chevalier;--mascarades, qui étaient des compliments récités par les
danseurs à leurs dames ou l'éloge des souverains par les dieux et les
déesses: Jupiter, Pallas, Mercure, l'Amour et par des personnages
allégoriques, reconnaissables à leurs emblèmes;--choeurs, chansons,
dialogues et monologues, toute cette poésie de circonstance avait été
composée par Ronsard, le grand Ronsard[455]. Ils étaient aussi de lui
les intermèdes, ou, comme on disait au XVIe siècle, les entremets,
déclamés ou chantés avec accompagnement de luths, de guitares, de
hautbois, de violes, pour remplir les entr'actes de la «Belle Genièvre».
Cette tragi-comédie, la première en date, fut jouée devant la Cour,
dans la grande salle du château, aujourd'hui la galerie Henri II, par
d'illustres acteurs, les enfants de France: Marguerite de Valois et
Henri d'Anjou[456], des princes et des princesses du sang, de grands
seigneurs et de grandes dames: Condé, Henri de Guise, les duchesses de
Nevers et d'Uzès, le duc de Retz, etc. Castelnau-Mauvissière, qui fut
depuis ambassadeur en Angleterre, récita l'épilogue ou la moralité de la
pièce. A ces gentilshommes qui avaient éprouvé les privations de la vie
des camps, la Cour s'offrait comme un lieu de délices. C'était surtout
le prince de Condé que Catherine voulait gagner. Dans les poète
Églogues, Ronsard, assurément par ordre, lui faisait honneur, au même
titre qu'à la Reine-mère, de la conclusion de la paix:
Mais un prince bien né qui prend son origine
Du tige de nos roys et une Catherine
Ont rompu le discord et doucement ont faict
Que Mars, bien que grondant, se voit pris et desfait[457].
Il avait fait dans les passes d'armes «tout ce qui se peut désirer, non
seulement d'un prince vaillant et courageux, mais du plus adroit
cavalier du monde, ne s'espargnant en aucune chose pour donner plaisir
au Roy et faire cognoistre à leurs Majestés et à toute la Cour qu'il ne
luy demeuroit point d'aigreur dans le coeur»[458].
[Note 455: Laumonier, _Ronsard, poète lyrique_, p. 216 sqq.]
[Note 456: Henri, duc d'Orléans, puis d'Anjou, frère puîné du Roi,
l'enfant chéri de Catherine.]
[Note 457: Blanchemain, _Oeuvres complètes de Ronsard_, 1860, t.
IV, p. 18-19, Églogue 1.]
[Note 458: _Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur
de Mauvissière..._, publiés par J. Le Laboureur, conseiller et
aumônier du Roy, 1659, t. I, liv. V, ch. VI, p. 168-169.]
Il tenait des Bourbons un tempérament très amoureux, et les soldats
huguenots, qui n'étaient pas tous des puritains, chansonnaient avec
sympathie: «Ce petit prince tant joli--qui toujours chante, toujours
rit--et toujours baise sa mignonne...»
Aimé de la belle maréchale de Saint-André, de qui il accepta le don
princier du château de Valery--ce qui à cette époque n'était pas
déshonorant--il aimait une des filles d'honneur, la coquette Isabelle de
Limeuil, qui lui préférait, disait-on, un jeune secrétaire d'État,
Florimond Robertet, sieur du Fresne, mais le Prince n'en voulait rien
croire[459]. Quand elle eut accouché à Dijon, un jour d'audience
solennelle, et que la Reine-mère, irritée du scandale, sinon de la
faute, l'eut mise dans un couvent d'Auxonne, il lui écrivit quel
«estreme playsir» il avait d'apprendre qu'elle était résolue à ne plus
recevoir d'autre homme que lui ou venant de sa part. «Car je vous
assurre, mon coeur, qu'j m'annuyrés (que cela m'ennuierait) bien
grandement que l'on peut (pût) prendre sur vos acsions seujet de dire: à
quy sait (cet) enfant? come sy deus y avet passé...»[460]. Il la
félicitait de prouver à tout le monde--un peu tard ce semble--que lui,
Condé, en était bien le père; mais Catherine, sans se laisser toucher
par cet excès de confiance, raya Isabelle du rôle des filles d'honneur.
[Note 459: D'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, t. I, p.
259-268.]
[Note 460: Duc d'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, t. I, p.
547. La jeune femme fut accusée aussi d'avoir voulu empoisonner le
prince de La Roche-sur-Yon. Condé la fit enlever de Tournon, où
elle avait été transférée d'Auxonne. Elle épousa plus tard un
traitant italien enrichi, Scipion Sardini, baron de
Chaumont-sur-Loire. (_Lettres de Catherine_, II, p. 189, note 2).]
Fontainebleau fut la première étape d'un très long voyage que Catherine
entreprit pour montrer le jeune Roi aux «peuples» de son royaume et
raviver leur foi monarchique. Cet immense tour de France dura plus de
deux ans (mars 1564-mai 1566) de l'Ile-de-France au Barrois, de la
Bourgogne en Provence, du Languedoc à Bayonne et à la frontière
d'Espagne, de la Gascogne en Bretagne, et de la Loire en Auvergne, qui
était le pays d'origine des La Tour, la famille maternelle de la
Reine-mère. Charles IX menait avec lui son Conseil et, comme escorte,
une petite armée, quatre compagnies de gens d'armes, une compagnie de
chevau-légers et le régiment des gardes-françaises que commandait
Philippe Strozzi. Toute la Cour l'accompagnait, gentilshommes, dames,
grandes dames et princesses, à cheval, en litière[461], en coches ou
chariots. Des milliers de serviteurs suivaient, laquais, piqueurs,
valets de chiens et valets d'écurie, valets de train, fourriers,
vivandiers, cuisiniers, lavandières, ouvriers et ouvrières de tout état.
Cette capitale ambulante se déplaçait à petites journées, s'arrêtant là
où les affaires, les plaisirs et les facilités de ravitaillement le
voulaient ou le permettaient. A chaque ville principale, à Troyes, à
Dijon, à Lyon, à Marseille, à Montpellier, à Toulouse, à Bordeaux, à La
Rochelle, etc., le Roi faisait son entrée solennelle. Il était reçu en
avant des portes par les magistrats, qui lui présentaient les clefs, et,
l'enceinte franchie, il défilait, avec tout son cortège en brillant
apparat, entre la double haie des milices municipales, sous les arcs de
triomphe dont les statues allégoriques et les inscriptions en vers et en
prose disaient la gloire du maître et les souhaits de bienvenue des
sujets. Ici et là à Bar-le-Duc, pour le baptême du petit-fils de
Catherine, Henri de Lorraine, à Bayonne, lors de sa rencontre avec la
reine d'Espagne, sa fille, des combats, des cavalcades, des spectacles,
des chants, des danses, des concerts de musique étalaient aux yeux de la
nation et de l'étranger la grandeur et la richesse de la Couronne de
France.
[Note 461: Une tapisserie du temps représente parmi cette troupe
en marche, Catherine de Médicis dans sa litière. C'est l'ancienne
lettica, encore employée aujourd'hui en Sicile, où la retrouva le
bon Sylvestre Bonnard. «La lettica, dit Anatole France, est une
voiture sans roues, ou, si l'on veut, une litière, une chaise
portée par deux mules, l'une en avant et l'autre à l'arrière». Les
Espagnols, au XVe et au XVIe siècle, se faisaient aussi porter en
voyage dans ces «literas duplicatas».]
Le jeune Roi, élevé dans les plaines du Nord, découvrit les montagnes,
la mer et le Midi. En Provence, comme il apparaît dans le récit d'Abel
Jouan, l'historiographe du voyage, commencèrent les étonnements. C'était
un autre pays, d'autres cieux, un autre climat. «Autour d'icelle ville
(Hyères) y a si grande abondance d'orangers, et de palmiers et poivriers
et autres arbres qui portent le coton (?) qu'ils sont comme forests.» La
Crau est «une grande pleine toute couverte de thim, d'isope et saulge».
Villeneuve-lès-Maguelonne, près de Montpellier, «est un fort dans un
marescage de mer auquel y a grande abondance de grandz oiseaux que l'on
appelle des flamans...» Charles connut les brusques écarts de cette
nature méridionale: à Arles, au moment de passer le Rhône, il fut
pendant vingt et un jours «fort assiégé de grandes eaux» (16 novembre-7
décembre); à Carcassonne, la neige tombée en une nuit le tint plusieurs
jours bloqué; à Bayonne, en juin, cinq ou six de ses cavaliers
d'ordonnance moururent «étouffés en leurs armes à cause de la grande
chaleur»[462].
[Note 462: _Recueil et discours du voyage du roy Charles IX de ce
nom à présent régnant..., fait et recueilli par Abel Jouan l'un
des serviteurs de Sa Majesté_, Paris, 1566, réimprimé dans les
_Pièces fugitives pour servir à l'Histoire de France..._, publiées
par le marquis d'Aubais, Paris, 1759, 3 tomes en 2 vol., t. I, 1re
partie, _Mélanges_, p. 13, 14, 24.]
