CONCLUSION

Si Catherine n'était pas l'auteur responsable de la Saint-Barthélemy,

est-il paradoxal de prétendre qu'elle ferait assez belle figure dans

l'histoire? Il n'y a rien à redire à ses moeurs; on ne lui connaît ni

favoris de haut parage ni même simples valets de coeur. Elle fut, épouse

ou veuve, la femme «de vie incoulpée», que célébrait Henri III. C'est

une légende qu'elle a favorisé les écarts de jeunesse de ses fils pour

les énerver et plus facilement les conduire. Elle eut le mérite, qui

n'est pas petit, de défendre pendant trente ans l'État et la dynastie

contre les forces anarchiques du temps. Entre toutes les reines de

France du XVIe siècle--car Marie Stuart ne fit que passer--elle

personnifie la civilisation et l'esprit de la Renaissance. Mais son

crime est si grand qu'il a fait oublier vertus, qualités et services.

Seuls ou presque seuls les historiens de l'art, distraits de l'obsession

du massacre par la nature de leurs études, trouvent de quoi admirer dans

sa vie. Et c'est justice. En son mécénat, il n'y a de blâmable que le

prix qu'il a coûté.

Née d'une Française de la plus haute aristocratie et de Laurent de

Médicis, duc d'Urbin, petit-fils de Laurent le Magnifique, et comme lui

chef de la République florentine, orpheline presque en naissant, mais

élevée à Rome et à Florence, sous la tutelle de ses grands-oncles les

papes Léon X et Clément VII, et transportée à quatorze ans, par son

mariage avec un fils de France, de ces capitales de l'art et du

catholicisme à la Cour de François Ier, la plus brillante de la

chrétienté, elle aimait d'un goût atavique, que les impressions de

l'enfance et de la jeunesse renforcèrent encore, le luxe, la

représentation et la magnificence. Quand, à partir du règne de Charles

IX, son fils, elle disposa librement des finances de l'État, elle

s'entoura de dames et de demoiselles d'honneur, qu'elle voulut parées

«comme déesses», multiplia les fêtes et bâtit des palais et des châteaux

pour donner à la royauté et se donner à elle-même, le décor, les

cortèges et l'éclat qui répondaient à ses rêves de grandeur. Son

intelligence était vive et sa curiosité large et toujours en éveil. Elle

recherchait la compagnie des doctes, des lettrés, des artistes, des

collectionneurs. Elle collectionnait elle-même des tableaux, des objets

d'art, des produits exotiques et, ce qui n'avait pas encore de nom, des

bibelots. Elle amassait des cartes géographiques, des livres, des

manuscrits. Elle savait probablement le latin et du grec, peu ou

beaucoup. Elle patronna ou pensionna les écrivains italiens de son

temps, Alamanni, l'Arétin, le Tasse et, parmi les prosateurs et les

poètes de l'époque antérieure, elle était capable d'apprécier le franc

réalisme de Boccace et l'idéalisme subtil de Pétrarque.

Grâce à cette teinture des langues antiques et à sa connaissance de la

littérature italienne, sans oublier la française, elle fut mieux qu'un

banquier de la République des lettres. Elle entremêla les ballets en

usage à la Cour de chants, de musique et d'une action scénique, d'où

allait sortir l'opéra. Elle inspira l'idée d'un nouveau genre

dramatique, la tragi-comédie. Même s'il était vrai qu'elle a fait servir

les moyens de séduction de son cercle de femmes à des fins politiques,

elle souhaita que la poésie du moins restât chaste, comme le refuge de

l'idéal. Elle recommanda expressément à Baïf, tout en le louant d'avoir

adapté le _Miles gloriosus_ de Plaute à la scène française, de se garder

des «lascivetés» des anciens, et elle invita Ronsard, qui, à cinquante

ans, continuait de chanter le vin et l'amour avec l'enthousiasme d'un

jeune homme, à imiter, comme il fit, l'adorateur de Laure en ses

délicatesses de pur sentiment.

Elle-même en sa jeunesse avait délibéré d'écrire avec sa belle-soeur

Marguerite de France, sur le modèle du _Décaméron_ ou de l'_Heptaméron_,

un recueil de Nouvelles, mais qui seraient des histoires vraies. Mais

elle a eu d'autres soucis et sa production littéraire, si l'on peut

dire, consiste en une énorme correspondance presque toute politique,

qu'elle a dictée et souvent même écrite de sa main dans une orthographe

bizarrement phonétique, et où ressortent des lettres familières, en trop

petit nombre, d'un agrément et d'un tour si français. Elle est

assurément de la même famille intellectuelle que Marguerite d'Angoulême

et Marguerite de France, mais, à la différence de la soeur et de la fille

de François Ier, elle excelle aux sciences et aux mathématiques et se

distingue encore de ces pures lettrées par ses goûts artistes. Elle a

aimé les bâtiments jusqu'à en dresser avec ses architectes le plan,

l'ordonnance et la décoration. Tous ses enfants, sauf François II, né

maladif et mort jeune, et ses filles, Élisabeth et Claude, comprimées,

l'une par l'étiquette de la Cour de Madrid, l'autre par la médiocrité de

celle de Nancy, sont des esprits cultivés, raffinés, curieux de poésie,

de philosophie, et de musique. Henri III parle et Marguerite de Valois

écrit avec une perfection, rare pour le temps, de noblesse et

d'élégance.

Mais les historiens politiques sont sans bienveillance. La plupart la

représentent comme uniquement attachée à son intérêt, indifférente au

bien et au mal, sans religion ni scrupules. Pour les moralistes et les

romanciers, elle est l'incarnation du machiavélisme. Les protestants, et

c'est bien naturel, l'exècrent et les catholiques en général la renient.

C'est là un jugement sommaire, inspiré par cette idée toute naturelle,

mais quelquefois fausse, qu'ayant commandé un crime énorme, elle était

née criminelle. D'où la conclusion que ses sentiments étaient viciés en

leur source, qu'elle était incapable d'un acte généreux, qu'elle

n'aimait rien ni personne et que dans sa vie tout fut calcul, égoïsme,

ruse, perfidie, cruauté.

Catherine, la vraie Catherine, ondoyante et diverse, ne ressemble pas à

ce portrait brossé à grands traits, tout en noir, et comme figé en sa

malveillance. Elle n'a pas été toujours la même au cours de trente ans

de règne; elle a varié comme un homme, plus qu'un homme. Elle a été

poussée par l'ambition, entraînée par la lutte, exaspérée par les

résistances, mais il ne semble pas qu'elle n'eût pas mieux aimé

gouverner doucement.

Elle passait pour «bénigne», et il est probable qu'en temps normal elle

le fût restée. Elle ne manquait pas de générosité ni de hardiesse, comme

il parut en sa régence. Du vivant d'Henri II, un mari qu'elle aimait

d'amour, elle avait osé, au risque de déplaire à ce persécuteur de

l'hérésie, montrer quelque compassion pour les persécutés. Sous François

II, elle réagit discrètement contre l'intolérance des Guise. Le règne de

Charles IX, qui fut son règne, débuta par une initiative audacieuse:

l'arrêt des persécutions et l'inauguration de la liberté de conscience.

