L'EXTERMINATION DU PARTI PROTESTANT

Du changement produit dans les dispositions de la Reine-mère par la

surprise de Meaux, il y a des témoignages caractéristiques.

Immédiatement avant l'agression (24 septembre), elle recommandait à M.

de Gordes, lieutenant général en Dauphiné, «de faire toujours vivre les

subjects de delà en toute doulceur et tranquillité à l'observation des

édits et ordonnances»[518]. Mais une dizaine de jours après, elle

faisait écrire par le Roi au même M. de Gordes: «Là où vous en sentiriès

aulcungs qui branlent seulement pour venir secourir et ayder à ceux-ci

de la nouvelle religion, vous les empescherés de bouger par tous moïens

possibles, et si vous connoissés qu'ils soyent opiniastres et voulloir

venir et partir, vous les taillerés et ferés mettre en pièces sans en

espargner ung seul, _car tant plus de morts moings d'ennemis_»[519].

Elle était convaincue que les protestants avaient pris les armes, non,

comme ils le déclaraient, pour prévenir la persécution, mais pour

s'emparer du Roi et du gouvernement. Elle se tint pour avertie, et,

naturellement rancunière, elle prépara sa revanche.

[Note 518: _Lettres_, III, p. 59.]

[Note 519: _Ibid._, p. 65, note 1. Cette lettre du Roi ne peut pas

être du 13 octobre, puisque Catherine s'y réfère dans une lettre

du 8. Voir d'Aumale, _Histoire des Princes de Condé_, p. 564, qui

semble croire que la lettre est du 28 septembre. Elle est

probablement du même jour que la lettre de Catherine, c'est-à-dire

du 8 octobre, conformément à l'habitude de la Reine-mère de faire

suivre les lettres du Roi d'une lettre d'elle.]

Elle n'avait en attendant qu'à lâcher la main aux masses catholiques.

L'Église avait regagné presque tout le terrain qu'elle avait perdu de

1559 à 1562 par le scandale de ses abus, la violence des Guise, le zèle

et la science des ministres réformés. Prêtres et moines étaient allés

«par les villes, villages et maisons des particuliers admonester un

chacun de la doctrine des protestants». Ils s'étaient remis à instruire

le peuple, qui n'avait le plus souvent couru au prêche que par manque de

bons prônes. Un de leurs arguments, le plus simple, faisait impression.

Était-il possible que pendant quinze ou seize siècles, jusqu'à

l'apparition de ces novateurs, Dieu eût laissé dans l'erreur et privé de

sa «grâce» «et du sang de Jésus-Christ» «tant de roys, princes et

grands personnages»? Le supposer «seroit blasphémer contre sa bonté et

l'accuser d'injustice»[520]. L'ordre nouveau des jésuites, que le péril

de la foi avait décidé l'Église gallicane à reconnaître, apporta au

catholicisme français le secours de son savoir, de sa parole, de son

prosélytisme et de son habileté. Il s'attacha plus particulièrement à

reconquérir, par la prédication, l'enseignement et la direction de

conscience, les classes dirigeantes de l'État, haute bourgeoisie,

noblesse et princes[521].

[Note 520: _Mémoires de Castelnau_, liv. III, ch. VI, p. 137.]

[Note 521: P. Henri Fouqueray, _Histoire de la Compagnie de Jésus

en France; des origines à la suppression_, t. I (1528-1575),

Paris, 1910 et _passim_, liv. II et liv. III.]

En même temps, le parti catholique s'organisait pour le combat.

L'expérience avait prouvé que le Roi, avec les quelques milliers

d'hommes qu'il entretenait en temps de paix, était, au début des

hostilités, incapable de faire front aux forces protestantes

volontaires, dont la mobilisation était préparée de longue main[522].

L'idée était venue à Monluc en 1563, et elle fut reprise par Tavannes et

d'autres chefs catholiques, d'opposer confraternité catholique à

confraternité protestante, intelligence à intelligence. En Bourgogne, où

Tavannes était gouverneur, des ecclésiastiques, des nobles et des

bourgeois se groupèrent en ligues ou associations, qui, «au nom de Notre

Seigneur Jésus-Christ et par la communion de son précieux sang»,

signaient le serment de soutenir de tout leur pouvoir «l'Église de Dieu,

maintenir nostre foy ancienne et le roy nostre sire, souverain naturel

et très chrestien seigneur, et sa couronne». Ces confréries du

Saint-Esprit, comme on les appelait généralement en Bourgogne, devaient

avoir un fonds commun, des troupes prêtes à marcher et des émissaires

chargés de surprendre et de signaler les pratiques des huguenots. La

province seule pouvait mettre sur pied 1 500 cavaliers et 4 500

fantassins[523].

[Note 522: Voir à ce sujet une page intéressante, sinon tout à

fait impartiale, de Jean de Tavannes dans les _Mémoires de Gaspard

de Saulx, seigneur de Tavannes_; Règne de Charles IX, anno 1567,

éd. Buchon, p. 318, et surtout p. 320.]

[Note 523: _Ibid._, Tavannes et Hippolyte Abord, _Histoire de la

Réforme et de la Ligue dans la ville d'Autun_, t. I., 1855, p.

384, 392.]

Les Lorrains, favorisés par la réaction catholique, reparaissaient à la

Cour et aux armées. Le jeune duc de Guise, Henri, alors âgé de dix-huit

ans, annonçait une valeur brillante et digne de sa race. Mais il se

gardait bien de se poser, comme Condé l'avait fait, en concurrent

d'Henri d'Anjou. L'esprit dirigeant de la famille, le cardinal de

Lorraine, affectait le plus grand dévouement pour ce fils si aimé de la

Reine.

Il lui avait promis, écrivait l'ambassadeur anglais Norris, «deux cent

mille francs par an du clergé de France pour soutenir la religion

romaine; sur quoi le pape, le roi d'Espagne et les autres princes

papistes ont promis aide et secours en tout ce que Monsieur tenterait

pour la ruine de ceux de la religion»[524]. C'était flatter Catherine en

sa faiblesse maternelle et en même temps la rassurer sur la fidélité du

parti catholique que d'en reconnaître le duc d'Anjou pour chef. Aussi le

Cardinal était-il grand favori. «Seul», prétendait l'ambassadeur

anglais, il «fait tout en toute chose.» Le chancelier de L'Hôpital avait

rendu les sceaux le 24 mai 1568, jugeant plus opportun de céder «à la

nécessité de la République et aux nouveaux gouverneurs que de desbattre

avec eux»[525]. «Je m'esbahis, madame, écrivait Jeanne d'Albret à

Catherine, vu que de tant de pareilles menées qu'il (le Cardinal) a

faictes vous n'avez jamais vu une bonne fin, comme il vous peult, sans

changer de main, ainsi souvent tromper»[526]. C'est au cardinal de

Lorraine naturellement que Condé, Coligny imputent les dénis de justice

et les attentats dont leurs coreligionnaires avaient été victimes

pendant les troubles et depuis la signature de la paix. Mais la Reine

n'agissait pas par suggestion; elle s'aidait du Cardinal comme elle

s'était aidée de L'Hôpital. Ayant changé de politique, elle changeait de

serviteurs[527].

[Note 524: Lettre du 7 Juin 1568: Duc d'Aumale, _Histoire des

princes de Condé_, t. II, p. 364.]

[Note 525: Duféy, _Oeuvres complètes de L'Hospital_, II, p. 252.]

[Note 526: _Lettres_, III, p. 349.]

[Note 527: L'ambassadeur vénitien, Jean Correro, dans sa Relation

de 1569, explique bien les raisons qui ont déterminé la Reine-mère

à se servir des Guise et du cardinal de Lorraine Tommaseo,

_Relations_, etc., t. II, p. 150-152.]

Cependant les catholiques prolongeaient la guerre par l'assassinat. Le

protestant Rapin, que le Roi envoie porter l'ordre au parlement de

Toulouse d'enregistrer la paix de Longjumeau, est saisi, jugé, exécuté

par ce même parlement pour une condamnation antérieure que deux ou trois

amnisties avaient annulée. La garnison d'Auxerre pille les cinquante

mille écus que Coligny expédiait aux reîtres pour hâter leur départ de

France. Le sieur d'Amanzé, qu'il charge d'aller réclamer cet argent, est

assassiné par six hommes masqués. Un grand seigneur, René de Savoie,

seigneur de Cipierre, est massacré à Fréjus, avec trente-six des siens,

par le baron des Arcs. La populace s'en mêle et fait rage. En trois

mois, raconte d'Aubigné, qui toujours exagère, les peuples, soutenus de

gens notables, mirent sur le carreau plus de dix mille personnes[528].

Le gouvernement laissait faire. C'était sa vengeance contre un parti

qu'il ne trouvait pas assez résigné. Les huguenots ne se pressaient pas

de restituer au Roi les villes qu'ils avaient occupées pendant la

guerre; Montauban, Sancerre, Albi, Millau, Castres faisaient «compter

les clous de leurs portes» aux garnisons royales qu'on leur envoyait. La

Rochelle, qui s'était déclarée dans la dernière guerre pour le prince de

Condé (9 janvier 1568), consentait à recevoir son gouverneur, Guy Chabot

de Jarnac, mais non les soldats qui l'accompagnaient. Aussi, quand

Coligny s'indignait que les assassins et les factieux eussent sinon

«exprès commandement de faire ce qu'ilz font», à tout le moins «ung

tacite consentement», la Reine ripostait que le Roi son fils avait donné

l'ordre de faire bonne justice à tous ses sujets sans distinction et que

«desjà l'effect se verroit de sa volunté si n'eust esté que les armes

sont encore plus entre les mains de ceux qui ne les debvroient point

avoir que entre les siennes»[529].

[Note 528: Les crimes et les assassinats commis par les

catholiques sont énumérés dans un Mémoire adressé au Roi par

Coligny et Condé, et daté du jour même de leur fuite (23 août

1568). On les compte par centaines, et c'est trop; mais on est

loin de dix mille. D'Aubigné, historien, ne laisse pas de parler

en poète. Ce Mémoire a été publié en appendice par M. le comte

Delaborde dans son _Coligny_, t. III, p. 496 sqq., 515.]

[Note 529: Delaborde, III, p. 33.--_Lettres_, III, p. 164 (août

1568).]

Entre Catherine et l'Amiral, les explications sont d'autant plus aigres

que leurs rapports ont été plus cordiaux. L'Amiral était comme le

Connétable, son oncle, assez rude et fâcheux. Il en voulait, ce qui est

légitime, à M. de Prie, le gouverneur d'Auxerre, qui avait fait

assassiner un de ses gentilshommes; mais en annonçant à la Reine-mère la

mort de Mme de Prie, il en tira une leçon qui portait plus loin que le

mari. «Je ne veulx pas estre si présomptueux de juger des faits de Dieu,

mais je veulx (peux?) bien dire avec tesmoignage de sa parole que tous

ceulx qui violent une foy publique en seront chastiez»[530]. Il lui

promettait d'empêcher tant qu'il pourrait «les troubles et prises des

armes en ce royaume», «mais ajoutait-il, si nous y sommes contraintz

pour deffendre la liberté de nos consciences, nos honneurs, vyes et

biens, l'on cognoistra que nous ne sommes pas si aisés à battre et

desfaire comme le cardinal de Lorraine s'en vante tous les jours»[531].

Il se plaignait qu'on eût dessein de l'assassiner, comme il l'avait

appris de bonne source; elle le pria de faire connaître ces donneurs

d'avis qui cherchaient à le mettre en défiance. Mais, répliquait-il, ne

lui avait-elle point fait dire qu'il ne tenait la vie que d'elle,

plusieurs ayant offert de le tuer, ce qu'elle n'avait pas voulu

permettre. Elle devrait lui faire justice de ces «méchants», et, pour

surcroît d'obligation, les lui nommer afin qu'il sût de qui se garder.

