Le gouvernement hésitait à prendre la responsabilité de son crime. Le
Roi, dans ses lettres du 24 août aux ambassadeurs et aux gouverneurs de
provinces, parlait d'une bataille entre les partisans de Guise et de
l'Amiral, où il n'était intervenu que pour calmer la sédition[612]. Puis
il alla au Parlement déclarer que tout avait été fait avec son
consentement, par son commandement. Enfin, le 28, il défendit de
molester les huguenots qui se tiendraient tranquilles en leurs maisons,
ajoutant toutefois par recommandations secrètes de tailler en pièces
tous les autres[613]. Revirement et contradictions, ordres et
contre-ordres laissaient toute liberté aux passions. A mesure que se
propageait la nouvelle des «matines» parisiennes, les catholiques en un
grand nombre de villes coururent sus aux réformés. Meaux, aux portes de
Paris, ouvrit le 26 août, et Bordeaux, à l'extrémité du royaume, ferma
le 3 octobre le cycle des tueries provinciales.
[Note 611: Un récit plus détaillé du massacre dans _Histoire de
France_, de Lavisse, t. VI, 1, p. 129-131.]
[Note 612: _Mémoires de l'Estat de France_, I, fos 296-299.]
[Note 613: Sur ces variations, voir l'introd. de La Ferrière au t.
IV des _Lettres de Catherine de Médicis_, p. XCII, XCIII, XCV
sqq.]
Après cette extermination de plusieurs milliers d'hérétiques, Catherine
passa un moment pour le plus ferme soutien du catholicisme. Le peuple de
Paris enthousiaste la proclamait la Mère du royaume et la Conservatrice
du nom chrétien. Grégoire XIII précipita le départ du cardinal Orsini,
qui, choisi peut-être pour aller reprendre la Reine-mère sur sa
politique protestante, fut, par un renversement de rôle, chargé de la
féliciter au nom du Pape et du Sacré Collège pour son zèle
catholique[614].
Quand Philippe II apprit l'exécution sanglante qui sauvait les Pays-Bas
espagnols et le catholicisme français, il montra «contre son naturel et
coustume tant d'allegrie qu'il l'a faict plus magnifeste que de toutes
les bonnes advantures et fortunes qui lui vindrent jamais». Il reçut en
audience l'ambassadeur de France, Jean de Vivonne, sieur de
Saint-Gouard, et, le voyant approcher, «il se prist à rire»--ce fut
peut-être l'unique fois de sa vie en public--et dit de Charles IX «qu'il
n'y avoit roy qui ce peut (pût) faire son compaignon ne an valleur ne an
prudance». Il ne parvenait pas à cacher son «grand plaisir», mais, pour
n'avoir pas à s'acquitter du service qu'on venait de lui rendre sans le
vouloir, il affectait d'admirer le désintéressement de si «haultes
entreprises», «tantost louant le filz d'avoir un telle mère,... puis la
mère d'[avoir] un tel filz»[615]. Catherine triomphait des acclamations
du peuple et des compliments des princes. «Suis-je, demandait-elle à
l'envoyé du duc d'Albe, aussi mauvaise chrétienne que le prétendait don
Francès de Alava?... _Beatus qui non fuerit in me scandalizatus_»[616].
[Note 614: Lucien Romier, _La Saint-Barthélemy_, Revue du XVIe
siècle, t. I, p. 552.]
[Note 615: Lettres de Saint-Gouard du 12 et du 19 septembre 1572:
Groën von Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau, Première
série, Supplément_, 1847, p. 125 et 127.]
[Note 616: Cité par La Ferrière, _Lettres_, Introd., t. IV, p.
XCIV.]
Elle aurait volontiers laissé croire aux puissances catholiques, afin de
se faire payer très cher, qu'elle préparait depuis longtemps le massacre
des huguenots. Mais en vérité elle n'avait prémédité que d'assassiner
Coligny; et c'était par peur des représailles qu'après l'avoir manqué
elle avait décidé de frapper avec lui les autres chefs du parti. «Si
l'Amiral était mort du coup d'arquebuse qu'on lui tira, écrivait le 24
août de Paris le nonce Salviati au cardinal Côme, secrétaire d'État de
Grégoire XIII, je ne me résous pas à croire qu'il se fût fait un si
grand carnage»[617]. «La mort de l'Amiral, affirmait l'ambassadeur
d'Espagne, a été un acte réfléchi, celle des huguenots le fruit d'une
résolution soudaine»[618]. La fureur des soldats et des masses avait
encore ajouté au nombre voulu des victimes[619].
[Note 617: Theiner, _Annales ecclesiastici_, t. I (1856), p. 329.]
[Note 618: Cité par Decrue, _Le Parti des politiques_, Paris,
1892, p. 175.--C'est aussi l'avis de Tavannes, _Mémoires_, éd.
Buchon, p. 434.]
[Note 619: La thèse de la préméditation a été reprise par M.
Lucien Romier, ce patient explorateur des archives italiennes (_La
Saint-Barthélemy, Les événements de Rome et la préméditation du
massacre_, Revue du XVIe siècle, t. I, 1913, p. 529-561); mais il
n'incrimine pas, comme on a paru le croire, Catherine et Charles
IX. Ce seraient les Guise qui, au mois d'avril 1572, auraient
délibéré de faire tuer Coligny et les autres chefs huguenots pour
couper court à la politique protestante du gouvernement et
empêcher la rupture et la guerre avec l'Espagne. «Rien, au
contraire, dit M. Romier, p. 546, n'indique que Catherine de
Médicis ait été complice ni même informée du projet des Guise.
