Catherine était une femme heureuse; le hasard et le fanatisme l'avaient
d'eux-mêmes si bien servie qu'elle n'aurait pu souhaiter un dénouement
plus favorable. Ses rivaux de pouvoir, le roi de Navarre et le duc de
Guise, étaient morts[394], laissant pour chefs de leur maison deux
enfants, Henri de Bourbon et Henri de Lorraine, celui-ci âgé de treize
ans et celui-là de neuf. Le dernier des triumvirs, Montmorency,
vieillissait assoupli par sa mésaventure de Dreux. Condé était las des
batailles et désireux de reprendre à la Cour la place d'Antoine de
Bourbon. La Reine-mère, forte de l'affaiblissement des partis, gouverna
le royaume pendant quatre ans, avec une pleine autorité, non sans
troubles, mais sans révolte.
[Note 394: Ce n'est pas une raison suffisante pour insinuer
qu'elle pourrait bien avoir été la complice de Poltrot de Méré, en
vertu du dangereux adage: _Is fecit cui prodest_, comme le fait
dans cette oeuvre sombre: _De quelques assassins_, 2e éd., Paris,
1912, p. 84 et suiv., l'historien élégant, distingué et
d'ordinaire si bienveillant des diplomates, des gentilshommes et
des créoles de l'ancienne France, M. Pierre de Vaissière.]
Cette période d'accalmie est, semble-t-il, le moment le mieux choisi
pour la voir à l'oeuvre et la bien juger. Avant, c'est l'essai orageux
d'un régime de tolérance; après, c'est une longue guerre d'extermination
contre les protestants, deux crises d'illusion et de haine, où elle
s'est peut-être montrée meilleure ou pire que nature. Mais durant sa
paisible possession du pouvoir de 1563 à 1567, rien ne l'empêchait ni ne
la détourna d'être elle-même. La façon dont elle dirigea les affaires
selon ses principes ou ses intérêts peut donner une idée suffisamment
juste, sous les réserves d'ailleurs que ce genre d'appréciations
comporte, de son intelligence politique et de son système de
gouvernement.
La première guerre de religion avait eu déjà le caractère international
de celles qui suivirent. Catholiques et huguenots avaient appelé à
l'aide leurs coreligionnaires de tous pays. Mais ce recours, ainsi qu'on
s'en aperçut, était dangereux. Pour s'assurer l'appui du duc de Savoie,
Emmanuel-Philibert, Catherine dut échanger Turin, Chieri, Villeneuve
d'Asti, Chivasso, que le traité du Cateau-Cambrésis avait laissés
provisoirement à la France, contre Pérouse et Savillan, qui valaient
beaucoup moins (traité de Fossano, 2 novembre 1562). Il lui en coûta, du
moins on veut le croire, de resserrer encore les possessions d'entre
monts, porte ouverte sur cette Italie où l'attirait le mirage de
Florence et d'Urbin. Dans une lettre à Bourdillon, gouverneur du
Piémont, elle s'excusait presque de cet abandon sur la durée des
troubles et sur le besoin qu'elle avait de trois mille hommes de pied et
de deux cents chevaux promis par le duc de Savoie[395].
Les huguenots, par même nécessité, avaient fait pis: ils avaient
introduit les Anglais dans le royaume. Élisabeth s'était fait livrer la
place forte du Havre, contre un secours d'hommes et d'argent. Et
maintenant, la paix faite, elle prétendait la garder si Condé et Coligny
ne tenaient pas l'engagement pris à Hampton-Court (20 septembre 1562) de
lui faire recouvrer dans le plus bref délai possible «sa ville» de
Calais. Or, le traité du Cateau-Cambrésis de 1559 n'obligeait la France
à restituer Calais à l'Angleterre que dans huit ans, et même stipulait
pour toute sanction, en cas de retard, autant dire de refus, le paiement
d'une indemnité de 500 000 couronnes. Les chefs protestants comprirent
un peu tard qu'ils avaient été bien imprudents, pour ne pas dire
criminels, de promettre cette rétrocession avant terme, ou même à terme.
Condé, en avisant Élisabeth de la signature prochaine de la paix, la
louait intentionnellement d'avoir, au début de la guerre, protesté que
«aultre occasion ne vous a menée à nous favoriser que le seul zelle que
vous portez à la protection des fidelles qui désirent la publicacion de
la pureté de l'Évangile»[396]. Mais Élisabeth repoussa bien loin ces
suggestions de politique désintéressée et rappela brutalement les
clauses d'Hampton-Court; elle voulait Calais en échange du Havre.
[Note 395: Catherine à Bourdillon, gouverneur du Piémont, 17
juillet 1562, _Lettres_, t. I, p. 359. Le maréchal de Brissac que
Bourdillon avait remplacé, avait demandé son rappel pour ne pas
être obligé d'exécuter les clauses du traité du Cateau-Cambrésis.
Catherine lui fit donner, en compensation, le gouvernement de
Picardie.--De Ruble, _Le Traité de Cateau-Cambrésis_, 1889, p.
55-56, dit à tort que la France céda aussi Pignerol. «Par l'advis
de tout le Conseil du Roy monsieur mon fils, écrit Catherine, nous
sommes contentez de _prandre_ Pinerol, La Perouse et Savillan,
avec les antiens finages et territoires.»]
[Note 396: Lettre écrite d'Orléans le 8 mars 1563, Duc d'Aumale,
_Histoire des princes de Condé pendant les_ XVIe _et_ XVIIe
_siècles_, 1889, t. I app., p. 405.]
Catherine n'eut garde de s'interposer tout de suite entre les anciens
alliés. Elle laissa partir sans pouvoirs Bricquemault, un brave
capitaine huguenot, que Condé et Coligny envoyaient en Angleterre
proposer au nom du parti la restitution de Calais, à l'échéance fixée
par le traité du Cateau-Cambresis. Il revint sans avoir rien obtenu. Il
expliqua naïvement à la Reine-mère que s'il avait été libre d'offrir
comme otages son fils, Henri d'Orléans ou le prince de Navarre ou le duc
de Guise, il aurait certainement réussi à conclure l'accord. Elle
s'amusa de ce diplomate si généreux et lui conseilla d'aller prendre du
repos en sa maison. Et cependant, dit-elle, «nous ne perdrons point le
temps»[397]. Elle était bien résolue à garder Calais et à reprendre Le
Havre. Jusque-là Charles IX s'était borné à écrire à Élisabeth en termes
amicaux que la paix étant rétablie entre ses sujets de diverses
religions l'occupation du Havre était désormais sans objet (30 avril).
Quand les rapports entre les protestants et les Anglais furent
suffisamment tendus, il intervint directement. Catherine délégua en
Angleterre un tout jeune secrétaire d'État, le sieur d'Alluye, qui parla
très haut comme elle l'espérait. Élisabeth, irritée de ses bravades, se
serait oubliée jusqu'à écrire en France qu'elle avait pris et gardait Le
Havre, «non pour le motif de la religion», «mais bien pour se venger de
ce royaume de France et des injures et des torts qu'on lui avait
faits... et pour s'indemniser» de Calais, «qui était son droit»[398].
[Note 397: Middlemore, agent d'Élisabeth en France, à Cecil,
secrétaire d'État de la Reine (17 mai), Duc d'Aumale, _Histoire
des princes de Condé_, t. I. app., p. 497.]
[Note 398: Middlemore à Cecil du 19 juin 1563, _Ibid._, I, p.
497.]
Cette lettre, authentique ou non, exprimait si bien ses vrais
sentiments, qu'elle indisposa beaucoup de huguenots. Condé, avec nombre
de gentilshommes de la religion, rejoignit l'armée royale sous les murs
du Havre. La tranchée était à peine ouverte que la place capitula (28
juillet 1563). Après le départ de cette garnison étrangère, Catherine
fit arrêter (5 août) l'ambassadeur anglais, Throcmorton, qui, pendant la
guerre civile, avait passé au parti protestant et qu'Élisabeth chargeait
_in extremis_ de négocier la confirmation du traité du Cateau-Cambrésis.
Du château de Gaillon où elle s'était installée chez le cardinal de
Bourbon pour suivre les opérations du siège, elle mena le Roi en son
parlement de Rouen, et dans la séance même où Charles IX se déclara
majeur, le Chancelier proclama les Anglais déchus par une agression sans
motifs de tous les droits qu'ils pouvaient prétendre sur Calais (17
août). Élisabeth, intimidée par la décision du gouvernement et par
l'accord des partis, se réduisit à l'indemnité de 500 000 couronnes,
mais sans succès, et, après un long marchandage, elle finit par accepter
120 000 couronnes que Charles IX lui offrait «à titre d'honnesteté et de
courtoisie». Calais était définitivement acquis à la France (traité de
Troyes, 12 avril 1564).
Catherine se flattait de régler avec le même bonheur les querelles
religieuses.