Ces récriminations étaient de mauvais augure; les actes aussi. Un

millier de huguenots et de protestants étrangers s'étaient glissés le

long de la frontière et se disposaient à rejoindre aux Pays-Bas

Guillaume le Taciturne et son frère Ludovic, qui avaient pris les armes

contre les Espagnols. Catherine donna l'ordre au maréchal de Cossé de

courir sus à ces bandes et de livrer au duc d'Albe «pour les traiter

ainsy qu'ils le méritent» les «Elamans» (probablement les Flamands) et

autres sujets du roi catholique qui s'y étaient enrôlés. Le capitaine

qui les commandait, Cocqueville, avait été pris dans Saint-Valéry (sur

Somme) et décapité, avec quelques-uns de ses compagnons. «Quant aux

autres François qui sont prisonniers, ajoutait Catherine, je trouve bon

qu'une partie soient punis comme les autres qui ont été exécutez et le

reste soit envoié aux gallères»[532]. On voit à quel degré de passion

elle est montée. Ce n'est plus la même femme.

Condé et Coligny, inquiets, s'étaient mis à l'abri dans

Noyers-sur-Serain, à l'entrée du Morvan, une petite place assez forte

qui appartenait à la princesse de Condé[533]. L'idée vint à Catherine de

se saisir d'eux, et peut-être même de les traiter, à la façon du duc

d'Albe, comme les comtes d'Egmont et de Horn. Mais elle cachait

soigneusement ses intentions.

[Note 530: _Id._, p. 36 (12 juillet 1568).]

[Note 531: _Id._, p. 44.]

[Note 532: 5 août 1568. _Lettres_, t. III, p. 166-167.]

[Note 533: S. C. Gigon, _La troisième guerre de religion_, Paris,

s. d. (1909), p. 35.]

Le Roi en son Conseil examinait les griefs des chefs protestants et y

répondait. Il ordonnait des enquêtes sur les crimes et les massacres,

dont ils se plaignaient, envoyait à Auxerre un maître des requêtes,

déléguait à même fin le premier président du parlement de Dijon. Il

prononçait la dissolution des confréries du Saint-Esprit, dont le

voisinage inquiétait les gens de Noyers[534]; il arrêtait la marche des

compagnies de Brissac, qu'il avait décidé de cantonner dans l'Auxois; il

remontrait à Tavannes, son lieutenant général en Bourgogne, que Condé

l'accusait de vouloir attenter sur sa personne. Mais Catherine

délibérait à part avec le cardinal de Lorraine et le nouveau garde des

sceaux, Birague. Un certain Lescale fut pris mesurant la hauteur des

murs de Noyers. Elle envoya Gonthery, secrétaire de Birague, et, en

recharge, un capitaine, le sieur du Pasquier, donner

l'ordre--probablement un ordre verbal--à Tavannes d'investir la ville de

Noyers. Mais le gouverneur aurait, comme le raconte son fils, fait

répondre «que la Royne estoit conseillée plus de passion que de raison

et que l'entreprise estoit dangereuse, proposée par gens passionnés et

inexperts, que luy n'estoit propre pour telles surprises.... que quand

il voudroit exécuter ce commandement», le Prince et l'Amiral «ayant de

bons chevaux se pourroient sauver et luy demeurer en croupe avec le

blasme d'avoir rompu la paix»[535]. Dans une lettre officielle au Roi où

il se défendait de tout mauvais dessein contre un Bourbon, Tavannes

ajoutait: «Il est vray, quant il sera question des commandemantz de

Vostre Majesté, de vostre Estat et du faict de ma charge, je vouldrois

non seulement entreprendre contre luy, mais contre mon père s'il

vivoit»[536]. Tavannes, prêt à marcher sur un ordre du roi, refusait de

se commettre dans une tentative «dressée de quenouille et de plume».

Cependant comme il craignait que la Reine-mère n'insistât, et, sur un

nouveau refus, n'envoyât quelque autre capitaine en son gouvernement

pour exécuter ce coup de main, il résolut de donner l'alarme au prince

de Condé. Il fit passer «des messagers proche Noyers avec lettres qui

contenoient: Le cerf est aux toiles, la chasse est préparée». Les

porteurs de dépêches furent, comme il l'espérait, arrêtés, et Condé,

interprétant l'obscurité des textes à la lumière de ses soupçons, partit

secrètement de Noyers avec Coligny, le 23 août. Il laissait pour adieu

au Roi un mémoire où il énumérait les griefs du parti et n'en rendait

responsable que le cardinal de Lorraine, «la racine et la semance de

toutes les divisions et partialitez qui ont cours en ce royaume»[537].

[Note 534: Abord, _Histoire de la Réforme et de la Ligue dans la

ville d'Autun_, t. I, p. 392.]

[Note 535: _Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes_,

éd. Buchon, p. 335.]

[Note 536: Lettre du 20 août 1568, publiée par Gigon, p. 385. De

cette lettre M. G. croit pouvoir conclure que Catherine n'a jamais

songé (Cf. p. 37) à investir Noyers et que c'est une invention du

fils de Tavannes, le rédacteur des Mémoires. Mais le récit du fils

et la lettre du père ne se contredisent pas: ils se complètent.]

[Note 537: Delaborde, III, p. 509.]

Les fugitifs arrivèrent à La Rochelle, le 14 (ou le 18) septembre, et

ils y furent rejoints par Jeanne d'Albret et son fils Henri de Navarre,

qui leur amenaient les contingents gascons. D'heureux coups de main leur

livrèrent Saint-Jean d'Angély, Saintes et Cognac. Forcés par la

nécessité de prendre leur point d'appui loin de Paris, ils se

cantonnèrent dans l'Ouest, où les grandes familles aristocratiques, les

La Rochefoucauld, les La Trémoille, les Soubise et presque toute la

noblesse avaient passé à la Réforme. En arrière des places fortes

conquises et en avant de ses boulevards insulaires de Ré et d'Oléron, La

Rochelle formait comme un réduit central, accessible par mer aux Anglais

protestants, mais presque inexpugnable par terre aux Français

catholiques.

Catherine était encore une fois surprise par les événements. Elle voulut

négocier, car elle était d'avis de négocier toujours, de négocier quand

même Condé refusa d'écouter un gouvernement qui, par deux édits publiés

le 28 septembre, accordait la liberté de conscience, mais défendait sans

acception de personnes tout exercice d'autre religion que de la

catholique et romaine, commandait aux ministres réformés de sortir du

royaume dans les quinze jours, démettait de leurs charges, avec promesse

toutefois de les indemniser, les officiers du roi qui seraient de la

nouvelle Église[538].

[Note 538: L'un de ces édits est de septembre sans précision du

jour, l'autre du 25; tous deux ont été publiés le 28 septembre.

Fontanon, t. IV, p. 292-295.]

La Reine-mère avait encore fait nommer son fils, le duc d'Anjou,

lieutenant général du royaume (29 août) avec la direction particulière

des forces de l'Ouest. Elle lui adjoignit, pour suppléer à son

inexpérience, deux capitaines qui avaient fait leurs preuves dans les

guerres du Piémont, Tavannes et Sansac. Ce partage du commandement,

inspiré par les mêmes causes, eut les mêmes résultats qu'en 1567; la

guerre traîna. Sansac dut enfin se retirer. Tavannes, libre de ses

mouvements, franchit la Charente en mars 1569 et surprit à Bassac--près

de Jarnac--Coligny, qui se gardait mal. Condé, accouru à l'aide, chargea

avec trois cents chevaux la masse des escadrons catholiques et y pénétra

d'un élan furieux, mais il fut accablé par le nombre, jeté à bas de

cheval et tué de sang-froid par les gardes du duc d'Anjou (13 mars).

Coligny couvrit la retraite et sauva l'armée protestante.

Catherine reçut à Metz la nouvelle de la victoire de Bassac. Depuis deux

mois, elle avait quitté Paris, et, malgré les fatigues et la maladie,

elle travaillait à fermer l'entrée de la Champagne et des Trois-Évêchés

aux auxiliaires étrangers qui se préparaient à rejoindre la huguenots.

L'habitude s'établissait entre gens de même croyance de s'entr'aider

sans distinction de pays. Guillaume de Nassau en révolte contre le Roi

catholique, et Condé et Coligny en révolte contre le Roi très chrétien,

s'étaient promis par traité (août 1568) de s'«aider, favoriser et

secourir l'ung à l'aultre» de tout ce qui dépendrait de leurs

«puissances et forces». «Et fault que ceste alliance demeure tellement

ferme que, quant il plairoit à Dieu favoriser l'ung ou l'autre pais en

luy donnant entière liberté de conscience que pour ceste occasion ceulx

qui seront si heureulx ne laisseront de secourir l'aultre partye comme

si ils estoient en la mesme peine...»[539].

[Note 539: Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de

Nassau_, 1re série, III, p. 285.]

Guillaume de Nassau, au lieu d'attaquer le duc d'Albe, était entré en

France le 19 novembre 1568, et l'on pouvait se demander s'il reculait

devant les Espagnols ou projetait de se rapprocher de ses

coreligionnaires français. Le gros de l'armée royale étant engagé dans

l'Ouest, Charles IX n'avait que quelques milliers de soldats en

Champagne, et le duc d'Albe ne se pressait pas de lui expédier les

renforts qu'il lui avait promis. Catherine fit offrir à cet intrus

équivoque de lui accorder libre passage vers l'Allemagne, et «pour la

pitié» que le Roi avait de sa troupe de faire dresser «estappes» pour la

«jecter... hors de nécessité»[540]. Malgré les protestations de

l'ambassadeur d'Espagne, elle fournit au sujet rebelle de Philippe II

l'argent et les vivres dont il avait le plus grand besoin. Mais, de peur

qu'il ne fût tenté de s'en servir contre elle, comme on avait lieu de le

craindre, elle fit si bien travailler ses mercenaires allemands qu'ils

s'ameutèrent et le contraignirent à repasser la Moselle (13 janvier

1569).

Ce premier péril écarté, elle tâcha de barrer la route à l'armée que le

duc des Deux-Ponts, Wolfgang de Bavière, amenait d'Allemagne au secours

des huguenots. Mais elle partagea encore la défense des frontières de

l'Est entre le duc d'Aumale et le duc de Nemours, qui ne s'entendirent

pas. Wolfgang, que Guillaume de Nassau avait rejoint avec 1 200

cavaliers, profita de ces divisions et, gagnant de vitesse ses

adversaires (mars 1569), il traversa la Bourgogne, franchit la Loire et

arriva dans la Marche. Le duc d'Anjou, menacé d'être pris entre ces

étrangers et les huguenots, appela sa mère à l'aide. Il se plaignait du

duc d'Aumale, qui avait laissé passer l'invasion, et du cardinal de

Lorraine, qui ne lui envoyait pas l'argent de la solde. Catherine, qui

se reposait à Monceaux, accourut au camp et massa toutes les forces

royales contre le duc des Deux-Ponts. Mais elle n'eut pas la joie

d'assister à une victoire de ce fils si cher, les reîtres catholiques,

qu'on ne payait pas, ayant refusé de se battre. «Cet (si) les reystres,

écrivait-elle à Charles IX, euset voleu (eussent voulu) marcher jeudi le

jour de la Feste-Dyeu (10 juin), je me pouvés dyre la plus heureuse

femme du monde et vostre frère le plus glorieulx»[541].

[Note 540: _Id._ p. 315-316.]

[Note 541: 12 juin 1569, _Lettres_, t. III, p. 245.]

C'était pour elle une grande déception; mais quelques mois après,

Tavannes battit Coligny à Moncontour (3 octobre 1569), et elle crut que

la partie était gagnée. Le hasard, comme dans la première guerre civile,

l'avait bien servie. Condé avait péri (13 mars); Wolfgang était mort de

maladie la veille de sa jonction avec les huguenots (11 juin). Mort

aussi d'Andelot, le meilleur lieutenant de Coligny (7 mai 1569).

«Monsieur mon fils, vous voyés come Dieu nous ayde car y lé (il le ou

les) vous fayst mourir (votre ennemi ou vos ennemis) sans coups

frapper»[542].

Elle espérait d'autres marques de la protection divine. «M. de

Fourquevauls, écrivait-elle à son ambassadeur à Madrid, la nouvelle de

la mort d'Andelot nous a fort resjouys, depuis celle du feu conte de

Brissac[543] que j'ay tant regretté; j'espère que Dieu fera aux aultres

à la fin recevoir le traictement qu'ils méritent. L'on tient aussy que

Baudiné[544] est mort et que la peste est parmy eulx à Xainctes où ils

sont encores.» Et, sans transition, elle conclut: «Je vous prie au

reste, Monsieur de Fourquevauls m'envoyer par la première commodité deux

douzaines d'éventails....»[545]. (19 mai 1569).