C'est tardivement que la Reine-mère trouva dans ce projet un moyen
commode pour résoudre des difficultés imprévues (c'est-à-dire
celle des Pays-Bas). Au vrai, Catherine, dans ses entrevues
mystérieuses, en juillet 1572, avec la duchesse de Nemours (voir
ci-dessus, p. 188), n'a, comme les faits le prouvent, arrêté que
l'assassinat de Coligny. M. Romier prétend que les Guise avaient
depuis plus longtemps et d'eux-mêmes prémédité une extermination
générale. Le cardinal de Lorraine était parti pour Rome en mai,
«prévoyant, dit encore M. Romier, p. 553, le meurtre des chefs
huguenots, mais ignorant que les circonstances feraient du Roi et
de la Reine les complices de cette tragédie», et il avait obtenu
du pape (27 août), alors que la nouvelle de la Saint-Barthélemy
n'était pas encore connue à Rome, la désignation d'un légat, le
cardinal Orsini, qui devait arriver à Paris peu après le massacre
attendu «pour défendre, au nom du Saint-Siège, la conduite des
Guise et obliger Charles IX à prendre les justiciers comme
ministres». Il est bon de retenir de cette thèse que, dans ses
recherches d'archives, M. Romier n'a pas trouvé la moindre preuve
d'un projet concerté de longue main par Catherine contre les
protestants. Quant au grand dessein qu'il prête aux Guise et au
rôle du cardinal Orsini, il ne ressort pas des documents quand on
les examine sans idée préconçue. Les vanteries du cardinal de
Lorraine, qu'on n'a rapportées, et pour cause, qu'après
l'événement, ne sont pas des preuves suffisantes. Il est vrai, que
depuis la mort de François de Guise, les siens cherchaient à se
venger de Coligny, qu'ils regardaient comme le complice de Méré,
et certainement ils guettaient l'occasion de le tuer, mais ils
n'étaient pas, en 1572, assez puissants pour engager une bataille
dans Paris, contre la volonté du Roi et de la Reine-mère. S'ils
avaient considéré le mariage d'Henri de Navarre et de Marguerite
de Valois comme un moyen d'attirer les chefs protestants à Paris
et de les leur livrer tous réunis, le cardinal de Lorraine n'eût
pas travaillé de toutes ses forces à Rome à l'empêcher. Le jeune
duc de Mayenne, au lieu d'aller prendre du service à Venise contre
les Turcs, serait resté avec le duc de Guise, son frère, et le duc
d'Aumale, son oncle, pour prendre part à la lutte. La délibération
de famille des Lorrains en avril 1572 contre le parti protestant
et le gouvernement allié des protestants est une pure hypothèse et
il n'y a pas trace de préparatifs et d'armements faits par les
Guise en vue d'un coup de main qui aurait été un coup d'État.]
Catherine espérait que la Saint-Barthélemy l'aiderait à marier le duc
d'Anjou en Espagne; mais Philippe II savait que le salut du catholicisme
avait été son moindre souci et il refusa la récompense attendue[620].
Elle revint alors sans scrupule aux alliances protestantes. Elle
expliqua--ce fut sa justification--que les huguenots complotaient la
ruine du Roi et du royaume et qu'elle avait été obligée, pour se
défendre, de les assaillir. Elle recommanda bien (13 septembre) à
Schomberg, qui allait en Allemagne comme ambassadeur, de ne pas «laisser
entrer en l'entendement des princes que ce qui a été faict à l'Amiral et
à ses complices soyt faict en haine de la nouvelle religion, ni pour son
extirpation, mais seullement pour la pugnition de la scelere
conspiration qu'ils avoient faicte...»[621]. Sans s'émouvoir de
l'indignation des hommes d'État anglais contre «cet acte trop plein de
sang, la pluspart innocent, et trop suspect de fraulde», elle continua
de négocier le mariage du duc d'Alençon avec Élisabeth[622]. Elle renoua
les relations avec Ludovic et Guillaume de Nassau. Elle laissa le légat,
qui venait la féliciter, se morfondre quelque temps à Avignon, et, quand
elle consentit à le recevoir, elle s'excusa d'entrer dans la ligue des
puissances méditerranéennes contre le Turc, ou même de faire publier le
concile de Trente. Elle ne s'embarrassait pas des contradictions.
[Note 620: _Lettres_, t. IV, Introd., p. CXX.]
[Note 621: Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau,
Première série, t. IV, Supplément_, p. 12e. Cf. la lettre du duc
d'Anjou au même Schomberg: «... Quelque chose que l'on puisse dire
par delà contre la vérité de ce qui est advenu en ce Royaulme,
nous voulons estreindre la négociation plus que jamais et faire
cognoistre aux princes que nous sommes leurs plus seurs et
parfaicts amys...», deux lettres de Schomberg du 9 et 10 octobre,
en réponse probablement à celle où Charles IX expliquait à sa
façon la Saint-Barthélemy, dans le _Bulletin de la Société du
protestantisme français_, t. XVI, 1867, p. 546-551.]
[Note 622: Sur cette recherche poursuivie concurremment par la
Reine-mère et, à son insu, par le duc d'Alençon, voir La Ferrière,
_Le XVIe siècle et les Valois_, p. 357 sqq;--Walsingham, p.
394-396 et _passim_;--et La Mothe-Fénelon, _Correspondance
diplomatique_, t. V, p. 126, 142, 192 et _passim_. Les lettres du
Roi et de la Reine-mère en réponse à celles de l'ambassadeur sont
au tome VII: _Supplément à la Correspondance_.]
Depuis ces horribles journées, Charles IX était renfrogné, mélancolique,
hanté par l'image de ces cadavres sanglants, courbé et vieilli par son
crime. Mais Catherine ne montra jamais ni regret ni remords. Elle avait
exterminé sans combat ces capitaines huguenots dont la résistance sur
les champs de bataille avait été invincible. Elle tenait sous sa main
les deux princes du sang, les deux seuls chefs possibles, du moins elle
le croyait, d'une nouvelle révolte; et elle les avait forcés à se
convertir. Le parti protestant était désarmé, décapité. Que pourraient
quelques gentilshommes avec des bourgeois et des gens du peuple contre
les armées royales? La pensée de sa victoire la remplissait de joie. Le
jour de la fête d'investiture de l'Ordre de Saint-Michel (29 septembre),
quand elle vit parmi les nouveaux chevaliers, son gendre Henri de
Navarre, qui s'inclinait avec belle grâce devant l'autel et devant les
dames, elle se tourna vers les ambassadeurs et tout à coup éclata de
rire[623].