Assurément elle cherchait à s'attacher les adversaires des Guise, et il

y avait du calcul dans ce changement de politique. Mais s'y serait-elle

obstinée, malgré la résistance de la masse des catholiques et la

pression du roi d'Espagne, Philippe II, et des papes Pie IV et Pie V, si

elle n'avait pas naturellement répugné à la violence. Elle alla même si

loin dans ses complaisances qu'elle fut accusée de favoriser les

doctrines nouvelles, bien qu'elle prétendît les souffrir seulement pour

le maintien de la paix publique et la conservation de l'État. Les chefs

catholiques, alarmés, la mirent en demeure de se soumettre, si elle ne

voulait se démettre, mais après la première guerre civile, quand la mort

ou le discrédit des triumvirs lui eut rendu sa liberté d'action, elle

revint à la pratique de la tolérance, comme au système de son choix.

Elle ménagea les protestants, aussi longtemps qu'elle le put, et, si

l'on peut dire, qu'ils le voulurent, sans dépasser toutefois les

libertés consenties par l'Édit de pacification d'Amboise, et même en

restant un peu en deçà, pour ne pas provoquer une nouvelle réaction. Une

preuve entre quelques autres du parti pris de la plupart des historiens,

c'est que, tout en la déclarant jalouse à l'excès de son pouvoir et

impatiente de tout partage, ils lui dénient le mérite de ses bonnes

intentions et l'attribuent tout entier au chancelier de L'Hôpital, grand

homme de bien, médiocre homme d'État, qui ne sut pas comprendre comme

elle que la meilleure façon de protéger les protestants, c'était de

rassurer les catholiques.

On incrimine son ambition, qui fut, il est vrai, très grande, comme si

elle n'était pas en soi légitime. Elle aimait le pouvoir pour lui-même

d'une passion refoulée jusqu'à la quarantième année et d'autant plus

ardente qu'elle était plus tardive, mais elle y tenait aussi comme à

l'unique moyen d'assurer l'avenir de ses enfants. Elle ne l'a pas

usurpé; elle ne l'a pas retenu illégalement; ses deux fils, Charles IX

et Henri III, sauf des velléités d'action personnelle, fréquentes sous

celui-ci, très rares sous celui-là, lui en ont laissé la charge, sachant

qu'il ne pouvait être en des mains plus habiles et plus fidèles. Mais

on peut justement redire à la façon dont elle l'a exercé. Encore faut-il

distinguer entre les époques. Au début elle s'efforça de tenir les chefs

de partis et les grands «unis sous sa main» par bonne grâce, promesses,

dons et faveurs, car, son autorité sauve, elle était libérale, généreuse

et même prodigue. Elle aimait à plaire et à faire plaisir. Elle chercha

sincèrement, de la première à la seconde guerre civile, à réconcilier

les Guise avec Condé, avec les Montmorency et même avec Coligny, qu'ils

accusaient d'avoir fait assassiner le duc François, sous Orléans, par

Poltrot de Méré. Mais elle se dégoûta vite de cette bonne volonté

improductive. Femme et étrangère, mal servie ou même trahie par les

pouvoirs intermédiaires: princes du sang, grands officiers de la

couronne, gouverneurs, qui, en ces temps d'absolutisme théorique, mais

de faible centralisation, étaient nécessaires au Roi pour se faire obéir

d'un bout du royaume à l'autre, elle apprit à se défier de tout le

monde. L'intérêt de ses enfants, qu'elle ne distinguait pas du sien,

devint l'unique règle de sa conduite. Entre les rois de France, elle

prit pour modèle «le roi Louis», c'est-à-dire Louis XI. Elle se plaignit

un jour à Henri III comme d'une injure qu'il pût imaginer qu'elle était

«une pauvre créature que la bonté mène». Persuadée qu'en se défendant

elle défendait l'État et la dynastie, elle finit par n'avoir plus aucun

scrupule sur les moyens. Quel malheur pour sa mémoire qu'elle n'ait pas

toujours fait un emploi plus humain, sinon plus innocent, de ses grandes

facultés!

Elle avait des qualités d'homme d'État auxquelles elle ajoutait les

siennes propres; une intelligence vive, alerte et toujours en éveil,

beaucoup de finesse, d'adresse, de souplesse, l'art d'agir à couvert et

d'avancer sans avoir l'air de cheminer. Sa grande maîtrise sur ses

sentiments, que sa fille Marguerite admirait tant pour être elle-même

hautaine, primesautière, impulsive, était un don de nature que les

obligations de la vie de Cour et les nécessités de la politique avaient

porté à sa perfection. Même en ses plus vives émotions, elle ne se

départait pas de son calme. Elle répugnait par prudence, et aussi par un

instinct délicat des bienséances féminines[1433], aux éclats de voix et

de passion. La souveraine qui a ordonné l'acte le plus violent de notre

histoire n'a guère commis de violence de parole. Elle recommandait à

Henri III, qui s'aliénait les plus grands personnages par ses

médisances, de surveiller sa langue. Ami, ennemi, étiquettes

changeantes.... «Comme la prudence conseilloit de vivre avec ses amis

comme devant estre un jour ses ennemis pour ne leur confier rien de

trop.... aussi l'amitié venant à se rompre et pouvant nuire, elle

ordonnoit d'user de ses ennemis comme pouvant estre un jour amis». Avec

les chefs de partis dont elle préparait la ruine, elle restait jusqu'à

la fin douceur, compliments, flatteries, effusions et caresses.

[Note 1433: Le jour où, dans une lettre de conseils à sa fille,

longtemps après la mort de Diane de Poitiers, il lui échappa de

traiter la maîtresse de son mari de p...., elle s'en excusait:

«C'est un vilain mot à dire à nous autres (honnêtes femmes).»]

Elle parlait bien, le plus souvent avec bonne grâce, un grand désir

apparent de convaincre et de toucher, et, quand il le fallait, avec

autorité. Elle n'était jamais à court de raisons et, avec la logique

particulière aux femmes, ne s'embarrassait pat des contradictions. Bonne

psychologue, elle démêlait très bien ce qui se cachait de calculs

intéressés sous les affectations de zèle public et religieux. N'ayant

pas de scrupules, elle n'en soupçonnait pas chez les autres. Les bonnes

paroles, les vagues promesses, les engagements à échéance lointaine, les

protestations de saintes intentions ne lui coûtaient pas. Elle abondait

en expédients, dont quelques-uns de comédie, enchevêtrait les

combinaisons et prolongeait les marchandages. Même quand la partie

paraissait perdue, elle était d'avis de négocier encore, de négocier

toujours, et, en cas d'opposition irréductible, de chercher à gagner du

temps. C'était beaucoup, écrivait-elle à Henri III, de s'assurer, même

au prix des concessions les plus pénibles, le moyen d'attendre un

nouveau tour, celui-là favorable, de la roue de la fortune.

Elle avait une prodigieuse activité dont sa correspondance témoigne et

qui s'étendait jusqu'aux détails d'administration. Elle fut toujours son

principal ministre ou celui de ses fils. Ce n'est pas assez de dire

qu'elle remplissait avec zèle les devoirs de sa charge; elle y avait du

plaisir. Cette passion d'agir défia les fatigues, l'âge, la maladie.

