Ecoute, mon vieux. Tout ce que nous faisons là, c’est du rai

RENÉ BOYLESVE

de l’Académie Française

LES DEUX

ROMANCIERS

PARIS

J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS

9, Rue Antoine-Chantin, 9

DU MÊME AUTEUR

Le médecin des Dames de Néans 1 vol.

Les bains de Bade 1 vol.

Sainte-Marie-des-Fleurs 1 vol.

Le parfum des Iles Borromées 1 vol.

Mademoiselle Cloque 1 vol.

La becquée 1 vol.

L’enfant à la balustrade 1 vol.

La leçon d’amour dans un parc 1 vol.

Le bel avenir 1 vol.

Mon amour 1 vol.

Le meilleur ami 1 vol.

La jeune fille bien élevée 1 vol.

Madeleine jeune femme 1 vol.

La marchande de petits pains pour les canards 1 vol.

Tu n’es plus rien 1 vol.

Le bonheur à cinq sous 1 vol.

Nymphes dansant avec des satyres 1 vol.

Elise 1 vol.

Le carrosse aux deux lézards verts 1 vol.

Le dangereux jeune homme 1 vol.

Je vous ai désirée un soir 1 vol.

Souvenirs du jardin détruit 1 vol.

Les nouvelles leçons d’amour dans un parc 1 vol.

La Touraine 1 vol.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Mille exemplaires sur papier Alfa

édition originale

Soixante quinze exemplaires sur papier de Hollande

numérotés de 1 à 75

Cent soixante exemplaires sur papier Lafuma

numérotés de 76 à 235

Tous droits de reproduction, traduction et d’adaptation réservés pour

tous pays.

_Copyright by_ J. FERENCZI ET FILS, 1926.

LES DEUX ROMANCIERS

Dissemblables en tout, mais unis par une camaraderie ancienne et une

carrière heureuse, ils aimaient à se rencontrer, et s’invitaient, quatre

ou cinq fois l’an, à dîner tête à tête au cabaret. L’un était gros et

court, l’autre maigre et de haute taille, l’un du midi, l’autre du nord,

l’un affirmatif et répandant la foi, l’autre âpre négateur en toutes

matières, l’un optimiste enfin, tandis que l’autre était convaincu que

tout va des pis dans le plus malheureux des mondes. Peut-être

s’empruntaient-ils l’un à l’autre ce que chacun d’eux sentait lui

manquer par trop pour la confection de ses ouvrages, et bien que le

public de Bombourg tout comme celui de Grimarest aimassent retrouver

dans leur auteur, annuellement, la même conception partiale et fausse de

la vie, à savoir: les personnages de bonne compagnie exclusivement, ou

au contraire l’unique gibier de cour d’assises, les aventures «tournant

bien» comme les allées du parc aristocratique qui conduisent en pente

douce à la grille du perron d’honneur, ou au contraire les raboteuses

péripéties au cours desquelles la créature humaine, vouée à l’ignominie,

laisse à chaque virement un lambeau de sa chair.

Lorsqu’un client du restaurant où s’attablaient les deux écrivains, par

hasard les reconnaissait, il ne manquait pas de chuchoter leur nom aux

oreilles voisines, et, invariablement, des sourires égayaient les

visages, à cause du contraste que formait l’union tout amicale d’un

Grimarest et d’un Bombourg. Non moins invariablement il se trouvait

quelqu’un pour affirmer que la littérature de Bombourg était du dernier

crétinisme, et une autre personne pour répondre qu’un livre de Grimarest

ne supportait pas la lecture. Mais Bombourg et Grimarest avaient aussi

leurs partisans, et ceux-ci, comme du reste les détracteurs, n’allaient

pas se priver de raconter à tout venant qu’ils avaient mangé côte à côte

avec deux hommes célèbres.

Bombourg et Grimarest, eux, tout de même que s’ils eussent pris un

intérêt réciproque à leurs ouvrages, ne manquaient pas, au cours du

repas, de s’interroger: «Et toi, vieux, quand parais-tu?... Et ton sacré

éditeur?... La situation inextricable de mon dernier chapitre? ma foi,

voilà par quelle ficelle je m’en suis tiré, etc...» Et ils se donnaient

une avant-première de leurs romans, avec un abandon, une complaisance,

et bientôt un total oubli de l’interlocuteur, enfin de telle façon

exactement que si chacun eût été assuré que l’autre était son admirateur

passionné. En réalité ils ne se comprenaient pas du tout, avaient la

plus grande peine à suivre le sujet exposé, et transposaient

immédiatement, chacun à sa manière, les caractères et les situations.

Cependant, à certains détours, la conduite du récit, heurtant un point

de doctrine littéraire, rendait la discussion obligatoire. Alors ils

s’amusaient à essayer mutuellement de se convaincre l’un l’autre, comme

des débutants remplis d’illusions encore.

--Je compte quatre personnages principaux dans ton bouquin, disait

Grimarest, cinq si tu veux, en admettant la jeune fille parmi eux. Or,

pas un d’eux qui ne soit «beau et bien fait» comme on disait dans les

contes, pas un qui ne soit d’honorable souche et qui n’ait coutume

d’accomplir des actions méritoires...

--S’il te plaît! objectait Bombourg. Tu oublies que mon héroïne a failli

prendre un amant...

--J’ai failli, moi, te dire qu’elle méritait un reproche pour ne pas

l’avoir pris.

--Oh!

--Mais oui. Car en me plaçant au point de vue de la morale,--dont tu

tiens que tes personnages soient les parangons,--elle a fait de son

aventure un bruit étourdissant, alors qu’une femme adultère est

d’ordinaire, du moins dans le monde que tu peins, si discrète! en sorte

que, au cas où, par hasard, sa charmante fille eût ignoré qu’une mère de

famille peut s’oublier jusqu’à être la maîtresse d’un homme--d’ailleurs

distingué,--elle a appris par l’abstention bruyante de sa maman que

l’accomplissement de ce désordre social n’a tenu qu’à un cheveu.

Considération bien dangereuse pour un jeune esprit! Au contraire, laisse

s’accomplir le forfait, sans mot dire: il y a cent chances pour que la

jeune fille en demeure ignorante et ne se complaise pas en ses rêveries

à voir l’auteur de ses jours aux bords de l’abîme, et de quel abîme!...

Car, entre nous, mon cher, il est irrésistible, ton séducteur éconduit,

oh! oh! tu lui as donné un de ces charmes! tudieu, quel attrayant abîme!

BOMBOURG

Ton esprit est pervers...

GRIMAREST

Point du tout. Je poursuis. _Secundo_: me plaçant au point de vue des

résultats que nous donne l’observation commune, quelle extraordinaire

aventure que la réunion de seulement cinq personnes si suaves!

