UNE MÉDICIS FRANÇAISE

Il y a en Catherine de Médicis une femme d'un caractère très complexe et

d'une intelligence très étendue, à qui les historiens politiques, comme

si son activité avait été absorbée par les affaires d'État, n'accordent

en passant que quelques lignes ou même quelques notes au bas des pages.

Des anecdotes, qui ne sont pas toutes vraies, et les épithètes de

Florentine, d'Italienne tiennent lieu le plus souvent d'informations sur

ses goûts, ses sentiments, ses idées. La souveraine, amie des lettres et

des arts et qui était elle-même artiste et lettrée, est un peu plus

favorablement traitée, mais son action propre disparaît et se perd dans

celle des Valois[651]. On dirait d'une gloire étrangère, et sur laquelle

la France, à cause de la Saint-Barthélemy, se ferait scrupule de rien

prétendre. Il ne faudrait pas oublier pourtant que cette Médicis a

quitté l'Italie étant encore toute jeune fille, presque enfant, qu'elle

a vécu en France sans jamais plus en sortir, et que l'empreinte de son

pays d'adoption fut peut-être à la longue aussi forte que celle de sa

famille paternelle.

[Note 651: Il est juste toutefois d'excepter l'ouvrage de Bouchot,

_Catherine de Médicis_, Paris, 1899.]

Pour montrer cette Catherine si peu connue, le moment le mieux choisi

est, ce semble, le début du règne d'Henri III, où le récit des

événements nous a conduits. Elle a eu le temps de donner toute sa mesure

et de se révéler telle qu'elle était en bien et en mal. Elle a, pendant

une dizaine d'années, gouverné souverainement l'État. Elle a disposé des

ressources du Trésor pour la Cour, qui ne fut jamais plus brillante,

pour ses fêtes, ses constructions, et le patronage des lettrés, des

poètes, des artistes. Le règne de Charles IX est l'apogée de son pouvoir

ou, pour mieux dire, c'est son règne. Aussi peut-on grouper ici, comme

en leur centre, les diverses manifestations de sa vie morale, artistique

et intellectuelle avant et après 1574 et les traits les plus marquants

de sa personnalité.

Elle avait, à l'avènement d'Henri III, cinquante-cinq ans; c'est le

commencement de la vieillesse ou l'extrême fin de la maturité. L'âge

avait épaissi et alourdi la Junon épanouie par dix maternités. Les

cheveux, autrefois blonds, avaient passé au roux sombre, et ses yeux

châtains[652], à fleur de tête, s'embrumaient de myopie. Un grand air de

sérieux et de dignité, le visage virilement accentué et qui ne

s'empâtait qu'au double menton, le nez fort et les lèvres épaisses,

donnaient l'idée d'une maîtresse femme. Ses vêtements noirs de veuve,

qu'elle ne quitta que le jour du mariage de Charles IX et d'Henri III,

ajoutaient encore à cette impression d'autorité. Mais les paroles

étaient douces et le ton rarement impérieux. Elle se possédait bien et

ne laissait voir de ces sentiments que ce qu'elle voulait: art de grande

dame que les nécessités de la politique avaient porté à sa perfection.

[Note 652: Au Louvre, salle X, no 1030, portrait peint de

Catherine de Médicis. A Chantilly, Musée Condé, no 418, crayon de

François Clouet, mort en 1572. A Florence, dans le couloir des

Uffizi au palais Pitti, côté Pitti, no 19, un portrait de

Catherine de Médicis en sa vieillesse. Il y a aussi au Musée des

Uffizi, dans la salle des Miniatures et Pastels, no 3 380, douze

médaillons représentant les principaux membres de la famille des

Valois. Catherine y a, comme les autres personnages, les yeux

bleus, mais c'est évidemment une couleur de convention.]

Son activité, sinon sa force physique, était restée la même. Elle

continue à voyager, malgré ses rhumatismes et son catarrhe, au hasard

des mauvais gîtes et des mauvais temps, intrépide chevaucheuse «jusques

en l'âge de soixante et plus», malgré sa blessure à la tête de 1564,

«dont il l'en falust trépaner». Elle est bonne marcheuse et chasse tant

qu'elle peut. «Elle aymoit fort, dit Brantôme, à tirer de l'harbaleste à

jalet et en tirait fort bien, et toujours quand elle s'alloit pourmener

faisoit porter son harbaleste, et quand elle voyoit quelque beau coup,

elle tiroit»[653]. Elle n'est jamais en repos. Elle écrivait quelquefois

vingt lettres de suite[654], et, revenue parmi ses dames, elle causait

et brodait. «Elle passoit fort son tems les après-dinées, dit Brantôme,

à besongner après ses ouvrages de soye, où elle y estoit toute parfaicte

qu'il estoit possible»[655]. L'habile dessinateur pour broderies, le

Vénitien Vinciolo, dédia à cette reine aux doigts de fée ses

«_Singuliers et nouveaux pourctraicts.... pour toutes sortes d'ouvrages

de lingerie..._, Paris, 1587», qui eurent une dizaine d'éditions[656].

[Note 653: Brantôme, VII, p. 346. L'arbalète à jalet servait à

lancer soit des jalets (c'est-à-dire des petits cailloux ronds ou

galets), soit des balles de plomb ou d'argile. Une arbalète de

Catherine en ébène et damasquinée d'or est au Musée d'artillerie.]

[Note 654: _Id._, p. 374.]

[Note 655: _Id._, p. 347.]

[Note 656: Bonnaffé, _Inventaire des meubles de Catherine de

Médicis en 1589_, Paris, 1874, p. 101 et 108, notes. Sur Frédéric

de Vinciolo, voir G. d'Adda, _Essai bibliographique sur les

anciens modèles de lingerie de dentelles, de tapisserie_ (_Gazette

des Beaux-Arts_, Paris, 1864, p. 425-426).]

Elle est grosse mangeuse. L'Estoile rapporte qu'elle pensa crever

d'indigestion pour «avoir trop mangé, disait-on, de culs d'artichaux et

de crestes de rongnons de coq»[657]. La vie en elle surabonde. Elle est

gaie, prend grand plaisir aux farces de la Comédie Italienne, «et en

rioit son saoul comme un autre, car elle rioit volontiers». Elle n'étoit

point prude, du moins en sa jeunesse, et, lors de la seconde guerre

civile, s'amusa fort de la raison, à faire rougir un corps de garde

catholique, pour laquelle les huguenots avaient nommé leur coulevrine du

plus gros calibre «la Reine-mère». Elle croyait que la joie est le

principe de la fécondité et recommandait à son fils Henri III et à sa

belle-fille, Louise de Lorraine, ce moyen d'avoir des enfants: «Car

voyés combien Dieu m'en a donné pour n'estre poynt menencolyque

(mélancolique)[658]». Les pamphlets n'ont jamais altéré sa bonne humeur.

Même dans les pires dangers de la monarchie, quand elle fut obligée

(traité de Nemours, 7 juillet 1585) de subir la loi des chefs de la

Ligue, elle ne s'interdisait pas de réagir. Quelques jours après, elle

s'amusa fort avec sa grande amie, la duchesse d'Uzès, d'une pantalonnade

où figuraient déguisés en femmes et «coiffés de rideaux de lit» le grave

surintendant des finances, Bellièvre, et le vieux cardinal de

Bourbon[659]. Elle avait alors soixante-six ans. La situation s'aggrava,

mais elle ne voulait pas s'attrister. «Si ce n'estoit que je me divertiz

le plus que je puis, alant à la chasse et me promenant, je pense que je

serois malade. J'attens demain Madame de Longueville qui m'aydera bien

aussi à passer mon tems»[660].

[Note 657: L'Estoile, juin 1575, I, p. 64.]

[Note 658: _Lettres_, t. IX, p. 103, 2 décembre 1586.]

[Note 659: _Ibid._, t. VIII, p. 341, note 1 (entre le 11 et le 23

juillet).]

[Note 660: _Ibid._, t. VIII, p. 352, 14 septembre 1585.]

Une question se pose et s'impose à l'historien. Catherine fut-elle

toujours, épouse et veuve, une femme vertueuse? Il ne suffirait pas

d'établir--et l'on a vu combien la preuve était difficile[661]--qu'elle

employa pendant sa régence, et depuis, à des fins politiques les

attraits de son personnel féminin pour avoir le droit de conclure

qu'elle avait les faiblesses dont elle tirait parti. Les corrupteurs ne

sont pas nécessairement des corrompus. Brantôme est bien embarrassant.

Il parle de sa Cour comme d'une école de vertu et cependant il laisse

entendre, sans souci à ce qu'il semble, de la contradiction, que

Dauphine elle aima fort Pierre Strozzi[662], bon soldat et fin lettré.

Mais entend-il par aimer ce qu'historien des Dames galantes, il entend

d'ordinaire par là? Pierre était son cousin germain, un fils de Clarice

de Médicis, cette tante si dévouée en souvenir de qui elle protégea tous

les Strozzi. Elle ne l'aurait pas défendu avec un courage si franc en

1551, lors de la défection de Léon Strozzi[663], si elle avait pu

craindre que le Roi son mari soupçonnât entre elle et lui plus qu'une

affection légitime. Brantôme raconte aussi que François de Vendôme,

vidame de Chartres, un très grand seigneur apparenté aux Bourbons,

portait le «vert», qui fut la couleur de Catherine avant son veuvage, et

avait la «réputation de la servir»[664]. Henri II, qui savait ce qu'est

un amant platonique pour ne l'être pas lui-même, n'aurait pas souffert

que le Vidame rendît des soins à la Reine autrement qu'en tout respect.