Toute sa vie, elle fut en mouvement et en voyage. En son extrême

vieillesse, elle se faisait porter, ne pouvant plus chevaucher, d'un

bout du royaume à l'autre pour régler sur place les affaires d'État et

apaiser les troubles. On peut dire presque sans exagération qu'elle

mourut debout. Elle prenait d'ailleurs doucement les tracas et les

soucis du gouvernement. Elle était gaie en sa jeunesse et les misères du

temps ne parvinrent pas à la rendre mélancolique. Elle garda à peu près

jusqu'à la fin une sorte de vaillance sereine, que l'on admirerait

davantage si l'on ne craignait pas qu'elle fût l'indice de quelque

sécheresse de coeur.

Mais cet esprit plein de ressources avait ses lacunes et ses défauts.

Elle était si fine que, pensant avoir accaparé la plus grosse part de

toute la finesse du monde, elle en attribuait trop peu à ses

adversaires. Elle se croyait tellement sûre de démêler les fils de

l'écheveau politique qu'elle ne craignait pas de les embrouiller. Elle

pécha souvent par ignorance et par incompréhension. Elle ne soupçonna

jamais la sincérité intransigeante des passions religieuses. Au début de

sa régence, elle s'imagina qu'elle mettrait d'accord à Poissy, sur une

formule équivoque, les catholiques qui croyaient à la présence réelle,

matérielle et charnelle du Christ dans l'Eucharistie, et les réformés,

qui réprouvaient la consécration du prêtre à l'autel comme un abominable

sacrilège. Elle se flatta d'obtenir du pape et du concile de Trente le

silence sur les différends dogmatiques qui déchiraient la chrétienté, en

même temps que les concessions les plus larges en fait de discipline et

de culte. Elle pécha aussi par vanité. Après la reprise du Havre aux

Anglais et l'incorporation définitive de Calais à la France--une

négociation d'ailleurs bien conduite--elle ne douta plus de son

habileté diplomatique et de son bonheur. Elle proposa au pape, à

l'empereur et au roi d'Espagne, qui d'ailleurs n'acceptèrent pas

d'aviser ensemble en Congrès aux moyens de rétablir l'unité chrétienne.

Elle était si fière de se montrer au monde en compagnie de ces potentats

qu'elle ne réfléchit pas aux soupçons que les protestants pouvaient

concevoir de ses avances. Pendant son grand tour de France de 1564 à

1566 pour raviver la foi monarchique des «peuples», en leur faisant voir

le jeune roi Charles IX, ce fut, entre autres raisons, par gloriole et

contrairement à toute prudence politique, qu'elle obtint de Philippe II,

à force d'instances, non qu'il la rejoignît lui-même à Bayonne, mais

qu'il y envoyât sa femme Élisabeth de Valois et ses principaux

conseillers. Elle avait tant souffert, dauphine et reine, de s'entendre

traiter de fille, mal dotée et sans espérances, du premier citoyen d'une

République, qu'elle étalait volontiers ses alliances pour faire oublier

la médiocrité de son origine. Ne s'avisa-t-elle pas, afin de se

rehausser elle-même en ses ascendants, de revendiquer la couronne de

Portugal, comme héritière de Mathilde de Boulogne, la femme répudiée

d'un roi de Portugal, morte trois siècles auparavant?

Elle a trop sacrifié à l'esprit de magnificence. Elle a dépensé beaucoup

en bâtiments, en bijoux, en vêtements, en superfluités de luxe et de

splendeur courtisane. Elle aurait voulu, à l'exemple des empereurs

romains, faire largesse de jeux et de plaisirs au peuple et le mieux

tenir en l'amusant. Les fêtes faisaient partie de son programme de

gouvernement. Elle a gaspillé des millions en entreprises sans avenir

comme de faire élire un de ses fils au trône de Pologne. Elle a

poursuivi plus d'une chimère. Elle est très imaginative, c'est un trait

de sa nature qu'on n'a pas assez remarqué. Il lui arrive souvent de voir

les événements, non comme ils sont, mais comme elle les désire. Dans

l'élaboration d'un projet et les débuts de la mise en oeuvre, elle est

tout enthousiasme. Elle n'envisage que les solutions favorables, se fait

illusion sur ses chances, et ne doute pas du succès. Elle a exprimé un

jour le regret que le malheur des temps l'empêchât, comme si le temps

seul était en cause, de faire de ses deux fils «les seigneurs du monde».

C'est l'aveu qu'elle a beaucoup rêvé.

Mais elle avait plus d'ambition que de volonté et plus d'élan que de

force. Devant les résistances que duraient et les obstacles qu'il aurait

fallu emporter de haute lutte, elle se décourageait vite et se

détournait; elle n'est ferme, obstinée, résolue, que dans la défense des

intérêts personnels et dynastiques. Elle prend, laisse, reprend et

définitivement abandonne un projet. Le grave historien contemporain de

Thou remarque qu'elle n'avait pas encore fini une construction qu'elle

s'en dégoûtait et en commençait une autre. Il en fut ainsi de ses

initiatives. Elle n'a pas montré plus de constance dans son essai de

tolérance que dans sa lutte contre le parti protestant. Elle ne termine

rien et vit dans l'inachevé. Elle n'a point d'esprit de suite, elle est

femme.

Elle est mère, on paraît l'oublier, une mère très dévouée, qui, dit sa

fille Marguerite, que pourtant elle traita si mal, aurait tous les

jours donné sa vie pour sauver celle de ses enfants. L'amour maternel

fut le mobile dirigeant et quelquefois exclusif et aveugle de sa

politique. Il lui restait, quand elle prit le pouvoir à la mort de

François II, trois fils et Marguerite à marier. Pendant presque tout le

règne de Charles IX, elle fut occupée et préoccupée de les établir

royalement. La reine d'Angleterre, Élisabeth, était le plus beau parti

de la chrétienté, mais sa religion, l'aide qu'elle avait donnée aux

huguenots dans la première guerre civile, son entêtement maladroit à

retenir Le Havre et à revendiquer Calais, et enfin son âge--elle avait

en 1563 trente ans--ne permettaient pas de croire qu'elle épousât le roi

de France, qui en avait treize. Catherine n'avait pas laissé de lui

offrir la main de son fils, peut-être pour faire peur à Philippe II, son

gendre, d'un rapprochement avec l'Angleterre protestante et le disposer

à souscrire à ses convenances matrimoniales. Elle prétendait qu'il

mariât son fils et son héritier le fameux dément D. Carlos à Marguerite

et sa soeur, Doña Juana, reine douairière de Portugal, en la dotant d'une

principauté, à Henri, duc d'Anjou, frère puîné de Charles IX. Elle ne

doutait pas de son assentiment, comme chef de la maison des Habsbourg,

aux fiançailles du roi de France avec la fille aînée de l'empereur. Mais

c'était une gageure de vouloir traiter doucement les réformés, comme

elle faisait alors, et s'unir plus étroitement au champion de

l'orthodoxie. Le roi d'Espagne avait la tolérance en horreur et il

redoutait que l'hérésie calviniste, se glissant dans les Pays-Bas par la

frontière française, n'achevât de débaucher ses sujets déjà trop

insoumis: deux raisons entre beaucoup d'autres de ne pas aider à la

fortune des Valois. À Bayonne, le duc d'Albe rudement jeta bas les

châteaux que la Reine-mère avait construits en Espagne. Mais elle ne

renonçait pas volontiers à bâtir en l'air.