BOMBOURG

«L’observation commune!...» quelle plaisanterie! Nous vivons dans

l’illusion pure. Tiens, cette femme-là, en face de nous, j’affirme

qu’elle est blonde, toi tu lui vois les cheveux teints. La salle où nous

dînons m’apparaît gaie, la chère de ce restaurant excellente: j’ai

entendu soutenir ce matin même qu’on mangeait mal ici et qu’on n’y

voyait goutte. La vérité? Il y a la mienne, il y a la tienne, il y a

celle du voisin. Rien de mieux que d’admettre pour vrai ce qui nous est

démontré être la vérité des honnêtes gens.

GRIMAREST

Moyennant quoi, on s’interdit d’être original.

BOMBOURG

Le beau malheur! Originalité: la plupart du temps prétention, sottise et

folie.

GRIMAREST

On s’interdit d’être sincère.

BOMBOURG

Sincérité de notre sens propre! à qui, à quoi importe une telle

puérilité? Notre sens propre change de couleur comme nous de chemise.

Quel crédit accorder à la forme d’un nuage, à l’humeur d’un homme? Les

Grecs, plus sages que nous, faisaient leurs dieux eux-mêmes versatiles

et capricieux comme des femmes. Tout est convenu, mon ami; observons la

convention la plus sympathique et la plus favorable. Mes personnages

sont bons; je leur accorde un visage plaisant; si je leur fais courir

des risques qui provoquent le frisson, c’est parce que le roman

proprement dit ne consiste que dans cet enfantillage. Mais mon lecteur

est assuré dès le début que, meilleur moi-même que mes héros, je les

sauverai à la fin, et ne me séparerai jamais d’eux sans les avoir fait

tous ensemble joyeusement danser en rond ou chanter quelque cantique

d’action de grâces. Ce n’est pas plaisanterie, car il importe que

l’homme ait confiance dans le lendemain et dans la générosité de la

Providence.

GRIMAREST

J’admire ton courage. Si je te comprends bien, c’est un mensonge civique

que tu commets. Tu veux que l’humanité devienne bonne, et tu crois que

le moyen de la convertir est de la persuader qu’elle l’est déjà?

BOMBOURG

Je me garde d’une si noble ambition.

GRIMAREST

Loin de moi, mon cher Bombourg, la prétention de nier l’existence des

saints. Je les trouve rares, il est vrai. J’ai tendance à croire qu’ils

sont d’un autre temps. Mais les honnêtes gens, c’est bien pis: il n’y en

a jamais eu!

Bombourg faillit s’étrangler. Il roulait des yeux de poule effarouchée,

bordés de rouge et dessinés au compas. Il était fort mal à l’aise,

incertain si Grimarest jonglait avec les paradoxes ou confessait avec

sincérité sa vision atroce de l’univers.

GRIMAREST

Je veux dire que les saints c’est comme les hommes auxquels on donne du

génie: ce sont des gens qui, non sans mérite, la plupart du temps, bien

entendu, sont loin de valoir ce qu’on dit d’eux, mais ils bénéficient, à

des époques mystérieusement déterminées, du besoin ancien qu’ont les

hommes d’élever l’un d’eux sur le pavois, du besoin populaire de croire

à la perfection, à l’absolu. Alors ne discutons pas, chantons comme tout

le monde, inclinons-nous, les yeux fermés. Seulement, si tu veux

m’entretenir dans le particulier, en me vantant la probité de celui-ci,

la vertu de celui-là, eh bien! je me fais fort, après examen de chaque

cas, de te prouver que sous ta probité maint calcul se cache, et, sous

tes grandes vertus, des vices même qui font compensation et rétablissent

le fatal équilibre de misère. L’humanité ne vaut que par le petit

cabotinage qui réussit à faire applaudir tel ou tel, ou par les grandes

explosions d’hypocrisie collective.

BOMBOURG

Tu es odieux! Franchement tu m’indisposes. A t’entendre, je me croirais

moi-même, au bout de dix minutes, un chenapan. Changeons de

conversation.

Le plafond de l’établissement venait de s’illuminer tout à coup au moyen

de mille ampoules, le jazz succédait à l’orchestre, et quelques couples

commençaient à tanguer.

--Cette danse, poursuivit Bombourg, on en peut médire. J’en ai fait

nettement l’éloge dans mon roman sous presse. Dans quelques années on

soutiendra qu’elle était niaisement innocente. J’ai voulu prendre les

devants. Je l’idéalise.

--Ses mouvements, dit Grimarest, sont accusés d’inspirer des idées

malsaines. Pour moi leurs brusques coupures me paraissent rythmer les

hoquets d’une digestion laborieuse. Et toi, tu réussis à idéaliser ça?

BOMBOURG

Certainement. Regarde la femme blonde dont le corps oscille selon un

rythme que le Créateur a indiqué à notre première mère au Paradis

terrestre. Quels bras! quelles courbes! et quel symbole! Son cavalier a

la taille plus fine qu’elle, et avec ça, mesure-lui la largeur des

épaules: le canon de l’art préclassique, de l’art mycénien, de l’art

pharaonesque!...

Sur quoi Grimarest se permit quelques plaisanteries à l’adresse de son

confrère dont la vie chaste et l’œuvre littéraire aux exemples plus

beaux que nature ne semblaient pas le disposer à faire l’éloge de filles

dansantes et de la plastique. Mais Bombourg, abandonné avec deux

enfants, après quelque quinze ans de mariage, par une épouse démoralisée

précisément grâce à la danse, avait récupéré le droit de commenter les

troublantes beautés. Et, comme on lui faisait, par taquinerie familière,

allusion à cette liberté neuve, Bombourg, incliné aux confidences par le

repas copieux et l’atmosphère voluptueuse, parla même de la fugitive

coupable, en parla abondamment et avec cette sorte de satisfaction que

la détente seule procure. Tout l’autorisait, dans un aparté amical, à

juger son ancienne femme sans indulgence; et quelles sévérités

n’avait-elle pas méritées pour qu’un Bombourg eût dû recourir au divorce

qu’il abhorrait! Or, loin de cela, Bombourg entama un complet éloge de

la femme qui, pour courir après un champion de saut en longueur, l’avait

abandonné, lui, au seuil de la vieillesse, avec deux enfants à peine

élevés. Nulle charge en sa mémoire ne demeurait au désavantage de

l’ex-madame Bombourg; la biographie qu’il eût écrite d’elle, eût été le

plus édifiant de ses livres, et l’histoire de ses années conjugales eût

précipité les jeunes générations en masse vers les justes noces.