[Note 542: 14 juin 1569, _Lettres_, III, p. 251.]

[Note 543: Timoléon de Cossé-Brissac, qui avait été nommé colonel

général de l'infanterie française, après la révocation d'Andelot,

avait été tué au siège de Mussidan (28 avril 1569).]

[Note 544: Galliot de Crussol, seigneur de Beaudiné, capitaine

protestant, frère du duc d'Uzès et de Jacques d'Acier.]

[Note 545: _Lettres_, III, p. 241.]

Elle laissa trop voir sa joie pour son honneur. Le cardinal de

Châtillon, alors réfugié en Angleterre, écrivait à l'Électeur Palatin,

Frédéric III (10 juin), que son frère avait été empoisonné, et il en

donnait pour preuve tant «l'anatomye (autopsie) qui a été faite de son

corps» que les propos d'un Italien qui s'était vanté, «devant (avant)

ladite mort, à plusieurs tant à Paris qu'à la Cour, d'avoir donné la

poison» et qui, depuis, sachant son coup réussi, demandait «récompense

d'un si généreux acte»[546]; mais la douleur fraternelle ne le

rendait-elle pas trop crédule? L'ambassadeur d'Angleterre en France,

Norris, dans une dépêche à Cecil, du 27 mai 1569, annonçait aussi qu'un

Italien se flattait d'avoir empoisonné d'Andelot et fait boire à la même

coupe l'Amiral et son frère[547]. Il rappelait au secrétaire d'État

d'Élisabeth que depuis longtemps il lui avait signalé que quelques

Italiens étaient partis de Paris bien payés, pour exécuter le même

dessein. Il est vrai que, le 14 juin, il rapportait que Coligny avait

fait tirer à quatre chevaux l'empoisonneur, «un gentilhomme du camp du

duc d'Anjou», et que M. de Martigues, lieutenant général du roi en

Bretagne, était l'instigateur du crime[548]. Comme ces détails sont

faux, on peut se demander si Norris était mieux renseigné sur la cause

de la mort.

[Note 546: Kluckhohn, _Briefe Friedrich des Frommen, Kurfürsten

von der Pfalz_, t. II, 1re partie, p. 334-338, Brunswick, 1870.]

[Note 547: _Calendar of State papers, Foreign series, of the reign

of Elizabeth_, 1569-1571, p. 79. La Cour d'Angleterre avait reçu

un premier avis anonyme du 10 mai signalant la mort d'Andelot et

les soupçons d'empoisonnement, _ibid._, p. 70.]

[Note 548: _Ibid._, p. 88.]

Mais à l'arrivée à Londres de sa première lettre, le 1er juin[549], la

Cour d'Angleterre prit ostensiblement des mesures pour protéger

Élisabeth, à qui Charles IX disait en vouloir d'aider ses sujets

rebelles. «Despuys cella, écrivait le 10 juin l'ambassadeur de France à

Catherine, l'on a ordonné je ne sçay quoy de plus exprès en l'essay

accoustumé de son boyre et de son manger et l'on a osté aulcuns Italiens

de son service, et est sorty du discours d'aulcuns des plus grandz

qu'encor qu'il ne faille _dire ny croire que telle chose_

(l'empoisonnement de d'Andelot) _ayt été faicte du vouloir ny du

commandement de Voz majestez ny que mesmes vous le veuillez meintennant_

(maintenant) _approuver après estre faict_, que neantmoins touz princes

debvoient dorsenavant avoir pour fort suspect tout ce qui viendra du

lieu d'où de telz actes procèdent ou qui y sont tolérez, et s'esforce

l'on par ce moyen de taxer et rendre, icy, odieuses les actions de la

France; et [je] croy qu'on en faict aultant ailleurs»[550]. Il est

étrange que La Mothe-Fénelon ait attendu des instructions pour protester

contre ces soupçons infamants. Il annonce à la Reine ce 10 juin qu'il va

le faire, ayant appris par une lettre du Roi du 14 mai--une dépêche

officielle qui avait voyagé bien lentement[551]--que M. d'Andelot dans

un combat avait été frappé d'un coup d'arquebuse «dont il n'est depuis

sceu guérir (dont on n'a pas su depuis qu'il se fût guéri)». Sur cette

«asseurance» dit-il, «j'asseureray fort que ce qu'on dict du poyson est

une calomnie et que Voz Majestez ne serchent ceste façon de mort, mais

bien l'obeyssance de voz subjects et de donner ung juste chastiement à

ceulx qui présument de la vous denyer»[552]. Il n'a pas l'air bien

convaincu, et pour cause. Personne n'avait entendu parler d'une blessure

de d'Andelot[553]. Aussi la Reine-mère, dans une lettre du 9 juillet

1569, où elle relevait les inexactitudes de Norris, disait que d'Andelot

était mort d'une «grosse fiebvre à l'occasion de beaucoup de travail

qu'il auroit pris»[554]. Et en effet il est possible qu'une «fièvre

pestilentielle», qui fit beaucoup de victimes dans le camp huguenot ait

achevé de ruiner un organisme affaibli par les fatigues et les soucis de

la campagne. L'historien protestant, La Popelinière, sans écarter

l'hypothèse du poison, semble croire plutôt à un accès pernicieux de

fièvre chaude[555]. Mais il est regrettable pour le Roi que, sept jours

après la mort de d'Andelot, il en ait donné une explication imaginaire,

et que sa mère ait été obligée d'en découvrir ou d'en inventer une

meilleure.

[Note 549: Teulet, _Corespondance diplomatique de Bertrand de

Salignac de la Mothe-Fénelon, ambasadeur de France en Angleterre,

de 1568 à 1575_, Paris, 1840, t. II, p. 8, 3 juin 1569.]

[Note 550: 10 juin 1569, _Corresp. diplomatique de la

Mothe-Fénelon_, t. II, p. 16-17.]

[Note 551: La dépêche de Charles IX est dans le _Supplément à la

Correspondance diplomatique_, t. VII, p. 21-22.]

[Note 552: _Corresp. diplomatique_, t. II, p. 17.]

[Note 553: D'Andelot, lorsqu'il cherchait à rejoindre Condé et

Coligny à La Rochelle avec les contingents bretons, avait eu un

engagement assez vif avec Martigues, qui voulait lui barrer le

passage de la Loire. De ce combat sur les digues, La Popelinière,

l'historien protestant, dit seulement, liv. IV, fo 129a, septembre

1568: «Andelot avec peu de gens y survint lequel _importuné_ à

coups de pistoles par L'Ourche, lieutenant de Martigues, de se

rendre, fut secouru par son escuyer Sainct-Bonet, qui d'une

pistolade renversa mort ce lieutenant.» Il ne dit pas que

d'Andelot ait été blessé. [La Popelinière], _La Vraye et entière

Histoire des troubles et choses mémorables avenues tant en France

qu'en Flandres et pays circonvoisins depuis l'an 1562_... A La

Rochelle, MDLXXIII.]

[Note 554: _Supplément à la Correspondance_, t. VII, p. 30.]

[Note 555: La Popelinière, liv. V, fo 176b, mai 1569.]

Encore plus inquiétante que ces contradictions est la conversation que

Catherine eut à Metz avec Francès de Alava et que l'ambassadeur

d'Espagne rapporta immédiatement à son maître, le 7 avril, juste un mois

avant l'événement. Elle se lamentait de l'impuissance des forces royales

contre les rebelles et demandait ce qu'elle devait faire. Le conseil de

l'Espagnol fut de sonner le «_glas_, comme on dit en Italie, à l'Amiral,

d'Andelot et La Rochefoucauld».... La Reine répliqua «qu'il n'y avait

pas trois jours qu'elle avait réglé l'affaire du glas, en promettant de

donner 50 000 écus à qui tuerait l'Amiral et 20 000 ou 30 000 à qui

tuerait les deux autres»[556].

Elle attendait de trouver l'homme d'exécution. Mais entre l'aveu de ses

intentions et la date de la mort, la coïncidence est troublante[557].

Et malheureusement ce n'est pas la seule fois où on puisse la suspecter

d'avoir voulu se défaire des chefs rebelles autrement que par voie de

justice. Le 18 juillet 1569, Norris écrivait encore à Cecil: «Je suis

informé que le capitaine Haijz, un Allemand (an Almain), est expédié

d'ici pour chercher à tuer l'Amiral par le poison et qu'il reçoit le

même salaire que d'autres auparavant ont eu pour une entreprise

semblable»[558].

L'emploi d'autres émissaires que les Italiens trop suspects n'est pas

douteux. Dans une dépêche du 8 août, Francès de Alava raconte à Philippe

II qu'ayant en son hôtel un Allemand qui revenait du camp de l'Amiral et

qui paraissait bien instruit de ce qui s'y passait, il avait proposé au

Roi et à la Reine de le leur envoyer, s'ils désiraient lui parler. Mais

comme il ajouta que ce transfuge savait qu'on tramait la mort de

l'Amiral, la mère et le fils, le prenant par le bras, le «poussèrent

dans un cabinet, ou il n'y avait personne» et «ensemble lui dirent que,

pour Dieu, il ne fût pas question de cette affaire, car ils en

attendaient à tout moment une bonne nouvelle; et ceci fut dit avec une

joie qui trahissait, sans le moindre doute, qu'ils avaient machiné cette

mort». La Reine ajouta que pour rien au monde cet Allemand ne devait

venir leur parler et elle pria l'ambassadeur de l'engager, comme de

lui-même, à se taire, et même, s'il le jugeait à propos, de lui faire

quelque bon présent, pour qu'il se tût. Alava voulut savoir si c'étaient

des Allemands qui devaient tuer l'Amiral: «Chut! pour le moment», fut la

réponse; «ne nous demandez rien; vous saurez tout sans tarder. Et ils

parlaient avec tant de précaution qu'ils ne quittaient pas des yeux les

murs de la pièce comme pour scruter s'il n'y avait pas quelque fenêtre

ou autre ouverture» par où on pût les entendre[559].

[Note 556: Lettre citée par Pierre de Vaissière, _De quelques

assassins_, Paris, 1912, p. 99.]

[Note 557: Il n'y a pas à faire état dans cette conversation,

_ibid._, p. 99, de ce propos que sept ans auparavant elle aurait

eu même dessein. Elle n'a pas montré dans la première guerre

civile de passion contre les protestants, mais elle avait intérêt

à le persuader à l'ambassadeur de Philippe II. C'était une façon

d'effacer la tare de ses cinq ans de politique modérée. Il ne faut

pas toujours la croire sur parole. Elle donne souvent, par calcul,

aux inspirations du moment la consécration du passé.]

[Note 558: _Calendar of state papers, Foreign series, of the reign

of Elizabeth_, 1569-1571, p. 96.]

[Note 559: Francès de Alava à Philippe II, 8 août 1569, _Archives

nationales_, K. 1512, no 43. Voir Pierre de Vaissière, _De

quelques assassins_, 2e éd., Paris, 1912, p. 100-101, dont

j'emprunte la traduction élégante et fidèle. Cette dépêche est du

8 août. Alava dit que dans la dépêche précédente, celle du 6 août,

_Arch. nat._, no 40, il a oublié de rapporter cette conversation à

Philippe II. L'oubli est un peu étrange, étant donné l'importance

du fait. Aussi ne suis-je pas surpris qu'à quelques jours de

distance, son imagination aidant, il ait donné à ce récit, très

exact au fond, une forme, si j'ose dire, dramatique.]

Un mois après cette scène tragi-comique, les huguenots arrêtaient à son

retour au camp un domestique de l'Amiral, Dominique d'Alba, qui, dépêché

à Wolfgang de Bavière, était resté si longtemps en route qu'il en était

devenu suspect. On trouva sur lui un passeport au nom du duc d'Anjou,

daté du 30 août, et une poudre blanche, que les médecins et les

apothicaires consultés déclarèrent être du poison. D'Alba confessa que

pris par les catholiques, et pressé par La Rivière, capitaine des gardes

du Duc, de faire mourir l'Amiral, il avait consenti et reçu argent «et

poison en forme de poudre blanche». Jugé par un conseil de guerre, où

l'Amiral et les deux Bourbons s'abstinrent de siéger, il fut condamné à

être étranglé et pendu (20 septembre)[560].

