d'Omar, plus facilement qu'ils n'avaient subi le joug d'Alexandre.

Alors tomba cette ancienne Religion des Mages, que le Vainqueur de Darius

avait respectée; car il ne toucha jamais au culte des Peuples vaincus.

Les Mages fondés par Zoroastre et réformés ensuite par un autre Zoroastre

du temps de Darius, fils d'Hydaspes, adorateurs d'un seul Dieu, ennemis

de tout simulacre, révéraient dans le Feu qui donne la vie à la Nature,

l'emblême de la Divinité. Ils reconnaissaient de tout temps un mauvais

Principe, à qui Dieu permettait de faire le mal, ils le nommaient _Satan_,

et c'est parmi eux que Mannés avait puisé sa Doctrine des deux Principes.

Ils regardaient leur Religion comme la plus ancienne et la plus pure.

La connaissance qu'ils avaient des Mathématiques, de l'Astronomie et de

l'Histoire, augmentait leur mépris pour leurs vainqueurs alors ignorants.

Ils ne purent abandonner une Religion consacrée par tant de siècles pour

une Secte ennemie qui venait de naître.

Ils se retirèrent aux extrémités de la Perse et de l'Inde. C'est là qu'ils

vivent aujourd'hui sous le nom de _Gavres_ ou de _Guèbres_, ne se mariant

qu'entre eux, entretenant le Feu sacré, fidèles à ce qu'ils connaissent

de leur ancien culte, mais ignorants, méprisés et, à leur pauvreté près,

semblables aux Juifs si longtemps dispersés sans s'allier aux autres

Nations, et plus encore aux Banians, qui ne sont établis et dispersés que

dans l'Inde.

Tandis qu'un Lieutenant d'Omar subjugue la Perse, un autre enlève l'Égypte

entière aux Romains et une grande partie de la Lybie. C'est dans cette

conquête qu'est brûlée la fameuse Bibliothèque d'Alexandrie, monument des

connaissances et des erreurs des hommes, commencée par Ptolémée[6]

Philadelphe, et augmentée par tant de Rois. Alors les Sarrasins ne

voulaient de Science que l'Alcoran.

[Note 6: Écrit «Ptolomée» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).]

Après Omar tué par un Esclave Perse, Aly ce gendre de Mahomet que les

Persans révèrent aujourd'hui, et dont ils suivent les principes en

opposition à ceux d'Omar, obtint enfin le Califat, et transféra le Siège

des Califes dans la Ville de Médine, où Mahomet est enseveli dans la Ville

de Couffa sur les bords de l'Euphrate: à peine en reste-t-il aujourd'hui

des ruines. C'est le sort de Babylone, de Séleucie, et de toutes les

anciennes Villes de la Chaldée, qui n'étaient bâties que de briques.

Après le règne de seize Califes de la Maison des Ommiades, régnèrent les

Califes Abassides. C'est Abougrafar Almanzor, second Calife Abasside, qui

fixa le Siège de ce grand Empire à Bagdad[7] au-delà de l'Euphrate dans

la Chaldée. Les Turcs disent qu'il en jeta les fondements. Les Persans

assurent qu'elle était très-ancienne, et qu'il ne fit que la réparer.

C'est cette Ville qu'on appelle quelquefois Babylone, et qui a été le

sujet de tant de guerres entre la Perse et la Turquie.

[Note 7: Écrit «Bagdat» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).]

La domination des Califes dura 655 ans, despotiques dans la Religion,

comme dans le Gouvernement. Ils n'étaient point adorés, ainsi que le grand

Lama; mais ils avaient une autorité plus réelle, et dans les temps même de

leur décadence, ils furent respectés des Princes qui les persécutaient.

Tous ces Sultans Turcs, Arabes, Tartares, reçurent l'investiture des

Califes, avec bien moins de contestation, que plusieurs Princes Chrétiens

n'en ont reçu des Papes. On ne baisait point les pieds du Calife, mais on

se prosternait sur le seuil de son Palais.

