--C’est un savant, un homme d’une très haute culture, un penseur, un

génie peut-être, un caractère, en tout cas. Il a réfléchi à la valeur

des préjugés qui l’empêchent, lui, d’endosser une paternité étrangère et

qui empêchent sa femme d’admettre le divorce. Je ne te cache pas que

cette réflexion sur les préjugés ou les prétendus préjugés, est un des

points principaux de ma nouvelle--qui est du genre ennuyeux, cela va de

soi;--mon savant a réfléchi, en outre, à l’utilité publique que pouvait

être la vie d’un homme comme lui n’ayant pas encore atteint cinquante

ans... Il a réfléchi à la vieillesse d’un homme, à la jeunesse d’un

autre. Il a pesé le passé, le présent et l’avenir. Quel thème! Le

présent, si riche et beau qu’il soit, mais connu, défloré, épuisé déjà

par définition, s’immolant devant l’avenir incertain, mais que gonflent

toutes les possibilités! En avant, les débauches de lyrisme ou, tout au

moins, de déclamation! Jamais, je ne trouverai dans mes soutes les

éléments de rhétorique nécessaires à un si noble effet. Si je te

racontais tout au long cette nouvelle, il y aurait de quoi t’endormir

debout! Sais-tu que j’en pourrais faire un drame à laisser croire que,

tout romancier que je sois, je suis un homme sérieux? Je disais donc

qu’il a conclu, mon savant, que cette vie, la sienne, quelle qu’en fût

la valeur, devait fléchir devant celle de l’enfant inconnu, de l’enfant

portant peut-être dans ses veines le sang d’une canaille ou d’un crétin,

mais qui, tel quel, à lui seul, représente des choses de l’ordre

mystique: la Vie, le Futur... Tu vois ça d’ici: du vague, évidemment,

mais dont on peut faire du grand.

--Ce sacrifice est odieux à admettre, mon ami. D’abord, il est idiot.

--Précisément, il est idiot, comme presque tout le sublime. Et il faut

que ce soit une grande intelligence qui conçoive qu’il est idiot et qui

cependant l’exécute...

--Je ne comprends pas.

--Est-il si nécessaire de comprendre?

--Ecoute-moi, Jean. Tu vas me faire observer que je me répète, mais je

dis pour la deuxième fois aujourd’hui: «Tu exagères...» Vous aimez cela,

vous autres écrivains, surtout aujourd’hui, parce que la mode est aux

idées qui semblent très fortes. Moi, je soupçonne qu’il faut se méfier

beaucoup de ces belles choses-là et que, la plupart du temps, des contes

de nourrices assureraient mieux votre renommée. Tu m’entends bien: il me

semble que vous jouez à un jeu facile. En effet, il suffit de pousser la

moindre petite pensée jusqu’à ses dernières conséquences, et le fameux

trompe-l’œil est badigeonné. C’est à qui tirera le plus loin; on va

afficher les cartons, n’est-ce pas? Ça me fait songer à l’interrogation

de ces Américaines que l’on voit partout ici: «Quel est l’homme le plus

riche dans la ville? Comment appelez-vous votre plus grand peintre à

cette heure? et votre premier écrivain?» Tu ne vas pas être content,

d’abord; mais tu me rendras justice plus tard. Réfléchis: moi, à ta

place, je n’écrirais pas cette histoire-là.

--Je ne t’en veux pas, ma petite. Ecoute: mon histoire, je ne l’ai pas

écrite; je l’essayais: j’essaie toujours mes ouvrages sur toi, comme des

robes sur un modèle parfaitement bien fait. Entre nous, je te dirai même

que c’est un tort. Si ça peut être avantageux neuf fois, la dixième, ça

peut parfaitement faire jeter un chef-d’œuvre au panier. Je ne prétends

pas que ce soit le cas! Embrasse-moi! Voici le canon de midi qui tonne

au château; toutes les cheminées de Nice ont leur panache de fumée; cela

diffuse au-dessus de la ville un brouillard rose, féerique; le sol

échauffé sent le thym et le poivre; tout est beauté autour de nous:

j’oublie le sort des hommes, les autos, les conditions d’une bonne

petite histoire, mon savant, sa fausse paternité, son empoisonnement, et

jusqu’à la sacrée littérature elle-même: embrasse-moi! Ça vaut tout.