D'autre part Catherine n'aurait pas été femme si elle n'avait eu quelque

plaisir à prouver à son mari et à sa rivale qu'elle était capable elle

aussi d'inspirer une passion romanesque. Qu'elle s'en soit tenue à cette

satisfaction d'amour-propre, c'est très vraisemblable, vu les risques

d'une faute, sa prudence et son amour pour l'époux infidèle. Devenue

veuve, elle laissa les Guise, ministres tout-puissants de François II,

emprisonner à la Bastille son adorateur, qui s'était déclaré contre eux

pour le prince de Condé, et, quand elle prit le pouvoir, à l'avènement

de Charles IX, elle le retint, malade, «sous la charge et garde

d'aulcuns archers de la garde du corps du Roy» en une chambre basse de

l'Hôtel de la Tournelle[665], où il mourut» (22 décembre 1560). Il est

possible qu'elle ait voulu par cette rigueur démentir le bruit d'une

liaison et affirmer sa fidélité conjugale ou prouver que ses sympathies

ne prévaudraient jamais contre la raison d'État[666].

[Note 661: Chap. V, p. 142-144.]

[Note 662: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. II, p. 269.]

[Note 663: Voir plus haut, chap. II: Dauphine et Reine, p. 49-51.]

[Note 664: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. VI, p. 117.]

[Note 665: Il y dicta du 18 au 21 décembre son testament, qu'on

trouvera en appendice dans La _Vie de Jean de Ferrières, vidame de

Chartres, seigneur de Maligny_, par un membre de la Société des

Sciences historiques et naturelles de l'Yonne (comte Léon de

Bastard), Auxerre, 1858, p. 211-228. Sur sa demi-captivité, voir

p. 212.]

[Note 666: Peut-être en voulut-elle au Vidame d'avoir pris parti

pour les princes du sang, dont les droits étaient destructifs de

ceux des belle-mères. Elle dut trouver que, pour un favori en

expectative, il comprenait bien mal ses intérêts. Elle le jugea un

sot et le lui fit rudement sentir.]

L'éditeur des mémoires de Castelnau-Mauvissière, J. Le Laboureur, veut

aussi qu'elle ait eu pour amant--un amant qui celui-là n'était pas

platonique--un de ses anciens pages, Troilus de Mesgouez, mais il

n'indique aucune date et il ne cite pas ses autorités. La preuve,

l'unique preuve qu'il donne de cette passion, c'est que la Reine-mère

fit de ce pauvre gentilhomme bas-breton un marquis de La Roche-Helgouahc

(lisez Helgomarc'h) et le laissa user indiscrètement de «ses bonnes

grâces»[667]. Il faut chercher ailleurs les précisions qu'il s'interdit

probablement par respect pour une personne royale. Des lettres patentes

d'Henri III, datées de Blois, mars 1577, autorisent le sieur de La

Roche, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec (en Bretagne) et de la

Joyeuse Garde (en Provence?), chevalier de l'Ordre, conseiller du Roi en

son Conseil privé et gouverneur de Morlaix, à lever, fréter et équiper

tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il avisera pour aller aux

Terres-Neuves (Canada, etc.) et autres adjacentes; à s'y établir et en

jouir pour lui et ses successeurs perpétuellement et à toujours «comme

de leur propre chose et royal acquest», «pourveu qu'elles

n'appartiennent à amis, alliez et confederez de ceste couronne[668]».

D'autres lettres patentes du 3 janvier 1578 nomment le marquis de

Coetarmoal, etc. «gouverneur lieutenant général et vice-roy esdites

Terres-Neuves»[669].

Tant de faveurs accumulées sur une seule tête, sans services connus,

sans mérite apparent, ont pu tromper l'honnête érudit et lui faire

admettre la légende d'origine bretonne d'une faiblesse amoureuse de

Catherine[670].

[Note 667: Additions de J. Le Laboureur aux _Mémoires de Messire

Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière_, 1659, t. I, p.

291-292.]

[Note 668: Dom Hyacinthe Morice, _Mémoires pour servir de preuves

à l'histoire ecclésiastique et civile de Bretagne_, 1742-1746, t.

III, col. 1439-1440.]

[Note 669: _Ibid._, col. 1442-1443.]

[Note 670: J. Pommerol en a tiré un roman historique agréable,

qu'il a présenté pour aider à l'illusion comme un travail

d'archives, _Revue de Paris_, 1er mars 1908, p. 1-50 _Messieurs

les gens de Morlaix_.]

Mais la fortune de La Roche eut une cause moins sentimentale; il servait

d'intermédiaire entre la Cour de France et les fugitifs d'Irlande--comme

on le verra plus loin--et, de sa propre initiative par haine de Breton

contre les Anglais, ou comme agent occulte de son gouvernement[671], il

encourageait sous main l'esprit de révolte dans un pays qui ne se

résignait pas à la domination de l'Angleterre. Il est possible aussi que

Le Laboureur ait brouillé dans ses souvenirs ce La Roche de Bretagne

avec un autre La Roche, Antoine de Brehant, écuyer tranchant de la

Reine-mère en 1578, promu premier écuyer tranchant en 1584[672], La

Roche qui est à moi, écrit-elle[673], le petit La Roche[674], comme elle

l'appelle familièrement, un grand porteur de dépêches, à qui elle légua

par testament six mille écus[675], et que de ces deux La Roche, l'un

serviteur particulier de la Reine, et l'autre de la politique française,

il ait fait un seul et unique personnage promu par la grâce d'un coeur

royal aux plus hautes dignités.

En réalité ce prétendu favori de la Reine ne figure pas dans la liste de

ses gentilshommes servants, de 1547 à 1585[676], et c'est la preuve

qu'il ne résidait pas à la Cour, près de Catherine. Il n'est nommé, dans

une lettre d'elle et pour la première fois, qu'en juillet 1575[677] à

propos des affaires d'Irlande, comme _estant «au duc d'Alençon»_, alors

en disgrâce et qu'Henri III gardait au Louvre en une demi-captivité. La

Reine-mère le désigne par le nom de sa province: La Roche de Bretagne,

une précision bien inutile en écrivant à l'ambassadeur de France à

Londres, si La Roche avait été pour elle, à la connaissance de tous, ce

qu'il ne paraît pas qu'il fût. Les distinctions n'étant venues que dans

les deux années qui suivirent, comment admettre, à supposer une

inclination ancienne, que Catherine eût différé si longtemps d'en

acquitter le prix et même qu'elle n'eût jamais attaché à sa personne

l'homme qu'elle aimait. Il est encore plus invraisemblable qu'elle se

soit éprise de lui sur le tard. A cinquante-sept ans (c'est l'âge

qu'elle avait lors de la création du marquisat), une femme qui a

jusque-là été sage ne commence pas à cesser de l'être.

[Note 671: Voir ch. VIII, p. 63-68.]

[Note 672: _Lettres_, t. X, app., p. 523.]

[Note 673: 17 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 366.]

[Note 674: _Lettres_, t. VI, p. 132; t. VII, p. 47, 75, 239 et

_passim_.]

[Note 675: _Ibid._, t. IX, app., p. 497.]

[Note 676: La liste des gentilshommes servants se trouve en app.,

_Lettres_, t. X, p. 519-523. Elle est à peu près complète, voir

note de l'éditeur (Cte Baguenault de Puchesse), p. 538, 3.]

[Note 677: Catherine à La Mothe-Fénelon, ambassadeur de France en

Angleterre, 29 juillet 1575, _Lettres_, t. V, p. 127 et 129.]

Aussi les grands pamphlets d'inspiration huguenote ou «politique», qui,

surtout après la Saint-Barthélemy, recueillirent sans contrôle les

bruits les plus fâcheux pour l'honneur de la Reine et qui cherchèrent à

la diffamer jusque dans ses ancêtres, ces Médicis, «confits de vices,

d'incestes et de crimes», ne disent rien de cet amour d'arrière-saison.

Qu'ils se taisent sur le culte de François de Vendôme pour Catherine, ce

n'est pas merveille, car ils ne pouvaient attaquer la Reine sans

atteindre son adorateur, et tout complice de la conjuration d'Amboise

avait droit au moins au silence respectueux. Mais Troilus de Mesgouez,

mignon de la Reine-mère et ennemi d'Élisabeth, la protectrice de la

Réforme, quel admirable sujet de déclamation morale et religieuse! Si

les protestants ont réservé leur éloquence contre d'autres fautes, c'est

qu'ils ignoraient cette passion tardive, et ils l'ignoraient parce

qu'elle n'existait pas. A défaut de preuves, ils se fussent contentés de

présomptions. Ils prêtaient à Catherine pour favoris ou valets de coeur

les gens de son intimité, Gondi[678], «l'étalon», comme ils disaient,

et, contre toute vraisemblance, le cardinal de Lorraine, qui, pour être

un de leurs ennemis, n'était pas pour cela l'ami de la Reine-mère. De

ces charités gratuites, le _Discours merveilleux de la vie et

déportements... de Catherine de Médicis_ (1574) renvoyait à plus tard la

démonstration: «Je ne veulx pas parler, disait l'auteur anonyme, des

vices monstrueux de nostre Reyne-mere ny des aultres [Reines-mères],

cette-cy (Catherine) auroit besoin d'un gros volume à part que le temps

et les occasions publieront. Je ne parle que du gouvernement»[679]. Le

temps et les occasions ne se sont jamais présentés et pour cause.