Charles IX prit plaisir à Marseille à se promener dans deux galères que
commandait le comte de Fiesque. Il voulut même sortir du port et pousser
jusqu'au château d'If, mais la Méditerranée en furie repoussa ce terrien
qui s'aventurait au large. Il fut plus heureux à Bayonne et
Saint-Jean-de-Luz. Il contempla du pont d'un navire l'Océan immense, et
peut-être pensa-t-il aux capitaines Ribaut et Laudonnière, qui venaient
de le traverser pour aller, au péril de leur vie, fonder en marge de la
Floride espagnole une colonie française et un fort qu'ils baptisèrent de
son nom: la Caroline. Il admira Biarritz, «le beau village sur le bord
de la mer auquel lieu l'on prend les balènes». Au Brouage, un beau port
naturel où l'on a fait «une nouvelle ville», les mariniers lui donnèrent
le spectacle d'une naumachie. Le roi de France prend goût à la mer. Il
se plaît aussi à voir les divertissements de ses peuples. Les courses de
taureaux, qui ont dû rappeler à Catherine ses souvenirs de Florence,
étaient nouvelles pour son fils. Abel Jouan note qu'aux arènes d'Arles
des lutteurs attaquaient les taureaux sauvages et les faisaient «tomber
en terre seul à seul», tandis qu'à Bazas ils les assaillaient «avec de
grands esguillons». Dans le récit officiel, les danses des diverses
provinces tiennent une grande place. C'est, à Brignoles, «la volte et la
martingale» dansées à la mode de Provence par de «fort belles filles
habillées de taffetas, les unes de vert, les autres changeant, les
autres de blanc»; à Montpellier, la «treille» qu'exécutent au son des
trompettes, «tenant en leurs mains des cerceaux tout floris», les hommes
«tous masqués et revestus qu'il faisoit bon voir»; à Saint-Jean-de-Luz,
les «canadelles» et le «bendel» des filles basques, ayant «un tabourin
(tambourin) en manière de crible auquel y a force sonnettes»; à Nantes,
«le trihori de Bretagne et les guidelles et le passe-pied et le
guilloret». La Cour a ici et là des spectacles exotiques; le Nouveau
Monde est à la mode[463]. Les gens de Troyes, qui cependant vivent loin
de la mer, avaient, pour l'entrée solennelle de Charles IX, fait marcher
avec une troupe d'hommes «habillés en satires» une autre troupe déguisée
«en sauvaiges». Bordeaux, qui est un port, tint avec plus de raison à
montrer «grand nombre de sauvages de toutes sortes» défilant avec les
compagnies de la ville.
[Note 463: Sur la curiosité qu'excitaient ces populations
primitives, voir les chapitres de Montaigne: Des canibales, liv.,
ch. XXX; les coches, liv. III, ch. VI. Consulter Gilbert Chinard,
_L'exotisme américain dans la littérature française au XVIe
siècle_, Paris, 1911.]
Mais, au cours de ce voyage, Catherine n'eut pas affaire que de
plaisirs. A Mâcon, où elle reçut la visite de la Reine de Navarre
accompagnée de huit ministres du Saint Évangile, elle l'avait priée de
renvoyer cette suite compromettante et lui avait fait promettre de ne
plus contraindre, comme on l'en accusait à Rome, la conscience de ses
sujets catholiques. Cette imprudence ou cette bravade de Jeanne d'Albret
décida peut-être le gouvernement à interdire (Déclaration de Lyon, 24
juin 1564) l'exercice public du culte réformé dans tous les lieux et
villes où le Roi passerait et pendant le temps qu'il y séjournerait;
avec promesse toutefois à ceux de ladite religion qui se contiendraient
«modestement en leurs maisons de n'estre recherchez en aucune
manière»[464]. L'Édit de Roussillon (4 août 1564) renouvelait la défense
aux seigneurs hauts justiciers et autres gentilshommes huguenots
d'admettre des étrangers à leurs cérémonies privées, aux ministres de
prêcher hors des lieux privilégiés, de tenir des synodes et de faire des
collectes. Il confirmait l'ordre aux prêtres, aux moines et aux
religieuses mariés de rompre leur union et de «retourner en leurs
couvents et première vacation», ou de sortir du royaume sous peine des
galères pour les hommes et de la «prison entre quatre murailles» pour
les femmes[465]. A une époque où l'État et l'Église faisaient corps,
cette rigoureuse mesure de police disciplinaire s'expliquait, mais la
Réforme avait tant recueilli de ces défroqués qu'elle se sentit
atteinte. Toutefois, si la Reine interprétait en toute rigueur l'Édit de
pacification, elle entendait le maintenir contre l'arbitraire des
officiers, des gouverneurs et des communautés de villes. Malgré les
jurats, le maire et les magistrats, le Roi dispensa les réformés de
Bordeaux et du Bordelais de tapisser le devant de leurs maisons les
jours de procession, de payer les deniers des confréries et de jurer
«sur les bras de Sainct Antoine», et, malgré le corps de ville, il les
déclara éligibles aux charges municipales (Valence, 5 septembre
1564)[466]. Catherine écrivait au baron de Gordes, lieutenant général du
Roi en Dauphiné, de faciliter aux protestants du Briançonnais l'exercice
de leur culte, et, comme les catholiques du pays se plaignaient de ce
gouverneur «politique», elle le fit remercier par le Conseil d'avoir
toujours maintenu le repos et la tranquillité des sujets du roi dans sa
province. Elle demanda au commandant des forces pontificales à Avignon,
Serbelloni, et finit par obtenir qu'il laissât rentrer dans leurs
maisons et rétablît dans leurs biens les religionnaires du
Comtat-Venaissin[467].
[Note 464: Fontanon, t. IV, p. 279.]
[Note 465: _Id._, p. 280-281.]
[Note 466: _Id._, p. 281-282.]
[Note 467: Arnaud, _Histoire des protestants de Provence, du
Comtat-Venaissin et de la principauté d'Orange_, t. II, 1884, p.
204-205.]
Mais il ne dépendait pas d'elle d'apaiser l'esprit de parti et les
passions religieuses. «Et audict pays de Provence, en toutes les villes
où ledit Seigneur passoit, les enfans venoient au devant jusques à demie
lieue hors les dictes villes, tous habillez de blanc, criant: Vive le
roy et la sainte messe...»[468]. Les réformés de Nîmes, au contraire,
protestaient aux cris de: «Justice justice!» contre l'intolérance de
leur gouverneur, Montmorency-Damville. A Carcassonne, Catherine reçut de
graves nouvelles du Nord. En partant, elle avait laissé le gouvernement
de Paris et de l'Ile-de-France au fils aîné du Connétable, le maréchal
de Montmorency, homme sage et modéré, mais esclave des consignes et
ennemi des Guise. Comme il apprit que le cardinal de Lorraine se
disposait à traverser Paris avec une garde d'arquebusiers, il lui fit
signifier une déclaration du Roy, du 13 déc. (1564), défendant à tous
ses sujets, de quelque condition qu'ils fussent, de voyager avec des
armes à feu. Le Cardinal, qui, par peur simulée ou non des complices de
Poltrot, avait sollicité et obtenu de la Reine (25 fév. 1563) une
dispense, négligea ou refusa de la montrer. Il entra dans Paris par la
porte Saint-Denis, mais son escorte fut chargée et mise en déroute par
la troupe du Gouverneur (8 janvier 1565)[469]. Catherine était très
perplexe: elle n'osait désavouer le fils du Connétable et d'autre part
appréhendait de mécontenter les Lorrains. Heureusement, les chefs
réformés se divisèrent; l'Amiral accourut prêter main-forte à
Montmorency, son cousin; Condé, qui coquetait avec les Guise (on parlait
même, depuis la mort de sa femme, Eléonore de Roye, de son remariage
avec la duchesse douairière), se déclara pour le Cardinal et arriva lui
aussi à Paris bien accompagné, pour le défendre. La Reine, profitant de
ce désaccord, interdit le séjour de la capitale aux Lorrains, aux
Châtillon et à quelques autres huguenots de marque. Le calme revint.
[Note 468: Abel Jouan, p. 12.]
[Note 469: _Lettres_, t. II, p. 253-255 et les notes. Cf. p.
261-262 _et passim_.--De Ruble, _François de Montmorency,
gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France_, Mémoires de la Société
de l'Histoire de Paris, VI, 1879, p. 245-248. Cf. 236.]
Le succès de cette intervention à distance la trompa sur l'état des
esprits. Elle crut que les partis ou les chefs de partis se ralliaient
ou se résignaient à son jeu de bascule. Confiante dans son habileté et
son bonheur, elle s'achemina vers Bayonne, où elle se réjouissait de
revoir sa fille, Élisabeth, la reine d'Espagne. Mais elle aurait dû
réfléchir que cette rencontre, d'où les Châtillon, Condé, Jeanne
d'Albret et le Chancelier étaient naturellement exclus, inquiéterait les
protestants.