LES TIROIRS VIDES

Qui se souvient encore de ce pauvre Charles Semaine, qui, sous un

pseudonyme qu’il est inutile de rappeler, publia, de 1880 environ à

1892, une dizaine de romans dits «d’amour», eut de beaux succès de

vente, et jouissait d’une très grande notoriété, lorsqu’il se fracassa

le crâne en tombant de cheval, sur les rochers d’une plage bretonne?

Cette fin tragique et inopinée fit du bruit pourtant; la presse

s’attendrit sur le destin d’un «si prestigieux talent» et sur le sort de

«l’infortunée jeune veuve», puis le public perdit l’habitude de voir aux

étalages des libraires, chaque printemps, ces titres fascinateurs où le

mot «amour» était infailliblement amalgamé grâce aux plus ingénieuses

combinaisons; et--on peut bien le dire aujourd’hui--comme les romans

d’amour de Charles Semaine n’étaient à la vérité que de misérables

anecdotes de fausse passion, fabriquées au goût du jour dans le seul but

mercantile, pas un n’a survécu à la disparition de l’auteur, et tout le

monde a oublié et les circonstances de cette mort émouvante et

l’intéressante jeune veuve et jusqu’au pseudonyme de Charles Semaine,

puisqu’un roman posthume, publié au printemps dernier, sous ce nom

avant-hier célèbre, a passé complètement inaperçu.

Complètement inaperçu du public, oui, mais non pas des quelques amis

pour qui la mort de Charles Semaine était restée environnée d’une énigme

particulièrement douloureuse et impénétrable.

* * * * *

Je fus, dans ce temps-là, de ceux que Mme Charles Semaine, la veuve,

exécuteur testamentaire, admit à contempler les tiroirs du bureau de son

mari, laissés par lui, affirmait-elle, absolument vides; je fus de ceux

qui s’en étonnèrent, et même du très petit nombre de ceux qui avaient

des raisons toutes spéciales d’en être stupéfaits.

Je connaissais presque intimement Charles Semaine, non que j’eusse été

attiré à lui par sa littérature, qui ne me plaisait guère, mais

précisément parce qu’ayant eu l’audace de lui confesser ce que je

pensais de ses livres, il s’était aussitôt appliqué à me découvrir en

lui un homme que ses publications ne laissaient pas soupçonner. Et je

n’eus jamais de plus grande surprise que le matin où, assis à ce bureau

qu’il devait laisser vide, il voulut bien ne pas s’offenser de

l’impertinence d’un gamin de vingt ans, en sourire même--d’un sourire

d’augure--et me prouver combien l’écrivain inédit, en lui, était

supérieur au romancier illustre. Il me montra une sensibilité délicate

et originale, une observation juste et étendue, un jugement à la fois

très élevé et très positif, une intelligence de la sociologie qui

devançait la plupart des travaux récents sur cette science nouvelle, et

avec cela une certaine gentillesse d’esprit, d’une tournure imagée,

spirituelle, avertie et poétique, à la Montaigne. Je m’émerveillais en

silence, il s’en apercevait et me charmait avec le talent d’un derviche.

Et je me tenais à quatre pour ne pas lui crier: «Mais, tout ça, tout ça,

que n’en introduisez-vous seulement la centième partie dans vos livres!