Brantôme, qui a traité si surabondamment des faiblesses des veuves, ne

sait rien de celle-là. Catherine en sa vieillesse n'eût pas osé dire,

dans une lettre adressée à un de ses confidents et qui devait servir de

leçon à sa fille, qu'elle n'avait jamais rien fait contre son «honneur»

et sa «réputation», qu'elle n'aurait pas à sa mort à demander pardon à

Dieu sur ce point ni à craindre que sa mémoire en fût moins à

louer[680]; et Henri III se serait gardé de la citer comme un modèle de

«vie incoulpée», si elle n'avait pas été de l'aveu général une femme

irréprochable.

L'historien italien Davila, un contemporain, grand admirateur de

Catherine, et qui, panégyriste compromettant, ne veut voir dans ses

actes que calcul, explique, mais constate lui aussi sa vertu: «A ces

qualités (politiques), en furent jointes, dit-il, plusieurs autres par

lesquelles bannissant les deffaults et la fragilité de son sexe elle se

rendit toujours victorieuse de ces passions qui ont accoutumé de faire

forligner du droit sentier de la vie les plus vives lumières de la

prudence humaine»[681].

[Note 678: Albert de Gondi, duc de Retz, et maréchal de France,

particulièrement cher à Charles IX, dont il avait été le

gouverneur. Il n'avait que trois ans de moins que la Reine. Quant

à Jean-Baptiste de Gondi, ancien banquier à Lyon, et qu'on

appelait «le compère» de Catherine, probablement parce qu'ils

avaient été parrain et marraine de quelque enfant, il était

beaucoup plus âgé qu'elle et passait déjà pour un vieillard quand

il épousa, en 1558, la veuve de Luigi Alamanni, l'écrivain

diplomate.]

[Note 679: _Discours merveilleux de la vie, actions et

déportements de Catherine de Médicis_, Paris, 1650, p. 151 ou

_Archives curieuses_, t. IX, p. 99.]

[Note 680: Catherine à Bellièvre, 25 avril 1584. _Lettres_, t.

VIII, p. 181.]

[Note 681: H.-C Davila, _Histoire des guerres civiles de France_,

mise en français par Baudouin, Paris, 1657, t. I, ch. IX, p.

544-545.]

Quelles que fussent ses raisons pour se bien conduire: fidélité à la

mémoire de son mari, prudence, souci de l'opinion publique ou pureté, le

fait semble établi--et c'est lui par-dessus tout qui importe, les motifs

des actes échappant le plus souvent aux moyens d'investigation de

l'histoire.

Elle y avait quelque mérite. Sa fille Marguerite n'admirerait pas tant

sa maîtrise si elle ne la savait pas si passionnée. Il y a des

phénomènes psychiques qui, sans compter les accès historiques de colère

et de peur, trahissent chez elle, sous les apparences du calme, un fonds

de sensibilité aiguë. On dit que la nuit d'avant le fatal tournoi où

périt son mari, elle le rêva «blessé à l'oeil». Marguerite de Valois

rapporte aussi qu'«Elle n'a... jamais perdu aucun de ses enfans, qu'elle

n'aye veu une fort grande flamme à laquelle soudain elle s'escrioit:

«Dieu garde mes enfans!» et incontinent après elle entendoit la triste

nouvelle qui par ce feu luy avoit été augurée»[682]. Ces hallucinations

peuvent s'expliquer comme la crise d'émoi d'une tendresse inquiète, ou

obsédée de l'image de la mort par des avis alarmants, mais en voici une

qui est plus surprenante. C'était en 1569. Le duc d'Anjou poursuivait le

prince de Condé dans l'Ouest. La Reine-mère était alors à l'autre bout

du royaume, à Metz, occupée à surveiller les armements des princes

protestants d'Allemagne. Elle fut gravement malade, et, dans le délire

de la fièvre, on l'entendit s'écrier: «Voyez vous comme ils fuyent; mon

fils a la victoire. Hé! mon Dieu! relevez mon fils! il est par terre!

Voyez, voyez, dans cette haye, le prince de Condé mort»[683]. La nuit

d'après, quand un courrier apporta la nouvelle de la victoire de Jarnac,

elle se plaignit qu'on l'éveillât pour lui apprendre ce qu'elle savait

depuis la veille. D'Aubigné raconte--mais c'est un grand

imaginatif--qu'en 1574, à Avignon, pendant la maladie du cardinal de

Lorraine, un soir qu'elle s'était couchée «de meilleure heure que de

coustume», «elle se jetta d'un tressaut sur son chevet», mettant ses

mains sur ses yeux pour ne pas voir et criant: «Monsieur le Cardinal, je

n'ai que faire de vous». C'était le moment même où le Cardinal

trépassait. Elle apercevait devant elle et repoussait de la voix, loin

de sa vue, le principal collaborateur de sa funeste politique[684].

[Note 682: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 42.]

[Note 683: _Ibid._, p. 43. Remarquons d'ailleurs que dans cette

vision il y a un fait inexact, la chute du duc d'Anjou.]

[Note 684: D'Aubigné, _Histoire universelle_, liv. VII, ch. XII,

éd. de la Société de l'Histoire de France, publiée par de Ruble,

t. IV, p. 300-301.]

Marguerite explique les pressentiments de sa mère par une prescience

dont Dieu l'aurait privilégiée... «Aux esprits, dit-elle, où il reluit

quelque excellence non commune, il (Dieu) leur donne par des bons génies

quelques secrets advertissemens des accidens qui leur sont préparez ou

en bien ou en mal»[685]. C'est une explication platonicienne, le démon

de Socrate adapté aux croyances chrétiennes.

[Note 685: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 41-42.]

Mais Catherine ne se contentait pas de ces révélations extraordinaires,

et elle en cherchait d'autres. Elle était d'un pays où princes et

peuples croyaient, où les Universités enseignèrent jusqu'au commencement

du XVIe siècle, que les astres influent sur la vie humaine, et qu'un

observateur expert peut lire au ciel le livre du Destin. Le signe du

Zodiaque sous lequel un enfant vient au monde, les conjonctions de

planètes à l'heure de sa nativité, sont des indices ou même des facteurs

déterminants de son caractère et du bon ou du mauvais succès de sa vie.

Catherine était convaincue de ce rapport et l'incertitude, où elle fut

souvent, du lendemain, en ces temps malheureux, l'y rendit encore plus

crédule. Elle était en relations avec les astrologues les plus fameux de

France et d'Italie, Luc Gauric, qui mourut évêque de Città Ducale, le

Lombard Jérôme Cardan, le Florentin Francesco Giunctini, le provençal

Nostradamus. Elle avait ses astrologues attitrés, Regnier (Renieri?) et

Côme Ruggieri. La Pléiade, pour lui complaire, célébra la «vertu» des

astres, et l'étoile scientifique de cette constellation, Pontus de

Thyard, affirma dans sa _Mantice_ la vérité de ce genre de divination:

Quand nature accomplit le bastiment du monde

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ne voulant point ailleurs qu'au mesme monde mectre

La conduite de tout qui, au monde, peut estre

Ell' ficha dans le Ciel avec clous éternels

La vie et le Destin[686].

[Note 686: Extraits de _Mantice_ dans les Oeuvres de Pontus de

Thyard, éd. Marty-Laveaux, p. 81.]

L'astrologie gagna en crédit et faveur à la Cour. Lors de son grand tour

de France, la Reine-mère vit, à son passage à Salon (novembre 1564),

Nostradamus, à qui son poème des _Centuries_, rédigé en quatrains d'une

obscurité sibylline, avait fait la réputation du premier prophète du

temps. Ces vers:

Le lion jeune le vieux surmontera

En champ bellique par singulier duelle:

Dans cage d'or les yeux luy crevera,

Deux classes une, puis mourir, mort cruelle.

(Cent. L. quatrain 35.)

avaient été, après l'événement, interprétés comme la prédiction du

tournoi où Mongomery tua Henri II. Nostradamus, écrivait Catherine au

Connétable, «promest tou playn de bien au Roy mon filz et qu'il vivera

aultant que vous, qu'il dist aurés avant mourir quatre vins et dis ans».

Elle ajoute sagement: «Je prie Dieu que (il) dis vray...»[687]. Cette

fois l'oracle avait, pour sa gloire, parlé trop clair. Montmorency

périt, trois ans après, simple septuagénaire et Charles IX mourut à

vingt-quatre ans. Mais Catherine ne rendait pas l'astrologie responsable

des erreurs des astrologues; c'était une science qui, comme toutes les

autres, était, du fait des savants ou de l'intervention divine, sujette

à faillir. N'avait-elle pas eu plus d'une fois l'occasion d'en constater

l'incertitude? Gauric avait, disent les éditeurs de ses oeuvres, annoncé

à Henri II qu'il mourrait en duel et combat singulier aux environs de la

quarante et unième année[688], mais il faut les croire sur parole. Au

vrai, dans ses Horoscopes d'avant 1559, il s'était borné à prédire que

le Roi de France atteindrait soixante-neuf ans, deux mois et douze

jours, pourvu qu'il dépassât les années 56, 63 et 64[689]: une prophétie

peu compromettante et dont il était à peu près sûr de ne pas voir le

dernier terme--précis, celui-là--ayant lui-même trente ans de plus

qu'Henri II. Giunctini et Cardan, consultés par Catherine, lui avaient

assuré que son mari aurait une vie longue et glorieuse.