Le ton de sincérité écartait toute interprétation ironique. Au contraire

il inspirait la bonhomie et prédisposait le plus sceptique aux

confidentiels épanchements. A l’issue d’un repas et au son des musiques,

qui donc ne se sent pas le cœur bon? Grimarest, qui tenait dans le

secret une liaison presque ancienne déjà, tout à coup s’en ouvrit à son

confrère et ami, pendant que les lumières baissées donnaient plus de

mystère aux enlacements lents et langoureux de la danse.

Il aspira son cigare, et rejetant le buste en arrière, il se vautra sur

la banquette confortable:

--Les femmes! soupira-t-il.

--Peuh! dit Bombourg. Les femmes, pour un gâcheur de ton espèce, n’ont

dû jamais compter beaucoup.

GRIMAREST

C’est ce qui te trompe, mon ami: tel que tu me vois, depuis cinq ans

sonnés, je suis, de la société française, le monsieur le plus amoureux.

BOMBOURG

Ce n’est encore pas beaucoup dire.

GRIMAREST

Comment! ce n’est pas beaucoup dire! Tu prétends qu’il y a peu

d’amoureux? Mais, à un roman par an, voici, depuis cinq années, cinq

amants éperdus, pas un de moins, que tu nous peins de pied en cap dans

tes ouvrages: où les as-tu pris?

BOMBOURG

Au magasin!--Et le romancier optimiste indiquait du doigt son propre

front.--Je n’ai pas la prétention de les peindre d’après nature.

L’amoureux transi! Oiseau rarissime! Je m’exténuerais à sa poursuite.

GRIMAREST

Eh bien! ne te fatigue pas, mon garçon! Fais-en ton bien si ça te

chante: un amoureux, je t’en présente un.

BOMBOURG

Invraisemblable. Pur effet d’imagination.

GRIMAREST

Quand il s’agit de toi, on peut soupçonner l’imagination: tu modèles tes

personnages à ta convenance. Mais c’est de moi, réaliste et cynique,

qu’il est parlé en ce moment. Je n’ai aucune imagination.

BOMBOURG

Et tu prétends me faire encaisser que tu idolâtres une femme!

GRIMAREST

Mais non: que je l’aime, simplement.

BOMBOURG

Tu l’aimes! Mais sais-tu seulement ce que c’est qu’aimer? C’est ne pas

voir l’objet, c’est en voir un autre, c’est donner à la glaise vulgaire

les formes et la ligne d’une personne immortelle, c’est mettre une

statue neuve sur l’autel des dieux Lares, c’est, par une aberration

ineffable, reconnaître à une créature la qualité céleste.

GRIMAREST

Ne sachant pas ce qu’est une créature céleste, peut-être, après tout, me

suis-je heurté à ce phénomène!

BOMBOURG

Blagueur! pas toi, pas toi.

GRIMAREST

Pourquoi, pas moi?

BOMBOURG

Parce que tu nies l’existence du vrai, du beau et du bien. Toi, mon

vieux, gangrené comme on te connaît, tu t’emballes peut-être pour

d’insignes monstruosités, pour quelque tare épouvantable!... Amours

baudelairiennes!... Et puis, non et non. Je lis dans ton jeu: tu veux me

faire aller.

GRIMAREST

Je t’affirme que j’aime. J’aime, depuis cinq ans. Pas plus, pas moins.

Je suis aimé aussi. Je suis heureux. Nous sommes heureux.

BOMBOURG

Tu es aimé!...

GRIMAREST

J’en suis sûr.

BOMBOURG

Il en est sûr! Ah! l’aventure est exquise! Si je faisais dire à un de

mes héros qu’il est sûr d’être aimé, qu’est-ce que je prendrais de ta

part! Tu es sûr d’être aimé? Je serais curieux de savoir comment tu t’y

prends...

GRIMAREST

Pour aimer?

BOMBOURG

Non.

GRIMAREST

Pour être aimé?

BOMBOURG

Non. Pour en être sûr.

GRIMAREST

Du résultat je ne te permets pas de douter.

BOMBOURG

Laissons cela. Nous ne faisons pour ainsi dire pas de personnalité ici.

Nous nous entretenons d’un cas curieux. Nous parlons en psychologues.

Etre sûr de quelque chose! As-tu songé à cette énormité? Etre sûr d’être

aimé!... Colossal! Tu es sûr!...

GRIMAREST

Je suis sûr.

BOMBOURG

Autrement dit, tu as la foi?

GRIMAREST

Celle-ci, assurément.

BOMBOURG

En ce cas, en effet, pas de discussion possible.

GRIMAREST

Si tu _la_ voyais, tu croirais comme moi.

BOMBOURG

Je croirais peut-être qu’elle t’aime avant que je te puisse croire

amoureux...

GRIMAREST

Non. Tu croirais en même temps l’un et l’autre.

BOMBOURG

Vous jetez des feux?... Vous portez l’auréole?... L’amour, comme un

foyer, rayonne autour de vos têtes?...

GRIMAREST

Mais quand tu parles d’un couple épris, toi, tu fais fleurir les

jardins, le ciel n’a plus de nuages, les oiseaux se mettent à chanter,

les personnages les plus obtus semblent deviner la présence du

Créateur!...

BOMBOURG

Les livres sont les livres; la réalité, encore une fois... Non, je veux

dire: toi, tu n’es pas un livre, tu n’es pas un de mes livres surtout.

GRIMAREST

D’accord. Je n’affirme pas non plus que la pluie cesserait si tu me

voyais avec la femme que j’aime, ni que les camélias s’épanouiraient par

enchantement dans la rue Saint-Denis, mais je mets en fait que tu

verrais, je ne sais pas à quoi tu verrais, mais tu verrais jusqu’à ne

pas douter.

Bombourg, de sa main, balaya l’espace devant lui comme pour le purifier

de toute ambiguïté, puis, après avoir fermé tous les doigts de la main

gauche, il releva premièrement le pouce, ce qui signifiait qu’il

entendait procéder à une enquête, et avec ordre.

--_Primo_, dit-il, est-ce une femme du monde?

--Il s’agit bien de cela! dit Grimarest. Une femme qui aime n’appartient

à aucune catégorie sociale.

BOMBOURG

Une femme appartient toujours à l’une de ces catégories avant de devenir

une femme qui aime. La connaissance que l’on fait d’une femme qui vous

est présentée dans un salon, n’équivaut pas à celle...

GRIMAREST

... que l’on fait, dans la rue, d’une femme qui ne vous est pas

présentée? Eh bien, si, mon vieux. Au point de vue de la qualité du

sentiment qui s’ensuit, à mon avis, c’est équivalent. Mais sois édifié:

la personne dont il est question n’est ni une midinette ni une femme

galante, je n’ai fait sa connaissance ni en lui offrant de partager

l’abri de mon parapluie ni en échangeant avec elle dans le monde des

propos salés; c’est une femme qui est venue me trouver dans mon cabinet.