Lorsque Philippe II envoya le duc d'Albe avec une armée aux Pays-Bas

pour y châtier les protestants et les rebelles, les chefs huguenots

espérèrent un moment que Catherine s'opposerait par la force à la marche

des Espagnols et voyant qu'elle gardait une neutralité bienveillante ils

se persuadèrent, contre toute apparence, qu'à Bayonne, les deux Cours

avaient concerté la ruine des Églises réformées. Leurs inquiétudes leur

tenant lieu de preuve et de raisons, ils tentèrent de se saisir du Roi

et de la Reine-mère à Monceaux pour organiser le gouvernement et diriger

la politique extérieure à leur gré. Catherine, furieuse de cet attentat

qui jurait avec ses ménagements, se promit d'exterminer ce parti

intraitable. Elle pensait que Philippe II, en faveur de cette cause

commune, se montrerait plus facile sur la question des mariages. Mais

après la mort de sa femme, il refusa d'épouser Marguerite, que sa

belle-mère s'était hâtée de lui offrir, ou de la faire épouser à son

neveu, le roi de Portugal, D. Sébastien, et, pour surcroît de

mortification, il prit pour femme l'aînée des archiduchesses d'Autriche,

dont elle avait arrêté les fiançailles avec Charles IX.

Alors pour se venger de tous ces mépris, elle se rapprocha des

protestants, qu'elle n'était pas parvenue à réduire. D'Angleterre lui

vinrent des propositions d'alliance sous la forme la mieux faite pour la

tenter. La reine Élisabeth, qui détenait prisonnière la reine d'Écosse,

Marie Stuart, veuve de François II et nièce des Guise, laissait

entendre, pour distraire les sympathies françaises, qu'elle agréerait

volontiers comme prétendant à sa main Henri, duc d'Anjou. C'était le

fils préféré de Catherine, qui, le croyant déjà roi d'Angleterre,

l'imaginait souverain des Pays-Bas et empereur élu d'Allemagne, grâce

aux moyens de sa femme et l'aide de son frère. Elle fiança Marguerite à

Henri de Bourbon, fils de la reine de Navarre, Jeanne d'Albret l'héroïne

de la Réforme. Elle et Charles IX reçurent secrètement Ludovic de

Nassau, qui venait les solliciter de délivrer les Pays-Bas de la

tyrannie espagnole. Les huguenots, émus par les épreuves de leurs

coreligionnaires étrangers, passaient déjà la frontière par bandes. Le

jeune roi avide de gloire écoutait avec complaisance leur chef, l'amiral

Coligny, qui le poussait à conquérir les Flandres. Catherine, rassurée

par le concours probable de l'Angleterre, n'y contredisait pas.

Mais Élisabeth refusa de se joindre à la France contre l'Espagne et

rompit le projet de mariage.

La Saint-Barthélemy fut l'issue tragique d'une aventure

politico-matrimoniale où Catherine s'était laissée un moment entraîner

par le mirage d'une dot et d'espérances plus que royales. Après cette

exécution sanglante, elle se tourna encore une fois vers Philippe II et

lui demanda la main d'une infante et une principauté pour son fils en

récompense du grand service rendu à l'Espagne et au catholicisme. Il

refusa. Elle ne lui pardonna plus et lui chercha partout des ennemis.

Elle fit passer de l'argent aux Nassau, expliqua les massacres à sa

façon, aux princes protestants et triompha trop vite de l'élection du

duc d'Anjou au trône de Pologne, comme d'une borne mise à l'action

envahissante des Habsbourg.

Ces brusques changements de front écartent l'idée d'un système

politique. Les combinaisons matrimoniales étaient son principal objet;

elle allait des alliances catholiques aux alliances protestantes et

revenait des protestantes aux catholiques au gré de ses désirs ou de ses

rancunes. La guerre indirecte qu'elle fit dorénavant à Philippe II,

c'est moins la reprise du conflit traditionnel entre les maisons de

France et d'Autriche, un moment suspendu par le traité du

Cateau-Cambrésis, ni même une offensive discrète contre la prépondérance

espagnole, que la revanche de cette éternelle marieuse. Assurément elle

n'avait pas tort de penser que les unions de famille consolident les

accords diplomatiques, mais encore aurait-il fallu régler les mariages

sur la politique, et non la politique sur les mariages. Que de fautes et

pour quel résultat! Charles IX n'eut pas l'aînée des archiduchesses

d'Autriche qu'elle lui destinait; Henri III épousa une cousine pauvre du

duc de Lorraine; le duc d'Alençon ne se maria pas et Marguerite de

Valois fit avec le roi de Navarre, Henri de Bourbon, le ménage que l'on

sait.

Sous le règne d'Henri III, la question des mariages passa au second

plan mais les mêmes préoccupations maternelles dominèrent la politique

intérieure et extérieure. Catherine aimait éperdument ce fils-là, que,

du vivant de Charles IX, elle avait fait nommer lieutenant général,

c'est-à-dire chef suprême des armées. Elle l'admirait pour sa beauté, sa

distinction, son éloquence, et pour ses victoires de Jarnac et de

Moncontour--une gloire d'emprunt due à l'habileté manoeuvrière du

maréchal de Tavannes. Cette idolâtrie coûta cher. Pour lui assurer un

libre passage à travers l'Allemagne protestante jusqu'à ce lointain

royaume où sa vanité maternelle le transportait et lui concilier les

sympathies de l'aristocratie polonaise, alors en majorité tolérante,

elle lâcha La Rochelle, que défendaient avec peine les survivants de la

Saint-Barthélemy, et perdit peut-être l'occasion d'anéantir le parti

protestant.

Autre conséquence, et celle-ci certaine. Le dernier de ses fils, le duc

d'Alençon, prétendit, au départ du duc d'Anjou, occuper dans l'État même

situation privilégiée que ce frère favori. Il demanda la lieutenance

générale et, ne l'ayant pas obtenue, il projeta de s'enfuir à Sedan, sur

la frontière, et d'imposer de là ses conditions. Catherine soupçonnait

même les ennemis du roi de Pologne de pousser ce jeune prince

ambitieux--Charles IX dépérissant à vue d'oeil--à fermer, en cas de

vacance du trône, l'entrée du royaume à l'héritier légitime. Elle le

tint sous bonne garde à Vincennes avec le roi de Navarre, qui, converti

de force à la Saint-Barthélemy, avait décidé, lui aussi, de gagner le

large. Elle s'acharna contre les Montmorency, cousins de Coligny et amis

du duc d'Alençon. Elle fit emprisonner à la Bastille le chef de cette

puissante maison, François, qui n'était coupable que de n'avoir pas

dénoncé clairement un complot où ses deux plus jeunes frères étaient

entrés, et elle fit ôter le gouvernement du Languedoc à Damville, son

frère cadet, un vengeur possible. Damville arma pour sauver les

prisonniers et se sauver lui-même et il n'hésita pas, lui jusque-là

catholique zélé, à s'unir aux huguenots du Midi. Des malcontents des

deux religions se forma un nouveau parti, celui des politiques, dont

l'intervention fit perdre à Catherine le bénéfice inhumain de la

Saint-Barthélemy.