[Note 687: _Lettres_, X, p. 1455, novembre 1564.]

[Note 688: Brantôme, _Oeuvres complètes_, éd. Lalanne, t. III, p.

280-283.]

[Note 689: D. Nass. _Revue des études historiques_, 1901, p. 217.

Cf. _Dict._ de Bayle, _verbo_ Henri II.]

Connaître sa destinée, c'est, avec l'aide de Dieu, une chance de s'y

soustraire. Il faut se protéger aussi contre les maléfices des magiciens

et des nécromants en rapports avec les esprits infernaux. L'astrologue

Côme Ruggieri, «Italien, homme noir, qui n'a le visage bien fait, qui

joue des instrumens... toujours habillé de noir, puissant homme»[690],

passait pour un de ces intermédiaires redoutables, capables de procurer,

par des moyens diaboliques, la mort d'un ennemi. C'était un esprit libre

et hardi. Il aurait osé dire en face à Catherine, après la

Saint-Barthélemy, qu'elle avait travaillé pour le Roi d'Espagne[691]. Il

fut entraîné ou enveloppé dans le complot des Politiques[692]. On

trouva, dans les «besognes» de La Molle, son grand ami, une poupée de

cire. Catherine se demandait avec inquiétude si ce n'était pas une

effigie de Charles IX, que Côme aurait modelée, à des fins

d'envoûtement, pour faire périr son fils, ou le faire dépérir de mort

lente, en piquant son image au coeur ou au corps avec une aiguille. Elle

informa le procureur général que Côme avait demandé au lieutenant du

prévôt de l'Hôtel, quand il fut pris, «si le Roi vomissoit, s'il

seignoit encore et s'il avoist douleur de teste, et comment» allait La

Molle, et qu'il l'aimerait tant qu'il vivrait. Elle voulait qu'on lui

fit répéter cette déclaration, en présence du lieutenant, du premier

président et du président Hennequin: «Faictes lui tout dire... et que

l'on sache la vérité du mal du Roi et que l'on lui face défaire, s'il a

faict quelque enchantement pour nuire à sa santé et aussi pour faire

aimer La Mole à mon fils d'Alençon, qu'il le défasse»[693]. La terreur

qu'il inspirait le sauva. Il ne fut condamné qu'à neuf ans de galères,

et, après un court séjour à Marseille, où le gouverneur l'avait autorisé

à ouvrir une école d'astrologie, il fut libéré, rentra en faveur, et

mourut très âgé sous Louis XIII, abbé de Saint-Mahé en Bretagne et

incrédule notoire, toujours craint et admiré[694].

[Note 690: _Archives curieuses_ de Cimber et Danjou, 1re série, t.

VIII, p. 192.--Cf. Defrance (Eug.), _Un croyant de l'occultisme,

Catherine de Médicis; ses astrologues et ses médecins envoûteurs_,

Paris, 1911, p. 198-199.]

[Note 691: Lettre de Petrucci, 2 septembre 1572, _Négociations

diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. III, p. 836.]

[Note 692: Vincenzo Alamanni, qui succéda à Petrucci comme

ambassadeur de Florence, donne, _Lettres_ du 22-26 avril et du 1er

mai 1574, _ibid._, t. III, p. 920-923, des détails intéressants

sur les premiers rapports de Ruggieri avec Catherine de Médicis.

Il ne l'estime pas grand astrologue et croit qu'on l'accuse à tort

d'être un nécromancien.]

[Note 693: _Lettres_, t. IV, p. 296-297, 29 avril 1574, onze

[heures] du soir.--Cf. Eugène Defrance, _Catherine de Médicis_, p.

196.]

[Note 694: Le texte le plus important, sur Côme Ruggieri, se

trouve dans les _Mémoires de J.-A. de Thou_, le grand historien,

année 1598, liv. VI (éd. Buchon, p. 671-672) avec renvoi à

l'Histoire générale, année 1573. De Thou prétend que Ruggieri, mis

à la chaîne, fut délivré sur la route de Marseille, par des

«courtisans». Sur cet abbé commendataire, mort sans sacrements,

que Concini aurait voulu faire inhumer en terre sainte et que

l'évêque de Paris fit jeter à la voirie, voir aussi les _Mémoires

du cardinal de Richelieu_, Soc. Hist. Fr. t. I (1610-1615), 1907,

p. 391.]

Peut-être aussi Catherine croyait-elle que les mots avaient en eux une

force opérante, analogue à celle des charmes et des maléfices. Informée

qu'un soldat, qui avait voulu tuer d'Avrilly, un des mignons du duc

d'Alençon, avait dit, en voyant les portraits du Roi (Henri III) et de

son frère, qu'ils n'avaient pas longtemps à vivre, ce propos de mauvais

augure la troubla: «Sela me met en pouyne (cela me met en peine),

écrit-elle, de cet qu'il a dist qu'il (ils) ne viveret gyere (ne

vivraient guère); Dieu le fasse mentyr»[695]. Elle se hâte d'appeler la

puissance divine à l'aide contre cette sorte de sortilège verbal.

Voilà les faits établis. Il ne faut pas croire tous les contes qui ont

couru et qui courent sur les superstitions de Catherine[696]. Un devin

lui ayant prédit que Saint-Germain lui serait funeste, elle aurait cessé

d'aller au château de Saint-Germain, et même renoncé à habiter les

Tuileries, après y avoir fait travailler de 1564 à 1570 l'architecte

Philibert de L'Orme, parce que les nouveaux bâtiments se trouvaient dans

la paroisse de Saint-Germain l'Auxerrois. C'est aussi pour cette raison

qu'elle aurait acheté dans la paroisse de Saint-Eustache des maisons et

des terrains pour s'y construire un hôtel, mais, malgré toutes ces

précautions, elle n'avait pu échapper à son sort. L'aumônier qui à Blois

lui administra les derniers sacrements s'appelait Saint-Germain[697].

[Note 695: _Lettres_, t. VIII, p. 168.]

[Note 696: Dreux du Radier les a recueillis sans trop y croire

dans ses _Mémoires historiques et critiques et anecdotes des

reines et régentes de France_, Paris, 1808, t. IV, p. 253-268.]

[Note 697: Voir une variante de la même légende dans les Mémoires

de Claude Groulart, premier président du Parlement de Rouen, un

contemporain, qui raconte que le château de Blois où elle mourut

était «soubz une paroisse qui s'appelle Saint-Germain»

(_Mémoires_, Michaud et Poujoulat, 1re série, t. XI, p. 585).]

Au vrai, si elle ne s'établit pas à demeure aux Tuileries, comme elle

avait projeté de le faire aussitôt que Charles IX serait marié, et si

elle se contenta d'y donner des fêtes et d'aller s'y promener dans les

jardins ombreux, animés de statues et égayés d'eaux jaillissantes, c'est

vraisemblablement que ce palais des champs, situé hors des remparts de

Paris, était, en ces temps de troubles, trop exposé à un coup de main ou

trop éloigné, à son gré, du Louvre, la résidence de ses fils. Elle

continua, longtemps après son installation dans son hôtel de la rue

Saint-Honoré, à faire des séjours, longs ou courts au château de

Saint-Germain[698]. Une autre légende veut qu'elle ait destiné à ses

observations astronomiques la haute colonne monumentale, qui se dressait

dans la cour de l'Hôtel et qui de tout l'édifice subsiste seule, accolée

à la Halle au blé actuelle. À l'intérieur, un escalier à vis très

étroit, de 280 marches, continué par une échelle de six pieds, mène à

une plate-forme que surmonte une sphère armillaire en fer haute de dix

pieds. Imagine-t-on la vieille Reine, épaissie et alourdie par

l'âge--elle avait, quand elle occupa l'Hôtel, plus de soixante

ans--s'élevant, par le boyau étroit de l'escalier tournant, jusqu'au

sommet de la colonne et, debout, la nuit, à 143 pieds au-dessus du sol,

sur un palier large de huit pieds six pouces de diamètre, étudiant, avec

le calme requis, les révolutions et les révélations des astres?[699]. Le

prétendu observatoire était probablement une tour de guette, adaptée au

style et à la grandeur de l'édifice, pour surveiller la nuit l'amas très

inflammable des ruelles avoisinantes et donner l'alarme en cas

d'incendie.

[Note 698: Elle réside à Saint-Germain (voir son Itinéraire dressé

par le Cte Baguenault de Puchesse, _Lettres_, t. X, p. 574-589),

en 1583, du 11 au 25 novembre et du 12 au 19 décembre; en 1584, du

19 au 26 janvier, du 12 au 29 novembre, et du 12 au 19 décembre.

Elle n'y paraît pas en 1585, 1586, 1587, 1588, parce qu'elle est

entraînée par les négociations vers la Loire ou la Champagne, ou

bien retenue à Paris par son âge ou par l'urgence des affaires.]