Elle avait rêvé mieux qu'une simple réunion de famille. Aussitôt après
la paix d'Amboise, dont le Pape, le Roi d'Espagne et l'Empereur se
déclaraient très mécontents, elle avait mis en avant l'idée d'un
congrès, où l'on aviserait ensemble aux moyens de pacifier les
différends religieux. Elle espérait les convaincre de la nécessité de sa
politique tolérante, et, si elle n'y parvenait pas, les leurrer de
promesses à long terme. Après tout, il dépendait d'eux d'obtenir
davantage. Elle était mère de famille; elle avait encore une fille et
tous ses fils à marier. Le cardinal de Lorraine avait si bien fait,
écrivait-elle en juin 1563[470], que l'Empereur (Ferdinand) avait
consenti au mariage de Marguerite de Valois avec son petit-fils
Rodolphe, et de Charles IX avec l'une de ses petites-filles. Mais ces
combinaisons matrimoniales étaient subordonnées à l'agrément de Philippe
II, le chef de la maison des Habsbourg. D'ailleurs Catherine aurait
mieux aimé marier sa fille à Don Carlos, héritier présomptif au trône
d'Espagne, et elle demandait à Philippe II pour son fils Henri, duc
d'Anjou, la main de la reine douairière de Portugal, Dona Juana, avec
une principauté pour cadeau de noces. Elle laissait entendre qu'à ce
prix elle porterait remède à la situation religieuse en France, sans
dire quel remède. Pie IV savait quel fond il devait faire sur elle.
L'Empereur mourut sut ces entrefaites (25 juillet 1564). Elle mit toutes
ses espérances en Philippe II, de qui d'ailleurs elle attendait le plus.
Pour le gagner à son projet d'entrevue, elle déploya tous ses moyens:
insinuante, suppliante, pressante, enveloppant son gendre de
protestations de tendresse maternelle. Philippe II, accoutumé à traiter
gravement les affaires et par raisons démonstratives et le plus souvent
d'après des mémoires écrits, était déconcerté par cette diplomatie
féminine, qui remplaçait les arguments par des effusions. Tout était
vague dans les déclarations de la Reine, sauf le désir de marier
avantageusement sa fille et ses fils. La correspondance des deux
souverains pourrait se résumer ainsi: «Commencez, disait Catherine, par
établir mes enfants, et nous nous entendrons facilement sur la question
religieuse.» A quoi Philippe répondait: «Cessez de favoriser les
hérétiques, et nous penserons ensuite aux mariages.» Il écarta toujours
l'idée d'une rencontre, ne voulant pas, disait-il, éveiller «les
soupçons et la jalousie», probablement de la reine d'Angleterre, qu'il
continuait à ménager. Mais il consentit que le duc d'Albe, un de ses
principaux conseillers, accompagnât sa femme à Bayonne. Les provinces
des Pays-Bas étaient travaillées par des prédicants calvinistes,
Français ou non, qui s'y glissaient par la frontière de France, et il
tenait à se renseigner sur les dispositions de sa belle-mère et le
concours qu'il pouvait espérer d'elle contre ces agitateurs.
[Note 470: _Lettres_, II, p. 58.]
A Bayonne, pendant le séjour de la reine d'Espagne (15 juin-2 juillet
1565), il y eut surabondance de fêtes et de cérémonies: entrées royales,
visites et festins, courses de bague, feux d'artifice, messe solennelle,
procession, combats à pied, à cheval, à la pique, à l'épée, promenade
sur l'Adour et banquet dans l'île d'Aiguemeau (aujourd'hui île de
Lahonce ou de Roll à deux lieues en aval de Bayonne), et «pour le comble
des dites bravades» (magnificences), représentation d'une comédie
française, qui dura de dix heures du soir à quatre heures du matin.
Catherine tenait à prouver aux Espagnols que la France n'avait pas été
ruinée par la guerre civile, et par surcroît elle satisfaisait ses
appétits de luxe. La partie d'Aiguemeau (23 juin) coûta «un grand
denier». Les convives voguèrent vers l'île en des navires
«somptueusement accoustrés», que dominait celui du Roi «faict en forme
d'un magnifique château». Ils admirèrent en cours de route une baleine
artificielle, que des pêcheurs attaquaient, de leurs barques, à coups de
harpons, comme ils le font en mer; une énorme tortue marine, montée par
six tritons «habillez de drap d'argent sur champ verd, tous excellens
joueurs de cornets, lesquels, si tost qu'ils eurent descouvert leurs
Majestez, commencèrent à jouer ensemble»; Neptune, «sur un char tiré par
trois chevaux marins», et Arion, porté par des dauphins, accourant tous
deux du large pour saluer Isabelle chère à Charles, «ceste rare
Isabeau»; trois sirènes qui, au passage du vaisseau royal, chantèrent
Charles, Isabelle et Philippe, l'ornement de l'Espagne et de la France;
Charles, Isabelle, Philippe et Catherine, «l'ornement de l'univers». En
débarquant dans l'île, la compagnie royale fut régalée de danses par des
bergères distribuées en groupes pittoresques, qui chacun portaient le
costume--mais en toile d'or et de satin--d'un pays de France. Dans sa
marche vers la clairière où la table avait été dressée, trois nymphes
l'arrêtèrent pour célébrer l'accord des rois de France et d'Espagne et
la protection qu'il assurait aux deux États «contre le Nord et sa froide
bruyne», c'est-à-dire probablement contre l'hostilité possible des
Anglais[471]. Le festin, un ballet de satyres et de nymphes, et au
retour, pendant la nuit, des illuminations sur l'eau terminèrent cette
«illustre journée»[472]. Le lendemain (24) on combattit à cheval «dedans
les lices». Deux troupes de chevaliers, des Bretons, champions de
l'austère vertu, et des Irlandais, défenseurs de l'honnête amour,
députèrent au Roi et aux Reines, pour exposer leurs raisons, six
«excellens joueurs d'instruments deux desquels avoient deux lyres,
accompagnées de leurs voix qui estoient excellentes, les deux autres
deux luts, et les deux autres deux violons». L'un des chanteurs bretons
célébra la cause du renoncement--était-ce un hommage à Élisabeth
d'Angleterre, la reine-vierge?--d'une voix «si bien accommodée aux
paroles qu'on entendoit tout ce qu'il récitoit, et n'en perdoit on une
seule syllabe, tant il prononçoit distinctement et nettement, accordant
sa voix à sa lyre parfaitement». Un Irlandais répliqua[473]. Ainsi dans
le concours de la Wartbourg, Wolfram d'Eschenbach et Tannhäuser opposent
la louange de l'amour pur et celle de la Vénus terrestre.
[Note 471: Relation d'Abel Jouan, _Pièces fugitives_, t. I, p. 25
sqq. Voir aussi _L'ample discours de l'arrivée de la Royne
catholique, soeur du Roy... et du magnifique recueil qui lui a esté
faict avec déclaration des jeux, combats, tournoys, courses de
bagues, mascarades, comédies..._, Paris, 1565, reproduit _Pièces
fugitives_, t. I (2e partie), vol. II, p. 13 à 23 des Mélanges.]
[Note 472: _Ample discours_, Pièces fugitives, t. II, Abel Jouan,
t. I, p. 26. _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 9-10.]
[Note 473: Laumonier, _Ronsard_, p. 745.]
Après ce prélude musical, les adversaires demandèrent à vider le débat
en champ clos. Le Roi prit le commandement des Bretons, Monsieur celui
des Irlandais.
Au lieu choisi pour le combat, des échafauds avaient été dressés pour
les principaux personnages des deux Cours. La tribune royale était
décorée des merveilleuses tapisseries représentant le triomphe de
Scipion, que François Ier avait fait tisser d'après les dessins de Jules
Romain. Par une porte du camp entra, précédé de neuf trompettes qui
figuraient les neuf Muses, un char tout paré, portant les cinq vertus,
l'Héroïque, la Prudence, la Vaillance, la Justice, la Tempérance: par
l'autre porte, le Chariot de l'Amour céleste, où trônait le dieu de
l'Amour avec Venus, sa mère, et les trois Grâces accompagnées d'un
cortège de neuf petits Amours. Les chevaliers irlandais et bretons
firent offrir aux dames qu'ils avaient choisies une médaille d'or
illustrée d'une devise grecque ou latine et ils reçurent d'elles en
retour «des faveurs». Un combat et un carrousel suivirent. Espagnols et
étrangers, dit l'auteur d'une relation publiée cette même année à Paris,
«ont à ceste fois esté contraints par la vérité reconnoistre et
confesser qu'en ceste veuë la France a surmonté en parade, bravades,
somptuosités et magnificences toutes autres nations et soi mesmes».
C'était la réponse de la Reine-mère aux censeurs qui trouvaient qu'elle
dépensait trop.
Entre temps, le duc d'Albe et Catherine s'observaient. Le ministre
espagnol était choqué qu'en pleine entrevue, le 18, Charles IX et sa
mère fussent allés recevoir aux portes de Bayonne, à l'abbaye de
Saint-Bernard, un envoyé du plus grand ennemi de la chrétienté et des
Habsbourg. Soliman le Magnifique faisait demander à son allié le roi de
France, de lui «procurer un port de mer en Provence pour rafreschir» ses
soldats, «au cas qu'ils ne prissent la ville de Malthe qu'ils tenoient
assiégée»[474]. Catherine jouait double jeu pour amener Philippe II à
céder sur la question des mariages: elle priait et menaçait, essayant
d'arracher par la crainte ce qu'elle ne pouvait obtenir par persuasion.