Elle ne sut pas garder la Pologne. Aussitôt que Charles IX fut mort,

soit par crainte de déplaire au nouveau roi qu'elle savait mortellement

las de son exil chez «les Sarmates», soit par désir passionné de

l'embrasser plus vite, elle le dissuada et tout au moins ne lui

conseilla pas de prendre le temps avant son retour, d'assurer l'avenir

de la puissance française en Orient. Le grand dessein contre les

Habsbourg tourna en fuite éperdue de Cracovie à la frontière

autrichienne. Ce fut aussi sa faute--la faute de l'aveuglement

maternel--si Henri III n'inaugura point son règne par la proclamation

d'une amnistie générale. Elle avait une si haute idée de sa valeur

militaire qu'elle le poussa, malgré l'avis de la plus sage partie du

Conseil, à poursuivre la lutte à outrance contre les protestants et les

catholiques unis. Ne lui suffisait-il pas de paraître pour vaincre?

Pures illusions, et si vite dissipées.

Le «César» qu'elle imaginait ne résista pas à l'épreuve de quelques mois

de campagne dans le Midi; le grand roi, qu'elle se flattait de former et

aussi de conduire, s'aliéna en deux ans les princes, l'aristocratie, la

noblesse et la nation par sa hauteur, sa paresse, ses mignons et son

mauvais gouvernement. Le duc d'Alençon s'enfuit du Louvre et prit le

commandement des rebelles, qu'une armée de protestants d'Allemagne

renforça. Catherine, tremblante, accorda aux coalisés et à leur chef des

conditions de paix si avantageuses que les conseillers de jeune barbe

d'Henri III l'accusèrent d'incapacité ou même de faiblesse pour le fils

coupable. Voyant l'effet de ces attaques perfides sur l'esprit et le

coeur du Roi, elle l'aida, malgré qu'elle en eût, à réparer l'humiliation

de sa défaite, au risque d'une nouvelle humiliation. Elle parvint à lui

ramener le duc d'Alençon, promu depuis sa victoire duc d'Anjou, et

Damville, et, grâce au concours ou à la neutralité des catholiques

modérés, lui permit de battre les huguenots et de restreindre à deux

villes par bailliage la liberté de conscience et de culte qu'il avait

été forcé d'étendre à tout le royaume. Mais, après cette satisfaction

d'amour-propre, elle ne songea plus qu'à lui procurer le repos qu'il

estimait le plus grand des biens et qu'elle, expérience faite de son

incurable inertie, regardait comme une impérieuse nécessité. A

cinquante-neuf ans, elle partit pour le Midi lointain, qui était de

toutes les régions de France la plus divisée par les passions

religieuses, la résistance des réformés au dernier édit de pacification,

la formation des ligues catholiques, la lutte ou même la guerre entre

les ordres et l'esprit d'indépendance des gouverneurs. Elle s'y attarda

dix-huit mois, au hasard des mauvais gîtes et des rencontres

dangereuses, malgré le risque du «loin des yeux, loin du coeur», et

s'efforça de réconcilier le Roi avec ses sujets et les sujets entre eux.

Mais elle ne réussit qu'à gagner du temps. Les protestants refusèrent

d'exécuter la convention de Nérac qu'ils avaient débattue longuement et

conclue avec elle. L'agitation recommença et s'étendit. Les États de

Bretagne, de Normandie, de Bourgogne protestaient avec menaces contre

l'aggravation des impôts. Il y eut des émeutes de paysans en Normandie

et une tentative de complot où de grands seigneurs de la province

étaient compromis. Le duc de Guise, que rendaient suspect les sympathies

des catholiques ardents, avait quitté la Cour avec éclat. Henri III

avait contre lui les huguenots et il n'avait pas pour lui tous leurs

ennemis. Des «brasseurs» de troubles allaient de parti en parti et de

province en province, et trouvaient partout des oreilles complaisantes.

La retraite du duc d'Anjou en son apanage, qui annonçait une nouvelle

rupture des deux frères, augmentait les chances de guerre civile et les

dangers du Roi. Catherine voyait clairement que toute son habileté ne

suffirait pas à contenir le mécontentement public et que l'aide du Duc y

était indispensable. La casuistique politique du temps--la Reine-mère ne

le savait que trop--reconnaissait aux princes du sang et à plus forte

raison à l'héritier présomptif le droit de défendre les intérêts de

l'État contre les fautes des gouvernants. Ces conseillers-nés de la

Couronne, et qui en étaient comme les co-propriétaires, donnaient à une

prise d'armes, en y adhérant, le caractère d'une Ligue du Bien public;

ils lui ôtaient, en la combattant ou même en la désavouant, les

meilleures chances de succès et de durée. Catherine a dû regretter plus

d'une fois qu'Henri III ne comprît pas la situation privilégiée de

Monsieur, «la seconde personne de France», ou que, s'il la comprenait,

il ne fît pas violence à ses rancunes. Elle le savait si enclin à régler

sa faveur sur ses sentiments qu'elle pouvait, connaissant sa haine pour

son frère, appréhender pour elle-même les suites d'une tentative de

conciliation. Mais elle continuait à l'aimer tant que, jugeant d'un

intérêt vital de maintenir au moins une apparence d'accord entre ses

deux fils, elle s'exposa jusqu'à lui déplaire pour le mieux servir. Elle

lui insinua doucement et finit par lui persuader, non sans peine,

quoique ce fût son bien, de déléguer à son frère l'honneur de traiter

avec les protestants du Midi, qui s'étaient encore une fois soulevés.

Elle accueillit avec empressement les avances de la reine d'Angleterre,

qui coquetait avec la France aux mêmes fins politiques qu'en 1571, et

elle négocia, avec autant d'ardeur que si elle eût pensé réussir, le

mariage de son plus jeune fils avec une souveraine, dont la différence

d'âge allait s'accentuant d'un fiancé à l'autre. Elle cherchait à le

contenter ou à l'amuser pour le soustraire à la tentation de brouiller

au dedans. Mais il ne se payait pas d'espérances ou de satisfactions de

vanité.

Il avait repris les projets de conquête de Coligny sur les Pays-Bas pour

s'y tailler une principauté indépendante et il aurait voulu que le Roi,

à défaut de concours direct, lui permît de faire des levées en France,

comme à l'étranger, et lui donnât de l'argent pour entretenir ses

soldats. C'était demander à ce frère, qui le détestait, de rompre avec

l'Espagne, la première puissance militaire du temps, d'achever la ruine

de ses finances et d'abandonner son royaume au passage et aux ravages

des gens de guerre. L'indignation d'Henri III fut un moment si vive

qu'il convoqua les compagnies d'ordonnance et commanda aux gouverneurs

de disperser par la force les bandes qui marchaient contre les Pays-Bas.