Si elle s'acharna contre Coligny, c'est qu'il commandait sans partage,

depuis la mort de Condé, les forces protestantes. Les deux jeunes

princes du sang, Henri de Navarre et le fils de Condé, Henri de Bourbon,

qui, selon la casuistique huguenote, légitimaient la révolte par leur

présence, étaient en droit les chefs de l'armée et en fait «les pages de

monsieur l'Amiral», comme on les appelait. Supprimer Coligny, c'était

frapper le parti à la tête. Qu'il méritât la mort, Catherine n'en

pouvait douter. Les lois du royaume, quoi qu'il pût dire pour sa

défense, n'admettaient pas d'excuse à la rébellion. Mais les rois de

France, à l'exception peut-être de Louis XI, ne procédaient contre les

coupables que par force d'armes ou par jugement. Tout en considérant la

justice comme l'attribut essentiel de la souveraineté, ils en laissaient

la fonction à leurs officiers, et se seraient fait scrupule de commander

d'autorité le meurtre d'un sujet[561]. Quant à l'idée de soudoyer un

empoisonneur, elle ne leur venait même pas. Catherine n'avait pas de ces

répugnances. Elle est d'un pays où de jeunes dynasties fondées par la

violence et de vieilles oligarchies soupçonneuses n'ont d'autre règle de

droit que le souci de leur sécurité. Le poison est, comme l'assassinat,

un moyen de se défaire d'ennemis qui échappent à la puissance des lois.

Dans sa lutte contre le parti protestant, Catherine se servit des armes

que lui fournissaient les institutions françaises et, au besoin, de

celles que lui suggérèrent ses souvenirs italiens.

[Note 560: L'arrêt rendu contre Dominique d'Alba, valet de chambre

de l'Amiral, le 30 septembre 1569, est rapporté dans les _Mémoires

de la troisième guerre civile et des derniers troubles de

France... Charles IX régnant_, 1571 [Jean de Serres], p. 411-415.]

[Note 561: Même quand ils soustraient pour raison d'État les

criminels de lèse-majesté à la juridiction ordinaire, ils les font

juger par une commission, qu'ils composent d'ailleurs

arbitrairement de membres de divers parlements, de conseillers en

leur Conseil ou d'autres personnages. Ces jugements par

commissaires sont trop souvent une parodie de la justice, mais ils

prouvent que le roi n'exerce plus la justice que par délégation.]

Le jour même où la poudre blanche procurée à Dominique d'Alba par le

capitaine des gardes du duc d'Anjou était reconnue pour du poison (13

septembre 1569), le parlement de Paris, en suite de la procédure qu'il

avait commencée en juillet par l'ordre du Roi déclara par arrêt Coligny

«crimineux de lèze majesté au premier chef, perturbateur et violateur de

paix, ennemi de repos, tranquillité et seureté publique, chef principal,

autheur et conducteur de la rébellion conspiration et conjuration»

contre le «Roy et son estat». Pour tous ces crimes, il le privait de

tous honneurs, états, offices et dignités, confisquait ses biens et le

condamnait à être étranglé et pendu à une potence en place de Grève. Il

assurait à qui livrerait Coligny «es mains du roy et de sa justice»,

fût-il même complice de Coligny, «cinquante mil escus d'or soleil à

prendre sur l'Hôtel de Ville de Paris et autres villes de ce

royaume»[562]. Le Roi trouva bon l'arrêt du Parlement, «fors excepté

qu'il falloit adjouster», après: à qui livrerait Coligny, ces mots:

_mort ou vif_. Ainsi fut fait dans un nouvel arrêt du 28 septembre.

[Note 562: Delaborde, _Coligny_, III, p. 145.]

La mise à prix de la tête d'un rebelle, cette délégation par l'État à de

simples particuliers de son droit de tuer, est une mesure inhumaine,

mais légale, dont on trouverait des exemples même au XIXe siècle parmi

les peuples civilisés. Un jeune gentilhomme d'humeur sanguinaire,

Louviers de Maurevert, ou Maurevel, s'offrit pour l'exécution. Autrefois

page dans la maison de Guise, il avait tué son gouverneur, qui le

fouettait pour quelque faute, et, contraint de s'enfuir à l'étranger,

avait fini par obtenir sa grâce. Il se présenta à l'armée des princes

comme une victime des Guise, et il y fut naturellement bien accueilli,

surtout par Mouy, un des principaux capitaines, dont il avait été

auparavant le serviteur, Brantôme dit, le page. Il ne trouva pas

l'occasion d'assassiner Coligny, mais, pour ne pas perdre sa peine, il

tua son ancien maître d'un coup de pistolet dans le dos (9 octobre). Au

camp catholique où il se réfugia, il fut, raconte Brantôme, qui parle en

témoin, «assez bien venu de Monsieur (le duc d'Anjou) et d'aulcuns du

Conseil et aultres; mais pourtant... fust-il abhoré de tous ceux de

notre armée». Ce n'était pas d'ailleurs par répugnance de l'acte

lui-même «que personne ne le vouloit accoster» et même l'on

reconnaissait qu'il avait «faict un grand service au roy et à la patrie

pour leur avoir exterminé un ennemy très brave et très vaillant»; mais

on l'estimait infâme d'avoir «perfidement et proditoirement tué son

maistre et son bienfaiteur»[563]. Si la morale du temps eût facilement

excusé un meurtre politique, l'ingratitude et la félonie dont celui-là

était entaché le rendaient exécrable à des gentilshommes. La famille

royale fut moins scrupuleuse. Charles IX, alors à Plessis-les-Tours,

aurait même écrit le 10 octobre à son frère le duc d'Alençon, qu'il

avait laissé à Paris, de bailler le Collier de l'Ordre (de Saint-Michel)

à l'assassin de Mouy et de le faire gratifier «de quelque honneste

présent selon ses mérites» «par les manans et habitants de Paris»[564].

[Note 563: Brantôme, VII. p. 253.]

[Note 564: Delaborde, III, p. 159 et P. de Vaissière, _De

quelques assassins_, 1912, p. 112-113, affirment avec assurance

l'authenticité de cette lettre. Mais il y a quelques raisons d'en

douter. Le style sent le pastiche. D'autre part, la promotion des

chevaliers avait lieu une fois l'an seulement, le 29 septembre,

jour de la saint-Michel, et l'assassinat est du 9 octobre. La

lettre dit que Maurevert a «esté choisi et éleu par les frères

compaignons dudict ordre pour y estre associé». Où, quand et

comment aurait eu lieu cette élection? S'il existait des listes

complètes des chevaliers de l'Ordre, la question d'authenticité

serait vite résolue. Mais y en a-t-il encore? Les _Statuts de

l'Ordre de Saint-Michel_, Imprimerie royale, 1725, ne donnent en

général que les noms des chefs et des officiers. A tout le moins

peut-on rechercher dans les acquits du domaine de la ville

(_Archives nationales_, H. 2065) celui du «présent» fait par Paris

à Maurevert. Mais il serait étonnant qu'un pareil don eût échappé

à M. Guérin, qui en signale d'autres justement en ce mois

d'octobre 1569, dans ses notes du t. VI des _Registres des

Délibérations du Bureau de l'Hôtel de Ville de Paris_, 1568-1572,

Paris, 1891.]

Mouy commandait à Niort, qui de frayeur, capitula, après le meurtre. Les

vaincus de Moncontour fuyaient à la débandade. Mais l'intervention de

Charles IX arrêta la poursuite que Tavannes voulait mener à outrance

Catherine laissait trop voir sa préférence pour le duc d'Anjou, à qui

elle avait fait donner le commandement en chef des armées et une sorte

de vice-royauté dans les pays où il opérait. Elle s'était dévouée à sa

fortune et cherchait à lui créer dans l'État une place à part, non

au-dessous, mais à côté du Roi. Elle avait imaginé un gouvernement

hybride, véritable triarchie, dont elle était la tête, le duc d'Anjou le

bras et Charles IX la raison sociale. Le jeune Roi, fier et sensible,

souffrait de la gloire de son frère; il se hâta de le rejoindre pour

achever la défaite des rebelles. Mais courir après les fuyards, que

talonnait la nécessité, lui parut indigne de sa grandeur. Il résolut

donc d'assiéger les places fortes qui servaient de boulevards à La

Rochelle, et de se donner le plaisir d'y faire des entrées triomphales.

Pendant que les forces royales s'épuisaient contre Saint-Jean-d'Angély,

qui se défendit longtemps (16 octobre-2 décembre), Coligny filait vers

le Midi. Il hiverna dans la région plantureuse de l'Agénois et de

Montauban, s'y refit et se renforça de l'armée de Mongoméry, qui avait

reconquis le Béarn sur les catholiques. Au printemps il précipita sa

marche à travers le Languedoc, et, pillant et brûlant pour bien montrer

que tous les huguenots n'étaient point morts, il atteignit le Rhône.

Pendant le siège de Saint-Jean-d'Angély, Catherine avait négocié avec

les protestants. Elle leur fit offrir la paix avec la liberté de

conscience (février 1570); ils réclamèrent de plus la liberté de culte

(mars 1570).

Catherine ne s'attendait pas à cette exigence. Charles IX, qui se

révélait violent, s'emporta jusqu'à la menace contre les députés du

parti, qui, tout en l'assurant de leur fidélité, mettaient à prix leur

obéissance (25 avril 1570). Mais la progression de Coligny vers le Nord,

le long de la vallée du Rhône, le rendit plus conciliant. Les articles

de l'accord étaient presque arrêtés, quand Téligny, le principal

ambassadeur, eut l'imprudence de lui déclarer «qu'il avoit commandement

de la part des princes et de l'Amiral de luy dire comment ils ne

pouvoient veoir de seureté pour leur biens ne leur vye, si ce n'estoit

qu'ils eussent Calais et Bordeaux pour leur demeurer». Demander deux

ports et surtout Calais, cette place forte toujours convoitée par

l'Angleterre et que Coligny en 1562 avait promis de restituer à

Élisabeth, c'était presque une provocation. «De quoy le Roy fust si

despité qu'il mit la main à la dague, et pense-t-on qu'il en eust donné

audict Telligny si on ne se feust mis entre eux deux.... Et dict (le

Roi) comme il lui feroit sentir qu'il n'estoit point roy de paille comme

ils (les huguenots) l'ont estimé»[565].

Cependant Coligny avançait toujours. Après une longue halte à

Saint-Étienne, il repartit, échappa au maréchal de Cossé, qui lui

barrait la route à Arnay-le-Duc (26 juin) et s'établit fortement à La

Charité-sur-Loire, d'où il menaçait les abords de Paris. Dans l'Ouest,

La Noue, le Bayard huguenot, avait repris l'offensive, occupé Niort,

Brouage et Saintes.

Depuis longtemps, Catherine était lasse de la guerre. Elle supportait

mal l'effort d'un long dessein: elle était femme. La lutte s'éternisait

sans résultats; l'argent manquait[566]; les Espagnols ne lui envoyaient

plus de secours. Et surtout elle avait contre Philippe II des griefs

personnels. Sa fille Élisabeth, reine d'Espagne, était morte le 3

octobre 1568, un an avant Moncontour. Malgré son chagrin, Catherine

avait immédiatement posé la candidature de sa dernière fille,

Marguerite, à la main de son gendre. Mais Philippe II refusait la femme

qu'elle lui offrait, et même empêchait, croyait-elle, le roi de

Portugal, don Sébastien, de l'épouser. Sans plus de souci de ses

convenances que de ses ambitions matrimoniales, il profita de

l'ascendant que lui donnaient à Vienne sa puissance et sa qualité de

chef de la Maison des Habsbourg et il prit pour lui l'aînée des

archiduchesses, qu'elle destinait à Charles IX. Il laissa au roi de

France la cadette, et, pour bien marquer les rangs, décida que les deux

contrats seraient passés à Madrid et le sien signé un quart d'heure

avant celui de son futur beau-frère. La paix avec les huguenots, ce

serait en quelque sorte la vengeance de la mère de famille contre ce

gendre discourtois. Elle commençait à le croire capable du crime dont on

l'accusait. La mort à vingt-trois ans d'Élisabeth de Valois, quelques

mois après celle de l'infant don Carlos, qui avait même âge qu'elle, est

une simple coïncidence de temps, mais où les contemporains cherchèrent

une relation de cause à effet[567]. La légende se forma vite d'un don

Carlos amoureux de sa belle-mère et payé de retour, et d'un Philippe II

punissant une faiblesse du coeur, où le corps n'avait pas eu de part. En

réalité, Élisabeth, mariée trop jeune et affaiblie par de nombreuses

couches, fut emportée par une fièvre puerpérale, une fin aussi fréquente

alors qu'elle est rare aujourd'hui. Don Carlos était un dément, illuminé

parfois, comme sa bisaïeule Jeanne la Folle, d'éclairs d'intelligence et

de bon sens, mais que ses crises de fureur, sa haine contre son père et

ses projets de fuite en Italie et de là peut-être aux Pays-Bas alors en

révolte, décidèrent Philippe II, dans l'intérêt de la dynastie et de

l'Espagne, à enfermer (18 janvier 1568). Le prisonnier mourut six mois

après, dans l'appartement où il était séquestré, d'une indigestion de

liqueurs glacées qui acheva l'oeuvre du désespoir, de la honte, de la

rage impuissante. Le crime du père, si l'on peut dire, fut de traiter

son fils malade en rebelle, de le retrancher de soi comme du reste du

monde, et de refuser avec une volonté impitoyable d'aller le voir,

malgré ses supplications, même à l'heure de son agonie[568].