BOMBOURG

Une admiratrice?

GRIMAREST

C’est tes livres qu’elle connaissait, non les miens.

BOMBOURG

Alors pourquoi allait-elle chez toi?

GRIMAREST

Pour me taper. C’est bien ordinaire.

BOMBOURG

Mais elle t’avait fourni, afin d’être introduite, un prétexte?

GRIMAREST

Celui de me taper.

BOMBOURG

Enfin, tu étais, ce jour-là, d’humeur à recevoir une inconnue.

GRIMAREST

Dieu me pardonne! tu n’as jamais donné aux actes de tes personnages des

dessous aussi vraisemblables.

BOMBOURG

C’était une nouvelle pauvre?

GRIMAREST

Mais non, une dame très chic, qui quêtait.

BOMBOURG

Ah!

GRIMAREST

Que les réputations sont erronées! Tu passes pour tout colorer des tons

enchanteurs de l’aurore, et te voilà à chercher à un incident ordinaire

la face ingrate qu’il pourrait avoir!

BOMBOURG

Une honnête femme vient pour une bonne œuvre à ton domicile, et tu en

fais ta maîtresse!... Tu m’accuses de chercher la face ingrate de

l’incident!...

GRIMAREST

Cette femme m’a invité chez elle pour me remercier. J’y suis allé. Elle

m’a plu. Je le lui ai laissé entendre. Elle a bien voulu m’écouter. La

complaisance est venue par la suite. Puis, quelque chose de mieux. Cette

femme est heureuse aujourd’hui, t’ai-je dit. Je suis comblé par elle. Où

est la face ingrate de l’incident?

BOMBOURG

Dieu me garde d’altérer l’idylle. Elle me surprend. J’en suis pantois.

Excuse ma maladresse.

GRIMAREST

Mais tu ne me fais pas l’honneur de croire à mon idylle. D’abord il

s’agit d’une femme qui a eu, pendant la guerre, une très brillante

conduite.

BOMBOURG

Ah!

GRIMAREST

Tu fais «ah!» sur un singulier ton. Des femmes ont eu pendant la guerre

une très brillante conduite!

BOMBOURG

Loin de moi la pensée d’en douter. Je fais «ah!» et voilà tout.

GRIMAREST

Elle est décorée de la Légion d’honneur.

Bombourg s’inclina.

--Ecoute, dit Grimarest, tu m’agaces: tu as l’air de te moquer des

choses les plus respectables.

BOMBOURG

Mais, point! J’ai l’air d’écouter avec une légère impatience des détails

qui ne sont que préliminaires. Tu l’avoueras: aucun rapport entre Légion

d’honneur et amour?

GRIMAREST

Je fais allusion à ces circonstances en effet extérieures, pour répondre

à ta première question sur la catégorie sociale de la femme que j’aime.

Dans un roman, ne te contenterais-tu pas de ma réponse?

BOMBOURG

Oh! dans un roman!

GRIMAREST

Mais le roman, pour moi, c’est la vie, c’est la vie plus vraie encore

qu’elle ne nous apparaît!

Bombourg hocha la tête.

--Ne perdons pas nos moutons, dit-il.

--J’y reviens, dit Grimarest. C’était une femme dont l’aspect physique

n’était pas de ceux qui m’enchantent...

BOMBOURG

Ouille!... Voilà un détail pourtant qui a de l’importance.

GRIMAREST

Je n’aurais pas attendu cette remarque de toi. Bref, cette femme ne

correspondait pas au type que je puis caresser dans mes rêves. Ne va pas

te la figurer laide. Mais, par exemple, moi, j’aime un nez léger,

c’est-à-dire prenant par son extrémité un soupçon d’indépendance. Ne

traduis pas ceci par: un nez retroussé, mais par un nez qui fait songer

au retroussé. Or elle a le plus beau nez aquilin. Je croyais n’aimer que

les blondes: elle est brune; que les cheveux bouffants: elle les porte

plats comme une calotte de Pierrot. Je croyais que mon esthétique ne

pouvait se satisfaire que d’un corps gracile: le sien est haut, ample,

développé. Elle est ce qu’on appelle une belle femme.

BOMBOURG

Enfin de celles que tous les hommes regardent dans la rue.

GRIMAREST

Admettons. Cela t’inquiète pour moi?

BOMBOURG

Je ne dis pas cela. Mais, connaissant ton penchant à interpréter les

signes avec malignité...

GRIMAREST

Eh bien, non! je l’aime tant et elle m’inspire une telle confiance, que

de voir qu’on la regarde et qu’on l’admire me plaît. Je la sentirais

convoitée, c’est de l’orgueil qui m’en viendrait.

BOMBOURG

Je vois, ton cas est grave.

GRIMAREST

Je ne crois pas perdre la tête.

BOMBOURG

Quiconque aime l’a déjà perdue.

GRIMAREST

Mais, sacrebleu! tu as passé ta vie à exalter l’amour! L’aurais-tu fait

si tu l’avais cru insensé?

BOMBOURG

Pardon! Je l’ai toujours opposé à l’amour conjugal. Dans un ménage, avec

des marmots, des nourrices, une vie de relations, des comptes de

cuisinière à tenir et beaucoup de linge à laver, on ne se monte pas le

job!

GRIMAREST

Sous une autre forme: à l’amour proprement dit, superbe, altier,

fascinateur et dangereux, on présente en un petit cadre à treize sous

l’image ingrate de l’amour domestique et bourgeois. Délicieux tableau de

genre. Mais, mon cher, «l’amour est enfant de bohème!»

BOMBOURG

Alors il est trahi, il est malheureux, il finit dans le sang.

GRIMAREST

On n’a pas le choix entre les deux extrêmes?

BOMBOURG

Entre ces deux extrêmes il y a place pour toutes sortes d’amourettes qui

ne sont ni si raisonnables ni si méchantes.

GRIMAREST

«Amourettes!...» C’est un blasphème d’accoler un tel mot au grand nom de

l’amour.

BOMBOURG

C’est toi, Grimarest, qui parles! et de quel ton!

GRIMAREST

C’est mon ton. J’accepte que l’amour que j’éprouve soit «méchant», comme

tu dis, qu’il soit «trahi», «malheureux» et qu’il «se termine dans le

sang», mais je n’admets pas qu’il soit désigné par un diminutif.

BOMBOURG

... signé: «Grimarest», auteur illustre de vingt volumes dont la

conclusion est le nihilisme intégral! C’est donc qu’il y a quelque chose

de nouveau, du moins pour toi; il y a une valeur humaine que tu

ignorais, ce qui te prouve qu’il existait une paille dans ton système.