Pour s'assurer le surcroît d'autorité que les hommes du temps
attribuaient aux ordres du roi donnés par le roi même, et probablement
aussi pour ruiner les prétentions de Condé à la lieutenance-générale,
elle émancipa son fils. L'ordonnance de Charles V fixait à quatorze ans
la majorité des rois de France, et Charles IX n'en avait que treize;
mais le Conseil, sollicitant ce texte dans le sens le plus favorable,
arrêta qu'il signifiait l'entrée dans la quatorzième année. Le
Chancelier avait fait aussi décider que l'inauguration du pouvoir
personnel se ferait non au parlement de Paris, mais à celui de Rouen,
sous prétexte que tous les parlements de France étaient des «classes»
régionales du Parlement du roi. En fait, il voulait éviter les
remontrances de la première Cour du royaume sur la déclaration
confirmative de l'Édit d'Amboise, qui devait être jointe à l'acte de
majorité.
Charles se rendit processionnellement (17 août) au Parlement, accompagné
de la Régente, des princes, du Connétable, des maréchaux de France et de
beaucoup de seigneurs et autres conseillers en son Conseil[399]. Il prit
place en son siège royal, ayant à sa droite sa mère, son frère Henri et
les princes du sang, et à sa gauche les cardinaux de Châtillon et de
Guise. Les portes ayant été closes, il dit que Dieu lui ayant fait la
grâce de pacifier son royaume et d'en chasser les Anglais, il était venu
en cette ville pour faire entendre «qu'ayant atteint l'aage de majorité,
comme j'ay à présent, que je ne veux plus endurer que l'on use en mon
endroit de la désobeyssence que l'on m'a jusques ici portée depuis que
ces troubles sont encommencez». Il ordonnait à ses sujets de garder son
Édit de paix, sous peine «d'estre chastiez comme rebelles» et leur
interdisait à tous petits ou grands (fussent ses frères) d'avoir sans
son congé intelligence au dehors avec les princes amis ou ennemis et de
«faire cueillette ny lever argent» en son royaume sans son exprès
commandement.
[Note 399: Dupuy, _Traité de la majorité de nos rois et des
régences du royaume_, Paris, 1655, p. 356 sqq.]
Le Chancelier, après avoir amplifié les défenses royales et annoncé
l'incorporation de Calais au domaine, loua la sagesse de Charles V, qui,
sans «muer les lois de nature ne faire sage avant le temps celuy qui ne
le peut estre», avait voulu, par cette sainte ordonnance, mettre fin aux
régences toujours et partout fécondes en troubles et en désastres, comme
on le voit dans toutes les histoires». Le Roi était maintenant majeur,
mais, ajouta-t-il, je ne craindray point à dire en la présence de Sa
Majesté, (car il le nous a ainsy dict) qu'il veut estre réputé majeur en
tout et partout, et à l'endroict de tous, fors et excepté vers la Royne
sa mère, à laquelle il réservoit la puissance de commander.
L'Hôpital ne laissa pas échapper l'occasion, qu'il eût pu choisir plus
opportune, de faire la leçon aux magistrats. Il leur reprocha de se
mettre au-dessus des ordonnances, et leur enjoignit d'appliquer les lois
«sans affection et passion». Il les reprit rudement de leur partialité,
leurs injustices, leur avidité[400].
[Note 400: _Id._, _ibid._, p. 376.--Dufey, _Oeuvres complètes de
Michel de l'Hospital, chancelier de France_, 1824, t. II, p. 67
sqq.]
Après la réponse du premier président, la cérémonie de «l'hommage et
reconnaissance», «tels que les sujets la doivent à leur roy», commença.
La Reine-mère déclara qu'elle remettait aux mains de Sa Majesté
l'administration du royaume. Elle fit quelques pas vers son fils.
Charles IX descendit de son trône, le bonnet à la main, «et luy faisant
ladite dame, une grande révérence et le baisant, ledit seigneur luy a
dit qu'elle gouvernera et commandera autant ou plus que jamais».
Après elle, le duc d'Orléans, le prince de Navarre, Condé et les autres
princes du sang, les cardinaux, les grands officiers et les seigneurs
présents s'approchèrent du jeune Roi, qui s'était rassis en son siège
royal, «et luy ont faict chacun une grande révérence jusque près de
terre luy baisant la main».
Les portes furent alors ouvertes, et le Chancelier fit lire une
déclaration datée de la veille, qui confirmait l'Édit de pacification et
ordonnait à tous les habitants des villes et des campagnes qui avaient
des armes en mains de les déposer. Seuls les gentilshommes étaient
autorisés à en garder dans leurs maisons, mais il leur était défendu de
porter ou faire porter par leurs gens dedans les villes et par les
champs «aucune hacquebute (arquebuse), pistole ne pistolet». Il n'y
avait d'exception que pour les soldats du roi.
Contrairement à l'habitude du temps, le gouvernement ne licencia pas
toutes les troupes levées pendant la guerre; il retint une partie des
gens de pied, qu'il distribua en un corps de huit enseignes, les
_enseignes de la garde du roi_, dont Catherine fit mestre de camp
Charry, que le brave Monluc lui recommandait pour sa bravoure et sa
fidélité. C'est l'origine du régiment des gardes-françaises[401]. Le Roi
seul restait en force pour faire la loi aux partis.
Le parlement de Paris, qui se regardait comme «la première de toutes les
Cours du royaume, la Cour des pairs et le lit de la justice du roi», fut
blessé de l'acte accompli à Rouen. Il refusa d'enregistrer la
Déclaration de majorité et remontra qu'en confirmant l'Édit de
pacification, elle semblait lui donner le caractère d'une loi
perpétuelle, ce qui allait à reconnaître l'existence de deux religions.
Il sollicita pour les Parisiens la faveur de porter les armes qu'ils
avaient prises «pour la nécessité du temps, pour les affaires du roy et
par son commandement»[402].
Charles IX reçut les remontrances «de fort bonne grâce», mais ordonna de
passer outre. La Cour multiplia les difficultés et mit entre autres
conditions à son obéissance la dispense de désarmer. Le Roi finit par se
fâcher. Les députés du Parlement qu'il fit venir à Meulan (24 septembre)
ne cachèrent pas à leurs collègues qu'il avait montré quelque «mauvaise
estime et malcontement de sadite Cour», mais ce n'était pas assez dire.
Comme on le sait par d'autres témoignages, il parla haut et clair. «...
A ceste heure que je suis en ma majorité, je ne veux plus que vous vous
mesliez que de faire bonne et briève justice à mes subjets. Car les rois
mes prédécesseurs ne vous ont admis au lieu où vous estes tous que pour
cest effet... et non pour vous faire ny mes tuteurs ny protecteurs du
royaume ny conservateurs de ma ville de Paris. Car vous vous estes faict
accroire jusques icy qu'estiez tout cela»[403]. Le Parlement céda (28
septembre).
[Note 401: Susane, _Histoire de l'ancienne infanterie française_,
t. I, 1849, p. 155-156.]
[Note 402: Dupuy, p. 407.]
[Note 403: Floquet, _Histoire du Parlement de Normandie_, t. III,
p. 5.]
Catherine affecta de croire, et peut-être croyait-elle en effet, que les
triumvirs avaient pris les armes sans raison. Jamais elle ne convint
qu'elle eût mis le catholicisme en péril par son système de laisser
faire. Dans une lettre de sa main à un de ses confidents d'alors, Artus
de Cossé, sieur de Gonnor (19 avril 1563), elle parlait avec quelque
orgueil de ce qu'elle avait «si byen comensé à Saynt-Jermain», et avec
dédain de la paix d'Amboise «qui n'é pas plus aventageuse--elle entend
pour les catholiques--que l'édit de jeanvyer». Ce n'est pas sa faute si
les reîtres, qui ne sont pas encore payés, foulent le royaume et si les
Parisiens sont mis à contribution[404], mais bien celle des hommes (les
Guise) qui ont voulu «fayre les roys». Elle ajoutait fièrement: «... Si
l'on ne m'empesche encore, j'espère que l'on conestra que lé femme aunt
milleur volonté de conserver le royaume que seulx qui l'ont mis an
l'état en quoy yl est et vous prie que seulx qui en parleront leur
montrer sesi, car s'et la vérité diste par la mère du roy qui n'ayme que
luy et la conservation du royaume et de ses sugés»[405].
[Note 404: Le gouvernement se procura des fonds par les expédients
d'usage: taxe sur les plaideurs, procès aux financiers, dont
quelques-uns furent mis à mort et les autres condamnés à de fortes
amendes, aliénation des biens du clergé pour la valeur de 3
millions de livres de revenu.--Estienne Pasquier, _Oeuvres_, 1723,
t. II, col. 108-110.]
[Note 405: _Lettres de Catherine_, t. II, p. 17.]