[Note 623: Dépêche de l'ambassadeur d'Espagne, Diego de Çuñiga,
citée par Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II, p. 332, note
1.]
Mais elle se réjouissait trop vite. La bourgeoisie protestante,
amoureuse de ses aises et craintive des coups, se fût volontiers
humiliée devant le pouvoir, pourvu qu'on lui laissât la liberté de
conscience. Mais les masses étaient peu sensibles à l'intérêt et à la
peur; elles suivirent les pasteurs qui, jusque-là relégués au second
rang par les chefs militaires, apparurent comme les prophètes de Dieu et
inspirèrent à l'Église opprimée la résolution de défendre sa foi et de
punir la trahison et le parjure.
Montauban, Nîmes, Aubenas et Privas fermèrent leurs portes ou
différèrent de les ouvrir. A La Rochelle comme à Sancerre, autre
boulevard de la Réforme au centre du royaume, les gens du commun, les
soldats ou les marins mirent à la raison ou à mort les gros bourgeois
qui délibéraient de se soumettre. La Rochelle où s'étaient enfermés
cinquante-cinq ministres, cinquante gentilshommes échappés aux massacres
et quinze cents déserteurs de la flotte de Strozzi, refusa de recevoir
le gouverneur envoyé par le Roi, Biron, un modéré pourtant et qui avait
sauvé la vie à plusieurs protestants à la Saint-Barthélemy. L'assemblée
des ministres, animée des plus furieuses passions, implora le secours
d'Élisabeth d'Angleterre, comme héritière des droits des Plantagenets,
contre ceux «qui veullent exterminer vostre peuple de la Guienne qui de
toute éternité vous appartient et vous est subject»[624]. Une armée
royale, que commandait le duc d'Anjou, assiégea la place pendant
plusieurs mois (novembre 1572-juillet 1573) et ne put l'emporter de
force, malgré la canonnade sans trêve, la ruine des remparts, les
nombreux assauts et les vains efforts des Anglais pour rompre le blocus.
Mais elle en serait venue à bout, par la famine, sans les affaires de
Pologne.
[Note 624: H. de La Ferrière, _Le XVIe siècle et les Valois_,
1879, p. 336.]
Le dernier des Jagellons, Sigismond Auguste II, étant mort sans héritier
mâle, une Diète s'était réunie le 7 juillet 1572 pour lui élire un
successeur. Le tzar, Ivan le Terrible, avait posé sa candidature pour
absorber pacifiquement la Pologne; l'envahissante Maison d'Autriche,
déjà souveraine de la Bohême et de la Hongrie, avait mis en avant un de
ses nombreux archiducs. Catherine fut tentée de faire échec aux
Habsbourg et de donner une couronne, si lointaine qu'elle fût, au duc
d'Anjou, cet enfant si cher, pour qui elle avait brigué la main
d'Élisabeth d'Angleterre, de la reine douairière de Portugal et de la
fille de Philippe II, le vicariat d'Avignon et jusqu'au trône d'Alger.
Peut-être aussi cherchait-elle, en l'éloignant avec honneur, à lui
épargner l'affront de perdre, par un coup d'autorité royale, cette
situation prépondérante dans l'État à laquelle il tenait plus qu'à la
vie[625] et que Charles IX supportait avec une impatience jalouse. Elle
fit partir immédiatement le plus délié de ses diplomates, Jean de
Monluc, l'évêque de Valence[626]. Il arriva en Pologne en même temps que
la nouvelle des massacres de Paris. L'émotion fut grande dans ce pays où
les protestants étaient nombreux, et où l'aristocratie catholique, sauf
quelques évêques, faisait profession de tolérance. Monluc désespéra un
moment de faire élire le duc d'Anjou, que la Cour de Vienne dénonçait
comme l'un des principaux instigateurs de la Saint-Barthélemy. Mais ses
habiles plaidoyers et les récits spécieux qu'il fit distribuer en
polonais et en latin retournèrent l'opinion. Il s'y appliquait à pallier
l'horreur des faits et à réduire cet égorgement en masse à une mesure de
salut public prise contre quelques chefs huguenots séditieux et
dénaturée par la fureur de la populace[627]. La crainte ou l'antipathie
qu'inspiraient deux des compétiteurs aida au succès de sa thèse. Charles
IX offrait d'ailleurs, si son frère était choisi, de fournir aux
Polonais l'argent pour construire une flotte dans la Baltique, et il
leur promettait de les accorder avec le Grand Turc, son allié et leur
ennemi. La majorité de la Diète se prononça pour le duc d'Anjou (9 mai
1573); mais les protestants et leurs amis firent insérer, dans les
articles que le nouveau roi devait jurer, l'engagement solennel de
maintenir la liberté religieuse. Pour complaire aussi à ces sujets
lointains de son fils, Catherine lâcha La Rochelle, qui mourait de
faim[628]. Le siège fut levé le 6 juillet, et Charles IX le même mois
accorda (Édit de Boulogne) aux réformés la liberté de conscience dans
tout le royaume et la liberté de culte dans les trois villes de La
Rochelle, Nîmes et Montauban. Sancerre, après une résistance héroïque,
obtint aussi en août une capitulation honorable, qui fut du reste
violée.
[Note 625: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 14.]
[Note 626: Sur cette négociation on peut voir les _Mémoires de
Jean Choisnin_, un des secrétaires de Monluc, éd. Buchon,
_Panthéon littéraire_, p. 677 sqq., et Marquis de Noailles, _Henri
de Valois et la Pologne en 1572_, t. I et II, 1867.]