[Note 565: Lettre citée par Delaborde, III, p. 201.]

[Note 566: C'est une des raisons de bien des revirements. Voir

Germain Bapst, _Histoire des Joyaux de la Couronne de France_,

Paris, 1889, liv. II, ch. I. p. 86 sqq.]

[Note 567: Mort de don Carlos, 24 juillet 1568; mort d'Élisabeth,

3 octobre 1568.]

[Note 568: L'ouvrage capital, c'est encore l'étude si documentée

de Gachard, _Don Carlos et Philippe II_, Bruxelles, 1863, 2 vol.,

avec ses nombreux appendices. On peut lire aussi le _Don Carlos et

Philippe II_, 3e éd., 1888, du Cte Charles de Mouy.]

Élisabeth était reconnaissante au prince, étant sa marâtre, de

l'affection qu'il lui témoignait. «L'aubligation que je luy ay,

écrivait-elle à l'ambassadeur de France, le jour même de l'arrestation,

et la peine en laquelle est le Roy pour avoir été contraint de le tenir

et mettre comme il le tient, m'ont mise de façon que j'ay craint de ne

le vous savoir compter (conter) comme j'eusse voulu.» Et d'ailleurs

Philippe II, qui vient de lui dire ce qu'il a fait, lui a «commandé de

n'escrire tant qu'il me dye». Elle ne se ressentait moins,

ajoutait-elle, de l'infortune de son beau-fils, que s'il eût été son

propre fils. Cette sorte de mère adoptive parle avec une sincérité

touchante de leurs rapports: «... Si je le désirois, c'estoit pour faire

service», ce qui signifie assurément qu'elle s'employait à le

réconcilier avec le Roi son mari. Mais elle n'y avait pas réussi. «Dieu

a voulu qu'il est déclaré ce qu'il est, à mon grand regret.» Le même

ambassadeur écrivait à Catherine: «La Royne s'en passionne et en pleure

pour l'amour de tous deux»[569], (c'est-à-dire du père et du fils). Il y

a loin de cette compassion si naïve à une tendresse coupable. Quel autre

sentiment que la pitié pouvait inspirer à la douce jeune femme ce blême

adolescent, maladif et contrefait, avec une épaule trop haute et une

jambe trop courte, enragé de se marier et qui s'appliquait, sans

beaucoup de succès, à faire la preuve de sa virilité, «un demi-homme

naturel», disait moqueusement l'ambassadeur de France.

[Note 569: Gachard, _Don Carlos et Philippe II_, 1863, II, p.

524-525 et la note 2 de la page 524.]

Après les mauvais offices de Philippe II, Catherine inclinait à croire

qu'il avait empoisonné sa fille. Mais il faut bien dire qu'immédiatement

après la mort d'Élisabeth, alors qu'elle avait le plus de chances d'être

bien renseignée, elle n'en disait ni n'en savait rien. Quelque désir

qu'elle eût de bien marier ses enfants--et c'est assurément la preuve

qu'elle les aimait,--elle n'aurait pas couru le risque de donner sa

dernière fille au meurtrier de sa fille aînée.

Elle en voulait à tous ceux qui contrecarraient ses combinaisons

matrimoniales. Marguerite, qui avait dix-sept ans et s'annonçait

sensible, écoutait volontiers le jeune duc Henri de Guise. Le cardinal

de Lorraine ne décourageait pas, disait-on, l'idylle, dans l'espoir

qu'elle aboutirait au mariage et assurerait la fortune de sa maison. Par

crainte de cette même grandeur ou par haine d'une soeur, autrefois très

chère, le duc d'Anjou dénonça l'intrigue à la Reine. Catherine était une

mère de famille autoritaire. Elle entendait disposer de sa fille,

qu'elle destinait à un prince souverain, sans elle et même malgré elle,

au mieux de ses intérêts et de sa politique. Charles IX, colère et

hautain, fut blessé, en son orgueil de frère et de roi, de

l'outrecuidance de ces cadets de Lorraine. Un matin, il arriva chez la

Reine-mère, «tout en chemise» et y manda Marguerite. Quand ils furent

seuls avec cette amoureuse, ils se jetèrent sur elle et la battirent

rudement. «Au sortir de leurs mains, ses vêtements étaient si déchirés,

et sa chevelure si en désordre» que Catherine, de peur qu'on se doutât

de rien, «passa une heure à rajuster la toilette de sa fille» (25 juin

1570)[570]. Le Roi commanda à son frère, le bâtard d'Angoulême, de tuer

le duc de Guise, et celui-ci, pour sauver sa vie, fut obligé d'annoncer

son prochain mariage avec la princesse de Portien, Catherine de Clèves,

une jeune veuve très aimable, à qui il faisait, par surcroît, une cour

assidue. Le cardinal de Lorraine partit pour son diocèse. Le crédit des

chefs catholiques était passé.

[Note 570: Récit de l'ambassadeur d'Espagne, F. de Alava, cité

dans _Lettres_, III, introd. p. LXIV. Marguerite, dans ses

Mémoires, ne parle pas de la correction, et, en disculpant le duc

de Guise, elle se disculpe elle-même. Elle se donne le beau rôle

d'avoir fait faire le mariage du Duc avec la princesse de Portien

pour couper court à de faux bruits, dont l'auteur responsable,

prétend-elle, était le sieur du Gast, favori du duc d'Anjou.

_Mémoires de Marguerite_, édit. Guessard, p. 19-20, 22-23.]

La paix fut signée avec les protestants à Saint-Germain. L'édit de

pacification (8 août 1570) leur accordait la liberté de conscience dans

tout le royaume et la liberté de culte dans tous les endroits où il

existait avant la guerre, dans le logis des hauts justiciers et dans les

faubourgs de deux villes par chaque grand gouvernement, exception faite

pour la Cour et pour Paris, où, y compris une zone de deux lieues de

rayon autour de la résidence royale et de dix autour de la capitale, il

n'y aurait d'autre exercice que de la religion romaine. Ils obtenaient

aussi de garder pendant deux ans La Rochelle, Montauban, La

Charité-sur-Loire et Cognac, comme refuge provisoire contre les

violences catholiques, en attendant l'effet des mesures de pacification.

Les princes de Navarre et de Condé et vingt gentilshommes protestants,

désignés par le Roi, jureraient au nom de tout le parti de restituer «au

bout et terme de deux ans» ces quatre places de sûreté.

Pour rendre cette paix durable et fortifier la cause protestante en

Europe, deux chefs huguenots, réfugiés pendant la guerre en Angleterre,

le cardinal de Châtillon et Jean de Ferrières, vidame de Chartres,

cherchèrent à rapprocher Catherine d'Élisabeth. Comme ils connaissaient

les appétits de grandeur de la Reine-mère, ils présentèrent le projet

d'alliance sous la forme la mieux faite pour la tenter, un mariage entre

la Reine d'Angleterre et le duc d'Anjou, frère cadet de Charles IX.

Jusque-là les rapports entre les deux Cours n'avaient pas été cordiaux,

mais ce n'était pas la faute de Catherine. Elle avait, après la mort de

François II, pressé Marie Stuart, à qui elle gardait rancune, de

retourner en Écosse et elle l'y laissa aux prises avec ses sujets

presbytériens, qui, soutenus par les forces anglaises, avaient imposé à

la régente, Marie de Lorraine, sa mère, la reconnaissance de leur

Église[571]. Quoique Élisabeth se fût pendant la première guerre civile,

alliée à Condé et Coligny pour lui reprendre Calais, elle avait à deux

reprises, quelques mois après le traité de Troyes, sollicité sa main

pour Charles IX[572]. Il s'ensuivit de cette recherche, qu'Élisabeth

finit par décliner (12 juin 1565), que les Anglais n'aidèrent plus aussi

ouvertement les huguenots pendant les deux guerres qui suivirent et que

Catherine, rompant décidément avec la politique d'Henri II et des Guise,

abandonna la défense du catholicisme et, par suite, des intérêts

français en Écosse. Marie Stuart, livrée à elle-même, avait réussi

d'abord à calmer par ses ménagements l'opposition religieuse, mais elle

la souleva plus ardente, en faisant ou laissant tuer Darnley, son mari,

qui d'ailleurs l'avait outragée, et en épousant de gré ou de force l'un

des meurtriers, Bothwen, que d'ailleurs elle ne détestait pas[573].

Évadée du château fort où les lords rebelles l'avaient enfermée et de

nouveau vaincue, elle s'était enfuie en Angleterre pour chercher asile

et appui auprès d'Élisabeth, sa cousine (15 mai 1568). Elle n'y trouva

qu'une prison. La fille d'Henri VIII et d'Anne de Boleyn garda en son

pouvoir cette suppliante, qui descendait comme elle d'Henri VII Tudor et

que beaucoup de catholiques anglais, vu son hérésie et l'irrégularité de

sa naissance, considéraient comme la légitime héritière de Marie Tudor.

Contre tout droit, elle se constitua juge des accusations dont les

Écossais chargeaient leur souveraine, et, inquiète du nombre et du zèle

des défenseurs de Marie Stuart, elle resserra toujours plus étroitement

sa captivité.

[Note 571: Cheruel, _Marie Stuart et Catherine de Médicis_, Paris,

1858, ch. II. p. 17-28.]

[Note 572: _Id., ibid._, demande en mariage faite en septembre

1564--le traité de Troyes est du 11 avril--par Castenau de

Mauvissière.--Nouvelle demande en février 1565, par Paul de Foix,

Mignet, _Histoire de Marie Stuart_, 1851, t. I, app. D, p. 473

sqq. Cf. t. I, p. 195-199.]

[Note 573: Sur la culpabilité ou le degré de responsabilité de

Marie Stuart dans l'assassinat de Darnley et son mariage avec

Bothwen, on peut lire Mignet, _Histoire de Marie Stuart_, 1851, 2

vol.--Cf. Martin Philippson, _Histoire du règne de Marie Stuart_,

3 vol., Paris, 1891-1892.--Gauthier, _Histoire de Marie Stuart_,

2e éd., Paris, 1875, et enfin Andrew Lang, _The Mystery of Mary

Stuart_, Londres 1900, qui reprend les discussions antérieures et

revendique pour Marie le bénéfice du doute.]