C’est avec de tels dons qu’on fait un ouvrage immortel!...» Il était

très fin; il devina ce que contenait mon regard un peu naïf, et je me

souviens qu’il me dit, en frappant du poing sur son bureau alors tout

couvert de paperasses: «D’abord, voyez-vous, jeune homme, dans la

carrière des lettres, le succès!... Le succès avant tout... Le jour, ah!

le jour où vous tenez votre public à la gorge--et il faisait brutalement

le geste d’étrangler un être imaginaire--eh bien! ce jour-là, à votre

public, vous pouvez lui chuchoter le fin du fin à l’oreille...» Et il

regardait avec une complaisance émue ses tiroirs; de la main qui avait

tout à l’heure «tenu le public à la gorge», il tira même à demi l’un

d’eux et sembla le caresser, avant de me laisser voir les cahiers épais

dont il était bondé. L’un de ceux-ci était écrit sur un grand papier

vergé, barbelé, un papier coûteux et durable que je remarquai à cause de

cette particularité et à cause de l’abondance de corrections et de

surcharges qui l’illustraient, si l’on peut dire, et témoignaient du

soin extrême apporté à sa rédaction. Charles Semaine me dit: «Mes livres

sont tirés à quarante mille, mais moi, je ne suis pas connu», et,

feuilletant le manuscrit: «L’homme que je suis est enfermé ici... Peuh!

fit-il en réemprisonnant le cahier, comme M. de Chateaubriand je préfère

parler du fond de mon cercueil...» Et il ajouta, à demi souriant: «J’ai

confiance en mon exécuteur testamentaire.»

* * * * *

Tout l’entourage savait qu’en effet sa jeune femme et lui faisaient un

ménage excellent. Elle l’adorait, elle avait pour lui un dévouement sans

bornes; on prétendait qu’il lui était fidèle, tout romancier de l’amour

qu’il fût.

Souvent, lorsque le hasard me laissait seul avec lui, je tâchais

d’incliner la conversation vers ce qu’il nommait cette «œuvre posthume»,

la seule qui me captivât en lui, et j’eus assez d’entretiens avec lui à

ce propos pour ne pas douter que la majeure partie de son travail était

consacrée à cette œuvre-là, que cette œuvre-là était sa marotte, faisait

son intime bonheur et, je le crois même, sa passion, tandis que l’autre

était «bâclée» au fur et à mesure des «commandes».

Nous ne fûmes guère que trois, je le pense, à avoir eu connaissance de

quelques-uns de ces manuscrits--trois hommes d’âges, de tempéraments,

d’idées esthétiques très dissemblables--et nous étions tout à fait

d’accord sur la valeur exceptionnelle de cette œuvre inconnue dont

l’austère beauté eût certainement dérouté le public des sots romans

d’amour, mais eût suffi, nous l’affirmerions encore après dix-sept ans

écoulés, à assurer la gloire de l’auteur. Mme Semaine était informée de

l’existence de cette œuvre secrète; mais son mari, pour des raisons à

lui, ne l’avait jamais initiée à la lecture des cahiers fameux; elle en

concevait une certaine amertume et peut-être quelque jalousie, «mais,

disait-elle, s’il faut qu’un homme ait une passion, mieux vaut celle-ci

qu’une autre!...» Ce secret l’intriguait, sans doute; mais le caractère

d’austérité sur lequel nous étions tous d’accord, la rassurait. «Du

moment que vous m’affirmez, disait-elle, qu’il n’y a pas d’intrigue en

tout cela!» D’ailleurs, le seul mot «posthume» appliqué aux ouvrages de

son mari, j’en fus témoin, lui donnait la nausée et provoquait chez elle

des crises de larmes. Imaginer qu’elle dût jamais être séparée de son

mari lui était impossible. Elle lui disait, un peu puérilement, mais

avec une réelle tendresse: «Moi, je mourrai avec toi!...»