[Note 627: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. IV, Introd., p.
CLVI sqq, CLXII sqq.]
[Note 628: Charles IX a-t-il donné à son frère l'ordre
d'abandonner le siège de La Rochelle? ce n'est pas sûr. Dans sa
lettre du 1er juin, aussitôt qu'il eût appris «la promotion» du
duc d'Anjou au trône de Pologne, il lui ordonna de faire partir
«le plus tôt que faire se pourra» 4 000 Gascons qui étaient
«demandés», probablement par les Polonais contre les Turcs, et de
se préparer lui-même à partir. Rien de plus. Mais Catherine ajoute
dans la lettre qui accompagne celle du Roi: «Le Roi vous mande son
intention, _en cas que vous auriez pris La Rochelle par force ou
par composition_; à quoy je vous prie vous resouldre et _prendre
cette seureté de moi_...» (_Lettres_, t. IV, p. 227 et note 1).
N'était-ce pas engager le duc d'Anjou, s'il ne pouvait prendre La
Rochelle, à conclure avec les Rochellois un accord dont elle
prenait la responsabilité?]
C'était un nouveau répit laissé au parti protestant. Après la
Saint-Barthélemy, qu'il ne pouvait oublier ni pardonner, il eût été
prudent, quoique inhumain, de le réduire à l'impuissance. Mais Catherine
n'était pas capable d'un effort suivi. Elle négligea, pour une oeuvre de
magnificence ou d'union familiale, les cruelles obligations de son
crime. Maintenant elle dissuadait le duc d'Anjou de tout excès de zèle
catholique. Un jésuite, le Père Edmond Auger, célèbre prédicateur et
confesseur, avait pris un grand ascendant sur le jeune prince. «Donné
vous guarde, écrivait-elle à son fils, de mestre Aymont, le jésuiste,
car yl escript partout que vous avé promis de aystirper tous ceulx qui
ont jeamès ayté hugenos, et qu'i le set (qu'il le sait) come seluy qui
s'et meslé de vostre comsense (conscience). Ces bruis là font gren mal à
toutes les afeyres qui cet présentet (se présentent)»[629] (30 mai
1573). Très enthousiaste de son dessein de Pologne, elle en avait causé
en mars avec le maréchal de Tavannes et se fâchait que le «bonhomme»
soutint que le royaume de Pologne «est désert et ne veault rien, n'est
si grent que l'on dist et que les jeans sont brutaulx». Elle affirmait
au contraire «qu'y (ils) sont bien sivils et jeans de bon entendement et
que c'et un bon et grent royaume qui a toujours sant (cent) cinquante
mils chevauls pour faire cet qu'il veut».--«Yl faut voir», reprenait
Tavannes.--Sa vraie raison, expliquait Catherine au duc d'Anjou, c'est
qu'il ne voulait pas le suivre et s'en aller «or (hors) de son
fumier»[630]. Elle était fort en colère contre le cardinal de Lorraine,
qui ne se pressait pas de lui faire avoir du Clergé de France trois cent
mille francs, dont elle avait besoin. Et même n'avait-il pas osé lui
dire que, tout en accordant ce subside, «en darière (par derrière) l'on
dyst que c'et un grent argent qui s'en va hors de Franse....» «Encore,
remarquait-elle aigrement, ne sortira-t-i pas tent d'argent qu'il (le
Cardinal) a fest [sortir] pour le royaume d'Écosse». En comparaison de
plus de dix millions dépensés là-bas, qu'était-ce que la somme qu'elle
réclamait et pour un si grand résultat? Car «c'est jouindre une couronne
à jeamès alla Franse, et pour le plus pour troys milions de francs pour
une foys, et le trafic et les comodités que cet réyaume [de France] enn
auré (aurait) qui profiteront plus que vint millions par an et que c'et,
aultre (outre) sela, la grandeur de cette couronne et la ruyne de ceulx
qui nous ont voulu ruyner»[631].
[Note 629: Catherine au roi de Pologne, 30 mai 1573, _Lettres_, t.
IV, p. 225.]
[Note 630: 15 mars 1573, _Lettres_, IV, p. 181. Tavannes mourut en
juin.]
[Note 631: 30 mai, au roi de Pologne, _ibid._, t. IV, p. 225.]
Ce noir projet contre la couronne de France, c'était en l'espèce le
refus de Philippe II de marier avantageusement le duc d'Anjou et la
compétition d'un archiduc autrichien au trône de Pologne. La politique
extérieure de Catherine a toujours un caractère personnel et maternel.