Au moment d'entreprendre son grand tour de France, elle avait posé la
candidature du Roi son fils, qui avait seize ans, à la main d'Élisabeth,
qui en avait trente-deux, pour faire peur au Roi d'Espagne d'une
alliance entre la France et l'Angleterre[475]. La présence de
l'ambassadeur turc lui prouverait qu'elle avait, si elle le voulait
bien, les moyens de mettre en péril sa domination dans la Méditerranée
occidentale et la sécurité des côtes de son royaume. Mais elle avait
affaire à forte partie. Le duc d'Albe avait pour instructions de
proposer que les deux Cours, s'unissant contre l'hérésie, prissent
l'engagement mutuel de bannir les ministres dans un mois, de supprimer
la liberté du culte, de publier le concile de Trente et de casser les
gouverneurs, conseillers, commandants d'armée, mestres de camp,
capitaines et officiers du roi (magistrats) qui seraient de la nouvelle
opinion[476]. Mais dans ce projet d'accord, toutes les charges étaient
pour la France, obligée de rompre son Édit de tolérance et de se
remettre aux troubles pour empêcher le calvinisme d'envahir les
Pays-Bas. Le Duc, n'ayant que des exigences à offrir, se taisait et
attendait les ouvertures. Il finit par se lasser et demanda une
entrevue. Après quelques propos sur les divisions religieuses de la
France, la Reine-mère le pria, puisqu'il connaissait si bien les maux du
royaume, de lui indiquer un remède. Il répondit d'abord que ce n'était
pas son affaire et qu'elle le connaissait mieux que lui. Elle insista:
Quels moyens Philippe II emploierait-il pour faire rentrer les
protestants et les rebelles dans le devoir? Albe condamna comme funeste
au catholicisme la politique de dissimulation, il voulait dire de
modération, et conseilla les mesures énergiques. Comme elle lui
demandait s'il était d'avis de recourir aux armes, il convint que
c'était pour le moment inutile. Mais de colère il s'écria qu'il fallait
bannir de France cette mauvaise secte. Catherine suggéra, comme moyen de
faire la loi à tous, l'idée d'une ligue entre la France, l'Espagne et le
nouvel empereur, Maximilien; et sur sa réponse que cette alliance
n'était pas viable, elle rompit l'entretien[477].
[Note 474: Abel Jouan, _Recueil et Discours du voyage du roi
Charles IX_, p. 25.]
[Note 475: En 1563, déjà, Condé avait mis en avant ce projet de
mariage comme la solution pacifique du différend de Calais. En
1565, Catherine chargea Paul de Foix, son ambassadeur en
Angleterre, de demander la main d'Élisabeth, recherche dont la
Reine se montra, écrit l'ambassadeur, «emprinse de joye meslée à
une honneste vergogne», tout en se déclarant «indigne» à cause de
son âge «de cet offre si grand». Catherine à Paul de Foix, 24
janvier 1565. _Lettres_, t. II, p. 256. et, en note, la réponse de
Paul de Foix. Cf. un texte plus complet de la lettre de Catherine,
_Lettres_, t. X, p. 151. Ronsard, de lui-même ou par ordre, dédia
à la Reine d'Angleterre ses _Élégies, mascarades et Bergerie_,
parues vers le 1er août 1565 et où se trouvent les poésies
composées pour les fêtes de Fontainebleau. Laumonnier, Ronsard
_Poète lyrique_, p. 214.--Sur cette demande en mariage, Mignet,
_Histoire de Marie Stuart_, 1851, t. I, app. D, p. 473-475.]
[Note 476: Instructions citées par La Ferrière, _Lettres de
Catherine_, t. II, p. LXXIII.]
[Note 477: La Ferrière, _Lettres de Catherine de Médicis_, t. II,
introd. LXXXVI-VII, d'après une dépêche des Archives nat. Coll.
Simancas, 1504.]
Les jours suivants, elle parla mariage à sa fille. Élisabeth lui déclara
que Philippe II ne voulait pas marier son fils, don Carlos, et qu'il ne
donnerait pas de principauté en dot au duc d'Anjou, s'il épousait doña
Juana, sa soeur. Le duc d'Albe lui dit plus nettement encore que la reine
d'Espagne était venue à Bayonne uniquement pour savoir si oui ou non la
Reine sa mère se joindrait à Philippe II contre les hérétiques.
L'entrevue tournait mal. Le nonce et le maréchal de Bourdillon
s'entremirent. Catherine, quel que fût son dépit, tenait à se séparer de
sa fille en bonne intelligence, et le duc d'Albe pouvait craindre qu'une
tension entre les deux Cours ne profitât aux réformés. Le 20 juin, sous
la présidence du Roi, un grand conseil fut tenu auquel assistèrent les
deux Reines, le duc d'Albe et don Juan Manrique de Lara, ancien
ambassadeur de France, avec Monsieur, frère du roi, le duc de
Montpensier, les cardinaux de Guise et de Bourbon, le Connétable et le
maréchal de Bourdillon[478]. Montmorency justifia la politique
religieuse du gouvernement et montra les dangers d'une guerre civile. La
Reine-mère, comme on le sait par une lettre de Philippe II au cardinal
Pacheco, son ambassadeur à Rome, promit de «porter remède» aux choses de
la religion «une fois terminé le voyage qu'elle avait maintenant
commencé... La Reine ma femme se contenta d'une pareille résolution
parce que l'on comprend clairement, sans qu'il y ait le moindre doute,
que le jour où l'on voudra apporter le remède, la chose est faite». Le
remède, c'est évidemment celui que recommandaient les instructions
remises an duc d'Albe[479]. L'ambassadeur ordinaire, don Francès de
Alava, présent à Bayonne, doutait que Catherine tînt sa parole.
«J'appréhende l'indécision que je sens en elle certaines fois et la
peine que prendront, comme je le prévois, de lui mettre martel en tête,
ces hérésiarques et d'autres qui le sont sans en porter le nom»[480]. Le
cardinal Granvelle, l'ancien gouverneur des Pays-Bas, et qui savait très
bien les affaires de France, était encore plus sceptique. Il écrivait
que Catherine avait promis de faire merveille, mais avec cette
restriction «qu'elle éviterait tout ce qui pourrait l'amener à en venir
aux armes»[481]. Et il concluait qu'elle ne ferait rien de bon.
L'ajournement était une échappatoire qu'elle se ménageait.
[Note 478: _Lettres_, t. II, p. 297, 6 juillet 1565.]
[Note 479: Philippe II au cardinal Pacheco, 24 août dans _Lettres
de Catherine_, t. II, p. 301-302, en note. Dans sa lettre du 6
juillet à Philippe II, _Lettres_, t. II, p. 297, Catherine
l'assurait de la volonté et zèle «que avons à nostre religion et
envie de voir toutes chauses au contentement du servise de Dyeu,
chause que n'oubliron et metron payne de si bien aysecuter
(exécuter) qu'il (Philippe) en aura le contantement et nous le
bien qu'en désirons». Ce n'était pas beaucoup s'engager.]
[Note 480: Lettre de D. Francès de Alava au Secrétaire d'État
espagnol Eraso, citée par Combes, _Lectures historiques_, II, 259:
«Temola por la confusion que en ella siento ay algunas vezes y lo
que anteveo que an de martillar estos eresiarcas y otros que
aunque no tienen nombre d'ello, lo son». Combes prenant
«eresiarcas y otros», qui est le sujet, pour un complément
traduit: «J'éprouve des craintes par le trouble que je sens qu'il
y a parfois chez elle et parce que je prévois qu'on doit marteler
les hérésiarques et d'autres qui le sont, sans en avoir le nom.»
C'est un contre-sens, d'où Combes a tiré la preuve que le massacre
de la Saint-Barthélémy fut décidé à Bayonne. D'ailleurs «marteler»
(frapper à coups de marteau) se dit martelar, et non amartillar ou
martillar, qui signifie: mettre martel en tête.]
[Note 481: Ch. Weiss, _Papiers d'Etat du cardinal de Granville_,
t. IX, p. 481 (Coll. Doc. inédits).]
Mais les protestants s'inquiétèrent avec raison de cette rencontre où
ils pensaient bien que les affaires religieuses avaient été examinées;
et plus tard, après la Saint-Barthélemy, ils s'imaginèrent sans raison
que le massacre y avait été décidé. Il est vrai que des paroles de sang
ont été prononcées à Bayonne; mais les propos qu'on peut croire
authentiques ont été tenus par quelques catholiques français. C'est le
confesseur du duc de Montpensier qui dit au duc d'Albe: «Le moyen le
plus expéditif serait de trancher la tête à Condé, à l'Amiral, à
d'Andelot, à La Rochefoucauld.» Et quand même le représentant de
Philippe aurait, lui qui s'en défend, conseillé à Catherine «que l'on
usât.... de la rigueur des armes pour exterminer»[482] ceux de l'autre
religion, où est la preuve que Catherine ait donné son acquiescement? Il
est probable que si Philippe II avait consenti aux mariages, elle eût
interprété plus rigoureusement l'Édit de pacification, mais peut-être
aussi se serait-elle dispensée, sous un prétexte ou sous un autre, de
tenir sa parole.
[Note 482: Lettres de Catherine, t. II, introd. LXXXIX.
