IV

Cependant, les événements allaient grand train. Le 25 janvier 1532 le

roi épousait secrètement la favorite. En mars, aussitôt ses bulles

venues et avec l’assentiment forcé de l’assemblée du clergé,

l’archevêque Cranmer citait Henri à son tribunal et déclarait invalide

l’union du prince avec Catherine. Puis une courte enquête rassurait ces

consciences de pharisiens sur la légitimité du mariage d’Henri VIII et

d’Anne Boleyn et on fixait au 1er juin le couronnement de la reine.

Jusque-là de beaux dehors avaient couvert le départ de More. Le roi lui

avait dit de flatteuses paroles, et il avait fait savoir officiellement

combien il regrettait que la maladie empêchât le chancelier de continuer

ses bons services. Il comptait d’ailleurs que son ami assisterait au

couronnement. Par ordre de Henri, trois évêques écrivirent à More de

vouloir bien les accompagner à cette fête. Le messager apportait aussi

une somme assez lourde, prix de la robe que l’ex-chancelier devrait

commander pour la circonstance. More prit l’argent et resta chez lui.

Quelques jours après ayant rencontré les susdits évêques, il leur dit:

«Messeigneurs, vous avez demandé deux choses de moi, une que j’ai

acceptée avec d’autant plus d’empressement que cela me permettait de

refuser l’autre. «Pour l’argent, ajoutait-il, il l’avait reçu avec

reconnaissance et sans scrupule puisque les évêques étaient riches et

lui pauvre. Quant à leur autre demande, il n’avait pu la leur accorder,

et il forgea là-dessus un joli conte dont la morale était que les

évêques en risquant leur honneur, n’échapperaient pas au danger qui

menaçait leur tête. Lui, More, pourrait bien y perdre la vie, mais il

aurait sauvé l’honneur.»

Qu’on le remarque, en se dérobant à une pareille invitation, More ne

refusait pas précisément de reconnaître la nouvelle reine. Il a dit dès

le premier jour que l’affaire n’était pas de sa compétence et qu’il ne

s’en mêlerait d’aucune façon. Cranmer ayant tranché le débat, lui ne

songe donc pas à protester contre la sentence[144]. Mais il ne lui plaît

pas non plus de faire fête à cette femme qu’il méprise et de renier

publiquement cette autre reine, qui, dans les jours heureux, a été bonne

pour lui et à qui rien ne l’empêchera de rester fidèle. C’est toujours

le même dosage de soumission et d’indépendance. Les premiers éditeurs ou

n’ont pas connu, ou n’ont pas osé transcrire un passage de lui qui ne

laisse aucun doute sur son attitude en face d’Anne Boleyn.

[144] La décision du pape en faveur de Catherine se fit encore

attendre un an, elle est du 23 mars 1534.

«Son Altesse, écrit-il, étant _en possession de son mariage_, et cette

noble femme ayant été réellement sacrée comme reine, on n’a pu entendre

de moi à ce sujet ni discussion, ni murmure, et on n’en entendra jamais.