Elle était impatiente de tout apaiser. La ville de Paris était un foyer
de fanatisme dont les épreuves de la guerre avaient attisé l'ardeur.
Elle vénérait comme un martyr de la foi le duc de Guise assassiné sous
Orléans, et sa compassion se tournait en furie contre les huguenots. Le
jour de l'exécution de Poltrot, que le Parlement avait condamné à être
tenaillé au fer rouge en quatre endroits et puis tiré à quatre chevaux,
la populace se saisit de ces quartiers de chair humaine, les traîna par
les rues et les dépeça (18 mars 1563). Le lendemain se firent dans un
sursaut d'émotion les obsèques solennelles du héros populaire, dont le
cercueil traversait Paris à destination du château patrimonial des Guise
à Joinville. Le Corps de ville conduisait le deuil qu'un immense cortège
accompagnait: gentilshommes, délégations des Cours souveraines, clergé
des paroisses, moines de tous ordres et de toute robe, arquebusiers de
la milice bourgeoise «portant la harquebouse sous l'aisselle», piquiers
«tenans leurs piques par le fer en les traînant après eulx», enseignes
avec «leurs enseignes ployées sur l'épaule, le fer contre bas»,
bourgeois ayant à la main des torches à leurs armes, prévôts, échevins,
conseillers de ville, notables en robe noire montés sur des mulets. A
Notre-Dame, Jacques le Hongre, un prédicateur fameux par ses attaques
contre les hérétiques, prononça l'oraison funèbre parmi les «pleurs et
lamentations» des assistants[406]. Après la paix, malgré l'Édit, les
Parisiens ne se pressèrent pas de désarmer. Un autre tribun de la
chaire, Artus Désiré, interprétait à sa façon le conseil du Christ à ses
apôtres: «_Qui non habet gladium vendat tunicam et emat_. (Que celui qui
n'a pas de glaive vende la tunique pour en acheter un).»
Ce fut en ce milieu surchauffé que Catherine, avec une imprudence
généreuse, tenta un premier essai de réconciliation, espérant, comme
elle l'expliquait à la duchesse de Savoie, que l'exemple parti de la
capitale «apporteret l'entier repos par tout le royaume»[407].
[Note 406: Robiquet, _Histoire municipale de Paris depuis les
origines jusqu'à l'avènement de Henri III_, 1880, p. 557-560.]
[Note 407: _Lettres de Catherine de Médicis_, 11 juin 1563, t. II,
p. 57.]
Au moment de mener huguenots et catholiques contre les Anglais du Havre,
la veille de la Fête-Dieu (juin 1563), elle alla donc avec Charles IX
coucher à Paris chez le prince de Condé, et, pour tâter l'opinion,
traversa la ville en compagnie du chef des protestants. Le peuple,
écrit-elle à cette confidente, fit «demostration que d'aystre bien ayse
de nous voyr tous». Déjà elle remerciait Dieu «que ne auret plus (il n'y
aurait plus) de defiense ny de ynymitié entre ledit prinse et sete
vile». Mais le lendemain, quand, après la procession, elle repartit pour
Vincennes avec son hôte, elle s'aperçut qu'elle s'était réjouie trop
tôt. La princesse de Condé, qui avait pris les devants «en neun (un)
coche», croisa hors des portes une troupe de cinq cents Parisiens à
cheval, qui s'étaient postés là «en narmes (armes) pour se monstrer au
Roy». Ils tuèrent, à sa portière, le capitaine huguenot Couppé, à qui
ils avaient peut-être des raisons particulières d'en vouloir, et la
laissèrent fuir ou la manquèrent. Le Roi et sa suite arrivèrent
immédiatement après le meurtre. Condé, croyant à un guet-apens dressé
contre sa femme et contre lui par la duchesse de Guise et le cardinal de
Lorraine, menaça de quitter Paris et la Cour. La Reine eut beaucoup de
peine à le calmer. «Velà, Madame, ajoutait Catherine, come quant je
pense aystre aur (hors) de ses troubles, je veoy qu'i semble qu'il y a
je ne sé quel malheur qui nous y remest». Toutefois elle ne désespérait
pas--elle ne désespère jamais--d'y «donner si bon hourdre (ordre) que
avent qu'i (ils) comenset plus grans, que je leur coupperé chemin»[408].
Quelques jours après, elle annonçait à la duchesse qu'elle avait réussi
non sans peine, à réconcilier le prince de Condé avec le duc de Nemours
et le cardinal de Guise et à les faire embrasser. Elle espérait qu'ayant
«rapoynté ses (ces) grans», «le demeurant se meyntiendra en pays
(paix)»[409].
[Note 408: _Ibid._, p. 57.]
[Note 409: 25 (et non 21) juin 1563, _Lettres_, II, p. 62:
aujourd'hui «qui ayst le lendemeyn de la Saynt-Jean».]
Le mestre de camp de la garde du roi, Charry, fort de la faveur de
Catherine et catholique ardent, refusait d'obéir au colonel général de
l'infanterie française, d'Andelot, qui, révoqué pendant la guerre, avait
été depuis rétabli dans sa charge. Le 1er janvier 1564, comme il passait
de grand matin sur le pont Saint-Michel, accompagné de son lieutenant et
du capitaine La Tourette, il fut assailli par Chastelier-Portaut, le
guidon (porte-enseigne) de l'Amiral, par Mouvans, le chef des huguenots
du Midi, et un soldat. Avant qu'il eût eu le temps de dégainer,
Chastelier-Portaut «luy donna un grand coup d'espée dans le corps et la
luy tortilla par deux fois dans ledict corps, afin de faire la plaie
plus grande»[410]. Charry et la Tourette morts, les assassins filèrent
par le quai des Augustins et, au delà de la porte de Nesle, trouvèrent
des chevaux qui les attendaient et s'enfuirent.
[Note 410: Brantôme, t. V, p. 345.--Autres références dans
_Lettres_, t. II, p. 136 et les notes.]
C'était probablement une vendetta. Charry avait, quatorze ans
auparavant, tué le frère de Chastelier-Portaut. À Paris l'impression fut
vive. Les catholiques accusèrent d'Andelot et l'Amiral d'avoir dressé
l'entreprise pour se débarrasser d'un adversaire. Catherine n'oublia
jamais le meurtre de ce bon serviteur, mais elle jugea dangereux d'en
rechercher trop curieusement les complices[411].
[Note 411: L'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, avec ses partis
pris habituels, accusait Catherine d'indifférence et presque de
complicité. _Lettres_, II, p. 136, note 1.]
A quelques jours de là, elle régla une querelle de bien plus grande
conséquence. Poltrot avait, spontanément ou à la torture, inculpé,
disculpé et inculpé encore l'Amiral de participation à l'assassinat du
duc de Guise, Coligny protesta (12 mars) contre les mauvais bruits qui
couraient avec une brutale franchise. Il n'avait «jamais recherché,
induit ni sollicité quelqu'un» à commettre ce crime «ni de paroles, ni
d'argent, ni par promesses, par soy ni par autrui directement ni
indirectement». Même après le massacre de Vassy, bien qu'il tînt et
poursuivît le duc de Guise et ses adhérents «comme ennemys publics de
Dieu, du roy et du repos de ce royaume», «[il] ne se trouvera qu'il ait
approuvé qu'on attentât en ceste façon sur la personne d'iceluy». Mais
ayant été ensuite «duement averti» que le duc de Guise et le maréchal de
Saint-André «avoient attitré certaines personnes pour tuer Monsieur le
prince de Condé, luy et le seigneur d'Andelot, son frère», «il confesse
que depuis ce temps-là, quand il a ouï dire à quelqu'un que s'il peuvoit
il tueroit ledit seigneur de Guise jusques en son camp, il ne l'en a
destourné». Sincère jusqu'à l'imprudence, il écrivit à la Reine, que
s'il se défendait d'être coupable, ce n'était pas «pour regret à la mort
de Monsieur de Guyse, car j'estime que ce soit le plus grand bien qui
puisse advenir à ce royaume et à l'Église de Dieu et particulièrement à
moy et à toute ma maison»[412].
[Note 412: Delaborde, _L'Amiral de Coligny_, II, p. 230-234:
Protestation de Coligny du 12 mars et Mémoire apologétique du 5
mai 1563 rédigé en sa maison de Châtillon-sur-Loing.]
Cette justification maladroite était d'un innocent, mais, si elle avait
pu convaincre la mère, la femme et les enfants du mort, elle étalait
contre lui une telle haine qu'elle devait les irriter autant qu'un aveu
de complicité. Les Guise, aussitôt la paix faite, avaient demandé
justice du crime en même temps qu'ils armaient pour en tirer vengeance.