Cette application hypocrite de la raison d'État, sous couleur de justice

et de vertu, et l'acharnement des protestants d'Angleterre et d'Écosse,

qui lui donnait un air de persécution religieuse, provoquèrent dans tout

le monde catholique, et particulièrement en France, la seconde patrie de

la victime, une grande indignation. On oublia les fautes passionnelles,

dont Marie Stuart, d'ailleurs, d'après les idées du temps, ne devait

compte qu'à Dieu, et on ne vit plus en elle qu'une martyre de sa foi. Le

pape Pie V, par une bulle du 25 février 1570, qui fut placardée sur la

porte de l'évêque anglican de Londres le 15 mai, excommunia et déposa la

Jézabel anglaise, comme hérétique et bâtarde. Ce fut pour conjurer

l'effet de ce jugement privatoire et détourner la France de s'unir

contre elle avec l'Espagne qu'Élisabeth encouragea les avances à la

Reine-mère. Elle avait trente-sept ans: le Duc d'Anjou, seulement

dix-neuf. Mais cette différence d'âge pouvait-elle entrer en compte avec

les avantages et les espérances que le Vidame, un imaginatif de grande

envergure, énumérait avec une confiance superbe. «Monseigneur (le duc

d'Anjou) (devenu l'époux d'Élisabeth) pouroit instement (justement) avec

forces du Roy (de France), faveur d'Angleterre et moiens du prince

d'Orange (Guillaume de Nassau) avoir la confiscation de la Flandre par

droict de féodalité pour félonie commise.» Ainsi «la Maison d'Autriche

qui se bastit l'Empire héréditaire et la monarchie trouverait en ung

instant deux frères, roys ausy puissants l'ung que l'autre, pour contre

poids de son ambition, ligués avec les princes protestants de

l'Allemaigne, et auroient les deux frères plus de part en l'Empire que

ceulx» qui se veulent attribuer tout pouvoir «par la ruyne des anciennes

Maisons de la Germanie». «Le partage de monsieur d'Alençon (le dernier

fils de Catherine) serait aisé à trouver en la duché de Milan avec la

faveur de l'Allemaigne, des Suisses ausy et des princes italiens

dévotieux de la France, et, si besoing estoit pour le recouvrement du

royaume de Naples, la faveur du Turc se trouveroit par après bien à

propos.» De cette façon, «ung grand plaisir viendrait à la Royne de

veoir tous ses enfants roys»[574].

[Note 574: Octobre 1570, H. de La Ferrière, _Le XVIe siècle et les

Valois, d'après les documents inédits du British Museum et du

Record Office_, 1879, p. 270-271.]

Catherine fut tellement éblouie par ce mirage d'avenir qu'elle oublia de

se demander si Élisabeth était sincère.

Le duc d'Anjou résistait à l'appât; il avait des préventions contre

cette vieille fille coquette, amoureuse de son corps, sensible aux

hommages et au frôlement des beaux jeunes hommes, et dont les

familiarités avec son cousin Leicester prêtaient à des bruits fâcheux.

«Il m'a faict dire par le Roy, écrivait la Reine-mère à La

Mothe-Fénelon, ambassadeur de France à Londres, qu'il ne la veut jamais

espouser, quand bien mesme elle le voudroit, d'aultant qu'il a toujours

si mal ouï parler de son honneur et en a vu des lettres escriptes de

tous les ambassadeurs qui y ont esté qu'il penseroit estre

déshonoré»...[575]. Elle ne se consolait pas de «perdre un tel royaume»

pour ce dégoût et suggérait d'autres solutions. Élisabeth ne

pourrait-elle pas adopter pour héritière une de ses parentes, que le duc

d'Anjou épouserait, ou bien encore s'accommoder elle-même du duc

d'Alençon? «De luy, il (Alençon) le désire [ce mariage] et il a seize

ans passés»; mais voudra-t-elle de ce tout jeune prince, «d'aultant

qu'il est petit de (pour) son âge». Elle fit si bien qu'elle ramena le

duc d'Anjou et s'empressa de l'annoncer à l'ambassadeur (18 février

1571). C'était un succès de conséquence; il coupait court à un projet de

mariage entre Élisabeth et le fils de Jeanne d'Albret, qu'à défaut de

don Carlos, de don Sébastien et de Philippe II elle destinait à sa fille

Marguerite. Henri de Navarre était le chef du parti protestant et il

serait roi à la mort de sa mère. D'un coup, Catherine gagnerait deux

couronnes[576].

[Note 575: Lettre du 2 février 1571, _Supplément à la

Correspondance_, t. VII, p. 179.]

[Note 576: Sur le mariage français et les dispositions vraies ou

feintes d'Élisabeth, voir dans les _Mémoires et instructions pour

les ambassadeurs_ ou _Lettres et négociations de Walsingham,

ministre et secrétaire d'État sous Élisabeth, reine d'Angleterre_,

trad. de l'anglais, Amsterdam, 1700, une lettre d'Élisabeth du 24

mars 1571, p. 68-72 et _passim_, et la réponse de Walsingham à

lord Burleigh (Robert Cecil), p. 74 sqq.]

Mais pour réussir elle avait besoin des huguenots. Or les grands du

parti, malgré la paix, restaient distants et défiants. Coligny, la reine

de Navarre, les princes s'étaient retirés à La Rochelle; ils avaient

décliné l'honneur d'assister aux épousailles de Charles IX à Mézières

avec l'archiduchesse d'Autriche, Élisabeth (26 novembre 1570). L'Amiral

dénonçait avec sa rudesse habituelle les crimes des catholiques et

réclamait l'application de l'Édit «non seulement en paroles mais

principalement en effect». Comme Catherine affectait de se plaindre de

ses exagérations et de son humeur, il répliquait: «Je vous supply très

humblement de ne dire que ce sont de mes opinions ou que je menace le

Roy». Le maréchal de Cossé avait été mal accueilli à La Rochelle, où il

était allé faire à Jeanne d'Albret des ouvertures de mariage.

Ce fut un incident de politique italienne qui changea ces dispositions.

Le pape Pie V, ayant de sa propre autorité promu Côme de Médicis, duc de

Florence, à la dignité de grand-duc de Toscane, l'empereur Maximilien,

comme suzerain de l'État que Charles-Quint avait créé, et Philippe II,

en qualité de souverain italien, avaient protesté contre l'initiative du

Pape et l'élévation du Duc. Côme, inquiet, envoya en Allemagne un agent,

Frégose, pour s'y assurer l'appui éventuel des princes protestants.

De Heidelberg, où il fut froidement reçu par l'Électeur Palatin, à qui

tous les papistes et particulièrement ceux d'Italie étaient suspects, le

négociateur alla trouver à La Rochelle Ludovic de Nassau, frère de

Guillaume d'Orange, qui travaillait à organiser «la grande flibuste» des

corsaires Rochelois et des gueux de mer des Pays-Bas contre la marine

espagnole. Dans leurs entretiens, il fut question d'opposer à Philippe

II la France et la Toscane unies. Charles IX, informé de ce projet

d'accord, y adhéra avec enthousiasme. Il souffrait de la dépendance où

sa mère le tenait et il saisit cette occasion de s'émanciper. Il chargea

l'ambassadeur florentin, Petrucci, d'écrire à Côme qu'il le soutiendrait

contre tous ses ennemis, qu'il ne cherchait pas d'agrandissement en

Italie et portait uniquement ses vues sur les Flandres. Il déclarait à

Petrucci qu'il lui serait facile de gagner la Reine à ses projets, mais

en attendant il se cachait d'elle. «Ma mère est trop timide», lui

disait-il un jour. Peut-être espérait-il s'avancer si loin qu'elle

serait bien obligée de le suivre.

La poursuite de ses négociations matrimoniales[577] amena Catherine à

favoriser cette intrigue qu'elle ignorait. Le mariage d'Angleterre et le

mariage de Navarre étaient en suspens. Les Anglais débattaient

gravement les libertés religieuses qu'ils accorderaient ou plutôt

n'accorderaient pas au prince-consort catholique[578]. Au fond,

Élisabeth n'avait pas grande envie de se marier, mais elle jugeait utile

de se rapprocher de la France, et il ne lui déplaisait pas d'ajouter un

nom de plus à la liste déjà longue de ses prétendants. Elle comptait sur

les susceptibilités antipapistes de son peuple pour l'aider, quand il en

serait temps, à se dégager. Jeanne d'Albret, instruite des vues de

Catherine sur son fils, laissait tomber la conversation. Comme, parmi

les chefs protestants, Ludovic de Nassau était le seul qui s'entendît

avec cette souveraine revêche, Catherine se décida, mais pour d'autres

raisons que son fils, à rechercher cet ennemi déclaré de l'Espagne.

[Note 577: Petrucci à François de Médicis, fils du grand-duc, 19

mars 1571, _Négociations diplomatiques_, t. III, p. 656.]

[Note 578: Walsingham, p. 77, 125.]

Ludovic en profita. Dans les deux entrevues qu'il eut avec le Roi et la

Reine-mère, très mystérieusement, à Lumigny (14 juillet) et quelques

jours après à Fontainebleau, il demanda le secours d'une armée française

pour délivrer les populations des Pays-Bas de la tyrannie du duc d'Albe.

Le succès était facile; la moitié des villes se soulèverait à

l'apparition des forces libératrices. Le Roi pouvait compter sur

Élisabeth et les princes protestants d'Allemagne, pourvu qu'il offrît de

partager avec l'Angleterre et l'Empire la souveraineté des dix-sept

provinces[579]. En présence de sa mère, Charles IX répondit prudemment

qu'il se porterait volontiers à cette entreprise s'il était assuré de

cette assistance; mais en secret, il promit à Ludovic d'armer une flotte

pour faire peur à Philippe II.

Catherine, un moment séduite, croyait tous les rêves permis si le duc

d'Anjou obtenait la main d'Élisabeth. Mais le prétendu ne montrait aucun

empressement à plaire. Dans une lettre du 2 août 1571, à M. de Noailles,

évêque de Dax et ambassadeur de France à Constantinople, elle déplorait

«comment yl n'y a personne isy qui ne luy aye peu faire entendre ce que

c'et de la grendeur que cet (ce) mariage lui pouroyt aporter, et

l'amitié dé prinse d'Alemengne pour parvenir à l'Empire et la conqueste

dé Péys-Bas...»[580].

[Note 579: Pour les références, Kervyn de Lettenhove, t. II, p.

307-312.]

[Note 580: _Lettres_, t. IV, p. 63.]

Coligny jugea le moment si décisif qu'il résolut de se rapprocher de la

Cour et d'offrir à la Reine-mère son humble service pour pacifier le

royaume. Il arriva à Blois le 12 septembre et, après la gêne des

premières rencontres, la confiance s'établit. Catherine déclara avec

conviction qu'elle voulait oublier le passé et que s'il se montrait bon

sujet et serviteur du Roi, «elle l'embrasserait et lui ferait toutes

sortes de faveurs»[581]. Elle le fit rentrer au Conseil, le gratifia

d'un don de 150 000 livres, et, malgré sa religion, d'une abbaye de 20

000 livres de revenu[582]. Mais elle entendait être payée de

complaisance en retour.

[Note 581: Desjardins, _Négociations de la France avec la

Toscane_, t. III, p. 705.]

[Note 582: _Ibid._, p. 706]

Elle réclamait les quatre places de sûreté quelques mois plus tôt que ne

le portait l'Édit de pacification. L'Amiral s'y était engagé un peu à la

légère: et maintenant il s'excusait, prétendant qu'il ne pouvait donner

cet ordre sans le consentement des chefs du parti, Henri de Navarre et

Henri de Bourbon. Elle répliqua qu'elle n'en croyait rien, que les

princes avaient toujours fait ce qu'il avait voulu[583].

Elle était impatiente aussi d'arrêter le mariage du prince de Navarre

avec Marguerite. Un jour qu'elle exprimait à l'Amiral le souhait de voir

Jeanne d'Albret à la Cour, il eut la maladresse de dire que la reine de

Navarre lui avait fait peur de quelque embûche pour le dissuader d'y

venir et qu'elle se montrerait encore plus circonspecte quand il

s'agirait d'elle-même. Ce propos la toucha au vif. «Vous et moi,

s'écria-t-elle, nous sommes trop vieux pour jouer à nous tromper l'un

l'autre.» «C'est vous qui devez être le plus en défiance de lui (Charles

IX). Est-ce qu'elle (Jeanne d'Albret) peut croire que le Roi veut faire

alliance avec son fils pour la faire mourir?»[584].

[Note 583: _Négociations_, p. 709, 24 septembre 1571.]

[Note 584: Petrucci à Côme, Blois, 16 octobre 1571, _Négociations

diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. III, p. 722.]