Et au contraire, je ne me mêlerai jamais de cela avec les autres fidèles

sujets de Son Altesse, que pour demander à Dieu de donner au roi et à

_la reine_ longue et bonne vie, et ainsi ferai-je pour leurs nobles

rejetons[145].» Avec More, le peuple anglais restait de cœur fidèle à

Catherine d’Aragon. Le jour du couronnement avait été silencieux comme

un jour de deuil et on ne s’était même pas découvert sur le passage de

l’usurpatrice. Le roi voulut faire un exemple qui réchauffât les

enthousiasmes. Il y avait au couvent du Saint-Sépulchre, à Cantorbéry

une pauvre femme en grande réputation de sainteté. Ses visions et ses

prophéties avaient eu un retentissement extraordinaire et l’imprudente,

interrogée sur le divorce, s’était avancée jusqu’à dire que Dieu

désapprouvait la conduite du roi. Elle fut pendue à Tyburn avec six de

ses partisans (20 avril 1434). On avait espéré que la minutieuse enquête

menée à son sujet ferait découvrir une plus noble victime. Sur un papier

de janvier 1534, où Cromwell notait les résolutions qu’il avait peur

d’oublier, on lit entre autres mesures concernant la religieuse de

Cantorbéry et ses complices, ce _mémorandum_ sinistre: _Eftsoons to

remember Master More to the King_[146]. More avait eu en effet jadis

deux ou trois rencontres avec la voyante et on pensait trouver là une

occasion de se débarrasser de lui. Mais la réserve habituelle de More

avait d’avance déjoué le piège. Cet incident montre l’homme. Dès que

seule avec lui la _holy maid_, après quelques paroles d’édification,

avait fait mine de s’aventurer sur le terrain politique, il lui avait

fermé la bouche. Bien plus, rentré chez lui et prévoyant que d’autres

moins discrets risquaient de compromettre la pauvre fille, il avait

écrit à celle-ci une lettre affectueuse et délicate pour la supplier de

borner ses communications aux choses du royaume de Dieu[147]. Le

brouillon de la lettre était encore là. More le fit passer à Cromwell

qui, convaincu après enquête[148] de l’authenticité de la pièce, se

garda bien de la verser au procès.

[145] Letters and papers, t. VII, doc. 289, p. 124. Cette lettre est

du 5 mars, quelques jours avant la sentence de Rome.

[146] B. I. p. 322.

[147] Lors de cette lettre, More avait encore Elizabeth Barton en

haute estime. Il changea depuis, lorsqu’elle eut avoué son

imposture. Comme cet aveu fut obtenu à renfort de torture, nous ne

savons pas bien à quoi nous en tenir à ce sujet.

[148] B. I. 333, 334.

En même temps qu’à Cromwell, More écrivait à Henri lui-même (5 mars

1534). Lettre touchante qui montre que pour ce noble et bon cœur la pire

souffrance était de savoir que son roi le soupçonnait de trahison.

«Quand je sortis de charge, Votre Altesse eut la bonté de me dire qu’en

retour des services que je lui avais rendus, toutes les fois qu’à

l’avenir mon honneur--c’est le mot dont Votre Altesse voulut bien se

servir--ou mon intérêt seraient en cause je la trouverais toujours prête

à m’accueillir avec bonté; aujourd’hui, mon bon maître, j’ai renoncé aux

honneurs de ce monde en quittant ma très honorable charge et quant à

l’argent, on a pu voir et on verra mieux encore qu’il ne me touche

guère. Je ne demande qu’une chose, la pleine confiance du prince. Si

j’étais convaincu de la monstrueuse ingratitude dont on m’accuse, je ne

demanderais plus à Votre Altesse qu’une seule grâce, être dépouillé par

elle de mes biens, de ma liberté et de ma vie. Tout cela ne me serait

plus de rien et je ne garderais plus que l’espoir après ma courte vie et

la vôtre, que je désire longue, de rencontrer encore votre Grâce au

ciel, et m’y donner du bon temps avec elle. Une de mes joies, là-haut

serait que votre Grâce verrait enfin, quelle que soit aujourd’hui son

opinion, et quel que soit le sort qu’elle me réserve, que j’ai été, suis

et serai toujours son loyal et fidèle serviteur.

«De ma pauvre maison de Chelsea, écrit de cette rude main que Votre

Altesse connaît, la main de son humble, désolé et fidèle sujet[149].»

[149] Ellis, Lettres, 1, série 2, t. II, p. 47. Letters and papers, t.

VI, p. 288.

Tout autre que Henri VIII aurait accordé au moins une trêve à tant

d’humble grandeur, et à une honnêteté aussi transparente, mais le

malheureux n’était peut-être plus capable de comprendre de tels accents.

Il s’entêta à mêler la cause de la voyante et celle de Thomas More, et à

poursuivre celui-ci pour crime de haute trahison. L’ex-chancelier avait

demandé à plaider sa cause devant la Chambre haute et les Lords,

pourtant peu prodigues de courage, avaient signé une pétition pour

obtenir que l’accusé comparût devant eux. Ils n’étaient pas encore assez

sûrs. Le roi décida que More serait entendu devant une commission de

quatre membres du _privy council_, Cranmer, Audley, le duc de Norfolk et

Thomas Cromwell. On pouvait parler sans ambages à de tels hommes et

Henri leur expliqua qu’il attendait d’eux non pas un jugement dont il

n’avait que faire, mais un suprême assaut à l’obstination de More. Ainsi

fut fait, ils promirent, ils menacèrent, ils parlèrent d’ingratitude,

enfin de guerre lasse, ils congédièrent l’accusé.