Elle n’est pas morte avec lui, pourtant, et elle eut la force, dès les

premiers jours de son deuil, de nous accompagner dans la bibliothèque

pour nous donner le déconcertant spectacle des tiroirs vides. Un à un,

elle nous les ouvrit, ces tiroirs, il y en avait sept, trois à droite,

trois à gauche, un grand, plat, au milieu. Elle nous dit, assez

sèchement, pour répondre à un doute que nous ne pouvions pas maîtriser:

«Mais, regardez, voyez vous-mêmes, messieurs...» Pas un roman commencé,

pas une ébauche de nouvelle, pas un carnet de notes, pas une lettre! Je

dis bien, pas une lettre. Pas la trace que ce meuble eût appartenu à un

homme sachant lire et écrire!... Quel drame s’était passé ici? Quel

drame rapide et imprévu? Car nous étions plusieurs qui avions vu Semaine

à son bureau, huit jours avant son départ pour la Bretagne, et à cette

date les papiers étaient dans les tiroirs, et parmi les papiers, nous

avions remarqué cela, il y avait des lettres, enfermées dans leurs

enveloppes dont la suscription était d’une grande écriture féminine.

Oui, nous avions tous ce détail parfaitement présent à l’esprit, mais

nous ne pouvions pas le signaler à la veuve harassée et larmoyante qui

nous répétait, entre ses sanglots: «Vous voyez vous-mêmes, rien, rien,

rien!» Si le malheureux avait anéanti son œuvre de prédilection avant

son départ pour le voyage où il devait trouver la mort, n’était-on pas

en droit d’émettre l’hypothèse d’une double résolution désespérée, d’un

double suicide où il eût voulu que l’œuvre et l’homme périssent du même

coup? Mme Semaine n’accompagnait pas son mari dans ce dernier voyage.

Dans quel état était-il en partant? «Mais, très calme, affirmait-elle.

Il s’absentait ainsi quelquefois, seul, pour trois ou quatre jours, sous

le prétexte de décors indispensables au roman en train». Emportait-il

avec lui ses papiers? «Jamais.» L’un de nous n’avait-il pas supposé que,

dans un moment d’aberration, l’habitude du geste romanesque reprenant le

dessus, l’infortuné Semaine avait jeté son œuvre à l’Océan? Car enfin,

dans la cheminée de la bibliothèque, nulle trace de cendres. Avait-il un

coffre dans quelque établissement de crédit? Oui, oui. Mais ce coffre,

on l’avait ouvert, et il ne contenait pas de manuscrits.

* * * * *

Or, vers le milieu du mois d’avril de cette année même, paraissait un

roman inédit, sous le pseudonyme de notre malheureux ami.

Un nouveau roman de Charles Semaine, dix-sept ans après sa mort! Ah! si

le public y fut indifférent, je vous prie de croire que quelques-uns,

toutefois, se précipitèrent sur le volume! Etait-ce la publication de

l’œuvre si chère enfin retrouvée? Retrouvée où? Par quel hasard? Et

donnée par les soins de qui? Le bruit avait couru, il y a plusieurs

années, que Mme Semaine était morte. C’est ce que nous confirma,

d’ailleurs, l’éditeur du volume nouvellement paru, qui nous dit en avoir

reçu le manuscrit copié à la machine, expédié par la famille de la veuve

qui vivait retirée dans une petite ville du Jura.

Non! Non! Ce n’était pas l’œuvre chérie de Charles Semaine! Ce n’était

même pas un des médiocres livres qu’il écrivait à la diable et publiait

avec tant de succès, car dans ceux-ci il faisait preuve, au moins, d’un

métier très sûr et d’une très grande habileté. Le volume que nous

tenions là était d’une folle inexpérience, d’une gaucherie d’écolier, et

sur les quatre cents pages de son texte--car il était copieux--il n’y en

avait pas vingt qui supportassent la lecture, non, il n’y en avait pas

vingt, mais il y en avait quinze exactement qui étaient tout à fait

curieuses. Elles constituaient une scène évidemment «vue» et «vécue» au

milieu d’une affabulation entièrement arbitraire; celui ou celle qui les

avait écrites, ou bien disait la vérité par hasard,--ce qui est peu

probable,--ou bien avait échafaudé les événements et combiné les

intrigues les plus invraisemblables, pour arriver à loger enfin un fait

simple, humain, tragique, qui, un jour, une heure dans sa vie, avait

marqué une empreinte ineffaçable. Si le récit était, comme cela semblait

admissible, une confession, de quelle torture une telle empreinte ne

l’avait-elle pas dû faire souffrir!...