Mais elle triomphait trop de l'élection, comme si le nouveau roi était
capable de fonder à l'Est de l'Europe une dynastie française, pour
prendre à revers les Habsbourg de Vienne. Ses rêves de grandeur
reposaient sur un être d'imagination. Elle croyait que son fils serait
un grand souverain, comme elle l'estimait un grand capitaine, parce
qu'elle l'idolâtrait. En réalité, son héros était surtout occupé
d'intrigues de Cour et d'intrigues de coeur, et n'avait ni énergie
d'homme, ni ambition de roi. Mais elle, aveuglée par la tendresse,
s'attachait uniquement à sauvegarder ses intérêts et son avenir. Elle
avait laissé tomber les négociations avec Guillaume de Nassau qui
offrait à Charles IX de l'aider à conquérir et à mettre sous son
obéissance tous les Pays-Bas, sauf les provinces de Hollande et Zélande,
qui resteraient libres, sous sa protection d'ailleurs, à condition qu'il
rétablît la paix religieuse dans son royaume[632]. Elle les reprit pour
calmer les ressentiments de l'Allemagne protestante et assurer au duc
d'Anjou un libre et sûr passage jusqu'en Pologne. Le Duc aurait bien
voulu se dédire, tant la France avait d'attraits, mais le Roi, son
frère, heureux de se débarrasser de lui, l'avait pressé, aussitôt qu'il
sut la nouvelle de son élection, de rejoindre au plus tôt ses sujets,
dont il était «désiré et attendu avecques très grande affection». La
Reine-mère tâchait de stimuler son orgueil. «... Je vous ay trop montré,
lui écrivait-elle, que je vous aime mieux où vous pouvez acquérir
réputation et grandeur que de vous voyr auprès de moy, encore que ce me
soit un grand contentement, mais je ne suis pas de ces mères qui
n'ayment leurs enfans que pour eulx, car je vous ayme pour vous voir et
désirer le premier en grandeurs et honneur et réputation...»[633] Le
bruit courut que les Guise complotaient d'empêcher le départ de celui
qu'on regardait comme le chef du parti catholique. Charles IX ne fut que
plus impatient de pousser son frère hors du royaume. Il l'accompagna
aussi loin qu'il put et ne s'arrêta qu'à Vitry, où la maladie l'obligea
de s'aliter. Il mit tant d'affectation dans ses adieux que les
spectateurs sentirent le contentement sous les plaintes et les
cris[634]. Catherine, qui, voyant l'état du Roi décliner, commençait
peut-être à regretter le succès de sa diplomatie, suivit le duc d'Anjou
jusqu'à l'extrémité de la Lorraine, à Blamont, où elle avait donné
rendez-vous à Ludovic de Nassau et au duc Christophe, fils de l'Électeur
palatin, pour débattre avec eux les conditions d'un accord entre
l'Allemagne protestante et la France (29 novembre-3 décembre).
[Note 632: Groen van Prinsterer, t. IV, p. 44 sqq. Projet rédigé
par Ludovic de Nassau et Schomberg, le 27 mars 1573, et amendé par
Guillaume de Nassau, _ibid._, p. 116.]
[Note 633: Lettre de Charles IX, t. IV, p. 227. note 1;--de
Catherine, _ibid._, p. 227.]
[Note 634: _Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny_,
(alors chancelier du duc d'Anjou, et qui devint plus tard
chancelier de France), éd. Buchon, p. 231.]
Elle avait déjà fait passer à Ludovic 300 000 écus pour marcher au
secours de Guillaume, son frère. Elle promit «d'embrasser les affaires du
dict Pays-Bas aultant et aussi avant que les princes protestants les
vouldront embrasser»[635]--autant et aussi avant, mais elle ne disait
pas au delà. Le Roi de Pologne, «tant en son nom que comme député du Roi
de France son frère», voulut bien lui aussi entendre à cet accord. Mais
Ludovic, qui l'accompagna jusqu'en Hesse-Cassel, ne put le décider à
mettre en articles les conversations de Blamont. Il jura «en alemand
qu'il leur joueroyt ung bon tour ayant desjà de l'argent pour le
moins»[636].
L'état du royaume lui en fournit bientôt l'occasion. Les huguenots du
Midi étaient en armes depuis la Saint-Barthélemy et «n'avaient pas cessé
de remuer ménage». Ils protestaient contre l'édit de Boulogne (juillet
1573), qui n'accordait le libre exercice du culte qu'à Nîmes et
Montauban. Même parmi les catholiques, il y avait des mécontents. Le
massacre de la Saint-Barthélemy avait fait horreur à quelques-uns. Des
gouverneurs, des lieutenants généraux du Roi, Matignon en
Basse-Normandie, Saint-Herem en Auvergne, Chabot-Charny à Dijon, le
vicomte d'Orthe à Bayonne[637], etc., n'avaient pas exécuté les ordres
de mort. Arnaud Du Ferrier, ambassadeur de France à Venise, avait
franchement reproché à Catherine d'avoir si bien servi les intérêts de
Philippe II, le meurtrier, prétendait-il, de sa fille[638]. Le premier
président de Thou gémissait en secret de ne pouvoir effacer cette
journée du livre de l'histoire. «Cet acte inhumain, dit le vicomte de
Turenne,--un petit-fils du connétable--me navra le coeur et me fit aimer
et les personnes et la cause de ceux de la Religion, encore que je
n'eusse [alors] nulle cognoissance de leur créance»[639]. Les rancunes
des uns et les sympathies des autres servirent de levain à l'agitation.
[Note 635: Lettre du comte de Nassau, Groen van Prinsterer, t. IV,
p. 279.]
[Note 636: _Mémoires inédits de Michel de La Huguerye_, publiés
par le baron A. de Ruble (_Soc. H. F._, t. I, 1877, p. 195.)]
[Note 637: Sur l'authenticité de la fameuse lettre du vicomte
d'Orthe au Roi, consulter les références, _Lettres_, t. II, p.
117. Voir la liste des gouverneurs qui se montrèrent humains,
_Lettres_, t. IV, Introd., p. CXI.]
[Note 638: La lettre de Du Ferrier du 16 septembre 1572 et la
réponse de Catherine du 1er octobre, un monument d'inconscience,
dans _Lettres de Catherine_, t. IV, p. 130-133, texte et notes.]
[Note 639: Cte Baguenault de Puchesse, _Mémoires du vicomte de
Turenne, depuis duc de Bouillon_, 1565-1586, (_S. H. F._, 1891, p.
31).]