GRIMAREST

J’ai passé vingt-cinq ans à vérifier le bien-fondé de mon système. Il

s’applique à tout.

BOMBOURG

Mais il ne s’applique pas à ton cas!

GRIMAREST

Eh bien, au diable! Mon cas est mon cas.

BOMBOURG

Complet! Oh! oh! Amoureux, tu l’es! En voilà la preuve irréfutable: tu

admets que ton cas soit unique.

GRIMAREST

Personne n’était moins disposé que moi à l’amour; personne n’était plus

rebelle à croire que l’on pût m’aimer. Or j’aime, et je suis assuré

qu’on m’aime. Voilà la constatation. Est-elle un indice de démence?

BOMBOURG

A n’en pas douter.

GRIMAREST

Ecoute, mon vieux. Tout ce que nous faisons là, c’est du raisonnement,

c’est de la critique, c’est de la science psychologique, c’est du

travail intellectuel, c’est des bêtises. Il y a une chose bien

supérieure à tout ça, c’est ma petite histoire. Si tu m’avais laissé te

la raconter tout bêtement, tu aurais été le témoin d’un fait, tu aurais

vu de tes yeux, entendu de tes oreilles, la vérité t’aurait brûlé! Cette

femme, il faut que je te le dise, mon cher vieux, mais elle est

exquise!...

BOMBOURG

Tu me l’as déjà dit.

GRIMAREST

Pas assez!... jamais assez!

Et pendant que Bombourg était interrompu dans ses répliques par l’examen

et le paiement de l’addition, Grimarest commençait de raconter sa petite

histoire. Puis les deux romanciers se levèrent, on leur apporta leurs

manteaux, ils sortirent. La pluie s’était interrompue. La marche dans le

Paris nocturne est, comme on sait, favorable au récit. Celui de

Grimarest en fut réconforté, et, à chaque tournant de rue, il semblait

recevoir une nouvelle vigueur, et il s’amplifiait.

Ce n’était qu’une petite histoire pareille à beaucoup d’autres. Mais

Grimarest la tenait pour un conte des Mille et une Nuits, et, tous les

quarante mètres, il suspendait le pas, étonné que son auditeur ne le fît

pas le premier, sidéré par les splendeurs d’une telle aventure.

Bombourg tirait à force sur son cigare.

--Enfin, disait le brillant adepte du scepticisme absolu, l’homme le

plus averti, le mieux avisé du Paris incrédule, enfin, tout ce que tu

aimes à décrire, tu le trouves en mon idylle: pureté des cœurs, élan de

la passion désintéressée, esprit de sacrifice, lumineuse auréole d’un

feu supraterrestre...

--Justement, dit Bombourg, tout ceci est mon sujet! Tu m’as toujours

fait entendre qu’il était chiqué, que je n’en avais jamais vu d’exemple,

que la vérité n’avait son expression que chez toi, uniquement chez toi

qui refuses de reconnaître à de tels sujets toute valeur littéraire.

--Mais il ne s’agit plus de valeur littéraire! La valeur littéraire, je

m’en f...! Je suis amoureux.

BOMBOURG

Cependant tu prétends que la littérature c’est la vérité. Il faudrait

s’entendre. Moi qui n’ai jamais eu souci de ta vérité, il se trouve que

j’ai écrit précisément les cas analogues à celui qui aujourd’hui te

bouleverse et qui est la négation de tout ce que tu as écrit.

Qu’allons-nous en conclure?

GRIMAREST

Je ne demande aucune conclusion.

BOMBOURG

Veux-tu me permettre d’écrire ton cas? Ce sera bien la première fois que

je fais un roman à ma manière, quoique conforme à la vérité observée.

GRIMAREST

Ecris, écris. Mais tu n’écriras pas la vérité.

BOMBOURG

Pourquoi?

GRIMAREST

Parce que la vérité ne s’écrit pas.

BOMBOURG

Alors, qu’est-ce donc que tu as écrit?

GRIMAREST

Tu veux que je te le dise? J’ai écrit une interprétation conventionnelle

des choses, propre à flatter les tendances de certains esprits, comme ta

convention à toi en flatte d’autres. La mienne a été nommée «vérité»,

parce qu’elle est ingrate; la tienne «imagination», parce qu’elle est

satisfaisante. La croyance générale de l’homme cultivé, tu ne l’ignores

pas, est que la vie est plus mauvaise que bonne. Si tu t’adresses à la

foule, sois optimiste; si tu souhaites le suffrage des mandarins, sois

grincheux et désenchanté. En réalité, ces deux pôles opposés sont

éloignés de la vie, étrangers à sa sphère.

BOMBOURG

Qu’est donc la vie selon toi?

GRIMAREST

Un amas de contradictions. Pour en parler il faut établir là-dedans des

divisions, des groupements, un ordre artificiel. On élague, on tranche,

on ajoute en trichant, on aplanit les terrains tourmentés, on dessèche

les étangs bourbeux, on amène l’eau sur le sol aride, on pratique des

allées aux perspectives plaisantes, on met des bancs, on s’assoit, et

l’on déclare adorer la nature. Ce que les jardins sont à la nature, la

littérature l’est à la vie. Tu dessines des parcs à la Lenôtre, moi des

jardins dits anglais qui imitent l’imitation des prairies et des bois.

«C’est plus vrai», dit-on d’eux. En fait, nous sommes de pauvres

menteurs. Hors de nous sont les pampas, les fourrés inextricables, le

bourbier: ceci, c’est l’âme de l’homme. On n’y entre pas, ces lieux

épouvanteraient...

BOMBOURG

Cependant, quand tu veux rendre ne fût-ce que le vraisemblable?

GRIMAREST

Eh bien, il s’agit d’avoir une extrême finesse des sens et de deviner.

On déambule aux environs du cratère en éruption, comprends-tu? on entend

des bruits étonnants, on renifle des puanteurs; et le grand chaos

infernal, on se le figure comme on peut. Mais de choses observées il ne

saurait être question. Méthode scientifique? Allons donc! C’est du

prodige qui s’accomplit ici. Nous sommes plus près de la voyante et du

marc de café que du laboratoire et du sens commun. Condamnés à ne voir

ni ne toucher rien, nous devons augurer juste. Ramassant quelques bribes

de l’enfer humain: lave refroidie, gaz allégés, notations du

vacarme--piètres matériaux au total--nous traitons ces éléments selon

l’inspiration de notre génie, et le mieux que nous puissions faire n’est

pas de restaurer l’horrible vérité, mais d’extraire de ces poisons

atténués, captés toutefois à la source unique, _des images propres à

produire la délectation des plus hauts esprits_.

BOMBOURG

Alors, c’est cela, cette vérité pour laquelle on fait tant de foin?