[Note 699: A. de Barthélemy, _La Colonne de Catherine de Médicis à

la Halle au blé_, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et

de l'Île-de France, t. VI, 1879, p. 180-199.

La sphère armillaire indiquerait le champ d'action ou devait se déployer

la gloire d'Henri II, s'il eût vécu; c'est l'interprétation concrète de

sa devise: _donec totum impleat orbem_, tandis que les lacs, les miroirs

brisés, etc., échelonnés le long de la colonne, symbolisent l'amour

détruit et les regrets de sa veuve (voir plus loin, p. 232).]

Il est possible qu'afin de se préserver des dangers de toutes sortes,

Catherine portât des talismans. Voltaire a l'air de décrire comme tel

une médaille où «Catherine (?) est représentée toute nue entre les

constellations d'Aries et Taurus (du Bélier et du Taureau), le nom

d'Ebullé Asmodée sur sa tête, ayant un dard dans une main, un coeur dans

l'autre, et dans l'exergue le nom d'Oxiel»[700]. On en cite un autre qui

figure[701] à l'endroit un roi assis, le sceptre en main et, au revers,

une femme nue, debout, encerclée de signes mystérieux et de noms de

génies: Hagiel, Haniel, Ebuleb, Asmodel. La lettre H placée sous une

petite couronne aux pieds du roi, semble désigner Henri II; plus bas,

les initiales K, F, A, surmontées chacune d'une couronne, peuvent

s'appliquer à ses trois premiers fils Charles (Karolus), François et

Alexandre (qui prit plus tard le nom d'Henri). Le nom de Freneil serait,

avec une légère déformation, celui de Fernel, médecin d'Henri II et de

Catherine et habile accoucheur. Catherine serait cette femme nue tenant

de la main droite un coeur et de la gauche un peigne, symboles de pureté

et d'amour conjugal.

[Note 700: _Essai sur les moeurs_, ch. CLXXIII, _Oeuvres complètes

de Voltaire_, éd. Moland, t, XII, p. 527.]

[Note 701: Elle est reproduite dans l'édition de Ratisbonne de la

_Satyre Ménippée_, 1726, t. II, p. 422.--Sur un talisman trouvé à

Laval en 1826, voir Tancrède Abraham, _Un talismam de Catherine de

Médicis_, Laval, 1885, et sur le talisman de Bayeux, Lambert,

_Mémoires de la Société d'agriculture, sciences, arts et

belles-lettres de Bayeux_, 1850, p. 231. Tous ces prétendus

talismans se ressemblent beaucoup, sans qu'il soit possible de

rien conclure sur leur origine, leur caractère et leur date.]

Cette interprétation paraît bien ingénieuse. Si les initiales K, F, A

couronnées désignent les trois fils de Catherine qui ont régné, il s'en

suit que le talisman est postérieur à l'avènement d'Henri III (1574),

mais alors il est tout à fait étrange, qu'Henri soit encore appelé

Alexandre, plus précisément Édouard-Alexandre, un prénom qu'il ne garda

que jusqu'en 1565. D'ailleurs un talisman, c'est un préservatif. Contre

la fécondité? Catherine était veuve, se faisait gloire de sa vertu, et

elle avait, en 1574, cinquante-cinq ans. Contre la stérilité? Le remède

viendrait un peu tard. Que ferait ici Fernel qui n'assista la Reine que

lors de son dernier accouchement, le neuvième, en 1556[702]? Après la

naissance de quatre garçons et de plusieurs filles Catherine ne pouvait

penser qu'à célébrer ses nombreuses maternités. Le prétendu talisman ne

serait donc qu'une médaille commémorative. On n'est pas non plus obligé

de croire sur la foi d'un éditeur des Mémoires-Journaux de

L'Estoile[703] que cette médaille ou ce talisman était fait de sang

humain, de sang de bouc et de divers métaux fondus ensemble sous les

constellations en rapport avec la nativité de Catherine. Un

autre,--c'est l'érudit J. Le Laboureur, qui décidément paraît bien

crédule--raconte[704] que la Reine-mère «portait sur son estomach pour

la seureté de sa personne une peau de velin semée de plusieurs figures

et de caractères tirez de toutes les langues et diversement enluminez

qui composoient des mots moitié grecs, moitié latins et moitié

barbares».

Un bracelet, qui appartenait, dit-on, à Catherine, fait meilleure figure

de talisman. C'était un chapelet de dix chatons d'or sertis de pierres

diverses et rares: aétite ovale, agate à huit pans, onyx de trois

couleurs, turquoise barrée d'une bande d'or transversale, éclat de

marbre noir et blanc, agate brune, crapaudine, morceau d'or arrondi,

onyx de deux couleurs, fragment de crâne. Sur quelques-unes de ces

pierres étaient gravés en creux ou ressortaient en relief des

indications, des noms ou des figures, la date de 1559, un dragon ailé,

la constellation du serpent entre le signe du scorpion et le soleil, et

tout autour six planètes, les noms de quatre archanges: Raphaël,

Gabriel, Mikaël, Uriel, celui de Jehovah et d'un génie inconnu,

_Publeni_[705].

[Note 702: Goulin, _Mémoires littéraires, critiques philologiques,

biographiques et bibliographiques, pour servir à l'histoire

ancienne et moderne de la médecine_, 1775, p. 341.]

[Note 703: La Haye, 1744, t. II, p. 160.]

[Note 704: J. Le Laboureur, _Mémoires de messire Michel de

Castelnau_, t. I, p. 291.]

[Note 705: Description de Paul Lacroix, citée par Edouard Frémy,

_Les poésies inédites de Catherine de Médicis_, 1885, p. 221-223,

note. P. Lacroix, dont je n'ai pu retrouver le passage dans ses

innombrables publications, indiquerait lui-même comme référence le

Catalogue des objets rares et précieux du cabinet de feu M.

d'Ennery, écuyer, dressé par les sieurs Remi et Milliotti, Paris,

1786. Il n'a probablement pas vu le bracelet.]

Ce bracelet aux gemmes variées, polychrome et multiforme, où

apparaissent accouplés Jehovah et le caducée de Mercure, constituait en

somme un porte-bonheur très pittoresque, sauf la parcelle d'os humain.

C'est l'amulette d'une civilisation raffinée d'importation étrangère. La

vieille sorcellerie française, issue du peuple, n'aurait pas atteint

d'elle-même à cet éclectisme savant.

A ceux de ces traits qui sont vérifiables on reconnaît une femme d'un

autre pays. La croyance à l'astrologie, à la magie, à la nécromancie

n'était pas particulière à l'Italie, mais elle y était plus raisonnée et

plus étendue qu'ailleurs, commune aux plus hautes et aux plus basses

classes, au clergé et aux laïques, aux savants et aux ignorants.

Astrologues, magiciens, fabricants de philtres, faiseurs et défaiseurs

de sorts, étaient presque tous des Italiens ou des élèves des Italiens.

D'Italie aussi, l'ancien marché et le grand laboratoire des essences et

des aromates d'Orient, vinrent, attirés par les goûts de Catherine,

nombre de parfumeurs que le populaire accusait d'être des empoisonneurs.

Le fournisseur attitré de la Reine-mère, maître René (Bianchi ou Bianco)

de Milan, était un personnage abominable, qui lors de la

Saint-Barthélemy se déshonora entre tous les tueurs par sa passion du

butin.

Il faut sans aucun doute laisser à la littérature romantique et au roman

romanesque le conte des «coletz et gands parfumez» que Catherine lui

aurait commandés pour se défaire de ses ennemis[706]. Elle n'a

empoisonné ni le dauphin François, son beau-frère, ni Jeanne d'Albret,

ni François de Vendôme, ni tant d'autres personnages à qui il arriva,

comme aujourd'hui, de mourir jeunes ou, à l'improviste, de mort

naturelle. Mais il y a de bonnes raisons de croire, on l'a vu, qu'elle

tenait certains chefs protestants et le plus redoutable de tous,

Coligny, pour des traîtres et des félons, contre qui toutes les armes

étaient permises.

[Note 706: Dr Lucien Nass, _Catherine de Médicis fut-elle

empoisonneuse?_ dans _Revue des Etudes historiques_, 1901, p.

208-221. Le Dr Nass, ayant disculpé Catherine de la plupart des

empoisonnements qui lui sont reprochés, conclut trop vite qu'elle

n'a jamais voulu empoisonner personne. Cf. plus haut, p. 172-175.]

Et peut-être aussi lui venait de son pays d'origine cette inconscience

ou cette ataraxie morale qui ne lui a laissé de la Saint-Barthélemy ni

remords ni regrets. Mais faut-il en rendre Machiavel responsable? On

répète un peu à la légère que _le Prince_ était son livre de chevet.

Tout au plus est-il possible de dire qu'elle connaissait et même devait

apprécier, ne fût-ce que par orgueil familial, ce manuel fameux de l'art

de fonder et de conserver un État, commencé pour Julien de Médicis, son

grand oncle, et dédié à son père, Laurent.