Catherine, qui appréhendait, elle aussi, les conséquences de cette

aventure, s'était efforcée d'en détourner le Duc, aussi longtemps

qu'elle put, par conseils, remontrances, prières et promesses, mais

quand elle le vit disposé à soulever le royaume plutôt que d'y renoncer,

elle aima mieux courir le risque des représailles espagnoles que le

danger d'une guerre plus que civile. Soutenir cette offensive en

Flandre, sous main, ce serait, exposa-t-elle au Roi le moyen, sans

provoquer une contre-attaque, de conjurer les troubles. Philippe II,

«vieil et caduc» et qui avait tant d'autres affaires, se bornerait, sauf

l'injure d'une agression directe, à se défendre, sans riposter, mais

elle ne réussit qu'à rassurer Henri III sans le passionner. Il la laissa

faire par faiblesse, par paresse, par peur d'une insurrection, et se

désintéressa de l'entreprise. Il ne retrancha rien de ses plaisirs pour

y aider et la favorisa au plus bas prix possible.

Catherine, au contraire, était si convaincue que la paix intérieure

était liée à la fortune du Duc qu'elle, naturellement craintive et

habituée à cheminer à couvert, osa braver en face la puissance

espagnole. Sous prétexte des droits qu'elle disait tenir de la reine

Mathilde, sa parente,--une revendication où il y avait d'ailleurs une

bonne part de vanité--elle s'avisa de disputer la couronne vacante du

Portugal à Philippe II, fils d'une infante portugaise, afin d'avoir une

raison spécieuse de lui faire la guerre. Son intention n'était pas de

lui enlever de force cet héritage, ni même, comme on l'a supposé

récemment, de fonder une nouvelle France dans l'Amérique du Sud

portugaise. Elle voulait simplement occuper les Açores et Madère, qui

commandent les routes de l'Amérique et de l'Inde, et, après ce premier

succès--mais seulement après--débarquer au Brésil. Que le Duc, déjà

maître de Cambrai, se maintînt aux Pays-Bas, et qu'elle pût, de ces

postes insulaires, saisir au passage les galions d'Espagne, alors elle

se retournerait vers Philippe II pour traiter avec lui les mains pleines

et l'amener par échange et composition à donner une infante en mariage

au duc d'Anjou avec tout ou partie des Pays-Bas pour dot. Ainsi les

mécontents seraient privés de leur chef naturel et le Roi débarrassé,

aux dépens des Espagnols, du plus redoutable de ses sujets. Pacifique

par nature et par calcul et redevenue belliqueuse uniquement par

sollicitude maternelle, elle travaillait à la grandeur d'un de ses fils

pour garantir le bonheur de l'autre. Et le fait est qu'après la mort du

duc d'Anjou, il ne fut plus question d'expéditions navales et

militaires.

Il est vrai que certains contemporains de Catherine et, par exemple, les

Italiens expliquent autrement ses complaisances pour le duc d'Anjou. Ce

ne serait pas par amour d'Henri III, mais en prévision d'une vacance du

trône, qu'avertie par les morts précoces de François II et de Charles

IX, elle aurait secondé le dernier de ses fils, héritier présomptif et

souverain en expectative, pour s'assurer, le cas échéant, la première

place dans un nouveau règne. Les secours qu'elle lui fit passer en

Flandre, la poursuite de son mariage avec Élisabeth et la diversion en

Portugal étaient destinés à lui prouver que, même au risque de heurter

les sentiments du Roi, elle cherchait à faire de lui un prince

souverain, en attendant la couronne de France. Mais ce n'est là qu'une

hypothèse. Les politiques de l'école et du pays de Machiavel, sans

oublier les pamphlétaires qui recueillent ou inventent toutes les

raisons de dénigrer, ignorent ou refusent d'admettre que le sentiment a

son rôle dans l'histoire. Ils ne prêtent que des calculs à cette

souveraine, qui, quelque maîtrise qu'elle eût, avait les nerfs, le coeur

et les prédilections d'une femme. Elle aimait tous ses enfants, et sur

ce point on peut croire sa fille Marguerite, dont elle a puni sans pitié

les fautes politiques, sinon l'inconduite. Mais il y en avait un qu'elle

préférait de beaucoup à tous les autres et celui-là il n'est pas niable

qu'elle l'a favorisé pendant tout le règne de Charles IX, avec une

tendresse presque coupable. On vient de voir combien de fautes, et de

quelles conséquences, elle a commises, avant et après son avènement,

par excès de zèle et de passion maternelle. Les faits et la

correspondance témoignent qu'elle n'a jamais cessé de l'aimer et que,

malgré ses déceptions, elle l'a toujours autant aimé. Aussi, pour avoir

le droit de conclure qu'elle s'est dès le début du règne réservée pour

le règne prochain et qu'elle a réglé sa conduite sur cette vue d'avenir,

il faudrait prouver que, pour le bien d'Henri III, elle aurait dû

adopter une politique autre que celle qu'elle a suivie. Après la

constatation, qui ne prit pas plus de deux ans, de l'impopularité du Roi

et du pouvoir d'opinion de Monsieur, son frère et son successeur

désigné, il n'y avait d'autre remède à l'action anarchique des partis

que de contenter le duc d'Anjou. Le laisser en liberté sans le

satisfaire, c'était l'induire en tentation de révolte, où il ne

faillirait pas, comme auparavant, de succomber. Le tenir en prison, d'où

il s'était d'ailleurs échappé deux fois, c'était fournir aux opposants

des deux religions le mot d'ordre et le prétexte d'une prise d'armes

générale. Une première guerre entre les deux frères avait affaibli

l'autorité royale et fortifié le parti protestant, et le mal n'avait été

réparé, et seulement en partie, que grâce au concours du Duc lui-même.

Une seconde guerre, sous le même chef, menaçait de ruiner la monarchie

et d'emporter le monarque. Pour le salut d'Henri III, il fallait éviter

à tout prix la rupture. Les sacrifices d'hommes et d'argent en Portugal,

aux Pays-Bas, et l'hostilité de l'Espagne furent la rançon de la paix

intérieure. Mais le bénéficiaire savait très bien qu'elle ne travaillait

pas pour lui. Ne lui avait-elle pas démontré plusieurs fois, de bouche

et par lettre, les difficultés, les dépenses et les médiocres chances de

succès de son entreprise? Ne l'avait-elle pas rappelé vivement à ses

devoirs de sujet et d'héritier présomptif qui l'obligeaient à faire

passer l'obéissance au Roi et l'intérêt du royaume avant ses appétits de

conquêtes? N'avait-elle pas retardé l'expédition autant qu'elle l'avait

pu et jusqu'au dernier moment essayé de l'empêcher? Si elle avait tenu à

se concilier la faveur du roi de demain, elle n'aurait pas mis tant de

mauvaise grâce et de lenteur à le servir. Sa principale préoccupation,

qu'on ne peut dire égoïste, fut toujours de faire vivre en paix ses deux

fils et, pour la sécurité de celui qui lui était le plus cher, de doter

princièrement l'autre aux dépens de Philippe II.