GRIMAREST

Humblement. Je reconnais que ce n’est pas mieux que cela.

BOMBOURG

Et cela vaudrait les ridicules efforts?

GRIMAREST

Que cela les vaille ou bien non, moi je m’en moque: je te dis que je

suis amoureux.

BOMBOURG

En d’autres termes, tu abdiques, tu brûles tes Dieux, tu renies ton art?

GRIMAREST

Point de grands mots, je t’en supplie; nulle torsion de désespoir,

aucune pompeuse attitude; épargnons-nous les cérémonies d’abjuration,

comme les sublimes chants d’un _credo_... J’aime, et peut-être

trouverai-je en cet acte simple et humain ce que le feu dérobé au ciel,

autrement dit le génie, apporte à des hommes plus favorisés...

BOMBOURG

Apporte... Mais quoi donc?

GRIMAREST

Eh bien, la grâce de transposer toutes les images recueillies--celles

des Parthénons ou celles des bouges, tous les bruits entendus--le vers

virgilien ou l’insinuation calomnieuse, toutes les idées--les justes et

les perfides, en une matière littéraire qui est la vérité et qui

cependant ne l’est pas puisqu’elle l’humilie, qui a horreur d’être un

décor et qui cependant embellit, qui se rit des beaux sentiments en même

temps qu’elle les suggère, qui bouleverse l’étalage des conventions tout

en fournissant l’exemple du rythme souverain.

BOMBOURG

Enfin, enfin, comment l’appelles-tu?

GRIMAREST

Je ne trouve pas son petit nom, mais je sais qu’elle appartient à la

famille de la poésie.

«J’AI ECRIT UNE PETITE HISTOIRE»

--Que vous êtes drôles, vous et vos cartomanciennes, chiromanciennes,

voyantes et sorcières de tout poil. Vous enragez de savoir de quoi

demain sera fait; vous payez cher le risque d’apprendre d’une drôlesse

ou d’une folle que votre mari vous trompera; et si un homme, appuyé sur

la logique et l’expérience, vient vous dire: «Mais, mon petit bec, dans

dix ans nous ne nous aimerons plus comme aujourd’hui», vous vous

révoltez, vous gémissez comme des colombes poignardées.

--Dans dix ans comme dans dix ans! Parbleu, dans dix ans, j’aurai

peut-être du ventre et des moustaches... Les chiromanciennes, ce n’est

pas qu’on y croie si fort, mais elles suppléent souvent à l’imagination

qui nous manque: elles nous racontent des histoires où nous avons un

rôle; au fond, elles nous causent un plaisir de feuilleton. Votre manie,

à vous, est de croire que nous prenons tout au sérieux... Mais, mon cher

petit...

--Allons donc! C’est nous qui aimons à plaisanter, fût-ce aux moments où

nous avons l’air le plus sérieux; et c’est vous qui ne comprenez pas

l’ironie!

--Oui, mais c’est vous qui ne nous comprenez jamais.

--Ouais; nous? même les romanciers psychologues?

--Surtout les romanciers psychologues.

--En effet, je me rappelle t’avoir fait un jour, à ce propos, le procès

des romanciers psychologues.

--Tu m’as dit, un jour: «Nous n’entendons rien, nous autres, à la

psychologie, parce que nous sommes romanciers. Un psychiâtre, comme ils

disent en employant un vocable qui évidemment désigne un savant moisi

dans les laboratoires, un psychiâtre, après tout, serait peut-être un

peu moins aveugle que nous, parce que, du moins, il prononcerait des

formules en un langage qui vous asseoit... Mais, entre nous, un innocent

de village, doué d’un peu de sensibilité, leur en remontrerait à eux

comme à nous.» Tu ne peux pas t’empêcher de rire? Ai-je assez bien

attrapé ton style oratoire? Ah! par exemple, je ne me rappelle pas du

tout comment tu concluais que «vous autres, romanciers psychologues»,

tout en n’étant pas forts, aviez cependant sur les autres une certaine

supériorité. Dis-le-moi.

--Ce que tu ne te rappelles pas, c’est ce que je ne t’ai peut-être pas

dit, car la causerie commence entre nous comme en toutes les occasions,

tu le sais, et elle est presque toujours interrompue par un de ces

petits événements domestiques qui, en coupant une pensée, un récit, une

explication, peuvent détourner le sens de la vie. Je ne t’ai peut-être

pas dit, mais j’ai voulu te dire que, par le fait que nous pouvons

mettre un roman debout, dans lequel il y ait de la vraisemblance, on

nous dit psychologues, alors qu’il n’en est rien. Ecoute-moi. Qu’est-ce

qu’un psychologue? C’est un monsieur qui sait ce qui se passe chez

autrui. Eh bien, amène-moi autrui, n’importe qui, quelqu’un que je

connais ou quelqu’un que je n’ai jamais vu; je suis capable de

t’établir, d’après des signes physiologiques comme se plaît à en

énumérer Balzac, son _pedigree_ et son caractère, te dire la situation

qu’il occupe dans le monde et ce qu’il est dans son intimité, etc., etc.

Je te parie que, me conformant à tous les beaux principes dits

scientifiques, neuf fois sur dix je commets une erreur monstrueuse! Et

c’est là que je te dirai que l’innocent de village ou la tireuse de

cartes, ou celui qui lit dans l’écriture, en savent plus que moi. Bon.

Maintenant, si, après mûre réflexion, je me mets devant mon papier

blanc, si je fais apparaître peu à peu aux yeux du lecteur un

personnage, si je pousse celui-ci, cette figure sera souvent bien

construite, elle aura toutes les apparences de la vérité observée; on

jurera l’avoir rencontrée, et il se peut que la justesse des remarques

que j’accumule sur elle étonne. Alors on dira de moi: «C’est un

psychologue.» Pas du tout! Il faudra traduire très modestement cette

parole louangeuse par ceci: «C’est un écrivain, intuitif ou observateur,

qui a ramassé parmi les nombreux exemples d’humanité soumis à lui, ou

qui a eu recours à un sens inné du vraisemblable, pour construire une

poupée à qui il ne manque rien et qu’il rend intéressante parce qu’il

est doué d’un certain talent.» Autrement dit: je n’ai pas deviné ce

qu’il y avait dans tel individu donné; j’ai construit moi-même un

individu véridique. L’un et l’autre cas sont bien différents. Par

exemple, tu es ma femme depuis quatre ans; je vis constamment avec toi,

je t’adore; et, comme tu le disais fort bien tout à l’heure, je ne te

connais pas. A côté de cela, j’ai écrit depuis quinze jours une petite

histoire...

--Tu as écrit une histoire dont tu ne m’as pas parlé!...