L'idée fondamentale du grand penseur florentin, c'est que la politique

est une science à part, distincte de la morale et de la religion, et

qu'elle a ses règles propres, indépendantes de la notion du bien et du

mal. Et à dire vrai, il ne faisait que poser en principes les

constatations de l'histoire en ce temps-là et même en d'autres temps. Le

machiavélisme, un machiavélisme sans doctrine, est aussi ancien que les

plus anciennes sociétés humaines. Il s'affirme dans la maxime

lapidaire: _Salus populi suprema lex esto!_ L'originalité de Machiavel

fut de tirer de l'expérience des siècles un système. Les faits

prouvaient surabondamment que les souverains les plus heureux n'avaient

eu d'autre règle de conduite que la raison d'État, et Machiavel

concluait ou suggérait que le _Prince_ devait tendre à ses fins sans

scrupules. Mais il n'a jamais prétendu--comme on voudrait le lui faire

dire--qu'il n'y eut de bons moyens de gouvernement que les pires[707].

La violence et la fourberie n'étaient pas toujours conformes à leur

objet, et souvent elles y étaient contraires. Il n'aurait pas

certainement admiré les massacres de la Saint-Barthélemy, cette

contrefaçon impulsive, furieuse, et, si l'on peut dire, grossière, du

piège, ce «_bel inganno_», tendu par César Borgia à ses condottieri

révoltés et dont il fit jouer le ressort au moment résolu avec une

aisance et un sang-froid incomparables. L'extermination des chefs

protestants, après mûre délibération, le même jour, dans tout le

royaume, froidement, impitoyablement, serait un forfait qui pourrait se

réclamer de Machiavel. Mais des tueries, improvisées par la populace des

villes à la nouvelle de l'improvisation de Paris, entravées ici par

l'humanité ou la prudence de certains gouverneurs, encouragées là par le

fanatisme ou la faiblesse des autres, et qui, s'espaçant entre le 26

août (Meaux) et le 3 octobre (Bordeaux), laissèrent à la masse des

huguenots le temps de s'enfuir, n'est-ce pas tout le contraire d'une

exécution machiavélique?

[Note 707: La distinction est très nette. Le Prince doit «_non

partirsi del bene potendo, ma sapere entrare nel male

necessitato_» (faire le bien, si c'est possible, et avoir le

courage du mal si c'est nécessaire), ch. XVIII, Turin, 1852, p.

78.]

Aussi les beaux esprits d'Italie ne purent-ils supposer qu'elle eût

commandé cette oeuvre sanguinaire dans une crise de peur et d'ambition.

Un gentilhomme, Camille Capilupi, camérier secret du pape, se dépêcha

d'écrire, sans prendre le temps de s'informer, son fameux «Stratagème de

Charles IX» où il affirmait et essayait de démontrer la préméditation.

Le jour même où arrivait à Rome le courrier du nonce Salviati apportant

la nouvelle officielle de la Saint-Barthélemy, (5 septembre), Capilupi,

comme on le voit dans une lettre à son frère, était déjà fixé sur le

long dessein du Roi et de la Reine-mère, d'après le renseignement qu'un

prélat tenait du cardinal de Lorraine[708]. Ainsi la thèse repose sur

cette base légère: un propos du Cardinal, qui depuis deux jours savait

le massacre par un exprès et qui, suspect à Rome d'être en disgrâce à

Paris, avait intérêt à faire croire, pour démontrer son crédit, qu'il

avait été mis à son départ de France dans le secret d'un guet-apens.

Capilupi, de lui-même, faisait le crime plus grand pour le rendre

glorieux. Ceux des protestants qui avaient échappé à la mort étaient

naturellement enclins à imaginer un attentat préparé de longue main.

Catherine elle-même eût bien voulu persuader au pape et à Philippe II, à

fin de récompense, qu'elle avait depuis toujours médité de détruire les

hérétiques. Ainsi les protestants et les catholiques, pour des raisons

diverses, collaborèrent à la légende du «Stratagème». Le système de

Machiavel servit de support. Quand le duc d'Anjou traversa l'Allemagne

pour aller prendre possession de son royaume de Pologne, il aurait

allégué au landgrave de Hesse, comme justification de la

Saint-Barthélemy, des raisons de «Machiavelli», mais on voit ce qu'il en

faut penser[709].

[Note 708: G.-B. Intra, _Di Camillo Capilupi e de' suoi scritti_

(_Archivio storico lombardo_, serie 2e, vol. X, anno XX [1893], p.

704-705).--L'écrit de Capilupi était achevé au plus tard le 22

octobre 1572; voir l'épître d'envoi à son frère dans la traduction

française parue en 1574 d'après une «copie» italienne (_Archives

curieuses de Cimber et Danjou_, t. VII, p. 410). M. Romier, _La

Saint-Barthélemy_ (_Revue du XVIe siècle_, t. I, 1913), prétend,

p. 535-536, que le manuscrit de Capilupi était achevé et imprimé

le 18 septembre 1572. Laissons de côté la question d'impression

sur laquelle je dirai un jour mon avis, et tenons-nous-en à la

composition. Une oeuvre aussi délicate, et qui suppose tant de

recherches, expédiée en un mois et demi (du 5 septembre au 22

octobre), ou même en treize jours (5-18 septembre), d'après les

racontars des cardinaux de Lorraine et de Pellevé, et de

l'entourage du duc de Nevers, etc., qu'est-ce autre chose qu'une

hypothèse en l'air? Capilupi aurait dû réfléchir que le nonce du

pape en France, Salviati, et qui était à Paris le 24 août, ne

croyait pas à la préméditation. Voir ch. VI, p. 193.]

[Note 709: _Mémoires de La Huguerye_, t. I, p. 200. Dans un

article de l'_Historische Vierteljahrschrift_, 1903 (VI), p. 333

sqq., Jordan soutient qu'il n'y a trace de machiavélisme ni dans

les lettres, ni dans les actes de Catherine. On le croirait plus

volontiers s'il n'y avait pas dans son étude tant d'erreurs de

détail.--Les protestants s'en prirent au machiavélisme, comme à la

cause de leur malheur, et l'un d'eux, probablement Innocent

Gentillet, conseiller au Parlement de Grenoble, publia en 1576

avec dédicace au duc d'Alençon, chef des protestants et des

catholiques unis, un _Discours sur les moyens de bien gouverner et

maintenir en bonne paix un royaume ou autre principauté..._ (s. n.

d. l.), qui est une réfutation point par point des principales

maximes extraites du livre de Machiavel.]

L'exemple des princes et des Républiques d'Italie, la passion et la

jalousie du pouvoir, la crainte enfin, ont plus qu'un livre de doctrine

contribué à déterminer Catherine. Elle aimait mieux agir doucement, mais

elle ne laissait pas d'être à l'occasion cruelle. Si elle se souvenait

des bienfaits, elle n'oubliait pas les injures. Elle était rancunière

et, quand son intérêt ne s'y opposait pas, vindicative. Les Médicis ne

furent jamais tendres à leurs ennemis et ils n'ont guère pardonné qu'à

ceux qui ne pouvaient plus leur nuire.

C'est une Médicis, mais Française par sa mère, qui est fille d'un grand

seigneur de vieille «extrace» et d'une princesse du sang. Arrivée à

quatorze ans dans un pays où elle n'était pas une étrangère, elle n'en

est plus sortie. Elle a reçu plus fortement qu'une autre, par suite de

son aptitude originelle et de sa complaisance à s'adapter, l'empreinte

de ce nouveau milieu. La Cour de France, quand elle y entra,

s'épanouissait en sa splendeur, ou, pour parler comme Brantôme, «en sa

bombance». C'était par surcroît une excellente école d'éducation

intellectuelle et mondaine. Elle y apprit le français avec les

sentiments et les idées qu'une langue contient, dans l'intimité de

François Ier, de son mari, de Marguerite de Navarre, de Marguerite de

France, et dans la compagnie de la duchesse d'Étampes et d'autres

grandes dames. Elle y affina les dons qu'elle avait de naissance. Elle y

fit l'apprentissage de son métier de reine et acquit dans la perfection

l'art de tenir un cercle et de causer, les manières affables sans

vulgarité, l'aisance dans la grandeur. Qu'on la compare à une autre

Médicis, Marie, la femme d'Henri IV, fille d'une archiduchesse

d'Autriche, comprimée jusqu'à vingt-sept ans par l'étiquette espagnole

de la petite Cour de Florence d'alors et qui, lourde et inintelligente,

ne sut jamais se défaire de sa hauteur morose ni échapper à la tutelle

de sa domesticité, et l'on comprendra ce que Catherine a gagné à être

née de Madeleine de la Tour d'Auvergne, et «faicte, comme dit Brantôme,

de la main de ce grand Roy Françoys».