On démêlait, tant mal que bien, dans le roman, qu’il s’y agissait d’une

femme--d’une jeune femme ayant toute la beauté, toutes les vertus,

toutes les grâces, cela va sans dire--pour qui l’amour, comme il va de

soi, était la vie même. Cette jeune femme adorait éperdument son mari.

Ce mari était auteur dramatique, «un de nos plus jeunes et séduisants

auteurs dramatiques», mais connu principalement par des œuvres légères,

qui «retardaient son essor suprême dans les hautes sphères» et même,

écrivait le narrateur, «mettaient un frein à sa pénétration définitive

dans les plus profondes couches sociales». Or, ce mari bien-aimé, cet

auteur non satisfait, avait «écrit une pièce définitive», une pièce non

seulement destinée «à la Comédie-Française», mais une pièce dont «la

haute tenue et la générosité des sentiments» devaient infailliblement

lui «ouvrir les portes de l’Académie». De cette pièce, la «compagne

intelligente et dévouée» seule avait le secret, elle seule savait où le

manuscrit unique en était déposé: dans un «coffret»--le mot coffret

avait paru plus noble que «tiroir»--dans un coffret de bois d’ébène,

enfermé lui-même «dans un amour de meuble anglais, style de la reine

Elisabeth». Elle savait où était enfermée la pièce sur laquelle son mari

fondait son avenir, mais elle ne connaissait pas la pièce.

* * * * *

Or, un jour, pendant une courte absence de son mari, ayant su découvrir

«la mignonne clef» du coffret d’ébène, elle ouvrait celui-ci et, que

voyait-elle?...

C’est ici que le style quittait ce ton de convention détestable, propre

aux récits mensongers; il se faisait court, haletant, franchement ému,

dépouillé de tout faux ornement. Il montrait à nu le cœur d’une femme,

ne croyant que commettre un acte d’indiscrétion, presque une espièglerie

conjugale, et entraînée en l’espace d’une minute à commettre un acte

criminel!

Dans le coffret béant était, en effet, la pièce, les trois actes fameux,

divisés en autant de cahiers. Elle en soulevait un pour voir, oh! pour

voir ne fût-ce que le nom des personnages; mais entre le premier acte et

le second étaient éparses des lettres, une, deux, trois, quatre lettres

parfumées et d’une élégante écriture de femme. Ah! par exemple, elle ne

s’attendait pas à cela! Et elle lisait, non pas la pièce en vérité, non,

pas la pièce! mais les lettres, une, deux, trois et jusqu’à la

quatrième, quoique la première eût suffi à la convaincre que le plus

grand des malheurs qui puisse atteindre une femme éprise la terrassait.

Ces lettres étaient d’une actrice très connue pour son talent comme pour

sa beauté; c’était elle qui devait incarner le rôle principal de la

pièce; c’était pour elle que la pièce était écrite; elle disait:

«_Notre_ pièce»; elle disait: «_Notre_ triomphe commun»; elle disait:

«_Tu_ n’avais donc jusqu’ici jamais aimé?...» Et la malheureuse, trahie,

dans un moment d’ivresse douloureuse empoignait le coffret contenant

lettres et cahiers, amour et gloire, passé et avenir, qu’importe? et

descendait le jeter tel quel à la cuisine, devant les domestiques

ahuris, dans la gueule du fourneau embrasé. L’auteur dramatique rentrant

un quart d’heure après, elle l’amenait elle-même à la cuisine,

soulevait, à l’aide du crochet, le disque de fonte, et, au coupable

penché, les yeux dilatés, sur la fournaise, elle disait ce seul mot:

«Regarde!» Ici recommençait le galimatias. Sa vengeance accomplie, la

malheureuse suppliait son mari de la tuer; mais lui, «dédaignant de lui

accorder cette faveur», se brûlait simplement la cervelle.