Déclaration du duc d'Albe à Saint-Sulpice ambassadeur de France en
Espagne.]
Après cette prétendue entente de Bayonne, les rapports entre les deux
Cours ne cessèrent d'empirer[483]. Les Espagnols entravèrent le projet
de mariage entre Charles IX et l'aînée des archiduchesses d'Autriche, et
Catherine différa un an encore de rentrer à Paris, où elle avait promis
d'être en novembre 1565 «pour arranger les choses de la religion». Dans
une lettre écrite de Cognac à la duchesse de Guise, elle lui parlait
d'un bal «où tout dense, huguenots et papistes ensemble, si bien» que
«set (si) Dieu volet que l'on feust ausi sage alleur,
(ailleurs, c'est-à-dire dans le reste du royaume) nous serions en
repos»[484].
[Note 483: Ils n'étaient pas bons auparavant. Quelques mois avant
l'entrevue (22 Janvier 1565) Catherine écrivait à Saint-Sulpice,
son ambassadeur à Madrid, qu'en Flandre les Espagnols «nous font
sant (cent) alarmes, qui me fayt quelquefois douter qu'il
(Philippe) aye anvye de comenser la guerre et non pas de me voyr».
_Lettres_, X, p. 150. Elle se plaignait dans une lettre à la Reine
d'Espagne, sa fille, des «yndinité» (indignités) qu'on faisait au
Roi, son fils.]
[Note 484: _Lettres_, II, p. 315, 30 août 1565.]
Mais les deux partis restaient sur le qui-vive. Le chancelier de
L'Hôpital, dans ce large esprit de tolérance qui l'inclinait toujours
plus vers la minorité dissidente, avait, sans consulter le Conseil,
envoyé au parlement de Dijon, pour y être enregistré, un Édit qui
permettait aux réformés, dans les villes où l'exercice de leur culte
n'était pas autorisé, d'«appeler toutes et quantes fois que bon leur
sembleroit les ministres de ladite religion pour estre par eulx consolez
en ladicte religion et endoctrinez et pareillement endoctriner et
instruire leurs enfans.» Le Parlement avait protesté, mais aucun des
maîtres de requêtes du Conseil n'avait voulu rapporter cette
protestation qui visait le Chancelier. Le cardinal de Lorraine s'en
chargea et dénonça cette interprétation de l'Édit de pacification qui
aboutissait à autoriser les réunions secrètes, contrairement à ce même
Édit. Le cardinal de Bourbon s'écria que puisqu'on faisait des Édits
sans consulter le Conseil, «il ne falloit plus de Conseil et que de luy
(quant à lui) il n'y assisterait jamais». Le Chancelier s'échappa
jusqu'à dire au cardinal de Lorraine: «Mr, vous estes desja venu pour
nous troubler». L'autre riposta: «Je ne suis venu pour troubler, mais
pour empescher que ne troubliez comme avez faict par le passé, belistre
que vous estes». Et les deux Cardinaux, se levant, allèrent trouver la
Reine, alors malade, en sa chambre. Elle les apaisa du mieux qu'elle put
et envoya son fils, le duc d'Anjou, présider la séance du Conseil qui
avait été interrompue par cette dispute. L'édit du Chancelier fut cassé
et annulé.
Mais à la même heure survint un autre incident. Catherine ayant fait
ouvrir le paquet de dépêches qui venait d'arriver d'Espagne, il s'y
trouva des lettres où Philippe II lui reprochait de continuer, malgré
ses promesses, à ménager les hérétiques et l'accusait de faire «les plus
grandes indignitez à la maison de Lorraine». C'était probablement une
allusion à l'agression de la rue Saint-Denis et à la faveur de
L'Hôpital, ancienne créature des Guise et qui apparaissait comme leur
adversaire déclaré. La Reine reprit le Cardinal d'avoir adressé ses
plaintes à Madrid, mais il s'en défendit et l'ambassadeur d'Espagne, qui
était présent, certifia son dire. Il fut d'ailleurs pleinement justifié
par d'autres lettres du même paquet et à lui destinées où Philippe II le
blâmait d'avoir «comporté» ces indignités. Le Cardinal protesta qu'il
les avait souffertes par le commandement du Roi et de la Reine «auxquels
pour mourir il ne voudroit en rien désobéyr», mais sous condition
toutefois de maintenir la religion catholique et abolir la nouvelle,
«laquelle chose ne se faisant il criera si hault que tous les princes de
la terre en oyront parler»[485]. Il s'en alla si en colère que Catherine
jugea bon d'employer la duchesse de Guise, sa belle-soeur, à le calmer.
On voit dans quelles difficultés elle se débattait.
Il faudrait lui savoir gré de ses bonnes intentions. Pendant le séjour
très long qu'elle fit à Moulins[486], elle apaisa la querelle du
maréchal de Montmorency et du cardinal de Lorraine, et même tâcha de
réconcilier les Guise avec Coligny, qu'ils détestaient comme le complice
de Poltrot. Le Conseil ayant prononcé l'innocence de l'Amiral (29
janvier 1566), elle força les Lorrains et les Châtillon à s'embrasser.
N'aurait-elle pas eu intérêt à perpétuer les ressentiments si elle avait
médité, avec d'autres catholiques ardents, comme l'insinue l'auteur des
Mémoires de Soubise de faire mettre à mort à Moulins même tous les
chefs protestants[487]. Le chancelier de L'Hôpital était alors si
influent qu'un jour (mais ne serait-ce pas une seconde version de
l'altercation rapportée ci-dessus) le cardinal de Lorraine lui reprocha
de ravaler les conseillers au Conseil privé à n'être là «que pour luy
servir de tesmoings» et pour «l'ouyr régenter». Le Roi satisfit le
Cardinal, mais il garda le Chancelier. L'Amiral était aussi en grande
faveur.
[Note 485: Lettre anonyme datée de Moulins, 16 mars 1566, dans
_Mémoires de Condé_, t. V, p. 50-52 ou _Bulletin de la Société du
protestantisme français_, t. XXIV, 1875, p. 412-413. Bordier, dans
le _Bulletin_, dit à tort que la pièce recueillie par L'Estoile
indique Melun comme le lieu de l'altercation, et non Moulins. Voir
_Mémoires-Journaux_, éd. Michaud et Poujoulat, p. 19-20.]
[Note 486: Là aussi fut arrêtée la fameuse ordonnance de février
1566, qui, comme les autres grandes ordonnances du XVIe siècle,
touche en ses 86 articles à beaucoup de parties du gouvernement:
justice, police, administration, hôpitaux, bénéfices, corps de
métiers et confréries, etc. Elle est particulièrement intéressante
par la préoccupation de fortifier et d'étendre le pouvoir royal.
Elle défendit aux parlements de réitérer les remontrances sur un
acte royal soumis à sa vérification quand le roi, après les avoir
entendues une fois, ordonnait de procéder à l'enregistrement. Elle
maintenait aux villes la juridiction criminelle, lorsqu'elles la
possédaient, et créait une juridiction de simple police dans
toutes celles qui n'en avaient pas, mais elle leur ôtait, pour la
remettre aux officiers du roi, la juridiction civile, nonobstant
tous privilèges antérieurs. Ce fut, dit un historien, «une sorte
de coup d'État contre les magistrats municipaux». Elle interdit
aux gouverneurs, qui s'étaient beaucoup émancipés pendant les
derniers troubles, de donner lettres de grâce, de rémission, de
pardon, de légitimation, d'autoriser les foires et marchés, de
lever des deniers de leur propre autorité, d'évoquer les affaires
pendantes devant les juges ordinaires, et de s'entremettre des
affaires de justice, sauf pour prêter main-forte aux juges et
tenir en sûreté le pays à eux commis, le garder des pilleries,
visiter les places fortes. Ces injonctions et ces interdictions,
qui répètent les dispositions d'anciennes ordonnances, prouvent le
mal fait par la guerre civile et les précautions que le
gouvernement se croyait obligé de prendre contre la désobéissance
des villes et la désobéissance des grands, contre le réveil de
l'esprit communal et de l'esprit féodal.]
[Note 487: _Mémoires de la vie de Jehan L'Archevesque, sieur de
Soubise_, éditée par J. Bonnet, et qui ont paru d'abord dans le
_Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français_.
Je renvoie au _Bulletin_, t. XXIV 1875, p. 22.]