Des gentilshommes huguenots accoururent offrir leurs services à Coligny:
il eut la sagesse de les engager à retourner en leurs logis. A la Cour,
l'alarme fut chaude. Catherine crut à une nouvelle guerre civile. Elle
évoqua l'affaire au Conseil. Mais plaignants et défenseurs exercèrent
leur droit de récusation si rigoureusement qu'ils n'acceptaient d'autres
juges que le Roi et la Reine-mère. A eux deux, ils ne voulurent pas
connaître de l'affaire à fond. Charles IX, séant en son Conseil, arrêta
que «toutes choses» seraient «remises d'icy à trois ans», et fit
promettre aux deux parties «de ne se rien demander ny par justice ny par
armes» pendant ce temps-là. Catherine s'était effacée pour laisser au
jeune souverain le mérite de la décision. Elle n'était pas loin de crier
au miracle. «Le Roy mon fils, écrit-elle à la duchesse de Savoie, de
son propre movement, san que personne luy en dist ryen, a doné
l'arrest... si bon que tout son Conseil ha dist que Dieu le feset parler
et se sont aresté à set qu'il an na (ce qu'il en a) hordonné». Dieu
l'avait inspiré comme autrefois Salomon en son jugement (janvier
1564)[413].
[Note 413: _Lettres_, t. II, p. 128, du 5 au 10 janvier 1564.]
La bonne volonté ne suffisait pas. La lutte avait duré un an et laissé
après soi des habitudes de désordre, des colères, des rancunes, tout un
héritage de haine. Les gens d'épée convertis au protestantisme n'avaient
renié que de bouche l'esprit d'orgueil et de violence. Ils n'étaient ni
patients, ni résignés, ni moins avides. La guerre leur avait fourni
l'occasion de commencer la réforme religieuse à leur manière, qui fut de
piller les trésors des églises et de se saisir des biens du clergé. En
Poitou et dans d'autres régions où ils étaient nombreux et puissants,
ils refusaient de rendre les bénéfices qu'ils avaient sécularisés. Les
catholiques de leur côté assaillirent les réformés qui rentraient en
leurs logis. Dans certaines provinces, des compagnies de massacreurs
s'étaient organisées et, moyennant salaire, elles dépêchaient les gens
désignés à leurs coups. Des magistrats étaient sinon les inspirateurs,
du moins les témoins complaisants de ces forfaits. La Curée, gentilhomme
protestant du Vendômois, qui avait offert ses services au commissaire du
roi, Miron, pour arrêter les assassins, fut surpris et tué par eux sur
les indications de ce même commissaire.
Le gouvernement s'efforça d'imposer à tous l'observation de l'Édit
d'Amboise. Le maréchal de Vieilleville fut envoyé à Lyon, en Dauphiné,
Languedoc, et Provence, avec charge de recouvrer les places fortes dont
les huguenots s'étaient emparés[414]. Le maréchal de Bourdillon alla
mettre les catholiques de Rouen à la raison. Le parlement de Provence,
qui se distinguait par son fanatisme, fut suspendu en masse et remplacé
par une délégation du parlement de Paris (24 novembre). Le président de
cette commission, Bertrand Prévost, sieur de Morsan, procéda si
rigoureusement contre les catholiques factieux que 2 000 d'entre eux se
réfugièrent dans le Comtat, pour se mettre à l'abri sous la protection
du pape. Mais ils furent extradés et jugés[415].
[Note 414: Catherine à Soubise, _Lettres_, t. II, p. 33, 13 mars
1563.--Cf. _ibid._, 2 juin, p. 50, et la note 2.]
[Note 415: Arnaud, _Histoire des protestants de Provence et du
Comtat-Venaissin_, t. I, 1884, p. 178, 180. La commission
autorisant les conseillers des parlements envoyés en mission est
dans Fontanon, t. IV, p. 274-276.]
La Reine-mère écrivait aux lieutenants du roi, elle rappelait à
Montmorency-Damville, gouverneur du Languedoc et catholique zélé, «de
faire inviolablement observer» l'Édit de pacification. C'était, ajoutait
Charles IX, «le seul establissement de la tranquillité public et pour
ceste cause, il fault que vous qui estes gouverneur et qui sçavez en
cela quelle est mon intention, que sans passion ni acception de personne
ni de religion vous teniez mains à ce qu'il soit gardé et entretenu et
que du premier qui y contreviendra la punition s'en fasse
exemplaire»[416]. Catherine déclarait sans détour au nouvel ambassadeur
d'Espagne, don Francès de Alava, successeur de Chantonnay, que la
nécessité les avait contraints «de faire ung édict pour la conservation
du royaume, lequel estoit sy utille que le roy», son fils, «ne se
délibéroit pour quelque occasion que ce feust, le rumpre et violer; que
partye du royaume avoit esté saulvé et par là il le falloit
conserver»[417].
Au XVIe siècle, l'organe essentiel de la volonté royale était le Conseil
du roi, où l'on distinguait le Conseil privé, qui dirigeait
l'administration, la justice et les finances du royaume, et le Conseil
des affaires, une quintessence du premier, auquel étaient réservées les
questions les plus importantes du dedans et du dehors[418]. Le Conseil
du roi, à la fois conseil de délibération et conseil d'exécution,
réunissait les fonctions que se partagent aujourd'hui le Conseil d'État,
la Cour de Cassation et le Conseil des ministres. A cette époque les
secrétaires d'État, qui furent à partir de Louis XIV les agents suprêmes
du pouvoir central, n'étaient considérés encore que comme les
expéditeurs des ordres du Conseil, et même quand ils assistaient aux
réunions, ils ne délibéraient ni ne votaient. Quand certains d'entre eux
y obtenaient séance et voix et se trouvaient ainsi associés aux actes du
gouvernement, c'était par désignation particulière et non à titre de
secrétaires d'État.
[Note 416: _Lettres_, t. II, p. 129-130, 8 Janvier 1564, et note
2, p. 129.]
[Note 417: _Ibid._, p. 150, 26 février 1564.]
[Note 418: Le règlement du 21 décembre 1560, qui déterminait la
part de pouvoir de la Reine-Mère et du roi de Navarre (voir plus
haut, p. 91), semble distinguer quatre conseils: Conseil privé,
Conseil des affaires du matin, Conseil des parties, Conseil des
finances, mais quand on y regarde de près, on voit que le Conseil
des parties n'est qu'une «séance» du Conseil privé, et que le
Conseil des finances est une Commission préparatoire, une
«Direction» des finances, si l'on peut dire, chargée de préparer
les décisions financières à soumettre au Conseil privé.]
L'autorité du Conseil se faisait sentir dans toutes les parties du
royaume à tous les sujets du roi, de quelque condition et état qu'ils
fussent. Aussi importait-il qu'en ces temps de passion religieuse, son
impartialité ne pût être mise en doute. Catherine de Médicis y fit
entrer des représentants des divers partis. Dans l'ensemble des listes
du Conseil, de 1563 à 1567, on relève les noms de seize catholiques
zélés: les cardinaux de Lorraine et de Guise, les ducs de Montpensier et
de Nevers (Louis de Gonzague), le lieutenant général du roi en
Bourgogne, Gaspard de Saulx-Tavannes, le futur garde des sceaux,
Birague, etc.; de six protestants: Condé, les trois Châtillon,
d'Estrées, La Rochefoucauld; et d'une vingtaine de modérés: le
chancelier de L'Hôpital, le surintendant des finances, Artus de Cossé,
sieur de Gonnor, l'évêque d'Orléans, Morvillier, Jean de Monluc,
etc.[419]. Ces «politiques», comme on les appelait, à qui on peut
joindre le Connétable et même le cardinal de Bourbon, ami personnel de
Catherine, voulaient comme elle, par esprit d'humanité et dégoût des
violences ou simplement pour le bien de l'État, appliquer l'Édit de
pacification. Leur nombre, qui balançait celui de tous les autres
conseillers, indique bien les tendances générales du gouvernement et son
ambition de constituer la royauté en pouvoir supérieur aux partis, juge
de leurs querelles et défenseur impartial de l'ordre public.
[Note 419: Noël Valois, _Le Conseil du roi aux XIVe, XVe et XVIe
siècles_; Paris, 1888, p. 193, 195, 196.]