Si jamais Puissance a menacé toute la Terre, c'est celle de ces Califes,

car ils avaient le droit du Trône et de l'Autel, du Glaive et de

l'Enthousiasme. Leurs ordres étaient autant d'oracles, et leurs soldats

autant de fanatiques.

Dès l'an 671 ils assiégèrent Constantinople, qui devait un jour devenir

Mahométane; les divisions presque inévitables parmi tant de Chefs féroces,

n'arrêtèrent pas leurs conquêtes. Ils ressemblèrent en ce point aux

anciens Romains, qui parmi leurs guerres civiles avaient subjugué l'Asie

mineure.

On les voit en 711 passer d'Égypte en Espagne, soumise aisément tour à

tour, par les Carthaginois, par les Romains, par les Goths et Vandales,

et enfin par ces Arabes qu'on nomme Maures. Ils y établissent d'abord le

Royaume de Cordoue. Le Sultan d'Égypte secoue à-la-vérité le joug du grand

Calife de Bagdag, et Abdérame, Gouverneur de l'Espagne conquise, ne

reconnaît plus le Sultan d'Égypte; cependant tout plie encore sous les

Armes Musulmanes.

Cet Abdérame, petit-fils du Calife Hétham, prend les Royaumes de Castille,

de Navarre, de Portugal, d'Aragon, il établit les siens en Languedoc, il

s'empare de la Guyenne et du Poitou; et sans Charles Martel, qui lui ôta

la victoire et la vie, la France était une Province Mahométane.

À mesure que les Mahométans devinrent puissants, ils se polirent. Ces

Califes toujours reconnus pour Souverains de la Religion, et en apparence

de l'Empire, par ceux qui ne reçoivent plus leurs ordres de si loin,

tranquilles dans leur nouvelle Babylone, y font enfin renaître les

Arts. Aaron Rachild contemporain de Charlemagne, plus respecté que ses

prédécesseurs, et qui sut se faire obéir jusqu'en Espagne et aux Indes,

ranima les Sciences, fit fleurir les Arts agréables et utiles, attira les

Gens-de-Lettres, composa des vers, et fit succéder dans ses vastes États

la Politique à la Barbarie. Sous lui les Arabes qui adoptaient déjà les

Chiffres Indiens, nous les apportèrent. Nous ne connûmes en Allemagne et

en France le cours des Astres, que par le moyen de ces mêmes Arabes. Le

mot seul d'_Almanach_ en est encore un témoignage.

L'Almageste de Ptolémée fut alors traduit du Grec en Arabe par l'astronome

Benhonain. Ce Calife Almanon fit mesurer géométriquement un degré du

Méridien pour déterminer la grandeur de la Terre. Opération qui n'a

été faite en France que plus de 900 ans après, sous Louis XIV. Ce même

Astronome Benhonain poussa les observations assez loin, reconnut ou

que Ptolémée avait fixé la plus grande déclinaison du Soleil trop au

septentrion, ou que l'obliquité de l'Écliptique avait changé. Il vit même

que le période de trente-six mille ans qu'on avait assigné au mouvement

prétendu des Étoiles fixes d'Occident en Orient, devait être beaucoup

racourcie.

La Chimie et la Médecine étaient cultivées par les Arabes. La Chimie

perfectionnée par nous, ne nous fut connue que par eux. Nous leur devons

de nouveaux remèdes, qu'on nomme les _minoritifs_, plus doux et plus

salutaires que ceux qui étaient auparavant en usage dans l'École

d'Hippocrate et de Galien. Enfin dès le second Siècle de Mahomet, il

fallut que les Chrétiens d'Occident s'instruisissent chez les Musulmans.

Abrégé de l'Histoire universelle depuis Charlemagne jusques à Charlequint (Tome 1) · 第 12 / 28 题