Avant même de passer à la Réforme, sous le règne d'Henri II, il avait
entrepris de fonder au Brésil une colonie, qui servirait au besoin
d'asile aux protestants français persécutés. Ce premier établissement en
territoire portugais n'eut pas de durée. L'Amiral reprit son projet en
1562, et il crut mieux réussir dans l'Amérique du Nord où les pêcheurs
bretons exploitaient depuis longtemps les bancs de morues de
Terre-Neuve[488]. Entre le Saint-Laurent, découvert par Jacques Cartier,
et la Floride que revendiquait l'Espagne, s'étendaient d'immenses
territoires sans maîtres; il y envoya successivement Jean Ribaut
(1562-1563) et, après la paix d'Amboise, Laudonnière, qui bâtit au nord
de la Floride le fort de la Caroline et commença le «peuplement». Mais
Philippe ne voulait pas souffrir, comme le disait sa femme à
l'ambassadeur de France, Saint-Sulpice, «que les François nichent si
près de ses conquestes, mesme que ses flottes en allant et venant à la
Neusve Espaigne, sont contraintes de passer devant eux». Catherine, que
D. Francès de Alava questionnait sur cette expédition, répondit que
Charles IX ne prétendait rien «en cest endroit que conserver une terre
qui pieça a été descouverte et possédée par les François, comme le nom
de la _Terre aux Bretons_ le témoigne encore assez» (novembre
1565)[489]. Le 18 janvier 1566, il revint à la charge, la sommant de
dire si le Roi son fils avait «commandez à ceux qui sont allez à la
Floride faire ceste entreprise et aussi commerce et trafic par delà»,
elle riposta «que le commerce est libre entre les subjects des amis et
que la mer n'est fermée à personne qui va et trafique de bonne foy» et
que quant à «la Terre aux Bretons» nous l'«estimons nostre». «Qu'il se
sousvint aussi, lui dit-elle, que les roys de France n'ont pas accostumé
de se laisser menacer; que le mien (le Roi son fils) estoit bien jeune,
mais non pas si peu connoissant ce qu'il est qu'il n'y ait tousjour plus
affaire à le retenir qu'à le provoquer»[490]. Mais les Espagnols, avant
que la Cour de France en sût rien, s'étaient fait raison. Philippe II
avait envoyé 2 000 hommes commandés par Pedro Menéndez de Avilés, qui
assaillirent traîtreusement et massacrèrent les soldats et les colons
(octobre 1565). Catherine fit demander à Madrid justice ou réparation
(mars 1566). Et comme la reine d'Espagne se plaignait du crédit de
Coligny, Fourquevaux, l'ambassadeur de France, répliqua: «que la
suffizance (capacité) dud. sr est telle, soit en Conseil et ailleurs,
que s'il seroit ung Juyf ou un Turc, encore mériteroit-il estre estimé
et favorizé: car mesme oultre le lieu qu'il tient d'admiral, qui est un
des plus grandz estatz» du royaume, «il n'y a prince aujourd'uy ny
seigneur plus digne de toute grande charge qu'il est»[491].
[Note 488: La carte, dite d'Henri II, appelle mer de France la
partie de l'Atlantique qui avoisine Terre-Neuve. Voir Jonnard,
_Les Monuments de la géographie ou Recueil d'anciennes cartes
européennes et orientales_, Paris, s. d.]
[Note 489: Lettre du 30 décembre 1565 où elle rapporte ce qui
s'est passé à Tours en novembre 1565, _Lettres_, II, p. 337-338.
Les références sur l'affaire de Floride dans _Lettres_, t. II, p.
337, note 1, et surtout p. 341, note 1, et ajouter l'ouvrage plus
récent et plus exact de D. Eugenio Ruidiaz y Caravia, _La Florida
y su conquista por Pedro Menéndez de Avilés_, Madrid, 1893, 2
vol.]
[Note 490: Lettre du 10 janvier 1566, _Lettres_, II, p. 342-343.]
[Note 491: Fourquevaux à la Reine mère, 9 avril 1566, _Dépêches de
M. de Fourquevaux, ambassadeur du roi Charles IX en Espagne_
(1565-1572), publiées par M. l'abbé Douais, depuis évêque de
Beauvais. Ernest Leroux et Plon-Nourrit, 3 vol., 1896-1904, t. 1,
p. 75.]
Malgré l'évidence, les protestants s'obstinaient à croire que Catherine
s'entendait contre eux avec la Cour d'Espagne. Ils s'apercevaient que
l'Édit, en parquant l'exercice du culte, brisait leur force de
propagande, et ils en voulaient au gouvernement de l'appliquer à la
rigueur. Les masses catholiques les détestaient et le leur montraient à
l'occasion. Coligny estimait plus tard que, de la première à la seconde
guerre civile, cinq cents de ses coreligionnaires avaient été
assassinés. Il y eut aussi quelques meurtres de catholiques. A Pamiers,
où les gens des deux religions étaient ennemis déclarés, les réformés,
perdant patience, attaquèrent les couvents, tuèrent des moines,
expulsèrent des catholiques de la ville (5 juin 1566)[492].
C'était depuis la paix d'Amboise la première grande sédition, et
celle-ci sanglante. Catherine écrivait au maréchal de Montmorency que
jamais les Goths ni les Turcs n'avaient commis tant de cruautés[493].
Elle voulut faire un exemple afin de bien prouver à Rome et à l'Espagne
que la politique de tolérance n'était pas une politique de faiblesse. Le
mestre de camp Sarlabous occupa militairement la ville[494], d'où la
peur avait chassé les émeutiers. Vingt-quatre des plus compromis furent
arrêtés par l'ordre du parlement de Toulouse. Ils parvinrent à s'enfuir
de prison et se réfugièrent dans les montagnes avec leur ministre
Tachard; mais ils furent pris l'année suivante et exécutés (mai 1567).
Les protestants célébrèrent ce Tachard comme un martyr.
[Note 492: D. Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, éd.
Privat. Toulouse, 1889, t. XI, p. 474-478.]
[Note 493: Lettre du 15 juin 1566, _Lettres_, t. II, p. 366.]
[Note 494: D Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, éd.
Privat. Toulouse, 1889, t. XII, col. 794.]
Ils étaient très inquiets des événements du dehors. L'Église réformée
des Pays-Bas était, comme l'Église française, la fille de Genève, et
c'était par les frontières de France ou même par des pasteurs de langue
française que la doctrine calviniste avait pénétré dans ces États de
Philippe II. Soudain, les haines accumulées par les persécutions
religieuses avaient fait explosion; la populace avait couru aux églises
catholiques, renversé les autels, brisé les images (août 1566). Les
huguenots, qui tremblaient pour leurs frères en Dieu, auraient voulu que
la France se mêlât à cette révolte. Mais Catherine n'y voyait que
matière à réflexion. Dès les premières nouvelles des troubles, elle
écrivait que son gendre devrait «prendre exemple sur nous, qui avons à
noz dépenz assez monstré aux autres comme se doivent gouverner»[495].
Quand le bruit survint que les Espagnols allaient se relâcher de leur
intolérance, elle s'applaudit de sa modération. «Suis merveilleusement
aise, déclarait-elle à son ambassadeur à Madrid, que maintenant ils
louent et approuvent en leur fait ce que autresfois l'on a tant voulu
blasmer au nostre, quand l'on voulait que pour la cause qui se
présentoit nous achevissions de ruiner ce royaume. Ils esprouveront
combien sont empeschez ceulx qui s'y trouvent (aux troubles religieux).
Quant à moy, je loue Dieu de quoy nous en sommes dehors et le prie de
très bon coeur de ne nous y laisser jamais retomber.» Et Charles IX
appuyait: «Tant y a que pour qui que ce soit ni pour quelque cause qui
puisse subvenir, je me garderay, tant que je pourray, d'y revenir»[496].
[Note 495: 13 mai 1566. _Lettres_, II, p. 363.]
[Note 496: 29 février 1567, _Lettres_, III, p. 12, et la note, p.
13.]
Comme Philippe, loin de faire des concessions, expédiait contre les
rebelles le duc d'Albe et une armée, la Reine prit ses précautions. Elle
fortifia les places de Picardie, défendit au capitaine Argosse, qui
commandait à Calais, d'y laisser séjourner «Italien ny autre étranger de
quelque nation qu'ilz soyent»[497]. Mais, d'autre part, elle ménageait
soigneusement les susceptibilités espagnoles. Condé, las de vivre avec
Isabelle de Limeuil, «en Sardanapale», avait, sur le conseil des
Châtillon, épousé Mlle de Longueville (novembre 1565), et, dans
l'austérité du mariage, il s'était repris de passion pour la Réforme.
Par deux fois, Catherine lui écrivit pour s'excuser de ne pas l'envoyer
en son gouvernement de Picardie, jugeant sans doute dangereux--et qui
pourrait l'en blâmer?--d'exposer le chef des huguenots à la tentation de
franchir la frontière des Pays-Bas[498]. Elle démentit le bruit que
Charles IX appelait l'escadre turque et projetait la conquête de la
Corse. «... Si le Roy, mon fils, répondait-elle à l'ambassadeur de
France à Madrid, avoit autre que bonne intention à l'endroict dudict Sr.
Roy Catholique, il la feroist connoistre comme il appartient à prince
d'honneur»[499]. Les deux Cours de France et d'Espagne s'observaient
avec méfiance.
[Note 497: 21 mars 1567, _Lettres_, III, p. 19.]
[Note 498: 31 janvier 1567, _Lettres_, III, p. 7 et 8.]
[Note 499: 30 mars 1567, _Lettres_, III, p. 24.]