Dans l'armée que Charles IX avait envoyée contre La Rochelle,
combattaient côte à côte sous les ordres du duc d'Anjou, des hommes très
opposés d'idées, d'opinions, de sentiments, massacreurs de la
Saint-Barthélemy, ennemis des massacreurs, protestants convertis ou
protestants loyalistes, le roi de Navarre, le prince de Condé, La Noue,
les Guise. Pour les Montmorency, la Saint-Barthélémy n'était pas
seulement un malheur public. Cousins germains de Coligny, partisans des
alliances protestantes, signataires du traité avec Élisabeth et
négociateurs du mariage anglais, ils se sentaient menacés dans leur
situation et leur crédit par le triomphe du parti catholique et le
retour en faveur des Guise, leurs ennemis. Ils croyaient même qu'ils
auraient été englobés dans le massacre, si le maréchal de Montmorency
n'avait pas été absent de Paris. Ce chef de leur maison, calme et loyal,
se résignait à la mauvaise fortune. Damville, le puîné, gouverneur du
Languedoc, prudent et avisé, consentait à servir fidèlement la Cour,
tant qu'il le pourrait sans se perdre. Mais les cadets, Méru, gendre du
maréchal de Cossé, et Thoré, étaient des esprits ardents et aventureux,
prêts à prendre l'offensive. Leur neveu, Turenne, annonçait déjà la
valeur brillante et le talent d'intrigue qui le rendirent plus tard
célèbre. Au camp de La Rochelle, des intelligences s'établirent entre
ceux qui pour divers motifs, par esprit d'humanité ou par esprit de
faction, condamnaient «cette tant détestable et horrible journée». Tous
se groupèrent autour du duc d'Alençon, le troisième fils de Catherine,
un «moricau», qui, tout enfant, n'était, au dire de sa mère, que «guerre
et tempeste en son cerveau». A seize ans, pour avoir une couronne, il se
déclara prêt à épouser Élisabeth, qui en avait trente-sept, et même,
s'il le fallait, à renoncer à la messe. Il s'était attaché à l'Amiral,
qui lui avait promis une principauté en Flandre, et, en apprenant
l'attentat de Maurevert, il osa dire: «Quelle trahison!» C'était le chef
que les protestants cherchaient pour autoriser une nouvelle prise
d'armes. Toujours formalistes, ils ne croyaient pas l'insurrection
légitime sans le concours d'un prince du sang. Or cette fois, ils
auraient mieux encore: un frère même du Roi, un fils de France.
Quand le duc d'Anjou partit pour la Pologne, le duc d'Alençon prétendit,
comme par droit de succession, au commandement suprême des armées, qui
devenait vacant. Mais Charles IX, heureux d'être débarrassé de cette
sorte de maire du palais que les préférences maternelles lui avaient
imposé, déclara qu'il n'y aurait plus de lieutenant général[640].
Catherine, qui savait les attaches de son plus jeune fils avec les
Montmorency, les nouveaux catholiques et les Nassau, n'avait que trop de
raisons d'approuver ce refus. Pendant que la Cour revenait de Lorraine à
Paris, quelques partisans du duc le poussèrent à s'enfuir avec le roi de
Navarre et à gagner Sedan, qui appartenait au duc de Bouillon, un
huguenot. Là, en sûreté, dans cette place très forte, il se ferait payer
son retour, sous menace de guerre civile, au prix qu'il fixerait.
[Note 640: _Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny_, éd.
Buchon, p. 230-231.]
Catherine, avertie par sa fille Marguerite, fit si bonne garde qu'elle
empêcha la fuite. A Chantilly, où la Cour s'était arrêtée chez les
Montmorency, les intrigues recommencèrent. Les huguenots, ainsi que
Ludovic l'avait prévu, se mirent de la partie. Ils avaient de très
bonnes plumes et, comme au temps du tumulte d'Amboise, leurs
pamphlétaires firent merveille, mais cette fois contre Catherine de
Médicis. Le _De furoribus gallicis_, qui parut en français sous le titre
de: _Discours véritable des rages exercées en France_ (1573) et dont
l'auteur anonyme serait non Hotman, mais un ministre réformé de Lyon,
Ricaud[641] y raconte avec une indignation éloquente les massacres de
Paris. De tout temps d'ailleurs, le gouvernement des femmes, et surtout
des étrangères, si contraire aux lois du royaume, n'a-t-il pas amené la
ruine et la honte? Dans la _Franco-Gallia_, qui parut la même
année[642], Hotman expose la Constitution ancienne du royaume, du moins
telle qu'il l'imaginait. Autrefois la monarchie n'était pas héréditaire
en droit, bien qu'elle le fût en fait. La souveraineté résidait dans les
États généraux, dont la compétence s'étendait à l'universalité des
affaires, dont le pouvoir allait jusqu'à déposer les rois. La nation,
sans être tenue de suivre l'ordre de primogéniture, choisissait son chef
dans une famille dont tous les membres avaient un rang et un rôle
prééminent.
[Note 641: R. Dareste, _Essai sur François Hotman_, 1850, p. 63;
_id._, _Revue Historique_, t. II (1876), p. 369, et Elkhan, _Die
Publizistik der Bartholomäusnacht und Mornays «Vindiciae contra_
_tyrannos»_, Heidelberg, 1905, p. 33-36. Sur Jean Ricaud ou
Rigaud, quelques indications dans Haag, _La France protestante_,
t. VIII, p. 432.]
[Note 642: _Franc. Hotomani Jurisconsulti Franco-Gallia Libellus
statum veteris reipublicae gallica tum deinde a Francis occupatae
describens_, Coloniae, 1574. Mais il y a eu une première édition
parue à Genève en 1573 _ex officina_ J. Staerii]
Souveraineté des États et participation des princes du sang à l'autorité
royale, c'était le double jeu d'arguments que les théologiens et les
jurisconsultes huguenots avaient souvent déjà employé contre les Guise
et même contre le roi. Mais tout en soutenant que les États sont
souverains pour constituer le gouvernement, Hotman, qui prévoit la mort
prochaine de Charles IX, leur dénie le droit d'y appeler une femme. La
loi salique, qui exclut les femmes du trône, les exclut par là même de
la régence. L'histoire justifie la sagesse de la coutume. Brunehaut et
Frédégonde se sont souillées de vices et de crimes; Isabeau de Bavière a
vendu la France aux Anglais; Blanche de Castille provoqua par sa
tyrannie l'insurrection de la noblesse. Catherine de Médicis n'est pas
nommée, mais c'est elle que vise cet ardent réquisitoire contre les
reines-mères.