--Dont je te parlerai incessamment, et où il y a une dame que je n’ai ni

vue ni connue, mais que je crois «un peu là». C’est une femme, une vraie

femme. Tout le monde la reconnaîtra.

--Qui est-ce?

--Je te répète que je ne l’ai ni vue ni connue!

--Tu en connais que tu me caches!...

--Quelle plaisanterie! Je te dis tout.

--Tout!... Tu me dis tout... Mais le reste?

--Qui dit tout, dit qu’il ne reste rien.

--Il y a tout et tout. Tu sais parfaitement me parler de tout, et me

cacher ce qu’il ne te plaît pas de m’en dire.

--Cela, c’est l’idée préconçue des femmes. Vous décidez _a priori_ que

nous vous tenons mille choses cachées. La vérité est exactement le

contraire. Maintes fois nous vous racontons plus qu’il ne s’est passé.

--Alors c’est mentir. Celui qui est capable d’altérer la vérité, est

toujours suspect de mensonge.

--Il y a chez nous le mensonge professionnel, qui consiste à faire du

reportage inexact. Je m’explique: nous avons été témoins d’un fait

divers, n’est-ce pas? Nous le racontons. Eh bien! nous le racontons

autre que nous ne l’avons vu, non pas toujours très différent, mais

assez falsifié pour qu’un co-témoin ordinaire soit autorisé à nous

accuser de boniment. Pourquoi faisons-nous cela? Ce n’est pas manquer de

respect pour le fait, ce dont pourraient nous accuser les esprits

scrupuleux; c’est utiliser le fait pour la confection d’un certain art

auquel les profanes n’entendent rien, et qui est la littérature.

--Moi, tu sais, j’ai toujours cru que, la littérature, ça consistait à

faire un certain chichi.

--Ne te gêne pas, surtout! Il y a d’ailleurs beaucoup plus de vérité

dans ta définition que tu ne le crois toi-même; seulement, la

littérature, c’est comme les mimosas: il y en a soixante-seize espèces.

--Quelle est la tienne?

--Sûrement pas celle que tu préfères.

--Merci. Tu me traites de cruche.

--Non; mais tu veux qu’on ne te dise que l’exacte vérité, alors que tu

n’as précisément de plaisir qu’à lire des péripéties invraisemblables!

--J’aime à lire des histoires qui ne ressemblent pas à ce que je vois,

et j’aime que tu ne me racontes que ce que j’aurais pu voir avec toi...

--Dis-moi, Denise: est-ce que je t’ennuie habituellement avec mes

histoires qui ne sont jamais des potins et qui ont toujours la

prétention d’être des vérités générales?

--Ah! ah! mon petit, je ne divise pas comme cela les choses que tu me

racontes! Voilà comment je fais: je mets à part celles où il paraît

évident que tu as fait la cour à une femme ou bien où on te l’a faite.

Toutes les autres, je les fourre dans la boîte à côté.

«A propos, et l’histoire de la dame?

--Quelle histoire?

--Mais l’histoire que tu écris depuis quinze jours! Alors, je ne sais

rien de ce que tu fais. Quand monsieur peine, s’arrache les cheveux,

déchire ses papiers, eh! nous en avons une musique à moi spécialement

dédiée. Mais si on est content de son travail: silence total, nul besoin

d’une confidente.

--On n’est jamais content de son travail. D’ailleurs, je te l’ai dit

soixante-dix-huit fois: je ne travaille pas.

--Non, mon bijou: c’est la Providence en personne qui t’apporte tous les

jours tes quatre ou cinq pages griffonnées. C’est connu d’ailleurs...

--Ah! Qui te l’a dit?

--Ma femme de chambre: elle lui a ouvert plusieurs fois. Dis-moi: comme

tu ne travailles pas, «bien entendu», allons-nous faire une promenade?

--Tu as des euphémismes pleins de saveur: faire une promenade,

aujourd’hui, en 1925, sur la Côte d’Azur, par un temps radieux, cela se

traduit par «bouffer» trois kilos de poussière et s’exposer cinquante

fois à la mort. Précisons! Tu as ton chapeau? Bon. N’oublie pas de

prendre une écharpe, enfin une espèce de masque contre les gaz... Oh!

moi, j’emporte un cache-nez pour me boucher les narines à chaque auto.

--Tu disais: l’histoire de la petite femme?

--Attention! Voilà une auto. Garons-nous à gauche, elle monte derrière

nous...

--Mais en voilà une autre qui descend!...

--Reste à gauche, reste à gauche, puisque nous y sommes. Descends dans

le fossé. Et deux tours d’écharpe!... Attends que ça passe. Il y en a

bien pour une demi-minute. Est-ce que tu m’entends à travers mon

cache-nez? Je vais te commencer mon histoire.

--Reprenons notre marche.

--C’est que mon histoire, il ne faut pas te le dissimuler, est terrible.

Il s’agit d’un homme d’environ quarante-huit ans, d’un homme de science,

et d’un vrai... C’est une sorte de Curie, tu comprends, un Docteur Roux,

si ça te dit davantage... Cet homme de science... il sait qu’il n’en a

plus que pour quatre jours à vivre, et il commence à faire le récit de

son aventure.

--Il a une aventure? un homme comme ça?

--Oui; il a une aventure, mais avec sa femme.

--Qu’est-ce que tu dis?

--Attends. Voilà une auto...

--Deux.

--Et même trois. Reprenons la manœuvre. Tu sais combien la poussière est

dangereuse: c’est le «véhicule», comme ils disent, de toutes les

maladies.

--En somme, Paris est plus sain.

--Ce n’est pas douteux. Quand, par hasard, il n’y pleut pas, on arrose.

Mais on risque peut-être encore plus de se faire écraser.

--Tu crois? Tiens, en voilà encore une!

--La vie est difficile à défendre, à notre époque démocratique, pour les

gens, encore nombreux, qui ne roulent pas carrosse.

--Et dire qu’ici, à douze cents kilomètres de Paris, dans un des plus

beaux sites du monde, deux honnêtes gens qui ont besoin de prendre l’air

et veulent entendre ou raconter une histoire, ne peuvent ni marcher ni

parler! Où en étais-tu? Le savant a une aventure avec sa femme... Bon.

C’est tout de même curieux...

--Oh! mais une aventure effroyable. C’était, figure-toi, un ménage

stérile... Les cornues, les acides, les rayons X ou Y, enfin, sais-je,

moi, quelle en était la cause? Tout, hormis la volonté. Pendant dix ans,

ça va tant mal que bien, et puis la femme fait un voyage...

--Ouiche!...

--Pas du tout ce que tu crois: elle fait un honnête voyage pour enterrer

un parent. Le mari, lui, est trop absorbé par ses travaux; il n’a pas le

temps de remplir ce petit devoir de famille... Attention: Auto!