Cependant le duc d'Albe marchait de Milan à Bruxelles par la Savoie, la
Franche-Comté, la Lorraine avec dix mille hommes de vieilles troupes, si
braves et si renommées qu'à leur approche les États catholiques mêmes
prenaient peur. En France, Coligny, d'Andelot furent les plus ardents à
demander une levée de six mille Suisses et de dix mille hommes de pied
français pour couvrir la frontière. La Reine-mère, toujours prudente,
informa officiellement le Roi d'Espagne de l'arrivée de ces
renforts[500]. Philippe II s'étonna de cet armement qu'il prit pour une
menace. Catherine faisait son ambassadeur à Madrid juge «s'il estoit
raisonnable parmi ceste turbulence d'armes, qui est partout, que nous
fussions à la mercy de celluy qui nous voudrait commander quelque
chose», les rois de France étant «en possession de bailler la loy aux
autres».[501] Elle eut une explication très vive (3 juillet 1567) avec
l'ambassadeur d'Espagne, D. Francès de Alava, qui depuis six mois
boudait et ne paraissait plus à la Cour. Il s'ébahit, raconte-t-elle à
Fourquevaulx, «que nous soyons en soubson des forces qu'il (Philippe II)
faict passer» pour remettre ses sujets en son obéissance, et il conclut
que Charles IX n'avait pas «grand besoing» de faire cette levée de
Suisses. Il s'était plaint aussi que le résident de France dans les
Cantons, pour empêcher les agents espagnols d'en tirer quelques soldats,
eût dit en «pleine diette que ce seroit mettre Suysse contre Suysse»,
comme s'il prévoyait une guerre entre la France et l'Espagne[502]. Quand
le duc d'Albe fut arrivé à Luxembourg, les appréhensions cessèrent.
Cependant le Roi et Catherine visitaient les places de Picardie, et en
faisaient réparer les fortifications[503]. Mais à quoi employer ces
Suisses nouvellement levés et bien payés? Catherine écrivit de Péronne
au Connétable de faire avancer ces belles bandes afin que le Roi pût les
voir «et que pour le moings il ayt ce passe temps là pour son
argent»[504].
[Note 500: 27 mai 1567, _Lettres_, III, p. 37.]
[Note 501: Lettre des 2 et 3 juillet, _Lettres_, III, p. 42.]
[Note 502: _Lettres_, III, p. 43.]
[Note 503: _Ibid._, III, p. 51 et 57.]
[Note 504: Péronne 21 août, _Lettres_, III, p. 51.]
Les chefs protestants avaient pressé Catherine d'armer, dans l'espoir de
l'entraîner à secourir leurs coreligionnaires étrangers. Mais elle
gardait la neutralité, et même elle avait aidé à ravitailler l'armée
catholique en sa marche, faisant passer en Savoie, Bresse et
Franche-Comté six mille charges de blé[505]. Elle estimait que, dans
l'état de division du royaume, ce serait folie d'affronter la monarchie
espagnole, dont Henri II avec toutes ses forces unies n'avait pu
triompher. Les huguenots voulaient la guerre contre Philippe II pour
sauver les Églises voisines de même foi et fortifier d'autant la cause
commune. Elle était pacifique par raison; ils étaient belliqueux par
prosélytisme. Mais ces gens soupçonneux, la voyant prompte à réunir des
troupes et paresseuse à les employer, se persuadèrent que si elle
n'attaquait pas les Espagnols, c'est qu'elle était d'accord avec eux
pour exterminer les protestants de France et des Pays-Bas. Coligny et
Condé réclamèrent le renvoi des Suisses.
[Note 505: 30 mars 1567, _Lettres_, III, p. 27.]
A ces craintes s'ajoutaient les griefs personnels. Le colonel général de
l'infanterie française, d'Andelot, était en conflit d'attributions avec
le maréchal de Cossé. Condé, qui aspirait en cas de guerre au
commandement des armées avec le titre de lieutenant général, s'était
entendu signifier par Henri d'Anjou, le fils préféré de Catherine, qu'il
était bien osé de rechercher une charge qui revenait de droit au frère
puîné du Roi. Cet adolescent--il avait seize ans à peine--brava le
Prince de paroles et de gestes, le menaçant, s'il persistait, «qu'il
l'en feroit repentir et le rendroit aussi petit compagnon comme il
vouloit faire du grand»[506]. Brantôme croit que Catherine de Médicis
avait conseillé cette algarade, mais en vérité elle n'avait aucun goût
pour les provocations. Condé ayant quitté la Cour très mécontent (11
juillet), elle s'efforça de l'apaiser. Comme il lui avait écrit les
bruits qui couraient que le Roi voulait employer les Suisses pour abolir
la liberté religieuse, elle jura sa foi «de princesse» et de «femme de
bien» qu'aussi longtemps que ses conseils prévaudraient auprès de son
fils, l'Édit de pacification serait inviolablement gardé[507]. Charles
IX ignorait si bien les desseins de Philippe II qu'il fut «grandement
esbahy» de l'arrestation des comtes d'Egmont et de Horn (8 septembre)
«d'autant que j'estimois, écrit-il à Favelles, son agent à Bruxelles,
que les choses de delà, veu les commencements dont avoit usé le duc
d'Alve, feussent pour prendre autre et plus gratieulx
acheminement»[508]. Mais les protestants s'obstinaient à croire à une
entente des deux Cours.
[Note 506: Brantôme place l'algarade trois mois et demi avant la
prise d'armes des protestants (éd. Lalanne, t. IV, p. 344-345)
mais il devrait dire deux mois et demi. Guyon, serviteur de M. de
Gordes, lui écrit de Saint-Germain, où était la Cour, que Condé
est parti «ce matin» (11 juillet). Une dépêche de Norris,
ambassadeur d'Angleterre, dit le 9: Duc d'Aumale, _Histoires des
princes de Condé_, t. I, p. 288, note 1, et app., p. 502.]
[Note 507: Norris à la reine Élisabeth, 29 août 1567: Duc d'Aumale
t. I, p. 561.]
[Note 508: _Lettres_, III, p. 58 note.]
Catherine se réjouissait que tout fût «maintenant, Dyeu mercy, autant
paisible» en France «que nous sçaurions souhaiter»[509]. Elle avait été
informée d'un rassemblement de 1200 à 1500 chevaux près de
Châtillon-sur-Loing, la résidence de l'Amiral, mais elle n'y attacha pas
d'importance. Le 18 septembre, elle écrivait à Fourquevaux qu'après
l'emprisonnement d'Egmont et de Horn, il avait «couru quelque bruit sans
propos que ceulx de la religion vouloient faire quelques remuemens, mais
c'estoit un peu de peur qu'ils avoient, se dict-on, et aussi tost cella
est esvanuï»[510].
[Note 509: A Gordes, 19 septembre, _Lettres_, III, p. 59.]
[Note 510: _Lettres_, III, p. 58.]
Elle se trompait. Les chefs du parti, assemblés à Valery chez le prince
de Condé, avaient décidé de mobiliser quelques milliers de gentilshommes
et de pousser droit au château de Monceaux, où la Cour était en
villégiature pour s'emparer, comme avaient fait autrefois les triumvirs,
du Roi et de sa mère. A la première nouvelle, qui fut apportée par
Castelnau-Mauvissière, de la marche des huguenots, le Connétable lui
remontra que «cent chevaux ny cent hommes de pied ne se pouvoient mettre
ensemble, dont il n'eust incontinent advis». Le chancelier de L'Hôpital
«dit au Roy et à la Reine sa mère que c'estoit un crime capital de
donner un faux advertissement à son prince souverain, mesmement
(surtout) pour le mettre en défiance de ses sujets et qu'ils
préparassent une armée pour lui mal faire». Les princes, les seigneurs
et les dames, qui ne parlaient que de «passer le temps et d'aller à la
chasse», «vouloient mal» aussi à ce trouble-fête «d'avoir donné ceste
allarme»[511]. Mais les avis se multiplièrent et se précisèrent. La Cour
n'eut que le temps de se réfugier dans la place forte de Meaux et
d'appeler à l'aide les Suisses, qui étaient cantonnés à Château-Thierry.
Sous la protection de cette grosse infanterie, dont les cavaliers
huguenots n'osèrent affronter les piques, Charles IX gagna Lagny et de
là il fila sur Paris (26-28 septembre), où il fut bientôt bloqué.
[Note 511: _Mémoires_, liv. VI, ch. IV, éd. Le Laboureur, 1659, p.
198-200.]
La surprise de Catherine fut grande. Comme elle l'écrivait le 27, de
Meaux, à Matignon, lieutenant général du roi en Normandie: «Nous sommes
assez esbahis» de l'événement «pour n'en congnoistre ne savoir aucune
occasion»[512]. Il y a dans sa lettre à Fourquevaux de la colère contre
cette «infame entreprise» et quelque tristesse aussi: «... vous laissant
à penser l'ennuy auquel je suis de voir ce royaume revenu aux troubles
et malheurs dont par sa grace (la grâce de Dieu), j'avois mis peine de
le délivrer»[513]. C'était la ruine de ses illusions. «Je n'eusse peu
penser, écrit-elle au duc de Savoie, que si grandz et si malheureux
desseings feussent entrez ès cueurs des subjects à l'endroict de leur
roy»[514]. Ce soulèvement «sans nulle aucasion», c'est une
«méchanseté»--le mot était alors plus fort qu'aujourd'hui--, «la plus
grande méchanseté du monde», «eune peure treyson» (une pure trahison).
Il y allait, estimait-elle, de la «subversion de tout ung Estat et du
danger de nos propres vyes».
[Note 512: _Lettres_, III, p. 60.]