Mais c'était sur la politique extérieure que s'accentuait leur

désaccord. Elle rêvait de pourvoir royalement le duc d'Anjou, mais elle

n'imaginait pas d'y réussir par la force ouverte. Elle n'avait ni les

armées, ni les ressources, ni l'autorité au dedans, ni les alliances au

dehors qu'il eût fallu pour s'agrandir aux dépens de la Maison

d'Autriche. En avait-elle même la volonté? Elle n'aimait pas la guerre,

ce jeu brutal où son adresse féminine restait sans emploi, et même elle

en avait peur. La puissance de Philippe II, après l'exécution,

l'emprisonnement ou la fuite des révoltés des Pays-Bas, lui paraissait

formidable et lui inspirait de l'admiration et de l'effroi. Il y aurait

trop de risques à prendre ce qu'elle avait tenté de se faire donner. Les

mariages avec dot et espérances étaient le genre de conquête approprié à

son sexe et à ses moyens. Après avoir fait sans succès le siège de

Philippe II, dont elle avait tant attendu, elle poursuivait mêmes

avantages du côté protestant. Ainsi ferait-elle repentir ce roi

d'Espagne, qui l'entravait en tout et ne lui complaisait en rien. Elle

lui préparait partout des embarras et des ennemis; elle ne décourageait

pas les rebelles des Pays-Bas et même consentait à les aider sous main

de quelques subsides. Mais elle trouvait trop dangereux de leur fournir

ouvertement des hommes et de l'argent ou même de laisser les huguenots

marcher en troupe à leur secours. Coligny poussait à l'invasion des

Flandres et à la rupture avec l'Espagne. Catherine désavouait tout acte

public d'hostilité qui pourrait entraîner la guerre. C'était

l'opposition de deux politiques s'ajoutant au conflit de deux religions.

Elle avait appris le projet de ligue franco-florentine par le refus du

Côme. Le Grand-Duc, rassuré sur les intentions de Maximilien et de

Philippe II, avait répondu par des conseils pacifiques aux avances

belliqueuses de Charles IX. Joyeuse de ce refus, qui dégoûterait,

pensait-elle, son fils de toute nouvelle velléité d'action personnelle,

elle lui fit l'éloge de Côme et de son fils, François de Médicis, si

dévoués au bien de la France. «Remarquez donc bien leur bonté, dit-elle,

et tenez-vous-en à leur conseil de rester en paix et d'ordonner votre

royaume, parce que cela est saint et bon.»

Et le jeune Roi, confus de son échec, mettait la main droite sur son

coeur et engageait sa foi que jamais il ne ferait ni guerre ni entreprise

à l'insu de sa mère[585].

Quelques jours après, la victoire de Lépante (7 octobre 1571) consacrait

la puissance maritime des Espagnols, et semblait justifier la sagesse de

Catherine. Mais elle n'aurait pu éloigner les chefs protestants sans

manquer les mariages, et ils en profitaient pour circonvenir Charles IX

et lui vanter les «belles et glorieuses entreprises» de Flandre. Ainsi,

dit Marguerite de Valois, gagnèrent-ils son «coeur». Coligny était en si

grande faveur qu'il obtint la démolition de la Croix de Gastine, que les

Parisiens avaient fait élever sur l'emplacement du logis et en

commémoration du supplice de deux bourgeois huguenots. Des préparatifs

mystérieux d'expédition lointaine se faisaient à Nantes et à Bordeaux.

Philippe Strozzi, colonel de l'infanterie française, et le baron de La

Garde, général des galères, armaient en guerre des navires marchands et

rassemblaient une flotte puissante. Le 11 avril 1572, le contrat de

mariage d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois fut signé, et le 29

avril un traité d'alliance avec l'Angleterre conclu[586]. La prise de

Brielle par les gueux de mer (1er avril) et le soulèvement, qui suivit,

des villes de Zélande semblaient confirmer les pronostics de Ludovic sur

la fragilité de la domination espagnole. «Je sais, écrivait, entre le 17

et le 20 avril, Petrucci, que le Roi a résolu quelque chose contre la

volonté de sa mère et qu'il a donné des ordres.»

Charles IX chargea son ambassadeur à Constantinople (11 mai 1572)

d'informer le Grand-Seigneur qu'il ferait partir vers la fin du mois

«une armée de mer de douze ou quinze mil hommes... soubz prétexte de

garder mes havres et costes des déprédations, mais en effect en

intention de tenir le Roy catholique en cervelle et donner hardiesse à

ces gueulx des Païs-Bas de se remuer et entreprendre, ainsi qu'ils ont

faict aiant jà prins toute la Zélande et bien esbranlée la Holande....»

«Toutes mes fantaisies, déclarait-il fièrement, sont bandées pour

m'opposer à la grandeur des Espagnols...[587].» Quelques jours après,

Ludovic de Nassau sortait secrètement de Paris, muni d'une lettre de

créance où Charles IX avouait son entreprise; il parut subitement avec

une troupe de huguenots devant Mons et Valenciennes, qui lui ouvrirent

leurs portes.

[Note 585: Abel Desjardins, _Charles IX. Deux années de règne,

1570-1572_, 1873, p. 35-37.--Cf. _Négociations_, III, p. 713, 3

octobre 1571.]

[Note 586: Le traité dans Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re

partie, p. 211-215.]

[Note 587: Marquis de Noailles, _Henri de Valois et la Pologne en

1572_, Paris 1867, t. I, p. 9, note I.--Cf. Baguenault de

Puchesse, _Jean de Morvillier_, 1869, p. 253.]

Catherine était perplexe. Elle ne savait que résoudre en cette

alternative également périlleuse de rompre avec Philippe II ou avec les

protestants. «La Royne fluctue entre paix et guerre, dit Tavannes,

crainte de civile la penche à l'étrangère; comme femme, elle veut et ne

veut pas, change d'advis et rechange en un instant»[588]. Elle attendait

l'inspiration du succès.

Malheureusement pour les huguenots, Valenciennes fut presque aussitôt

perdue que prise, et les Espagnols bloquèrent dans Mons Ludovic de

Nassau et ses compagnons. Ces échecs lui dictèrent son parti. Le jeune

Roi lui-même, impressionnable et mobile, craignait de s'engager plus

avant, et il défendit à l'Amiral de conduire lui-même des renforts aux

assiégés. Probablement sous la dictée de sa mère, il écrivit à M. de

Vulcob, son ambassadeur en Autriche, une lettre (16 juin 1572) où il

qualifiait l'agression de Ludovic de Nassau de «malheureuses

entreprises» et louait le «juste jugement de Dieu envers ceulx qui

s'eslèvent contre l'auctorité de leur prynce»[589], désaveu indigne qui

devait, par la voie de Vienne, parvenir à Madrid, et dégager, s'il en

était besoin, sa responsabilité. «Ici, écrivait Petrucci le 4 juillet,

on discute s'il y a lieu de porter la guerre en Flandre ou non. Beaucoup

la préconisent et la voudraient, mais le Roi et la Reine ne veulent pas,

parce qu'ils sont déjà fatigués des tambours et des trompettes»[590]. Le

3 juillet, Catherine écrivait au pape que son fils ne ferait la guerre à

Philippe II que «contreint par force»[591].

[Note 588: _Mémoires de Tavannes_, éd. Buchon, p. 419.]

[Note 589: _Lettres_, t. IV, p. 104, note 1.]

[Note 590: Desjardins, _Négociations diplomatiques_, t. III, p.

788.]

[Note 591: _Lettres_, t. IV, p. 106.]

Les dispositions de l'Europe protestante commandaient la prudence. La

reine d'Angleterre supputait froidement les avantages et les risques

d'une intervention aux Pays-Bas, et, par jalousie de la France, refusait

de se concerter avec Charles IX. Elle rétablissait les relations

commerciales avec les Flandres, qu'elle avait suspendues, et renouait

avec le duc d'Albe. Son projet de mariage avec le duc d'Anjou s'était

rompu sur la question religieuse, comme elle s'y attendait. Catherine,

qui ne renonçait pas volontiers à une couronne royale, avait aussitôt

posé la candidature de son troisième fils, le duc d'Alençon, un

catholique tiède. Élisabeth demanda un mois de réflexion. Son ministre

Cecil écrivit gravement à Paris que la Reine-mère la déciderait en lui

offrant Calais avec le jeune Prince. Et c'est Coligny que les Anglais

chargèrent de cette proposition. Ils n'auraient pas agi autrement s'ils

avaient voulu le perdre[592]. Les princes protestants d'Allemagne ne

montraient pas plus de zèle qu'Élisabeth pour la Réforme[593]. De

Constantinople, Noailles avertissait sa Cour de ne pas compter sur les

Turcs. En cas de guerre, Charles IX serait seul.

[Note 592: _Mémoires de Walsingham_, p. 256: lord Burleigh à

Walsingham, p. 257-259; Walsingham à Burleigh, 13 juillet 1572.]

[Note 593: Sur les négociations avec l'Allemagne protestante, on

peut voir W. Platzhoff, _Frankreich und die Deutschen Protestanten

in den Jahren 1570-1573_ (Historische Bibliothek, t. XXVIII,

Munich et Berlin, 1912, p. 23 sqq.)]

Au contraire, les puissances catholiques s'entremettaient vivement pour

empêcher un conflit entre la France et l'Espagne[594]. Le nouveau pape,

Grégoire XIII, rompant avec l'intransigeance hautaine de Pie V,

accréditait auprès de Catherine un nonce qu'il savait lui être agréable:

Salviati, parent des Médicis. La République de Venise faisait partir en

hâte pour Paris un ambassadeur extraordinaire, chargé de soutenir la

cause de la paix[595]. Philippe II laissait passer les provocations et

se bornait à remontrer à Charles IX que ses complaisances pour ses

sujets huguenots risquaient de compromettre l'union des deux Couronnes.

[Note 594: Baumgarten, _Vor der Bartholomaeusnacht_, 1882, p. 218

sqq.]

[Note 595: Giovanni Michiel, parti de Venise le 10 juillet, arriva

le 24 à Paris. C'est pour le temps, avec un train d'ambassadeur,

un voyage ulra-rapide.]

Cependant, malgré la défection de l'Angleterre et l'apathie de

l'Allemagne, Coligny s'obstina. Obsédé par le cauchemar de la guerre

civile, il aimait mieux, disait-il, être traîné mort par les rues de

Paris que de reprendre la campagne contre le Roi. Avec la connivence de

Charles IX, toujours partagé, il continua le plus secrètement possible à

recruter des soldats. Mail les 4 000 hommes commandés par Genlis qu'il

expédia au secours de Mons furent surpris par les Espagnols, que des

avis de France avaient prévenus de leur marche, et presque tous tués ou

faits prisonniers (17 juillet).

«La peur, dit Tavannes, saisit la Reine des armes espagnoles.» L'Amiral,

toujours suspect, redevenait dangereux. Elle trouvait partout cet homme

sur sa route; chef de parti, il avait tenu en échec toutes les forces du

Roi; conseiller de la Couronne, il lançait son fils dans une aventure.

Ami, ennemi, il était également à craindre. Elle revint à l'idée de se

défaire de lui par un assassinat, et elle s'en ouvrit aux Guise, qui

n'avaient pas pardonné à l'Amiral le crime de Poltrot de Méré.

Précisément l'ambassadeur florentin, dans une lettre du 23 juillet, note

les fréquentes conférences--et à des heures extraordinaires--de la

Reine-mère avec Mme de Nemours, veuve de François de Guise, et qui,

quoique remariée, estimait de son devoir de le venger[596].

[Note 596: Petrucci à François de Médicis, 23 juillet,

_Négociations diplomatiques_, t. III, p. 799.]

Cependant Charles IX, furieux que le duc d'Albe, ayant trouvé sur Genlis

la lettre royale qui avouait l'entreprise de Ludovic, l'accusât

publiquement de duplicité, inclinait de nouveau à la guerre. Mais la

Reine, qui s'était absentée pour aller au-devant de sa fille, la

duchesse Claude de Lorraine, accourut, et, par ses raisons et ses

larmes, calma ce ressentiment belliqueux. Dans son audience solennelle à

l'envoyé de Venise, il protesta de ses intentions pacifiques; et

Catherine ajouta «que non seulement en paroles, mais encore en actes,

son fils et elle montreraient toujours plus leur résolution»[597]. Deux

conseils extraordinaires, l'un du Conseil privé, l'autre des chefs

d'armée, furent tenus dans les premiers jours du mois d'août pour en

finir avec la question des Pays-Bas. Les gens d'épée, Montpensier,

Nevers, Cossé, le duc d'Anjou, et Tavannes peut-être, se prononcèrent,

comme les gens de robe, pour la paix. Catherine était présente.