La noblesse protestante de l'Ouest élut pour chef des armes La Noue
«sous l'autorité d'un chef plus grand que de tout le temps passé».
C'était désigner clairement le duc d'Alençon. Le maréchal de
Montmorency, pour prévenir la guerre civile, alla prier Charles IX de
donner contentement à son frère; et le Roi, inquiet de l'agitation
générale, consentit à le faire chef de son conseil et à lui donner le
commandement des armées[643]. C'était la lieutenance générale sans le
nom.
[Note 643: Decrue, _Le parti des politiques au lendemain de la
Saint-Barthélemy_, 1892, p. 131-132.]
Charles IX dépérissait de fièvre. Catherine, craignant, s'il venait à
mourir, que le duc d'Alençon ne voulût profiter de l'éloignement du roi
de Pologne, héritier légitime, pour le déposséder, fit si bien qu'elle
réduisit son pouvoir à un vain titre. Cependant La Noue avait fixé la
prise d'armes du parti à la nuit du mardi gras (23-24 février). Le Duc
se laissa persuader par son entourage de s'enfuir le 10 mars de
Saint-Germain à la faveur du désarroi que provoquerait à la Cour la
nouvelle de l'insurrection. Mais il fut pris au dépourvu par l'arrivée,
dix jours trop tôt, du capitaine huguenot, Chaumont-Quitry, qui devait
l'escorter avec une troupe de cavaliers, et, de peur, il alla tout
avouer à sa mère. L'alarme fut chaude au château. Les courtisans,
épouvantés, coururent à Paris par tous les chemins et en tout équipage.
Catherine y rentra sans hâte, ayant dans son carrosse le Duc son fils et
le roi de Navarre son gendre, qu'elle gardait sous son regard et dans sa
main.
Charles IX pardonna; mais il emmena les deux princes au château de
Vincennes, où il alla s'installer pour respirer un air plus pur que
celui de Paris. La surveillance se fit plus étroite, à mesure que la
révolte s'étendit dans l'Ouest, et quand on apprit que le meurtrier
innocent d'Henri II, Mongomery, l'un des meilleurs lieutenants de
Coligny, venait de débarquer en Normandie (11 mars 1574).
Les princes, qui craignaient peut-être pour leur vie, décidèrent à
nouveau de chercher un refuge à Sedan. Deux des gentilshommes du Duc, La
Molle et Coconat, grands massacreurs de la Saint-Barthélemy et fameux
héros d'alcôves, s'entendirent avec Thoré et Turenne; ils s'assurèrent
le concours de capitaines et de soldats sans emploi, d'un bourgeois de
Paris, de marchands de chevaux et de deux personnages pittoresques:
Grantrye, ancien agent de France près les Ligues grises, qui pensait
avoir découvert la pierre philosophale, et Côme Ruggieri, un familier de
la Reine-mère, astrologue, devin, nécromancien, fabricant de philtres et
jeteur de sorts.
Mais Catherine fut prévenue. Charles IX, furieux d'une trahison qui
suivait un pardon si récent, fit arrêter son frère et son beau-frère
(avril) et les fit interroger par des commissaires. Le Duc, tremblant et
humble, raconta les détails du complot, et, dans ce long récit,
compromit tout le monde. Henri de Navarre se défendit avec dignité,
s'excusant de ses projets sur le mépris que lui témoignait la
Reine-mère, la faveur dont jouissaient les Guise et le bruit qui courait
qu'on voulait se défaire du duc d'Alençon et de lui. Thoré et Turenne
avaient pris le large. Condé, qui était dans son gouvernement de
Picardie, gagna l'Allemagne. La Molle et Coconat furent, au désespoir
des dames, décapités, les capitaines pendus[644]. Mais Côme Ruggieri,
protégé par la terreur qu'il inspirait, fut condamné seulement à
quelques années de galères et bientôt gracié.
[Note 644: _Histoire de France_ de Lavisse, t. VI, note 1, p. 148,
sqq. Voir le procès criminel dans _Archives curieuses_ de Cimber
et Danjou, 1re série, t. VIII, p. 127-220.]
Le nom du maréchal de Montmorency avait été prononcé plusieurs fois dans
les interrogatoires. Charles IX le fit emprisonner le 4 mai, et avec lui
le maréchal de Cossé, qui était le beau-père d'un Montmorency, Méru.
Mais il aurait fallu aussi arrêter l'autre fils du Connétable, Damville,
gouverneur du Languedoc depuis la démission de son père, et qui avait en
main une armée, une garde de corps albanaise, toutes les ressources
d'une grande province et la clientèle que son père et lui s'y étaient
créée dans les trois ordres par un demi-siècle de gouvernement. Le Roi
l'avait chargé de conclure la paix avec les protestants du Midi, et il
lui faisait un crime de n'y avoir pas réussi, comme s'il lui était
possible de gagner par la simple promesse de la liberté de conscience un
parti qui réclamait impérativement le libre exercice du culte, la
réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy et la réprobation
officielle des massacres. Catherine, dans une lettre qu'elle lui
écrivait le 18 avril, le louait de son zèle au service du Roi[645], mais
le même jour Charles IX lui commandait d'envoyer trois ou quatre de ses
compagnies d'ordonnance à Guillaume de Joyeuse, son lieutenant à
Toulouse, mais qui était dévoué à la Cour; on voulait l'affaiblir pour
le frapper plus sûrement. La disgrâce des maréchaux entraînait la
sienne. Innocent ou coupable, ses attaches de famille paralysaient
l'action du gouvernement. Les huguenots de l'Ouest étaient en armes.