La composition de ce Conseil et les rapports de la Cour de France avec
Rome auraient dû rassurer les réformés. Catherine avait forcé le pape
Pie IV, en le menaçant d'un Concile national, à convoquer le Concile
général, mais elle n'avait pas obtenu qu'il se tînt, comme le demandait
aussi l'empereur Ferdinand, dans une ville du centre de l'Allemagne, où
les protestants auraient pu aller et discuter en sûreté[420]. Au lieu
d'un nouveau concile «libre et saint», de qui elle attendait un remède
aux dissensions religieuses, elle avait dû accepter la reprise à Trente
du Concile deux fois réuni et deux fois interrompu. Au moins aurait-elle
voulu qu'il abolît certains abus, autorisât quelques pratiques nouvelles
et surtout se gardât de préciser le dogme; concessions qu'elle croyait,
à tort d'ailleurs, capables de ramener les dissidents. Ses ambassadeurs,
le jour de la séance solennelle d'ouverture (26 mai 1562), insistèrent
avec une cruauté moqueuse sur la corruption de l'Église. Le cardinal de
Lorraine, qu'elle avait fait partir pour Trente, après le colloque de
Poissy, avec une soixantaine d'évêques français, avait pour instructions
de s'entendre avec les Allemands, qui, eux aussi, désireux de rétablir
l'unité religieuse, réclamaient les plus larges réformes, et
particulièrement les prières en langue vulgaire et le mariage des
prêtres[421]. Les représentants de l'Église gallicane n'allaient pas
jusque-là. Dans les _Articles de Réformation_ qu'ils soumirent au
Concile, le 2 janvier 1563, ils se taisaient sur le célibat
ecclésiastique et se contentaient qu'on permît aux fidèles, après
l'office, de chanter en français des cantiques spirituels et les psaumes
de David. Ils proposaient d'accorder aux laïques la communion sous les
deux espèces et d'ôter les superstitions qui pouvaient s'être glissées
dans le culte des images, les pèlerinages, les confréries, les
indulgences.
[Note 420: Janssen, _L'Allemagne et la Réforme_, trad. de
l'allemand, par E. Paris, t. IV. Paris, 1895 p. 333.]
[Note 421: _Ibid._, p. 161-162.]
Mais Français et Allemands se heurtaient au bloc des Italiens et des
Espagnols, résolument hostiles à tout compromis. Le pape n'aimait pas
l'Église gallicane, qui niait son infaillibilité, prétendait constituer
dans l'unité catholique un corps à part, ayant ses libertés, coutumes et
privilèges, et se montrait plus docile à la tutelle du roi qu'à
l'autorité du Saint-Siège. Pendant un voyage du cardinal de Lorraine à
Rome, les légats ripostèrent aux Articles de réformation de l'Église par
un projet de «réformation des princes». Ils y revendiquaient pour les
tribunaux ecclésiastiques le droit exclusif de juger les clercs,
défendaient aux juges séculiers d'intervenir dans les causes
spirituelles, matrimoniales, bénéficiales et d'hérésie, même si les
juges d'Église consentaient à se dessaisir, menaçaient d'excommunication
les souverains qui, sauf en cas de guerre contre les infidèles ou dans
une extrême nécessité, lèveraient sur le clergé aucun impôt, taxe, péage
ou subside. C'était remettre en question les conquêtes des rois de
France, aidés de leurs parlements, sur la juridiction, l'administration
et la propriété ecclésiastique. Les ambassadeurs relevèrent vivement
cette attaque à peine déguisée contre le pouvoir royal, et quelque temps
après ils se retirèrent à Venise. Charles IX, n'étant pas d'humeur à
endurer que les Pères voulussent «rongner les ongles aux rois et
croistre les leurs»[422], enjoignit à ses représentants de ne pas
revenir à Trente avant que les légats eussent «réformé les articles» qui
concernaient «ses droicts, usages, privilèges et authoritez et ceux de
l'Église gallicane, pour n'en estre plus parlé ny mis aucune chose en
controverse ou dispute»[423]. Catherine était très mécontente du
Concile, qui trompait toutes ses espérances. Quand le cardinal de
Lorraine revint de Trente, réformateur repenti et qui cherchait à Rome
un appui pour sa maison en deuil, il demanda que les décrets du Concile
fussent reçus comme loi de l'État. L'affaire fut débattue «en pleine
compaignie» du Conseil du roi, «appellez les quatre presidens de sa
Court de Parlement et ses advocatz et Procureur general» (22 février
1564). Le Cardinal, irrité de l'opposition du Chancelier, son ancienne
créature, lui dit qu'il était temps de déposer le masque (_larvam
deponere_), c'est-à-dire de se déclarer pour la Réforme. L'autre
répondit qu'il vît lui-même qui avait à Vassy violé l'Édit de janvier,
d'où s'étaient ensuivies tant de funestes conséquences[424]. L'assemblée
trouva dans les décrets, comme l'écrivait Catherine à l'évêque de
Rennes, ambassadeur de France à Vienne, «tant de choses contraires» à
l'autorité du Roi «et préjudiciables aux libertez et privilleges de
l'Église gallicane» qu'il y avait été «advisé et résolu» de surseoir à
leur enregistrement par les Cours souveraines «encore pour quelque
temps»[425]. Ce quelque temps dura toujours.
[Note 422: [Dupuy] _Instructions et lettres des rois très
chrestiens et de leurs ambassadeurs concernant le Concile de
Trente..._, 1654, p. 479, Saint-Silvain. 28 août 1563.]
[Note 423: Ibid., p. 538, Monceaux, 9 nov. 1563.]
[Note 424: Bèze à Bullingerr, _Calvini Opera omnia_, t. XX col.
262-263.]
[Note 425: Catherine à l'évêque de Rennes, _Lettres_, II, p.
153-154, 28 fév. et X, p. 128-129, 7 févr.--Hubert Languet,
_Arcana soeculi sexti decima... epistulae secretae_, II, p.
286-287, 6 mars 1564, dit pour quelles raisons le Conseil repoussa
l'enregistrement. L'ajournement fut un expédient pour ménager
l'amour-propre du Cardinal.]
Les privilèges de l'Église gallicane aidaient à couvrir les agissements
de la politique modérée. Pie IV ayant cité par devers lui les sept
archevêques ou évêques d'Aix, Uzès, Valence, Oloron, Lescar, Chartres et
Troyes comme suspects d'hérésie, le Roi repoussa la prétention de la
Cour romaine d'évoquer directement la cause sans passer par la
juridiction intermédiaire des prélats et métropolitains français[426].
Il protesta avec plus de vigueur encore quand le Pape menaça la reine de
Navarre, Jeanne d'Albret, de la déposer et la priver de ses États si
elle ne comparaissait pas dans six mois en personne ou par procureur à
Rome pour se purger du crime d'hérésie[427]. Catherine chargea le sieur
d'Oysel de faire entendre au Pape «qu'il n'a nulle auctorité et
juridiction sur ceulx qui portent tiltre de roy ou de royne et que ce
n'est pas à luy de donner leurs Estats et royaumes en proye au premier
occupant et mesmement (surtout) de ladicte royne de Navarre, qui a la
meilleure partie de ses biens en l'obéissance du Roy mon dict sieur et
filz»[428]. Pie IV n'osa passer outre. Jeanne d'Albret, dans une lettre
à la Reine-mère, confessait «ne jamais pouvoir recognoistre ceste digne
faveur dernière et couronnant toutes les autres» et se disait impatiente
d'aller la trouver en quelque part qu'elle fût pour lui «baiser les
pieds de meilleure affection qu'au pape»[429].
[Note 426: _Lettres_, II p. 119 et la note 1.]
[Note 427: Bordenave, _Histoire de Béarn et Navarre_, publiée par
Paul Raymond (_Soc. Hist. France_), 1873, p. 120-122.]
[Note 428: _Lettres_, II, p. 119, 13 déc. 1563.]
[Note 429: _Ibid._, p. 120, note.]
Les puissances catholiques étaient scandalisées de l'attitude du
gouvernement français. Les ambassadeurs du Pape, de l'Empereur, du roi
d'Espagne et du duc de Savoie arrivèrent ensemble à Fontainebleau où se
trouvait la Cour, pour demander au Roi «comme par un commun accord» de
faire observer par toute la France les décrets du Concile de Trente, de
changer l'Édit de pacification, de punir les fauteurs des derniers
troubles et les meurtriers du duc de Guise. Ils l'invitèrent à un
congrès de princes et d'ambassadeurs chrétiens, qui se tiendrait à Nancy
pour aviser aux moyens d'extirper les hérésies (12 février 1564).
Charles IX répondit--on reconnaît le style de sa mère--que son intention
était de vivre et de faire vivre son peuple selon l'ancienne et louable
coutume tenue et observée en l'Église romaine, mais qu'il avait été
forcé de faire la paix «pour déchasser les ennemis du royaume» et qu'il
ne pouvait sans «rechute de guerre» rompre son Édit de pacification. Il
s'excusait donc d'aller à Nancy (26 février)[430].
Mais justement pour résister à cette pression du dehors, Catherine ne
devait pas être suspecte aux catholiques français de complaisance pour
les huguenots. Elle avait vu l'attachement des grands corps de l'État et
de la masse de la nation à l'Église traditionnelle. C'était une
constatation dont un esprit réaliste comme le sien tint désormais un
très grand compte. L'Édit contenait un maximum de concessions qu'elle
jugeait dangereux de dépasser. Les chefs protestants s'étaient imaginés
à tort que, la guerre finie, elle recommencerait à tout tolérer comme à
Saint-Germain. Le prince de Condé faisait «tous les jours prescher
dedans la mayson du Roi»[431]. La duchesse de Ferrare avait aussi
converti son logis à Paris et à Fontainebleau en lieu de culte[432].