Le même souci maternel suffit à expliquer son grand effort pour

maintenir l'union entre les catholiques après la mort du duc d'Anjou.

Henri III n'avait pas d'enfant ni aucune chance d'en avoir. Son

successeur légitime était, selon la loi salique, le roi de Navarre,

Henri de Bourbon, premier prince du sang, né catholique, élevé par sa

mère dans le protestantisme, converti de force à la Saint-Barthélemy, et

revenu au prêche après sa fuite. Les princes et la nation catholique ne

voulaient pas pour roi de ce relaps. Ils formèrent une Ligue pour

obtenir d'Henri III, par injonctions d'abord et en dernier lieu à main

armée, qu'il déclarât ce Bourbon hérétique déchu de tous ses droits à la

couronne, qu'il reconnût pour héritier présomptif le vieux cardinal de

Bourbon, et qu'il fît aux protestants une guerre d'extermination. Henri

III résista tant qu'il put par respect du droit dynastique, par haine

des sommations et par amour de ses aises. On a prétendu que Catherine,

en menant son fils de capitulation en capitulation, avait

l'arrière-pensée de préparer l'avènement au trône du duc de Lorraine,

son gendre, ou du marquis de Pont-à-Mousson, son petit-fils. Mais elle

n'en a jamais rien laissé voir. La lecture de ses lettres prouve au

contraire que dans les négociations avec le duc de Guise, le cardinal de

Bourbon et les autres chefs de la Ligue, elle chercha toujours à les

apaiser, c'est-à-dire à les désarmer, au minimum de concessions

possible. Sans doute elle estimait que si son fils était réduit à faire

la guerre, il valait mieux pour lui marcher à la tête des catholiques

contre les protestants que de s'aider de la minorité protestante contre

la majorité catholique. Mais elle travailla de toutes ses forces à lui

épargner cette alternative. Elle aurait voulu décider le roi de Navarre

à se convertir pour détacher de la Ligue tous ceux des catholiques qui

ne s'y étaient affiliés que par peur d'une dynastie protestante. Elle

lui offrit même à cette condition de faire annuler son mariage avec

Marguerite, cette grande amoureuse, devenue pour surcroît de griefs

ligueuse, et qu'elle avait fait enfermer dans le château fort d'Usson.

Peut-être a-t-elle eu une pauvre opinion, et si fausse, d'un prétendant

qui refusait d'échanger la Bible contre l'expectative d'une couronne,

mais elle a dû se dire qu'après tout c'était son affaire. Henri III

n'avait que deux ans de plus que lui; sauf accident, la question de la

vacance du trône ne se poserait pas de sitôt. Elle n'était pas femme,

alors que tant de difficultés la pressaient, à s'inquiéter d'une

échéance qui vraisemblablement ne se produirait qu'après sa mort. A

supposer qu'elle fît des voeux, dont il n'y a pas un témoignage certain

pour le marquis de Pont-à-Mousson, le fils de sa fille, elle savait bien

que l'abrogation de la loi salique ouvrirait la voie à d'autres

candidatures: celle de l'infante Claire-Isabelle-Eugénie, fille

d'Élisabeth de Valois et de Philippe II, et celle du duc de Savoie,

Charles-Emmanuel, petit-fils de François Ier par sa mère, Marguerite de

France. En cas d'élection par les États généraux, le duc de Guise serait

le candidat de la nation catholique, et il n'était pas croyable que ce

cadet de Lorraine sacrifiât ses chances à son cousin de la branche

régnante. La désignation comme héritier présomptif d'un vieillard

sexagénaire, Bourbon, mais catholique, contentait les ligueurs, et, en

excluant le roi de Navarre, uniquement pour son hérésie, elle ne

heurtait pas de front les partisans de la loi salique. Ce compromis n'a

pas dû déplaire à la vieille Reine, amie du Cardinal et des

ajournements. Mais l'assassinat du duc de Guise à Blois souleva la

noblesse et les grandes villes ligueuses contre le roi meurtrier et

Henri III fut obligé, pour se défendre, d'appeler à l'aide le roi de

Navarre et les protestants.

Catherine mourut sur ces entrefaites. Brantôme croit que si elle avait

vécu, elle aurait reconstitué le bloc catholique. Au vrai, il n'était

pas en son pouvoir de réparer l'irréparable; son rôle était fini et son

système d'expédients hors de saison. En bien, en mal elle avait donné sa

mesure. Elle avait réussi pendant trente ans à maintenir en équilibre

l'édifice chancelant de la monarchie, malgré les plus violentes

secousses. Aussi, à la juger sur sa force de résistance ou sur son

bonheur, sera-t-on tenté de la ranger parmi les grandes souveraines.

Mais elle ne mérite pas d'être placée si haut. Elle a eu de généreuses

intentions et de nobles initiatives, mais il lui a manqué les moyens et

même la volonté de mener à bien celles de ses oeuvres qui dépassaient les

fins immédiates de conservation et qui sont le triomphe de la tolérance,

le maintien de l'autorité royale, l'accroissement de la puissance

française. Elle a vécu au jour le jour.

Elle était trop préoccupée de l'intérêt des siens ou de son propre

intérêt pour suivre une politique vraiment nationale. S'il faut entendre

par amour du pays qu'elle avait une très haute idée, et d'ailleurs très

légitime, de la grandeur de la maison de France où le hasard d'un

mariage l'avait fait entrer, les preuves en surabondent dans sa

correspondance. On peut alléguer aussi que plusieurs fois elle souhaita

de pouvoir reconnaître par ses services les obligations qu'elle avait au

royaume et à la dynastie. Elle se rappelait, après vingt-deux ans (10

août 1579), la défaite de Saint-Quentin (10 août 1557), «qui, dit-elle,

nous coûta si cher». Il y a d'elle un mot touchant sur le «pauvre peuple

français» et l'affirmation répétée que Dieu, aujourd'hui comme

autrefois, ne l'abandonnera point. Elle ajoute, il est vrai,

immédiatement: ni elle ni ses enfants. Mais pitié, regrets, confiance en

Dieu, gratitude personnelle et même orgueil familial et dynastique ne

sont pas un programme d'action. Le souvenir du désastre de Saint-Quentin

à l'un des anniversaires serait peut-être révélateur d'une peine

profonde et durable, si l'arrivée, deux jours auparavant, à Grenoble, où

elle était alors, du vainqueur même du 10 août, Emmanuel-Philibert, duc

de Savoie, n'expliquaient pas suffisamment cette réminiscence. Il est

permis de se demander si son indignation, en apprenant que le duc

d'Anjou aux abois délibérait de vendre Cambrai aux Espagnols, est le cri

de honte du patriotisme blessé ou simplement la constatation douloureuse

que tant d'efforts, de dépenses et de sacrifices, aboutissaient au

néant. Son plus beau titre de gloire, c'est la reprise du Havre, après

la première guerre civile, et la réunion définitive de Calais à la

France. Mais il faut bien dire que, sous peine de soulever la masse

catholique, à qui le Colloque de Poissy et les hardiesses religieuses de

sa Régence l'avaient rendue suspecte, elle était obligée de reprendre

aux Anglais ou déclarer annexées pour toujours les places fortes que les

chefs huguenots leur avaient livrées ou promises. À la même époque elle

céda contre un secours, sans répugnance, parce que sans risques, à

Emmanuel-Philibert, devenu le mari de sa chère belle-soeur, Marguerite de

France, quelques-unes des villes piémontaises que le traité du

Cateau-Cambresis avait laissées, au moins provisoirement, à la France.