Sans doute elle a retenu de son parler toscan quelques mots et des

tournures qu'elle transporte trop fidèlement dans notre langue[710]. Il

y a de bonnes raisons de croire que sa prononciation fut toujours

relevée d'une pointe d'exotisme. Elle continue par exemple à écrire _se_

pour _si_ (conjonction) et elle est tellement imprégnée du son _ou_ de

l'_u_ italien qu'involontairement sous sa plume _but_ se change en

_bout_. Par le même effet à rebours de l'empreinte enfantine, qui ne

connaît pas d'_e_ muet, il lui arrive de mettre «_fasset_» pour _fasse_,

«_cet_» pour _se_, «_emet_» pour _aiment_[711]. Des réminiscences de

deux langues s'entremêlent bizarrement dans certaines de ses lettres à

des Italiens. Elle remercie le pape Sixte-Quint, en langage macaronique,

si du moins le copiste a bien lu, de l'«_amore_ (amorevole) _letra que

son nontio_» lui a remise de sa part[712]. Son orthographe est parfois

si phonétique qu'il suffit, pour comprendre certains passages obscurs,

de les lire à haute voix[713]. Mais sa forme est, en général, bien

française, comme on peut en juger d'après des lettres écrites de sa

main. La phrase garde l'allure de la conversation, fluide et verbeuse,

lâche en son développement, mal liée en ses parties, embarrassée

d'incidentes, allongée de tours et de détours, et qui n'a pas l'air de

savoir comme ni où elle finira. Mais Catherine sait à l'occasion

resserrer sa pensée et, par exemple, glisser dans quelques mots la

caresse d'un compliment ou d'une sympathie. Elle avait vu en passant à

Lyon Marguerite de France, duchesse de Savoie, sa chère belle-soeur, et

souhaitait de la revoir à Paris. «Se sera, lui écrit-elle, quant yl vous

pléra, més non jeamés si tost que je le désire, car vous avoir revue si

peu ne m'a fayst que plus de regret de ne povoyr aystre aurdinairement

auprès de vous»[714]. Et quel raccourci pittoresque dans cette

description: «Ma Comère, annonce-t-elle à sa vieille amie la duchesse

d'Uzès, je suys en vostre péys de Daulphiné, le plus monteueux et

facheus où j'é encore mis le pyé; tous les jour y a froyt, chault,

pluye, baul (beau) tems et grelle, et les cerveaulx de mesme...»[715].

[Note 710: Bouchot, _Catherine de Médicis_, p. 137.]

[Note 711: Les exemples abondent dans les autographes de

Catherine. Elle emploie même côte à côte les deux figurations; par

exemple, _Lettres_, t. VI, p. 38: «Ceulx qui l'emet mieulx qu'il

ne s'ayme» (ceux qui l'aiment mieux qu'il ne s'aime).]

[Note 712: _Lettres_, VIII, p. 356. Mais ces «beaux italianismes»,

pour parler comme Henri Estienne, dans ses _Deux dialogues du

nouveau langage françois italianizé..._, sont rares dans ses

lettres, et ce n'est pas la Reine-mère qu'on peut considérer comme

particulièrement coupable de cette mascarade. Les guerres

d'Italie, la littérature italienne, l'art de la Renaissance, la

banque et le commerce finirent à la longue par faire sentir leur

influence, et surtout sous Henri III qui d'ailleurs, tout en

sachant admirablement l'italien, affectait de ne parler que le

français aux ambassadeurs des divers États de la péninsule. Voir

dans L. Clément, _Henri Estienne et son oeuvre française_, Paris,

1898, le chap. IV, p. 305-362: _L'influence italienne et le

nouveau langage._]

[Note 713: Elle a tellement conscience de sa mauvaise orthographe

qu'il lui est arrivé de dicter à un secrétaire une nouvelle

lettre, mot pour mot semblable à celle qu'elle venait d'écrire,

mais que le secrétaire écrirait dans la forme usuelle, _Lettres_,

t. IX, p. 124 et 125.]

[Note 714: _Lettres_, t. X, p. 146.]

[Note 715: _Lettres_, t. VII, p. 111.]

Elle a appris l'art de bien dire à la Cour des Valois où sa personnalité

s'est formée et elle n'y réussit que dans la langue qui a servi à son

épanouissement intellectuel. Ses lettres italiennes, qui sont de moins

en moins nombreuses à mesure qu'elle avance dans la vie, ne valent que

par les renseignements qu'elles contiennent, et, en dehors de leur

valeur documentaire, elles sont insignifiantes.

Cet enchevêtrement d'influences italiennes et françaises se retrouve,

sans qu'il soit toujours facile ou même possible de les démêler, dans

les goûts littéraires et artistiques de Catherine, dans sa passion pour

les fêtes, le luxe, les bijoux[716], et les manifestations d'éclat de la

grandeur royale. Elle tient de ses ancêtres florentins, comme aussi de

sa formation française, une large curiosité intellectuelle. C'est une

lettrée et c'est aussi une savante. À une forte culture littéraire, elle

joint, comme on l'a vu, la connaissance des mathématiques, de

l'astronomie ou de l'astrologie, et des sciences naturelles. Elle aime

les livres, et les recherche, estimant qu'ils sont l'ornement obligé de

la demeure des rois. Jusque-là, la bibliothèque royale avait beaucoup

voyagé, de Paris, où Charles V l'avait établie, à Blois, où Louis XII

l'avait transportée, et enfin à Fontainebleau, où François Ier s'en

était fait suivre. Pierre Ramus, le fameux ennemi de la scolastique et

d'Aristote, mathématicien et philosophe, rappelait à Catherine qu'un

jour, devant lui, elle s'était déclarée contre le maintien de la

bibliothèque à Fontainebleau, et il la suppliait, par des raisons qui

devaient la toucher, de la ramener à Paris, et de la fixer sur la

montagne de l'Université. «Le temple que vous y élèveriez aux Muses

dominerait de tous côtés les plus larges et les plus gracieux horizons.

Côme et Laurent de Médicis, qui savaient que les livres ne sont faits ni

pour les champs ni pour les bois ne mirent pas leur bibliothèque dans

leurs délicieuses villas de Toscane; ils la placèrent au foyer de leurs

États, dans la ville où elle était le plus accessible aux hommes

d'étude... Mettez donc cette librairie au chef-lieu de votre royaume,

près de la plus ancienne et de la plus fameuse des Universités[717].»

[Note 716: Germain Bapst, _Histoire des joyaux de la Couronne de

France_, Paris, 1889, parle très bien de ce goût, p. 114-115 et

_passim_. Sur les orfèvres de la Reine, voir p. 96, note 3, et p.

97, notes 1, 2, 3. Elle cherchait avec eux des combinaisons, leur

soumettait des dessins.]

[Note 717: Édouard Frémy, _Les poésies inédites de Catherine de

Médicis_, Paris, 1885, p. 239-240.]

Elle la fit venir de Fontainebleau, mais la garda au Louvre[718]. Elle

avait fait, comme autrefois Côme et Laurent de Médicis, rechercher des

«anciens manuscrits en toutes sortes de langues». Elle s'en était

d'ailleurs procuré beaucoup à très bon compte[719]. Son cousin, Pierre

Strozzi, possédait une collection de manuscrits précieux, qu'il avait

héritée du cardinal Ridolfi, neveu de Léon X, et qu'il avait beaucoup

augmentée. Après qu'il eut été tué sous les murs de Thionville (1558),

Catherine persuada à sa veuve, Laudomina de Médicis, et à son fils,

Philippe Strozzi, de les lui céder pour quinze mille écus, mais elle

oublia toujours ou n'eut jamais les moyens de s'acquitter. A sa mort,

les créanciers saisirent sa bibliothèque, mais les savants protestèrent,

et sur l'ordre d'Henri IV, livres et manuscrits--en tout 4 500

volumes--allèrent enrichir la Bibliothèque du roi[720].

[Note 718: Henri IV, réalisant sans le savoir le souhait de Ramus,

transporta la Bibliothèque en plein quartier latin, dans le

collège de Clermont, vacant par l'expulsion des Jésuites.]

[Note 719: Les références dans Frémy, p. 75-78.]

[Note 720: Frémy, p. 239-242.--Cf. _Lettres_ t. I. p. 563, note 1

et les références.]

Elle aime les gens doctes, et, comme on vient de le voir pour Ramus,

cause volontiers avec eux. Elle fréquente chez les amateurs d'art. Elle

a ses poètes attitrés, Ronsard, Rémy Belleau, Baïf et Dorat, comme elle

a ses décorateurs, ses tapissiers, ses architectes. Elle les protège,

elle les emploie à l'illustration poétique de ses fêtes. Elle fit une

pension à Baïf. Elle donna à Ronsard le prieuré de Saint-Cosme[721] et

alla l'y visiter avec Charles IX à son retour de Bayonne. Elle reprit

hautement Philibert de L'Orme d'avoir fermé l'entrée des Tuileries en

construction au grand poète. «Souvenez-vous, lui aurait-elle dit, que

les Tuileries sont dédiées aux Muses.» Mais Ronsard lui en voulait de

préférer les «maçons», c'est-à-dire les architectes, aux poètes. La

Pléiade se vengea de ce qu'elle considérait comme un déni de justice.

Dans les louanges qu'elle donne à la dispensatrice des grâces royales,

c'est le plus souvent de son génie politique ou de sa vertu qu'il est

question. Elle aurait cru dépasser les limites, pourtant si reculées,

des flatteries permises, en lui disant, comme Ronsard à Charles IX:

Ronsard te cède en vers et Amyot en prose[722].

[Note 721: Saint-Cosme-en-l'Isle, près de Tours.]

[Note 722: Ronsard, éd. Blanchemain, t. III, p. 257. Voir la

«Complainte à la Royne mère du Roy» en tête de la seconde partie

du Bocage royal, éd. Blanchemain, t. III, p. 369.]