C'était, remarque Chantonnay, vouloir que le Roi souffrît en sa Cour ce
que les hauts justiciers n'étaient pas autorisés à permettre en leurs
maisons. Catherine attendit patiemment que Condé, très occupé d'une de
ses filles d'honneur, renonçât de lui-même à dresser autel contre autel
dans les résidences royales[433], mais la duchesse de Ferrare, Renée de
France, persévérant en son zèle, elle lui fit interdire pendant le
séjour du Roi à Fontainebleau de faire prêcher au château et même dans
une maison qu'elle avait achetée au village (de Fontainebleau) et
qu'elle prêtait et dédiait «pour tel faict», même quand elle n'était pas
à la Cour[434].
[Note 430: _Mémoires du prince de Condé_, 1743. t. V, p. 45.--_Les
Mémoires de Messire Michel de Castelnau, seigneur de
Mauvissière..._, par J. Le Laboureur, conseiller et aumônier du
Roy, t. I, p. 167 (liv. V, ch. v).]
[Note 431: Lettre de Mme de Roye à Bèze (7 mai 1563), _Calvini
Opera omnia_, t. XX, col. 6.--Lettre de Chantonnay, ambassadeur
d'Espagne, dans _Mémoires de Condé_, II, p. 160.]
[Note 432: Chantonnay 22 décembre 1563, 12 janvier 1564, _Mémoires
de Condé_, II, p. 183 et 187.]
[Note 433: Dans les considérants de la Déclaration de Lyon, 24
juin 1564 (Fontanon, t. IV, p. 279), le Roi laisse entendre que
les chefs protestants ont renoncé volontairement à l'exercice de
leur culte dans les maisons royales.]
[Note 434: _Calvini Opera omnia_, t. XX col. 267, mars 1564.]
Bèze avait deviné les nouvelles dispositions de la Reine. Quand il
revint à Genève en mai 1563, il était plein d'une confiance d'où il
l'excluait. Grâce à la protection divine, les principaux ennemis de
l'Évangile étaient morts ou impuissants; les chefs réformés avaient part
au gouvernement. «Telle est, continuait-il, la nature de notre roi
(Charles IX) et même de ses frères qu'elle permet à tous les fidèles
(_pios_) d'attendre d'eux de sûrs et grands progrès en piété»[435]. Mais
il ne disait rien de Catherine: silence significatif. Clairement, dans
une lettre du 2 juillet, Calvin parlait de la «légèreté» et de
«l'astuce» de la Reine, qui ne permettent pas ou si peu d'espérer[436].
Deux semaines après (19 juillet), il se plaignait qu'elle s'opposât
autant qu'elle pouvait à la bonne cause[437]. Il l'accusait contre toute
justice (19 juillet)--c'était après le meurtre du capitaine Couppé--de
favoriser l'agitation fanatique de Paris. Sa perfidie, écrivait-il
encore au mois d'août, autorisait les ennemis de la Réforme à braver les
Édits du Roi. «Dans leur rédaction, le Chancelier se montre très libéral
à notre égard, car au fond du coeur il nous est favorable. Mais par les
artifices cachés de la Reine toutes les bonnes résolutions prises en
Conseil sont éludées»[438]. Ce revirement de Calvin à l'égard de
L'Hôpital est à noter. De dépit, Bèze en revenait à la théorie du parti
contre le gouvernement féminin. «C'est le dernier des malheurs
écrivait-il le 20 juillet, que celui d'un peuple soumis à l'empire d'une
femme, (et d'une femme de cette sorte)»[439].
[Note 435: _Ibid._, XX, col. 21.]
[Note 436: _Ibid._, col. 54.]
[Note 437: _Ibid._, col. 64.]
[Note 438: _Ibid._, col. 133.]
[Note 439: _Ibid._, col. 67.]
C'en était fini des complaisances d'avant la guerre. L'Édit de Vincennes
(14 juin 1563) avait défendu aux religionnaires de travailler boutiques
ouvertes les jours de fête de l'Église catholique[440]. L'importante
«Déclaration et Interprétation» du 14 décembre de la même année suppléa
aux lacunes et aux obscurités de l'Édit d'Amboise par la limitation des
droits de la minorité. L'Édit concédait aux protestants pour l'exercice
de leur culte, en outre d'une ville par bailliage «toutes les villes
esquelles la religion estoit» jusqu'au 7 mars pratiquée, mais la
Déclaration expliqua qu'il fallait entendre par «toutes les villes»
seulement «celles qui estoient tenues par force durant les troubles,
esquelles l'exercice de ladite religion se faisoit apertement ledit
septiesme mars», excluant ainsi les autres où au même temps se tenaient
des prêches ou assemblées de prières. Elle renouvela l'interdiction de
«besongner, vendre ny estaler» les jours de fêtes «à boutiques ouvertes»
et défendit d'ouvrir les boucheries pendant les jours maigres institués
par l'Église catholique. Elle ordonnait aux religieux et religieuses qui
s'étaient «licentiez durant et depuis les derniers troubles» de rentrer
dans leurs couvents ou de quitter le royaume «mesmes s'ils sont mariez
contre le voeu de leur profession»[441]. A Paris surtout, par crainte des
émeutes catholiques, elle tendait à restreindre et presque à supprimer
les signes extérieurs de la nouvelle religion. Elle refusait aux
réformés de cette ville le droit de «se transporter es bailliages
circonvoisins pour assister à l'exercice qui s'y fera de ladite
religion.» Les enterrements se feraient «de nuit... sans suyte ni
compagnie», sous l'escorte du guet, tandis qu'ailleurs le convoi pouvait
être de vingt-cinq ou trente personnes. Là, comme dans tous les lieux
privés de la liberté du culte, les enfants à baptiser seraient portés au
lieu d'exercice le plus proche, mais «en compagnie de quatre ou cinq
tant seulement». Ces mesures, dont quelques-unes s'expliquaient, sinon
se justifiaient, par des raisons d'ordre public, blessaient la minorité
comme autant d'affirmations de son infériorité légale.
[Note 440: Fontanon, _Édits et Ordonnances_, t. IV, p. 276;
_Calvini Opera Omnia_, XX col. 54.]
[Note 441: Fontanon, t. IV, p. 276-278.]
La neutralité de la Reine-mère entre Coligny et les Guise, ses efforts
pour réconcilier Condé avec les Lorrains, paraissaient aux protestants
une trahison. Ils interprétèrent comme une menace le privilège octroyé
par le Roi le 13 janvier 1564 «aux principaux chefs de maisons» de
Paris, d'avoir des armes, contrairement à la Déclaration jointe à l'acte
de majorité (août 1563). Inquiets et soupçonneux, ils se munissaient de
toutes «choses nécessaires pour la guerre» et parlaient
«licentieusement». Catherine s'en plaignait doucement dans une lettre à
Coligny (17 avril 1564), où elle lui rappelait la bonne volonté du
gouvernement à punir les violences des catholiques et les ordres qu'elle
et son fils donnaient journellement aux gens de justice, «lesquelz à en
dire la vérité n'y ont pas faict en la plus part des lieux grand devoir
jusques à présent. Mais là-dessus, ajoutait-elle, il fault que je vous
dye qu'il me desplait bien fort de la deffiance en laquelle vous me
mandez que sont entrez ceux de la relligion pour ung faulx bruit que
l'on a faict courir que l'on se délibère avoir bientost la raison
d'eux»... «J'ay si cher le repoz de cet Estat et désire tant la
conservation de tous es subjects du roy mon dict sieur et filz, que pour
riens au monde je ne vouldrois y avoir consenti et aussy peu
permettray-je et endureray-je de mon vivant de qui que ce soyt que telle
chose se feist». Elle priait l'Amiral d'affirmer à ceux de ses
coreligionnaires qui lui en parleraient que l'Édit «leur sera observé
inviolablement», menaçant si elle voyait quelque apparence de trouble en
quelque côté que ce fût d'employer «le vert et le secq (sec) sans
respect de religion, personnes ny autre considération que celle qui
appartient à la conservation du repoz de cest Estat»[442].
[Note 442: _Lettres_, II, p. 177.]
Il est d'usage de lui dénier le mérite de ses bonnes intentions pour
l'attribuer tout entier au plus vertueux et au plus humain de ses
conseillers, le chancelier de L'Hôpital[443]. Il y a une histoire et il
y a une légende de L'Hôpital. L'histoire le glorifie avec raison comme
partisan de la liberté de conscience et, sous certaines réserves, de la
liberté de culte. La légende voudrait qu'il eût inspiré à Catherine de
Médicis, presque malgré elle, une politique sage et modérée. A lui
l'honneur des lois et des actes de tolérance, à elle la responsabilité
des compromissions, des reculs et des faiblesses. Mais ce partage inégal
s'accorde mal avec les faits. Catherine aimait le pouvoir et s'en
montrait d'autant plus jalouse qu'elle l'avait plus longtemps attendu.