Condé négociait avec les princes protestants d'Allemagne une nouvelle
invasion. Le jour même où il enfermait Montmorency à la Bastille,
Charles IX signa la révocation de son frère, mais c'était une mesure
plus facile à prendre qu'à exécuter. Le prince-dauphin, fils du duc de
Montpensier, nommé gouverneur du Languedoc, n'avait pas les moyens de le
réduire de force. Un diplomate, Saint-Sulpice, et le secrétaire d'État,
Villeroy, envoyés en mission auprès de lui, reçurent à leur étape
d'Avignon l'ordre de lui signifier sa destitution et, s'il n'obéissait
pas, de lui débaucher ses troupes. Mais ils se gardèrent bien de cet
acte d'autorité à la romaine[646]. Damville, dépouillé de sa charge et
qui redoutait pis, se rapprocha des protestants, vers qui, depuis
plusieurs mois, il avançait à pas comptés. Il signa le 29 mai avec les
députés des Églises du Languedoc une suspension d'armes, qui devait
durer jusqu'au 1er janvier 1575. La trêve finie, il conclut une «Union»
des catholiques modérés avec les huguenots du Midi[647]. C'était
l'alliance contre la Reine-mère des malcontents des deux religions.
[Note 645: _Lettres_, IV, p. 291.]
[Note 646: _Mémoires d'Estat par M. de Villeroy_, Sedan, 1622, t.
1, p. 8. Les deux envoyés royaux n'avaient pas pu pousser plus
loin qu'Avignon: «... est certain, avoue Villeroy, que si nous
eussions esté auprès dudict sieur mareschal [de Damville] qu'il
lui y eust esté très facile de nous faire le traitement duquel
l'on nous vouloit faire ministres en son endroict.»]
[Note 647: D. Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, édit.
nouvelle, Toulouse, t. XII: _Preuves_, col. 1114-1138 et
1138-1141.]
Tel fut le résultat de la politique de violence inspirée par l'attentat
de Meaux et qui, se proposant la ruine des protestants, aboutit à la
division des catholiques. Catherine eût bien mieux fait--et non pas
seulement pour sa mémoire--de s'en tenir à son premier système de
conciliation et d'apaisement, si bien adapté à son sexe, à l'égalité de
son caractère, à son humeur, au charme insinuant de ses manières. Les
belles paroles qu'elle avait à souhait, les protestations d'amitié et de
saintes intentions, les sourires et les promesses, qui n'étaient pas
toujours sincères, tout cet art très féminin où elle excellait, n'était
d'aucun emploi dans une guerre d'extermination. L'esprit de suite, si
nécessaire pour une entreprise de cette ampleur, était d'ailleurs la
qualité qui lui manquait le plus. Elle partait, s'arrêtait, pour
repartir et s'arrêter encore, lasse d'un effort durable ou distraite de
son principal objet par ses combinaisons matrimoniales, ses prétentions
à toutes les couronnes, ses appétits de gloire et de grandeur. Quelle
conclusion plus inattendue de sa brouille avec Philippe II et de ses
alliances protestantes que le massacre de la Saint-Barthélemy! Et quelle
impuissance à tirer parti de ce crime abominable! Elle lâcha La
Rochelle, qu'il eût fallu réduire à tout prix, pour préparer au duc
d'Anjou un facile accès et un heureux avènement en Pologne. Par passion
aussi pour les intérêts de son second fils, elle s'acharna contre les
Montmorency. Sans doute, Thoré et Méru, ainsi que Turenne, étaient des
conspirateurs qu'il était légitime de poursuivre à outrance. Mais le
chef de leur maison, le maréchal de Montmorency, avait toujours
déconseillé les projets de fuite du duc d'Alençon[648]. Il n'était
coupable que de les avoir tus, ou même de ne les avoir dénoncés qu'à
moitié. Cossé, que l'on supposait informé par son gendre Méru, n'était
suspect lui aussi que d'avoir gardé le silence. On ne pouvait reprocher
à Damville, si réservé en ses paroles et si correct en ses actes, que
d'être trop puissant dans sa province. Mais le gouverneur du Languedoc
n'était pas d'humeur à se sacrifier à la tranquillité de la Reine-mère.
Pour se défendre, il appela les huguenots à l'aide et, par contre-coup,
aida à les défendre contre leurs ennemis. Le protestantisme fut sauvé,
moins par la force de ses adhérents que par l'appoint du Languedoc
catholique.
Tant de haine, et qui eut de si grandes conséquences, s'explique surtout
par l'amour ardent, exclusif qu'elle portait au duc d'Anjou, «ses chers
yeux», comme elle l'appelait. Elle avait fait de lui une sorte de
vice-roi, qui, elle aidant, était aussi puissant que le Roi même. Elle
n'avait pas réfléchi que ce morcellement de l'autorité royale était d'un
fâcheux exemple et qu'il pourrait induire son troisième fils en
tentation, comme il arriva. Les déceptions et l'ambition de ce fils de
France donnèrent à la révolte un chef bien plus autorisé que les princes
du sang.
Des troubles qui suivirent comme du crime qui précéda, Catherine est
absolument responsable. Charles IX a régné: elle a gouverné. Le jeune
Roi mourut le 30 mai 1574, à vingt-quatre ans. Son dernier mot fut: «Et
ma mère»[649]. Elle-même écrivait que son fils n'avait «rien reconeu
tent que apres Dieu moy»[650]. Cette superstition de piété filiale
mérite d'être retenue dans un jugement sur Charles IX. Sauf une courte
velléité de pouvoir personnel, le fils a laissé à sa mère toutes les
prérogatives du pouvoir: initiative et exécution. Il a souffert pour lui
plaire une sorte de partage avec le duc d'Anjou. Violent, impulsif et
docile, il a subi toute sa vie, mineur ou majeur, l'action d'une
tendresse impérieuse.
[Note 648: Decrue, _Le parti des politiques au lendemain de la
Saint-Barthélemy_, 1892, p. 176-177.]
[Note 649: A Henri III, 31 mai 1574, _Lettres_, t. IV, p. 310.]
[Note 650: A la duchesse de Ferrare, 11 juin, t. V, p. 12.]