L'Amiral, irrité de ce désaveu unanime s'échappa dans la chaleur de la

discussion jusqu'à lui dire: «Madame, le Roi renonce à entrer dans une

guerre; Dieu veuille qu'il ne lui en survienne pas une autre dont il ne

serait pas en son pouvoir de se retirer». Cette parole de colère, qui

trahissait son appréhension, fut interprétée par Catherine et les

catholiques ardents comme une menace[598].

[Note 597: Relation de Giovanni Michiel dans Alberi, _Relazioni

degli ambasciatori Veneti al Senato_, serie 1a, Francia, t. IV, p.

281.]

[Note 598: Alberi, _Relazioni_, serie 1a, Francia, t. IV, p.

285.--Cf. Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 299.]

Coligny s'entêta, et sûr de l'assentiment tacite du Roi, il poursuivit

ses levées presque ouvertement. Les gentilshommes et les capitaines

huguenots que le prochain mariage d'Henri de Navarre ou le dessein des

Flandres avait attirés en nombre à Paris parlaient de changer le Conseil

du Roi. Les ambassadeurs étrangers prévoyaient des troubles.

La décision de Catherine n'en fut que plus ferme. Un homme contrecarrait

sa volonté, prenait de l'empire sur son fils, mettait le Roi et le

royaume en péril: il fallait qu'il mourût. D'accord avec les Guise, elle

manda Maurevert, qui avait déjà fait ses preuves comme tueur du Roi.

Elle attendit pour sonner le glas les noces de sa fille. Le cardinal de

Bourbon consentit, sans dispenses de Rome, à unir Henri de Navarre, que

la mort de Jeanne d'Albret avait fait roi, avec Marguerite, un réformé

et une catholique parents au troisième degré (18 août).

Quatre jours après (le vendredi 22), entre dix et onze heures du matin,

Coligny, qui revenait du Louvre à son logis, rue de Béthizy, fut frappé

d'une balle d'arquebuse qui lui emporta l'index de la main droite et lui

brisa le bras gauche. Quelques gentilshommes de sa suite coururent à la

maison d'où le coup était parti. Ils trouvèrent l'arquebuse fumante,

mais l'arquebusier avait disparu.

Charles IX jouait à la paume, quand la nouvelle lui survint. De colère,

il jeta sa raquette et se retira sans mot dire dans sa chambre.

Catherine écouta, calme et muette, le récit du crime, et s'enferma avec

le duc d'Anjou[599].

[Note 599: _Mémoires de l'Estat de France sous le Roy Charles IX_,

s. 1. n. d., t. 1, fo 272.--Diego de Çuñiga à Philippe II, cité

par Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II, p. 326.]

A l'hôtel de la rue de Béthizy, où le blessé avait été conduit,

affluait, inquiète et furieuse, la noblesse protestante. Le roi de

Navarre et le prince de Condé coururent demander justice à Charles IX,

qui leur promit de la faire si «mémorable... que l'Amiral et ses amis

auraient de quoy se contenter». La Reine-mère apparut pour déclarer que

«c'estoit un grand outrage fait au Roy, et que si l'on supportoit cela

aujourd'huy, demain on prendrait la hardiesse d'en faire autant dans le

Louvre, une autre fois dedans son lict et l'autre dedans son sein et

entre ses bras»[600]. Coligny ayant exprimé le désir de voir le Roi,

elle s'avisa, pour empêcher un entretien seul à seul, de changer la

visite en démonstration solennelle de sympathie. La Cour, les plus

grands seigneurs, les princes du sang, et même les ennemis de la victime

étaient là; il n'y manquait que les Guise. Hardiment, l'Amiral engagea

Charles IX à se défier de ses conseillers, qui livraient aux Espagnols

le secret de ses délibérations, et de nouveau il lui recommanda la

conquête des Flandres. Le Roi lui jura «par la mort-Dieu» de le venger

de cette agression[601].

Cependant l'enquête ouverte à l'heure même par une commission du

Parlement avait établi que la maison où le meurtrier était posté

appartenait à un serviteur du duc de Guise. L'affaire aussitôt parut

claire: c'était la revanche des Lorrains sur l'inspirateur présumé de

Poltrot, une vendetta. «Et si Mr de Guise ne se fust tenu caché tout ce

jour-là, certifie la Reine de Navarre, le Roy l'eust faict

prendre»[602].

Catherine essaya, sans se découvrir, d'apaiser Charles IX. Elle lui

représenta qu'un fils était bien «excusable» de vouloir venger la mort

de son père. Elle lui rappela que l'Amiral avait fait tuer Charry, ce

mestre de camp qui l'avait si fidèlement servie durant sa régence. Mais

le jeune Roi persistait dans son «passionné désir» de faire

justice[603].

Les gentilshommes huguenots, sachant à qui s'en prendre, manifestaient

leur haine avec éclat. Les plus ardents passaient «à grandes troupes,

cuiracés, devant le logis de MM. de Guise et d'Aumalle»[604]. Ils

allèrent harceler Catherine jusqu'au jardin des Tuileries, «Ils usoient,

dit Brantôme, de paroles et menaces par trop insolentes, qu'ils

frapperoient, qu'ils tueroient»[605].

[Note 600: _Mémoires de l'Estat de France_, t. I, fo 275.]

[Note 601: _Ibid._, fo 276-277.]

[Note 602: _Mémoires de Marguerite de Navarre_, éd. Guessard, p.

28.]

[Note 603: _Ibid._, p. 29.]

[Note 604: Jean de Tavannes, _Mémoires de Gaspard de Saulx,

seigneur de Tavannes_, éd. Buchon, p. 434.]

[Note 605: Brantôme, t. IV, p. 301.]

Catherine avait tellement compté sur la mort de Coligny et le désarroi

de son parti qu'elle était prise de court. Si le duc de Guise, pour se

disculper, la dénonçait comme sa complice, que ne devait-elle pas

craindre à l'avenir de ces gens de guerre indignés d'un si lâche

attentat? Alors lui vint ou lui fut suggérée l'idée de se sauver

elle-même et la paix publique en les faisant massacrer tous. Elle mit

dans le secret le duc d'Anjou et le duc de Guise, acharné à la vengeance

de son père. Elle s'assura de Tavannes, le grand capitaine, du duc de

Nevers, du garde des sceaux Birague, cruels par fanatisme ou par raison

d'État. Le concours des Parisiens n'était pas douteux. Les amis de

l'Amiral, inquiets des dispositions du peuple, prièrent le Roi de faire

garder son logis. Le duc d'Anjou y envoya de ses soldats, ceux-là même

qui ouvrirent la porte aux assassins.

L'exaspération des huguenots précipita la crise. Le samedi 23,

Pardaillan, un gentilhomme gascon, menaça, au souper de la Reine, qu'ils

se feraient justice si on ne la leur faisait pas. Catherine résolut

d'agir la nuit même. Mais il lui fallait le consentement du Roi. Quelque

experte qu'elle fût à manier cette nature violente et faible et capable

des plus brusques revirements, elle doutait de pouvoir facilement le

décider à faire mettre à mort ces capitaines et ces gentilshommes dont

il avait agréé les services et embrassé la vengeance. Albert de Gondi,

sa créature et le favori de Charles IX, de qui elle «sçavoit qu'il le

prendroit mieux que de tout autre», alla le «trouver en son cabinet le

soir sur les neuf ou dix heures» et, allant au but sans détour, il se

dit obligé «comme son serviteur très fidelle» de lui avouer que le duc

de Guise n'était pas seul et que la Reine et le duc d'Anjou «avoient

esté de la partie». Sa mère avait toujours eu, comme il le savait, «un

extrême desplaisir» de l'assassinat de Charry, le brave et loyal Charry,

qui, du temps où les catholiques étaient pour M. de Guise et les

protestants pour le prince de Condé, n'avait voulu dépendre que d'elle,

et dès lors, «elle avoit juré de se venger dudit assassinat». L'Amiral

ne serait jamais «que très pernicieux en cest Estat», «et quelque

apparence qu'il fist de vouloir servir Sa Majesté en Flandre,... il

n'avoit d'autre dessein que de troubler la France...» Quant à elle, «son

dessein n'avoit esté en cet effect que d'oster cette peste de ce

royaume, l'Amiral seul»; mais «le malheur avoit voulu que Maurevert

avoit failly son coup», et, ajoutait perfidement Gondi, «les huguenots

en estaient entrez en tel désespoir que, ne s'en prenant pas seulement à

M. de Guise, mais à la Royne sa mère et au roy de Pologne son

frère[606], ils croyoient aussi que le Roy Charles mesme en fust

consentant et avoient résolu de recourir aux armes la nuict mesme»[607].

Au Roi, affolé par cette confidence, tiraillé entre les inspirations de

son honneur, son amour filial et l'appréhension d'une nouvelle guerre

civile, sinon d'une attaque cette nuit même, la franchise si bien

calculée de Gondi ne laissait entrevoir d'autre issue que le massacre

des chefs protestants alors à Paris. Réussit-il à le convaincre ou

simplement à l'ébranler? Catherine est-elle intervenue de nouveau pour

arracher à ses rancunes et à ses craintes l'ordre de mort? Lui-même

raconta depuis à sa soeur Marguerite qu'«il y eut beaucoup de peine à l'y

faire consentir, et sans ce qu'on luy fist entendre qu'il y alloit de sa

vie et de son Estat, il ne l'eust jamais faict»[608].

[Note 606: C'est le duc d'Anjou, qui fut bientôt après élu roi de

Pologne.]

[Note 607: _Ibid._, _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd.

Guessard, Soc. H. F., p. 29-31.]

[Note 608: éd. Guessard, p. 27.]

La nuit était déjà bien avancée[609] quand les complices eurent fini

d'arrêter les moyens d'exécution et de se répartir la besogne. Seuls les

deux princes du sang, le roi de Navarre et le prince de Condé, devaient

être épargnés. Le Roi se chargea de dépêcher les gentilshommes logés au

Louvre, en sa maison, ses hôtes. Guise, Tavannes, Nevers opéreraient

hors du château. Les milices municipales, convoquées le lendemain

dimanche, fête de Saint-Barthélemy, «de fort grand matin», occupèrent

les places et les ponts, les passages et les portes. On attendait le

lever du jour pour ôter aux proscrits ce moyen de salut, la fuite dans

la nuit. Au dernier moment, Catherine «se fust volontiers desdicte»; le

coeur lui faillit. Était-ce réaction d'humanité? on voudrait le croire;

ou simplement, comme il est plus vraisemblable, le malaise de

l'inquiétude et de la peur? Les confidents de son émoi furent obligés de

relever son courage. A l'aube, les Suisses de la garde royale

commencèrent la tuerie au Louvre. Guise courut d'abord à l'hôtel de

Béthisy achever l'Amiral. La plupart des gentilshommes protestants

furent égorgés dans leurs lits, quelques-uns arquebusés sur les toits,

où ils s'étaient réfugiés. Le fanatisme généralisa les meurtres. Les

milices et la populace se joignant aux soldats immolèrent les hérétiques

sans distinction d'âge ni de sexe. A midi, il y avait déjà trois mille

victimes. «Le sang et la mort courent les rues en telle horreur, que

Leurs Majestés mesmes, qui en estoient les auteurs, ne se pouvoient

garder de peur dans le Louvre»[610].

[Note 609: _Registres des délibérations du Bureau de la Ville de

Paris_, t. VII, éd. par Bonnardot, 1893, p. 10-11. Le prévôt des

marchand est mandé au châtel du Louvre aujourd'huy samedi «_au

soir bien tard_». Le Roi lui déclare le complot contre sa vie et

son État, et lui donne l'ordre de convoquer les milices

bourgeoises. Le greffier dresse les «mandements», qui sont portés

aux quarteniers, archers, arquebusiers, _le dimanche 24, jour de

Saint-Barthélemy_ «_de fort grand matin_».]

[Note 610: _Mémoires de Tavannes_, éd. Buchon, p. 435.]

Catherine de Médicis (1519-1589) · 第 16 / 36 题