Elle était très active. Les dix volumes in-folio de sa correspondance
qui ont été publiés et que la partie égarée ou détruite augmenterait
encore de quelques autres prouvent que cette épistolière infatigable
s'intéressait aux détails d'administration comme aux plus grandes
affaires. Ses lettres, quand elles sont rédigées par les secrétaires
d'État, portent souvent des apostilles de sa main, et il y en a beaucoup
qui sont tout entières autographes. Il reste de L'Hôpital des harangues
aux Parlements, aux États généraux, aux assemblées du clergé, où au nom
du Roi et de la Reine-mère il fait appel en termes éloquents et même
émouvants à la concorde, à la douceur, à l'esprit de charité; mais on ne
trouve pas dans ses oeuvres, et pour cause, d'ordres aux grands officiers
de la Couronne, aux gouverneurs de province, aux Cours de parlements,
aux baillis et sénéchaux, aux trésoriers de France, comme il s'en
trouverait nécessairement s'il avait été une sorte de «principal
ministre». Alors il faudrait supposer que Catherine de Médicis s'est
résignée de 1560 à 1568 à être le secrétaire du Chancelier. Ce n'est pas
la figure qu'elle fait aux ambassadeurs et aux hommes d'État de
l'époque.
[Note 443: Il y a sur Michel de l'Hôpital, «ce héros de la
tolérance», un nombre prodigieux d'éloges, dont le plus éloquent
est celui de Villemain, et aussi quelques bons travaux, mais il
reste à écrire une histoire vraiment critique de sa vie et de son
rôle politique.
É. Dupré-Lasale, dont l'ouvrage est certainement le plus étudié,
s'arrête en 1560: _Michel de l'Hospital avant son élévation au poste de
chancelier de France_ (1505-1558), Paris, 1875, et 2e partie
(1555-1560), Paris, 1899. On peut le compléter par A. E. Shaw, _Michel
de l'Hospital and his Policy_, Londres, 1905.--Taillandier, _Nouvelles
recherches historiques sur la vie et les ouvrages du chancelier de
l'Hôpital_, Paris, 1861, est un résumé rapide, comme aussi l'ouvrage
d'Atkinson (C. T.), _Michel de l'Hospital_, Londres, 1900.--Amphoux,
_Michel de l'Hôpital et la liberté de conscience au XVIe siècle_, Paris,
1900, écrit, comme son titre l'indique, moins une biographie objective
que le récit, tout à la louange du Chancelier, de ce premier essai de
tolérance.--Il faudrait commencer par une bonne édition des Oeuvres
complètes de L'Hôpital, celle de Duféy étant, à tous égards,
insuffisante.]
A dire vrai, le jeu de bascule qu'imposait le conflit des passions
religieuses suppose une main plus légère que celle de L'Hôpital.
Assurément cet honnête homme était un habile homme; le succès de sa
carrière en est la preuve.
Fils d'un médecin du connétable de Bourbon, ayant suivi à l'étranger son
père fugitif, il était parvenu à faire oublier cette tache originelle.
Ses poésies latines, d'une facture si solide, l'avaient mis en telle
estime parmi les lettrés que les écoles de Ronsard et de Marot le
prirent pour arbitre de leurs querelles littéraires[444]. Il avait
épousé en 1537 la fille du lieutenant criminel, Jean Morin, qui lui
apporta en dot une charge de conseiller au parlement de Paris[445]. De
cette Cour dont le pédantisme, l'humeur procédurière et l'âpreté au gain
le dégoûtèrent, il passa quelques années après à la co-présidence de la
Cour des comptes. Enfin, par la protection du duc de Guise et du
cardinal de Lorraine, dont il célébrait en vers latins la gloire
militaire et l'éloquence, il fut promu à la chancellerie de France, un
des grands offices de la Couronne et le seul qui fût accessible aux gens
de robe. Mais sa vertu, qui dans cette ascension au pouvoir s'était
pliée aux exigences de l'ambition jusqu'à le faire accuser par Bèze
d'«habileté courtisane», se retrouva tout entière en cette charge
prééminente, et même elle parut aux magistrats qui en ressentirent les
effets par trop rude, fâcheuse, indiscrète, appelant «chat un chat».
Peut-être n'était-ce pas ce «vrai Caton» qu'il eût fallu pour gagner aux
idées de tolérance les officiers de judicature, grands et petits, qu'il
accusait trop cruellement de vendre la justice. Il humilia le parlement
de Paris en faisant enregistrer dans une Cour provinciale la Déclaration
de majorité. On a l'impression--mais combien il répugne de toucher à
cette grande mémoire--que le Chancelier n'eut pas toujours la souplesse
et les ménagements nécessaires en ces temps malheureux[446].
[Note 444: Dupré-Lasale, _Michel de l'Hospital avant son élévation
au poste de chancelier_ (1505-1558), Paris, 1875, p. 163-171.]
[Note 445: Ce lieutenant criminel, qui fut plus tard un ardent
persécuteur des réformés, avait reçu du roi, pour prix de l'on ne
sait quels services, le droit de disposer d'une charge de
conseiller au Parlement en faveur de son futur gendre. Le
Parlement fit difficulté d'admettre Michel de L'Hôpital, mais il
céda. Sur cette nomination liée à celle de Lazare de Baïf comme
maître des requêtes, voir Dupré-Lasale, _ibid._, p. 75-76.]
[Note 446: M. Maugis, qui a si consciencieusement et si
méritoirement dépouillé les registres du Parlement (_Histoire du
Parlement de Paris de l'avènement des rois Valois à la mort
d'Henri IV_, 3 vol., Paris, 1913-1916), se fait de L'Hôpital une
idée assez fausse. C'est «l'homme des tempéraments et de la
conciliation», il «reconnaît la nécessité de concilier les
pouvoirs (le Parlement et la royauté) au lieu de les opposer,
disons mieux: de les unir pour les opposer au danger commun», t.
II, p. 28. Quel danger? l'intransigeance catholique ou la poussée
protestante? Il y a aussi dans les deux derniers volumes, les
seuls qui me concernent, un certain parti pris d'ignorer ou de
mépriser les documents imprimés. C'est la nouvelle école. Il n'y a
rien de vrai et il n'y a d'intéressant que ce qui est resté
inédit.]
Il était bon et humain. Sa religion était amour et charité; il détestait
de contraindre les consciences. Mais c'est une question de savoir si sa
politique religieuse, du moins à la fin, fut uniquement inspirée par les
principes de tolérance et s'il n'y entrait pas quelque sympathie
personnelle pour les novateurs. On vient de voir quels services Calvin
attendait de lui en 1563. Il professa toujours le catholicisme; mais sa
femme et sa fille, qui avaient passé à la Réforme, étaient de bien
tendres solliciteuses. Au début de sa charge, il menaçait de toute la
rigueur des lois les religionnaires qui troubleraient l'ordre; plus
tard il parut croire que la rigueur des catholiques justifiait l'esprit
de révolte des protestants. Le Chancelier et Catherine évoluaient en
sens contraire sans trop s'en apercevoir, lui poussé en avant par la
générosité de son coeur; elle, maintenue sur place ou même ramenée en
arrière par le calcul des forces catholiques ou de ses propres intérêts.
Cependant elle se défendait de vouloir rapporter l'Édit de pacification,
et le fait est que tant que les protestants restèrent paisibles, elle
l'observa et, autant qu'elle put, le fit observer. Elle tint à honneur
de continuer, malgré la pression de la nation et des grandes puissances
catholiques, cette politique de modération dont elle avait eu l'idée et
pris l'initiative. Il serait injuste de l'oublier.
Elle avait ses moyens propres de pacification: «J'ay ouy dire au Roy
vostre grand-père, écrivait-elle un jour à un de ses fils[447], qu'il
falloit deux choses pour vivre en repos avec les François et qu'ils
aimassent leur Roy: les tenir joyeux et occuper à quelque exercice,...
car les François ont tant accoustumé, s'il n'est guerre, de s'exercer
que, qui ne leur fait faire ils s'emploient à autres choses plus
dangereuses». Elle avait toujours présente à l'esprit la Cour de
François Ier et, aussitôt après le désarroi des premiers troubles, elle
en reconstitua une sur ce modèle-là et encore plus nombreuse et plus
belle. Elle y appela quatre-vingts filles ou dames des plus nobles
maisons pour l'aider à faire les honneurs des résidences royales. Elle
les voulait vêtues de soie et d'or, parées, dit Brantôme, comme déesses,
mais accueillantes comme des mortelles. Elle espérait que leur bonne
grâce ou leur beauté, une vie élégante et magnifique, des jeux et des
spectacles attireraient ou retiendraient auprès du Roi les gentilshommes
protestants et catholiques et les dégoûteraient de la guerre, l'horrible
guerre civile.