[Note 513: _Lettres_, III, p. 61.]
[Note 514: _Ibid._, p. 62-63; au Roi catholique, _ibid._, p. 62.]
Au Conseil privé, elle interrompit L'Hôpital qui, prévoyant que la
guerre civile serait la fin de l'essai de tolérance, proposait d'arrêter
les troubles par quelques concessions. «C'est vous, lui aurait-elle dit,
qui par vos conseils nous avez conduits où nous sommes.» Pourtant elle
n'empêcha pas les modérés de faire une tentative de conciliation. Le
Chancelier, le maréchal de Vieilleville et Jean de Morvillier allèrent
trouver Condé et lui promirent, s'il mettait bas les armes, une amnistie
pleine et entière.
Les chefs protestants, ayant conscience que leurs craintes n'étaient pas
la preuve d'un projet d'extermination, imaginèrent, pour intéresser le
pays à leur cause, de se poser en redresseurs de torts. Ils réclamèrent,
outre l'Édit d'Amboise sans réserves ni limites, la tenue des États
généraux et la diminution des impots. «Le pauvre peuple, disaient-ils
dans leur requête, se lamente et deult (_dolet_, se plaint) grièvement
d'estre oppressé et accablé de charges, surcharges, nouvelles
impositions, subsides et tributs insupportables, qui se lèvent et
augmentent de jour à autre, sans aucune nécessité de guerre et affaires
ni occasion raisonnable de despense, ains par l'invention et avanie
d'aucuns estrangers et mesmes des Italiens....» Rien n'était plus
maladroit que de reprocher à la Reine la magnificence coûteuse de sa
Cour et de ses fêtes et sa clientèle de banquiers et de traitants
italiens.
A cette nouvelle Ligue du Bien public, Charles IX répondit avec le
cérémonial des vieux temps. Un héraut d'armes, précédé de trompettes, se
présenta au quartier général des rebelles, à Saint-Denis, et somma
nominativement le prince de Condé, d'Andelot, Coligny et les autres
chefs et conducteurs du parti de se rendre auprès du Roi sans armes,
sous peine d'être convaincus de rébellion (7 octobre). Cet appareil
inusité les troubla. Ils craignirent d'avoir dépassé leur droit en
touchant au fait des taxes et du gouvernement, et, comme dit d'Aubigné,
se coiffant de «leur chemise»[515], ils n'exigèrent plus que le
rétablissement pur et simple, à toujours, de l'Édit d'Amboise. Mais le
Connétable revendiqua pour le Roi le droit de modifier les Édits et même
de les révoquer, s'il le jugeait nécessaire. Les négociations furent
rompues.
[Note 515: La Popelinière, _La Vraye et entière Histoire des
troubles_, La Rochelle, 1573, liv. II, p. 45.--Lavisse _Histoire
de France_, t. VI. 1, p. 97.]
L'armée royale livra bataille à Saint-Denis (10 novembre 1567) et
réussit à dégager Paris, mais elle perdit son chef, le Connétable, qui
fut blessé mortellement dans une charge. Les vaincus allèrent jusqu'en
Lorraine à la rencontre des secours que leur envoyaient les princes
protestants d'Allemagne. Catherine, laissant tomber la dignité de
connétable, fit nommer à la lieutenance générale le plus cher de ses
fils, Henri d'Anjou, qui avait seize ans et n'était pas en âge de
commander. Obligée par la révolte des protestants de s'appuyer sur le
parti catholique, elle remit la conduite des opérations militaires au
duc de Nemours, qui avait épousé avec la duchesse de Guise les intérêts
des Lorrains, mais de peur d'accroître en cas de succès décisif la
popularité déjà si grande de cette maison, elle lui adjoignit, comme
collègues, un prince du sang, le duc de Montpensier, d'ailleurs
catholique ardent, et un politique allié des Montmorency, Artus de
Cosse, surintendant des finances, qu'elle avait créé maréchal de France.
Nemours était d'avis de poursuivre les rebelles et de les écraser avant
l'arrivée des renforts. Cossé, par haine des Guise, ou par incapacité,
entrava tous les mouvements. Il accusait même Catherine de vouloir une
bataille pour économiser l'entretien d'une armée. Il fut malade si à
propos le 21 novembre qu'il laissa échapper Condé et Coligny. Nemours,
furieux, n'était pas loin de croire que Cossé temporisait par ordre.
Catherine leur donna raison à tous deux. Elle expliquait à Cossé qu'elle
ne voudrait pas pour une question d'argent hasarder la vie de tant de
braves gens et celle de son fils[516]; elle remerciait Nemours d'avoir
fait de son mieux, à ce qu'on lui avait mandé, pour empêcher la jonction
des huguenots et des reitres. «Je panse, ajoutait-elle, que Dieu ne
pardonnera jeamès à ceulx qui nous ont fayst cet domage»[517].
[Note 516: 4 décembre 1567, _Lettres_, III, p. 84.]
[Note 517: _Lettres_, III, p. 103 (lettre écrite entre le 15 et le
20 janvier 1568).]
Au fond, elle avait hâte d'en finir avec la guerre et l'autorité des
hommes de guerre. Aussitôt qu'elle l'avait pu, elle s'était remise à
négocier. Elle alla trouver à Châlons le cardinal de Châtillon (janvier
1568) et lui donna rendez-vous à Paris pour continuer les pourparlers.
Mais elle n'osa pas l'y recevoir de jour, craignant qu'il ne fût
assassiné, et elle le logea au château de Vincennes. Châtillon, bien
convaincu de la haine des masses, ne fut que plus ardent à réclamer un
édit perpétuel et irrévocable. Catherine le laissa partir.
La lassitude et le manque d'argent arrêtèrent les hostilités. La royauté
n'avait pas de réserves disponibles pour des entreprises à long terme.
Condé, qui assiégeait Chartres, était encore plus embarrassé de payer
ses mercenaires. Il accepta la paix, à des conditions qui lui parurent
avantageuses (Longjumeau, 23 mars 1568). Le Roi confirmait l'Édit
d'Amboise sans restriction ni limitation et prenait à sa charge la solde
des auxiliaires allemands. Mais le «petit Prince», avec son étourderie
habituelle, consentit à licencier ses troupes, tandis que Charles IX se
réservait le droit de garder les siennes quelque temps encore. Il fit ce
«pas de clerc» de livrer son parti désarmé à Catherine de Médicis, dont
il avait trompé la confiance, et à ce roi de dix-sept ans qu'il avait
contraint de reculer devant lui «plus vite que le pas». C'était une
grave imprudence.
Quoi que les réformés pussent dire pour leur défense, cet attentat
contre un roi majeur, sur des soupçons imaginaires, était un crime ou,
si l'on aime mieux, une faute. Ceux d'entre eux qui siégeaient au
Conseil savaient que depuis l'entrevue de Bayonne les rapports entre les
Cours de France et d'Espagne étaient très froids. Vouloir que dans la
question des Pays-Bas le gouvernement réglât sa politique sur leurs
convenances religieuses était une prétention inadmissible. Les Suisses,
dont ils incriminaient la présence, avaient été levés de leur
consentement et même sur leur demande. Catherine ne méditait contre eux
aucun guet-apens; elle était à la campagne dans un château ouvert, tout
occupée de plaisirs et de chasse, sans soupçon, parce que sans mauvais
dessein. Elle ne pouvait croire à une agression, tant elle était sûre de
son innocence.
Leur seul grief vraiment fondé, c'était l'interprétation des clauses de
l'Édit d'Amboise. Ces précisions, toujours restrictives, s'expliquaient
en partie par des raisons d'ordre ou de politique, mais comme ils en
étaient les victimes, ils devaient être tentés d'y voir une menace. Il
est possible que la Reine-mère--tant l'idée de la coexistence de deux
religions dans un même État répugnait aux esprits de ce temps--ait pensé
que l'unité de foi se referait un jour, et même qu'elle l'ait désirée.
Le culte réformé relégué dans une ville par bailliage et dans quelques
châteaux de seigneurs hauts justiciers était, pour ainsi dire, éparpillé
en autant de petits centres, qui n'avaient qu'une médiocre force de
propagande. Que Catherine ait voulu les empêcher de s'étendre et de se
rejoindre, c'est un calcul qui de sa part n'est pas invraisemblable; les
protestants, par même souci, comprimaient le catholicisme dans les pays
où ils étaient les maîtres. Mais elle écartait résolument l'idée
d'employer la violence et, toutes les fois qu'elle en avait l'occasion,
proclamait sa volonté de faire observer l'Édit de pacification. Et en
somme, elle a réussi pendant quatre ans, jusqu'à la révolte de la
minorité, à maintenir, non sans peine, la paix religieuse contre tous
les efforts de la majorité.
Le tort des réformés fut de méconnaître les difficultés de sa tâche et
la sincérité de ses intentions. Ils la traitèrent en ennemie dès qu'ils
cessèrent de l'avoir pour alliée. Elle ne leur pardonna pas cette erreur
où elle trouvait de l'ingratitude. Elle s'éloigna de L'Hôpital, qui
continuait à les défendre, et, dégoûtée de la tolérance, elle résolut de
détruire ces ennemis de l'Église, qui étaient les ennemis du Roi.