--Oh! les veaux! un centimètre de plus et ils me raflaient par mon

écharpe. Ce qui sert à nous préserver de la mort qu’ils sèment à tous

vents, est ce qui, précisément, peut nous précipiter sous leurs roues.

Et as-tu vu ces g... d’idiots, médusés, les yeux exorbités, qui

regardent celui ou celle qu’ils vont écraser et brûlent à cent à l’heure

les plus beaux paysages?...

--Où en étais-je de mon histoire? La femme ayant fait le petit

voyage,--qui a duré un certain temps, entre parenthèses, pour règlement

d’affaires de famille, pour petite maladie aussi, et pour petite

convalescence au bon air,--la femme, dis-je, rentre au domicile

conjugal. Bien.

--Hum!...

--Oui, en effet. En tout cas, elle rentre. Elle rentre, mais elle est

grosse.

--Je l’aurais parié.

--Eh bien! tu aurais gagné, et voilà tout. Elle rentre, disais-je, elle

est grosse. Or, ça ne peut pas être de son mari. Celui-ci, docteur en

médecine, agrégé, tout ce que tu voudras, et psychiâtre, ne l’oublions

pas, enfin, un malin, s’aperçoit rapidement de ce qu’il y a de nouveau.

--Ah! Et qu’est-ce qu’il fait... Nom d’un pépin, en voilà encore une

autre!

--Remarque, mon amour, que cette fois c’est une voiture de courses; tous

gaz ouverts, vrombissant à vous décrocher le cœur, vomissant la peste

pour les poumons. Le pilote qui la monte doit être un homme pressé: je

gage qu’il doit prendre un cocktail dans un quart d’heure à Monte-Carlo

par la Grande-Corniche. Nous autres, au fossé, au fossé, vite, malgré

les cactus!

--Aïe!

--Qu’y a-t-il?

--Mais, je suis piquée! Ces plantes me font presque aussi peur que les

voitures.

--Pas à hésiter entre les deux. Ah! Voici notre char infernal passé. Une

minute de silence sous le masque pour laisser tomber les remous de son

sillage mortel, et...

--Deux autres, mon chéri, deux! Zut! zut! Mais ton histoire

m’intéressait, moi!

--Quelle importance a mon histoire dans le vaste monde, chère enfant? Je

te dis d’avance qu’elle tend à prouver l’ineffable stupidité d’une des

plus grandes lois de la nature. Or ces gens-là, avec leur passion féroce

et puérile de se transporter d’un point à un autre sans autre but que ce

transport--sans aucun autre but, entends-tu bien?--car ils ne font rien

que d’être hébétés durant qu’ils parcourent la trajectoire, et ils ne

font rien, le but atteint, qu’ils n’eussent aussi bien pu faire sans

«quitter leur chambre», comme disait Pascal, eh bien! ces gens

démontrent surabondamment, en même temps que l’ingéniosité mécanique de

l’homme, la définitive impossibilité de l’élever à quelque conception

intellectuelle...

--Tu dois exagérer, comme cela t’arrive, parce que nous mangeons de la

poussière. Enfin, moi, je m’en moque; je veux la suite de l’histoire.

Ton docteur, disais-tu, s’aperçoit que sa femme va le rendre père...

--Père de l’enfant d’un autre, oui.

--Ceci m’amuse énormément.

--Il n’y a pas de quoi.

--Chacun prend son plaisir où il le trouve. Moi, Je m’aperçois, à la

tournure de ton histoire, que ce n’en est pas une qui te soit arrivée.

--Qui sait? Je suis peut-être le père de l’enfant?... ou l’amant d’une

femme qui m’a trahi? Prenons ce sentier escarpé, désespoir de celui qui

paie les notes du bottier, mais lieu de salut pour les derniers des

hommes qui pensent... En effet, regarde, une fois à l’abri de cette

horde sauvage, ne sens-tu pas que voici notre cerveau qui s’équilibre,

nos idées qui s’ordonnent et s’accommodent à ce ciel d’azur: à peine

avons-nous perdu contact avec cette piste d’ingénieurs, véritable cercle

dantesque, la terre nous réapparaît dans sa fraîcheur, et nous la

trouvons belle. Contemple-moi cette ville, ces vergers fleuris, cette

baie mieux dessinée encore qu’elle n’est peinte, ces montagnes

lointaines, et ce ciel enfin: c’est un des plus parfaits paysages du

globe.

--Ceci ne me dit pas le parti que prend ton psychiâtre?

--Mais j’ai commencé par te dire qu’il prenait le parti d’écrire son

aventure, n’ayant plus que quatre jours à vivre.

--Comment sait-il qu’il n’a plus que quatre jours à vivre?

--C’est un savant. Et puis il est empoisonné.

--Empoisonné! Le pauvre homme! Sûr qu’il s’est drogué à cause de son

malheur? Pas moderne, ce cornichon-là!...

--Il ne s’est pas drogué. On l’a drogué.

--On: sa femme. C’est une petite crapule.

--Mon Dieu, pas tant qu’on le croirait. Tout l’intérêt de l’histoire est

justement de savoir si elle est ou non ce que tu dis.

--Si elle est ou non une crapule?

--Oui.

--Comment ça fait-il doute?

--Ah! voilà. Ecoute-moi. Cette femme sait que son mari n’admettra pas

d’endosser la paternité d’un enfant qui n’est pas de lui.

--Un peu naïf. Mais enfin, on trouve encore des gens comme ça. Alors, on

divorce.

--Elle appartient à une famille qui n’admet pas le divorce.

--A pas de chance, la dame. Mais aussi, elle est une cruche...

--Comment ça?

--Ça saute aux yeux. Elle aurait bien pu, voyons, se comporter avec son

mari, dès son retour, de façon à lui faire croire, après, qu’il était

enfin père.

--Mais si elle avait perdu l’habitude de... de se comporter de cette

façon? Ça arrive.

--Alors, ça légitime tout. Elle a bien fait de se... comporter comme ça

avec un autre.

--Elle a bien fait; là n’est pas la question. Il reste qu’elle rapporte

avec elle les conséquences--peut-être voulues par elle--de s’être

comportée avec un autre que son mari; deuxièmement, que son mari ne les

accepte pas; troisièmement, qu’elle ne peut pas se séparer de son mari.

Situation épineuse.

--Alors, pour en sortir, elle recourt au moyen de supprimer le mari?

--Et le mari accepte cette solution. C’est ici le point peut-être un peu

original.

--Original! pour le moins. Comment! voilà un benêt, témoin qu’on

l’empoisonne, et qui se laisse empoisonner?

Les deux romanciers · 第 1 / 6 段