C'est qu'elle la jugeait sur la liste comparée des bénéfices et des

pensions. La Reine-mère a rendu pourtant d'autres services à la

littérature française. Elle connaissait les deux grandes littératures de

l'époque, l'italienne et la française, antérieures en chefs-d'oeuvre à

celles de l'Angleterre et de l'Espagne et plus directement apparentées à

la Grèce et à Rome. Elle savait du grec et du latin, peu ou beaucoup. Si

elle n'égalait pas en culture classique la reine de Navarre et

Marguerite de France, elle était de la même famille intellectuelle. Elle

n'avait pas cessé de s'intéresser à la littérature italienne. Elle

accepta que Tasse, venu en France à titre de secrétaire du cardinal

d'Este, en 1571, lui présentât son _Rinaldo_ et elle envoya son portrait

au jeune poète, en témoignage d'admiration[723]. Elle a dû obliger bien

généreusement l'Arétin pour que ce grand écrivain vénal célèbre en elle

la «Femme et la déesse sereine et pure, la majesté des êtres humains et

divins», et qu'il souhaite d'avoir le verbe des anges de Dieu pour louer

comme il convient «les très saintes grâces et les faveurs sacrées de

cette divine idole»[724].

[Note 723: Frémy, p. 42-43.]

[Note 724: Texte en italien, cité par Frémy, p. 52.]

Tous les Italiens parlent, en moins haut style, de sa douceur et de sa

bienveillance. Sous son patronage, la Comédie italienne s'installe à

Paris[725]. Quelque temps avant l'accident de son mari, elle avait

assisté avec lui au château de Blois à une représentation de

_Sophonisbe_, composée par Trissin, un initiateur, sur le modèle des

tragédies grecques, et traduite de l'italien par Mellin de Saint-Gelais.

Elle s'était persuadé que la fin lamentable de l'héroïne, ce suicide

imposé par la volonté impitoyable de Scipion, avait, comme un mauvais

sort, porté malheur au royaume de France, «ainsi qu'il succéda», et

désormais elle ne voulut plus voir représenter devant elle que des

pièces à dénouement heureux. Elle aurait ainsi, par piété conjugale,

inspiré un nouveau genre littéraire.

La première en date des tragi-comédies, _la Belle Genièvre_, représentée

le dimanche gras 13 février 1564, à Fontainebleau, avec l'apparat que

l'on sait, est un épisode du _Roland furieux_, de l'Arioste, adapté au

théâtre français par un poète inconnu[726]. Polinesso, duc d'Albany,

voulant se venger de Ginevra, fille du roi d'Écosse, dont il n'avait pu

se faire aimer, raconte au chevalier Ariodonte, fiancé de la princesse,

qu'il est son amant et qu'elle le reçoit la nuit dans sa chambre. Pour

l'en convaincre, il le fait cacher près du palais et, lui-même se

rapprochant, apparaît à une fenêtre une femme habillée comme Ginevra et

qui lui fait un signal de la main. C'était une suivante, Dalinda,

maîtresse de Polinesso, qui l'avait décidée, par menaces et par

promesses, à revêtir les vêtements de la jeune fille. Ariodonte,

désespéré, court se précipiter dans la mer. Le frère d'Ariodonte,

Lurcanio, qui par hasard a été témoin de la scène et qui s'y est lui

aussi trompé, accuse la fiancée impudique et la fait condamner à être

brûlée vive. Mais Dalinda, prise de remords, dénonce Polinesso; et le

fourbe est jeté dans le bûcher qu'on avait dressé pour l'innocente

princesse. Ariodonte, qui a été sauvé des flots, épouse sa fidèle

Ginevra. La pièce se termine heureusement, comme le souhaitait

Catherine, par le triomphe de la vertu et le châtiment du crime.

[Note 725: Armand Baschet, _Comédiens italiens à la Cour de France

sous Charles IX et Henri III_, s. d. (1882).]

[Note 726: Arioste, fin du chant IV, chant V et commencement du

chant VI du _Roland furieux_.--Jacques Madeleine, _Renaissance_,

1903, p. 30-46. Cf. Toldo, _Bulletin italien des Annales de la

Faculté de Bordeaux_, 1904, p. 50-52.]

Elle voulait aussi que le théâtre fût moral. Aux représentations de la

Comédie italienne, elle riait de bon coeur des niaiseries de Zani (forme

vénitienne de Giovanni), l'«Auguste» de la troupe, et de la sottise de

Pantalon, ce vieillard toujours berné par ses enfants et ses valets. Les

bouffonneries, parfois gaillardes, ne la choquaient pas. Mais elle

condamnait les gravelures. Après qu'elle eut vu jouer à l'Hôtel de

Guise, le 28 janvier 1567 (v. s.), le _Brave_ de Jean-Antoine de Baïf,

qui est une adaptation du _Miles Gloriosus_ de Plaute, elle encouragea

l'auteur à mettre sur la scène française l'oeuvre de Térence[727]. Mais

elle lui recommanda expressément, s'il tenait à lui plaire, de «fuir»

les «lascivetés en propos» des anciens.

[Note 727: Peut-être à faire jouer _l'Eunuque_, que Baïf avait fini

de traduire en décembre 1565, mais qui ne parut qu'en 1573 dans _les

Jeux_ et bien remanié. _Oeuvres_, éd. Marty-Laveaux, p. 451.]

Ce conseil prouve le souci qu'avait la Reine-mère de maintenir autour

d'elle un grand air de décence. Elle cherchait à épurer les spectacles

et à détourner les écrivains d'imiter l'antiquité jusqu'en son réalisme

ordurier. Le fait est que jamais l'art officiel ne se montra aussi

chaste que dans cette Cour, qu'il y a des raisons de croire corrompue.

Les «entremets» de Ronsard à Fontainebleau, les cartels, les mascarades,

toutes les pièces commandées par Catherine pour l'entrevue de Bayonne

parlent d'amour pur et de chasteté victorieuse de l'amour. Elle oubliait

donc Laurent de Médicis et l'inspiration sensuelle des _canti

carnascialeschi_, Léon X et le divertissement donné aux cardinaux d'une

comédie scabreuse, _La Calandria_, faite par le cardinal Bibbiena. Mais

peut-être estimait-elle qu'une Reine était astreinte à une rigueur

morale dont les préjugés de tous les temps, et plus particulièrement

ceux de la Renaissance, dispensent les hommes et les rois. Et puis, sa

Cour était séduisante et ses fils avaient grandi; double raison de se

montrer sévère. Elle eût même désiré que la poésie lyrique se contînt en

ses écarts de passion. Ronsard, aux environs de la cinquantième année,

ne cessait pas de chanter «l'amour, le vin, les banquets dissolus», avec

l'enthousiasme et la fougue d'un jeune homme. Un jour qu'on louait

devant Catherine les sonnets de Pétrarque à Laure, elle «excita» le

grand poète, qui était présent, «à escrire de pareil stile comme plus

conforme à son âge et à la gravité de son sçavoir»[728]. Ronsard,

déférant à cette invitation royale, choisit, parmi les filles de chambre

de la Reine, Hélène de Surgères, d'une noble maison de Saintonge, pour

idole d'un culte poétique. Il dédia à cette maîtresse de tout respect

cent douze sonnets d'un idéalisme chaste et subtil, mais traversé çà et

là d'élans et de cris de passion sensuelle qui montrent que, toujours

jeune de coeur, il pétrarquisait à sa façon[729]. Ce fut un nouvel

emprunt, après tant d'autres, fait à l'Italie, sur l'indication d'une

reine d'origine florentine, et qui fut heureux, puisqu'il inspira un

chef-d'oeuvre. Il est vrai que le succès de Ronsard sollicita ses

successeurs à copier plus que jamais servilement la littérature

italienne. Mais Catherine n'est pas responsable de ce pétrarquisme

affadi et alambiqué, riche de pointes et pauvre de sentiment, qui sévit

jusqu'à Malherbe et même un peu au delà[730].

[Note 728: _La vie de P. de Ronsard_, de Claude Binet, éd. par

Paul Laumonier, Paris, 1909, p. 26, lignes 23-24. M. Laumonier,

d'ordinaire si judicieux, conteste sans trop de raison que

Catherine ait conseillé à Ronsard d'imiter Pétrarque (commentaire,

p. 163). Dans _Ronsard poète lyrique_, qui est de la même année,

il est moins affirmatif et admet qu'elle a, par «fantaisie» (p.

256), invité le poète à immortaliser la jeune fille. Le

renseignement de Binet est bien plus vraisemblable.--Vianey, _Le

Pétrarquisme en France_, Montpellier, 1909, p. 257, croit que les

_Premières oeuvres_ de Philippe Desportes (1573) donnèrent à

Ronsard l'idée des _Sonnets à Hélène_. Mais il est difficile

d'imaginer que les poésies d'un débutant parues en 1573 aient eu

une influence si immédiate sur Ronsard, le grand Ronsard, dont les

sonnets, bien que publiés seulement en 1578, étaient, s'il faut

l'en croire, écrits dès le mois de mai 1574. Ce qui est hors de

doute, c'est que Ronsard a imité, comme Desportes, Tebaldeo, le

plus fameux des pétrarquisants parmi les quattrocentistes, mais

qu'il l'ait fait avant ou même après Desportes, cela n'exclut pas

l'intervention de la Reine-mère.]

[Note 729: Laumonier, _Ronsard_, p. 242-256.]

[Note 730: Lanson, _Histoire de la littérature française_, Paris,

1895, p. 290 et p. 377-378.]

Catherine de Médicis (1519-1589) · 第 19 / 36 题