Parmi ces dames et ces demoiselles, il y en avait de plus favorites
qu'elle emmenait dans ses villégiatures et ses chevauchées
diplomatiques. C'est le fameux escadron volant dont elle se serait
servie pour assaillir à sa façon et réduire les chefs de partis[448].
Mais il faut remarquer qu'il s'y trouvait des femmes qui n'étaient plus
jeunes et d'autres qui passèrent toujours pour vertueuses.
[Note 447: _Lettres de Catherine de Médicis_, II, p. 92. Cette
lettre, qui, on le verra chap. VIII, p. 270, n. 4, est adressée à
Henri III et non à Charles IX, et que la Reine-mère écrivit, non
en 1563, comme le suppose La Ferrière, mais à la fin de 1576, est
comme une sorte de programme de gouvernement intérieur.]
[Note 448: Pour les raisons que l'on va voir, je n'ose plus être
aussi affirmatif sur le rôle de l'escadron volant que je l'ai été
dans l'_Histoire de France_ de Lavisse, t. VI, 1, p. 88.]
Que les moeurs fussent mauvaises dans cette Cour, c'est probable, car
dans quelle grande Cour les moeurs sont-elles bonnes? Catherine avait
tant de volontés à ménager qu'elle a dû fermer les yeux sur bien des
fautes. Elle avait trois fils dont l'un régnait, et elle fut bien
obligée, quand ils devinrent des hommes, de faire comme d'autres mères
et de se montrer aussi indulgente à leurs écarts qu'elle l'avait été aux
infidélités de son mari. Il faut se défier des pamphlétaires et des
prêcheurs qui, pour des raisons toutes différentes, dénaturent la
vérité. On n'est même pas tenu de croire sur parole la reine de
Navarre, Jeanne d'Albret, quand elle dénonçait à son fils la Cour de
France comme un lieu de perdition, où «ce ne sont pas les hommes... qui
prient les femmes, mais les femmes qui prient les hommes»[449]. Cette
rigide huguenote, probablement par souci maternel de préservation,
calomniait peut-être le désir de plaire et les avances, même innocentes,
du cercle de la Reine-mère.
[Note 449: Lettre du 8 mars 1572, _Bulletin de la Société de
l'Histoire de France_, 1835, t. II. p. 167.]
Le duc de Bouillon, un huguenot lui aussi, et qui écrivait en sa
vieillesse ses _Mémoires_ pour l'instruction de ses enfants, parle d'un
tout autre ton:
«L'on avoit de ce temps-là, dit-il en racontant son entrée à la Cour,
(en 1568) une coustume, qu'il estoit messéant aux jeunes gens de bonne
maison s'ils n'avoient (de n'avoir pas) une maistresse, laquelle ne se
choisissoit par eux et moins par leur affection, mais ou elles estoient
données par quelques parens ou supérieurs ou elles mesmes choisissoient
ceux de qui elles vouloient estre servies.» Monsieur le maréchal de
Damville, «qui est à présent connétable de France»[450]--c'était son
oncle germain--«me donna mademoiselle de Chasteau-Neuf pour maistresse,
laquelle je servois fort soigneusement autant que ma liberté et mon aage
(il avait alors treize ans) me le pouvoient permettre... Elle se rendit
très soigneuse de moy, me reprenant de tout ce qui luy sembloit que je
faisois de malseant, d'indiscret ou d'incivil, et cela avec une gravité
naturelle qui estoit née avec elle que nulle autre personne ne m'a tant
aidé à m'introduire dans le monde et à me faire prendre l'air de la Cour
que cette demoiselle, l'ayant servie jusques à la Saint Barthelemy et
toujours fort honorée. Je ne sçaurois desapprouver cette coustume
d'autant qu'il ne s'y voyoit, oyoit, ny faisoit que choses honnestes, la
jeunesse [étant] plus désireuse lors qu'en cette saison (c'est-à-dire
sous Henri IV) de ne faire rien de messeant.... Depuis l'on n'a eu que
l'effronterie, la medisance et saletés pour ornement, qui fait que la
vertu est mésestimée et la modestie blasmée et rend la jeunesse moins
capable de parvenir qu'elle ne l'a esté de longtemps»[451].
[Note 450: Ce passage a donc été écrit entre 1593, l'année où
Damville fut nommé connétable, et l'année 1614 où il mourut,
probablement pendant le règne d'Henri IV. En effet, Hauser, _Les
Sources de l'Histoire de France, XVIe siècle_, t. III: _les
guerres de religion_, p. 62, dit que ces _Mémoires_ ont été écrits
en 1609.]
[Note 451: _Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de
Bouillon_ (1565-1586), publiés par M. le comte Baguenault de
Puchesse pour la Société de l'Histoire de France, 1891, p. 17-18.
La belle Châteauneuf, dont Turenne parle avec tant de respect,
fut, au dire de Brantôme, pendant trois ans, la maîtresse du duc
d'Anjou (depuis Henri III) (_Oeuvres_, t. IX, p. 509). Elle épousa
depuis, «par amourettes», un Florentin, Antinoti, «comite des
galères» à Marseille, et, l'ayant surpris en adultère, elle le tua
de sa main (septembre 1577). Bouillon n'ignorait rien de ces
faits, et cependant il continuait à révérer le souvenir de cette
amoureuse et de cette justicière. La liaison entre la jeune fille
et le duc d'Anjou, tous deux libres, avait dû être si ennoblie par
le sentiment, la durée et cet art des bienséances mondaines où
Châteauneuf excellait, que Bouillon en oubliait l'irrégularité.
Quant à blâmer la jeune femme de s'être vengée de cet officier
subalterne qu'elle avait distingué et qui la trompait, il n'y
songeait guère. Chrétien, mais gentilhomme, il trouvait les
préjugés du monde aussi respectables que les maximes de
l'Évangile.]
Cette préparation des jeunes gentilshommes aux moeurs polies et aux
élégances mondaines par des jeunes femmes de la noblesse peut servir de
commentaire à ce jugement de Brantôme qu'on serait tenté de prendre pour
un paradoxe. «Sa compagnie (celle de Catherine de Médicis) et sa Cour
estoit un vray Paradis du monde et escolle de toute honnesteté, de
vertu, l'ornement de la France...»[452]. Que le duc de Bouillon ait,
sans le vouloir ou à fin d'édification, quelque peu embelli le passé, ce
passé de la jeunesse aux lointains si séduisants, que Brantôme, en son
parti pris d'admiration pour la Reine-mère, ne se soit plus souvenu de
ses copieuses médisances sur les filles d'honneur, il n'est pas
toutefois imaginable que ces deux hommes, de caractère si différent, se
soient accordés à célébrer la Cour de Catherine, si, à défaut de vertu,
un grand air de décence, la distinction des manières et le respect des
convenances ne leur avaient pas fait illusion.
Un point sur lequel les contemporains sont d'accord, c'est la grandeur
de cette Cour. Comme Henri IV, après avoir conquis son royaume sur ses
sujets, se flattait devant le maréchal de Biron de faire un jour «sa
Court plantureuse, belle et du tout ressemblable à celle de» Catherine
de Médicis, le Maréchal lui répondit: «Il n'est pas en vostre puissance
ny de roy qui viendra jamais, si ce n'est que vous fissiez tant avec
Dieu qu'il vous fist ressusciter la Royne mère pour la vous ramener
telle»[453].
Les fêtes faisaient partie de son programme de gouvernement. Elle en
donna de superbes à Fontainebleau, durant le séjour qu'elle y fit en
février et mars 1564. C'était chaque jour un nouveau spectacle: défilé
de six troupes en brillant équipage conduites par les plus grands
seigneurs; cavalcade de six nymphes «toutes d'une parure»; joutes,
tournois, rompements de lances, combats à la barrière; «très rares et
excellens festins accompagnés d'une parfaite musique par des syrènes
fort bien représentées es canaux du jardin»; audition des Églogues de
Ronsard et d'une «tragicomédie sur le subject de la belle Genièvre»,
qu'un adaptateur inconnu avait tirée du _Roland furieux_ de
l'Arioste[454]. Ainsi les carrousels, les parades, les luttes de force
et d'adresse étaient entremêlés de divertissements plus délicats.
[Note 452: Brantôme; VII, p. 377.]1
[Note 453: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. VII, p. 400.]
[Note 454: _Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur
de Mauvissière..._, par J. Le Laboureur, conseiller et aumosnier
du Roy, 1659, t. I, liv. V, ch. VI, p. 168-169.--Brantôme, t. VII,
p. 370.--Cf. Laumonnier, _Ronsard, poète lyrique_, 1909, p.
220-221 sqq.]