Elle n'eut pas un mot de protestation quand Henri III lui abandonna les

autres à titre gracieux. Elle s'entremit en 1579 pour lui faciliter

l'acquisition dans les Alpes Maritimes du comté de Tende que l'Amiral de

Villars, qui en était seigneur, ne voulait céder qu'«avec l'agrément du

Roi très chrétien». On ne voit pas qu'elle se soit beaucoup émue en 1588

de la conquête par Charles-Emmanuel, le successeur d'Emmanuel-Philibert,

du marquisat de Saluces, la dernière des possessions françaises

d'outremonts. Et cependant elle n'ignorait pas combien il importait à la

France de garder ces portes des Alpes pour rassurer les États libres

d'Italie contre la crainte de l'hégémonie espagnole. Faut-il croire

qu'ayant marié sa petite-fille Christine de Lorraine, au grand-duc de

Toscane, Ferdinand, et lui ayant fait donation de tous les droits des

Médicis de la branche aînée, elle estimait qu'elle pouvait se

désintéresser des affaires de la péninsule? Ses visées sur Florence, au

temps d'Henri II, sa velléité de rouvrir en 1578 la question d'Urbin,

close depuis un demi-siècle, la revendication, quel qu'en fût le mobile,

de la couronne de Portugal sont les indices, entre beaucoup d'autres,

d'une ambition très personnelle. Elle ne s'est pas élevée jusqu'à l'idée

abstraite de l'État; elle a toujours travaillé pour ses enfants et pour

elle.

Mais c'est son crime surtout, son grand crime, qui nuit à sa mémoire.

Sans doute, ce ne fut pas uniquement sa faute si ses dispositions à

l'égard des protestants passèrent de la bienveillance à l'hostilité.

L'amour du pouvoir était, avec l'amour maternel, sa plus ardente

passion. La plupart des réformés, en leur sectarisme béat, n'ont pas

l'air de l'avoir compris. Au temps de ses plus grands services, ils se

plaignirent toujours que ce ne fût pas assez. Ils exigeaient qu'elle se

compromît pour eux, et cependant ils jetaient au travers de son ambition

les droits des princes du sang, qui étaient destructifs de ceux des

reines-mères, et ils lui signifiaient de toutes façons que, femme et

étrangère, elle devait quitter la place. On ne pouvait être plus

maladroit et, en quelque sorte, plus ingrat. Elle les soutint quelque

temps par dégoût de la violence, par haine des Guise, par un juste

orgueil de son initiative généreuse. Mais il lui eût paru ridicule de se

perdre pour les sauver. Ils ne lui surent aucun gré, après la première

guerre civile, de son retour à la modération. Ils l'accusèrent d'être

allée à Bayonne concerter avec la Cour d'Espagne la ruine des Églises

réformées de France et des Pays-Bas et ils en admirent pour preuve

qu'elle ne voulut pas rompre avec Philippe II et libérer à tous risques

et périls leurs coreligionnaires étrangers. Pour ces griefs d'ordre

général auxquels s'ajoutaient quelques griefs personnels, leurs chefs

tentèrent de l'enlever avec le Roi son fils et de se rendre maîtres du

gouvernement et de l'État.

Le trait le plus ancien que les documents nous ont révélé du caractère

de Catherine, c'est le souvenir des bienfaits et des injures. Le vicomte

de Turenne, son cousin à la mode de Bretagne, qui la vit à Florence à

neuf ans, dit que personne ne se ressentait plus que cette enfant du

bien et du mal qu'on lui faisait. Les réformés en firent la cruelle

expérience. Leurs révoltes, bien qu'elles apparaissent auréolées de

prestige religieux, n'en étaient pas moins criminelles. Il n'y avait pas

de tribunal en France ni ailleurs qui pût les absoudre ou les excuser

d'avoir à Meaux, sans meilleure raison que leurs inquiétudes ou leur

passion de prosélytisme, attenté sur la liberté du Roi et de sa mère.

Catherine les jugeait dignes de mort et ne pouvant ni les traduire en

Cour de Parlement, ni les réduire par la force, elle employa sans

scrupules contre les plus redoutables d'entre eux les armes que lui

suggéraient sa tradition italienne et son impuissance. Des tentatives

d'empoisonnement et d'assassinat, elle glissa jusqu'au massacre. Elle

était d'un temps où la vie humaine comptait pour rien ou peu de chose,

et d'un rang qui passait pour dispenser des formes de la justice. Mais

elle a outrepassé les bornes du droit royal de punir. Elle a ordonné

l'égorgement en masse de gens de guerre, qui étaient d'anciens rebelles

sans doute, mais réhabilités par les édits, rentrés en grâce et en

faveur, venus à Paris pour un mariage, c'est-à-dire pour une fête de

réconciliation, et dont quelques-uns étaient les hôtes même du roi en sa

maison du Louvre. Le fait qu'elle n'a pas prémédité de longue main cette

exécution, suivie de celle d'une multitude innocente dans toutes les

parties du royaume, n'ôte pas à ce crime de l'ambition et de la peur son

caractère atroce. Et cependant les moeurs d'alors étaient si cruelles et

le préjugé du pouvoir absolu des rois si généralement établi que, malgré

ce forfait, la Reine-mère a trouvé un appréciateur indulgent à qui on ne

se serait pas attendu. Un homme qu'elle n'aimait pas et qui le lui

rendait bien, son gendre, le roi de Navarre, devenu roi de France et,

depuis son retour au catholicisme, maître obéi de ses sujets des deux

religions, le signataire de l'Édit de Nantes, Henri IV enfin, causait un

jour avec Claude Groulart, premier président au Parlement de Rouen, de

son prochain mariage avec une autre Médicis, Marie, nièce du grand-duc

de Toscane, Ferdinand. Groulart, catholique violemment modéré et qui

rendait Catherine responsable de tous les méfaits de la Ligue, lui fit

observer que s'il se mariait à Florence «d'où le mal seroyt (était) venu

en France, de là la guérison viendrait». «Quelques uns m'ont desjà dit

cela», me respondit-il, et adjousta (ce que j'admiray). «Mais, je vous

prie, dict-il, qu'eust peu faire une pauvre femme ayant par la mort de

son mary cinq petits enfants sur les bras, et deux familles en France

qui pensoient d'envahir la Couronne, _la nostre_ et celle de Guyse?

Falloit-il pas qu'elle jouast d'estranges personnages pour tromper les

uns et les autres et cependant garder, comme elle a faict, ses enfans,

qui ont successivement régné par la sage conduite d'une femme sy

advisée? Je m'estonne qu'elle n'a encore faict pis».

Avait-il oublié la Saint-Barthélemy?

Catherine de Médicis (1519-1589) · 第 32 / 36 题