Ce roman a paru absurde, et il l’est; mais quand j’en rapproche le

travestissement ridicule de ce que je sais du pauvre Charles Semaine et

de la double disparition énigmatique de son œuvre et de lui-même, je ne

peux retenir un certain frisson. Et la pensée que peut-être ç’a été le

sort de cet homme d’une réelle valeur, d’atteindre la renommée par le

moyen de romans d’amour, suaves et faux, et d’être tout à coup broyé

dans sa vie et anéanti dans sa gloire posthume par un seul geste--mais

vrai--de l’amour si fréquemment aveugle, brutal et imbécile, je demeure

bouche bée, incertain si je dois m’indigner ou applaudir, comme

lorsqu’on voit de grandes injustices accomplies et à la fois de

salutaires exemples fournis par les mouvements obscurs des foules ou par

les forces terrifiantes de la nature.

LE CONFORT MODERNE

Il n’y a pas longtemps, vivait, rue Garancière, un vieux lettré, nommé

M. Pouchard, fort estimé de quelques membres de l’Institut et même de

plusieurs hommes célèbres, à cause de ses travaux, obscurs chez nous,

mais presque classiques à l’étranger. Il habitait le troisième étage

mansardé d’un hôtel du XVIIIe siècle ayant un beau porche, un escalier

de pierre et une cour pavée où l’herbe poussait autour d’une fontaine

coiffée d’un dauphin vomissant. La modestie, le quasi-délaissement et le

haut accueil simple et souriant de cette maison convenaient très bien au

locataire.

M. Pouchard avait un fils nommé Jean-Paul, qui, de bonne heure, fut

destiné à l’Ecole centrale, à cause des aptitudes ingénieuses

manifestées dès son enfance, à cause aussi, et surtout, des conseils

d’une certaine Mme de San Stefani, femme riche et ambitieuse qui se

piquait de protéger les talents méconnus et s’était fait fort de tenir

lieu de mère au fils du vieil écrivain lorsque celui-ci devint veuf. Mme

de San Stefani, sans cesse à l’affût des succès, croyait fermement que,

dans un avenir prochain, les sciences appliquées à l’industrie seraient

aux sciences morales, voire aux arts et à la littérature, ce que les

Etats-Unis d’Amérique sont à la République de Saint-Marin; et, tirant le

jeune Jean-Paul hors de la poussière des bibliothèques paternelles, elle

se donnait le lustre d’avoir accompli un sauvetage.

M. Pouchard n’avait pas vu sans chagrin son fils s’éloigner de l’étude

des lettres, qui avait fait l’intime bonheur de sa vie, qui l’avait

imprégné, lui tout entier, sa substance, sa chair même, disait-il, à tel

point qu’il ne formulait pas une pensée, même commune, qu’il n’exécutait

pas un geste, qu’il ne percevait ni une douleur, ni une joie, que le

moindre de ses actes n’évoquât et ne fît retentir en lui, par analogie,

cette ample, magnifique et profonde symphonie, composée de tout ce que

l’élite de l’humanité a pensé ou senti avant nous. Ce n’eût pas été la

peine d’accumuler un tel trésor s’il en fût résulté que M. Pouchard

méprisât les applications matérielles de la science, dont l’importance

économique, et partant morale, n’échappe à personne; mais il jugeait que

ce n’était pas la peine que l’humanité fendît les eaux de la mer à une

vitesse de trente-huit nœuds, brûlât les routes à cent cinquante

kilomètres à l’heure, ou remontât le courant des fleuves aériens, si,

pour un avantage dont il était aisé de se passer, elle doit dorénavant

négliger de s’occuper de ce qui fait proprement la force et l’ornement

de l’âme.

Aux philosophes, aux moralistes, à quelques rares romanciers joignant à

ces deux qualités celle d’être des artistes, qui montaient par

l’escalier de pierre à ses mansardes, le père Pouchard s’était ouvert de

sa tristesse. Mais même parmi ces amis d’intelligence, un penchant de

complaisance, une conspiration à peine avouée se laissait apercevoir en

faveur des hommes nouveaux qui bouleversaient la surface du monde. Ces

messieurs étaient sensibles aux «améliorations de la vie matérielle».

Ils ne parlaient point de la «rapidité des communications», sans que

leur œil brillât de cette flamme qu’on dut voir au visage des premiers

chrétiens annonçant la venue du royaume de Dieu, des inventeurs des

manuscrits ou de la statuaire antique, à la Renaissance, ou des candides

apôtres sociaux de tous les temps. Beaucoup d’entre eux étaient

entraînés à cet émerveillement, précisément par leurs enfants, des

bambins qui ne s’intéressent plus qu’aux joujoux de la mécanique la plus

récente, et qui, dès l’âge de huit ans, sont enclins à n’accorder de

valeur qu’à ce qui se vérifie de l’œil et du doigt.

«J’admets, disait M. Pouchard, que l’homme, aidé de la

machine,--vraisemblablement poussée à un degré de perfection

stupéfiant,--arrive à se jouer si bien des forces naturelles que l’état

économique du monde en soit modifié; mais encore l’homme n’en

demeurera-t-il pas moins l’être moral que la civilisation a fait, et

avec un plus grand besoin de vie morale précisément à mesure que

l’évolution économique se produira plus vite,--et toujours indéfiniment

plus vite,--car ce sont là des secousses que l’on ne traverse pas sans

avoir l’âme chevillée; à moins qu’il ne devienne lui-même le serviteur,

de plus en plus abêti, de la machine sans cesse perfectionnée avec un

effort moindre, et alors c’est une espèce de retour à l’état barbare,

que vous me permettrez de ne point fêter avec enthousiasme. En résumé,

ou l’homme se dispose à rejoindre la brute à une vitesse de cent

cinquante kilomètres à l’heure, et je me retourne en arrière avec

dégoût;--ou bien il demeure un être moral,--et, j’y tiens, de plus en

plus moral,--et donc il doit, plus que jamais, cultiver son âme par la

méthode morale qui ne saurait être--si l’on n’invente rapidement autre

chose--que l’étude des «humanités», de la philosophie ou de la

religion.»

L’avenir s’oriente vers une amélioration indiscutable de la vie

matérielle de l’homme!... Et le vieux M. Pouchard considérait sa

bibliothèque mansardée, sa petite chambre monacale, la table de bois

noirci d’encre où il avait, cinquante ans, lu, écrit, médité, dans une

quasi-indigence, dans l’ignorance à peu près complète de «la vie

matérielle», dans le ravissement perpétuel et parfait d’un esprit sans

cesse avide de connaître et de goûter.

Mais le moyen d’arracher son fils à l’influence de Mme de San Stefani,

alors que la direction inconsciente de cette femme se trouvait être

exactement dans le même sens que le courant fameux qui emportait le

monde?

* * * * *

Il est inutile de dire que le jeune Jean-Paul monta à bicyclette avant

d’avoir perdu sa première dent de lait. Mme de San Stefani lui fit

cadeau d’une machine, sous prétexte d’hygiène. Il s’enivra d’abord de la

course, mais pas longtemps: l’étude comparative de sa machine, de celles

de ses petits camarades, et même de ses grands confrères de sport,

l’absorba davantage. Il fut rapidement instruit des différentes marques

et de leurs valeurs respectives. Dès lors, tout son amour-propre fut de

posséder la bonne marque qui, d’ailleurs, changeait avec les années,

presque avec les saisons. Mme de San Stefani admirait sa compétence

précoce, et collectionnait les marques célèbres, en double exemplaire,

car sa fille Rita imitait Jean-Paul. Assez rapidement, Jean-Paul se

lassa de la bicyclette; néanmoins, il tenait à honneur d’avoir au

râtelier la marque dernière.

Les deux romanciers · 第 2 / 6 段