«Alors, écrit Roper, Sir Thomas remonta en barque pour rentrer à

Chelsea, et chemin faisant il était de si belle humeur que je le crus

hors d’affaire. Une fois chez lui, nous fîmes tous deux un tour de

jardin, et moi, désireux de savoir où en étaient les choses, je lui dis:

«Je pense que tout va bien, puisque vous êtes si content!--Oui, mon

enfant, Dieu merci», me répondit-il. «Alors, ajoutai-je, votre nom n’est

plus sur la liste?--Sur mon âme, fit-il, je n’y pensais plus». «Vous n’y

pensiez plus, à une chose qui vous touche de si près et nous tient tous

dans l’angoisse?--J’en suis désolé car, vous voyant si content, je

m’imaginais que tout était fini.» Alors il me dit: «Veux-tu savoir

pourquoi j’étais si content? En vérité, j’étais ravi d’avoir culbuté le

diable et de m’être si fort avancé devant ces Lords que maintenant, sans

grande honte, je ne pourrais revenir en arrière.» A ces paroles je fus

triste, car bien que la chose fût de son goût, elle n’était pas du

mien.»

Le roi, furieux du résultat de la conférence, ordonna de commencer les

poursuites. Il fallut que le chancelier et les autres se missent à ses

genoux pour le supplier de ne pas s’engager dans cette procédure.

L’innocence de More dans ses relations avec la religieuse de Cantorbéry

était si évidente, qu’on ne pouvait sans folie rester sur cette piste.

Le roi, fort à contre-cœur, se laissa convaincre. «Le lendemain,

continue Roper, je rencontrai M. Cromwell aux Communes et il me dit

d’annoncer à mon père que son nom était effacé de la liste. Je dînais ce

jour-là à Londres et j’envoyai un messager à ma femme qui fit la

commission à son père. «Meg, lui répondit-il, _quod differtur non

aufertur_.» A quelque temps de là, le duc de Norfolk et Sir Thomas More

causant un jour familièrement ensemble: «Par la messe, M. More, dit le

duc, il est périlleux de se mesurer avec les princes; aussi je souhaite

que vous vous prêtiez en quelque façon au désir du roi, car, par le

corps de Dieu, M. More, _indignatio principis mors est_.» «Est-ce tout,

Monseigneur? répondit-il, alors, en bonne foi, il y a peu de différence

entre votre Grâce et moi. Moi, je mourrai aujourd’hui et vous demain.»

V

En ce même mois de mars 1534, le parlement vota un _Act_ qui confirmait

le mariage d’Henri et d’Anne Boleyn, en garantissant aux enfants de

celle-ci le droit de succession à la couronne. Quiconque s’opposerait à

cet _Act_ serait coupable de haute trahison, et pour couper court aux

réticences, tous les sujets du royaume étaient mis dans la nécessité de

s’engager par serment devant le roi lui-même ou ses délégués, à observer

dans son intégrité la nouvelle loi. La formule de ce serment, rédigée

par la commission, ne se contentait pas de reconnaître les droits d’Anne

Boleyn et des enfants qui naîtraient d’elle, mais elle s’aggravait

encore d’un préambule où l’autorité du Souverain Pontife était

formellement rejetée.

On obéit en masse. D’ailleurs l’exécution de la _holy maid_ ne servit

pas peu à vaincre les répugnances et le moyen vraiment d’être meilleur

juge de ce cas de conscience que l’archevêque de Cantorbéry entre les

mains duquel on était invité à faire cette soumission? Et puis une

prudente restriction tranquillisait, si besoin était, les consciences,

on s’engageait «autant que cela n’était pas contraire à la loi de Dieu».

C’est sans doute ainsi que la fille chérie de More elle-même, Marguerite

Roper, obéit aux volontés du Parlement. Mais ces petites habiletés qu’on

peut, selon les points de vue, ou permettre ou pardonner à la foule,

déshonoreraient un Fisher ou un Thomas More. Pour ces deux hommes, la

limite des concessions légitimes est maintenant dépassée.

Le dimanche de Quasimodo, 12 avril, More vint à Londres pour entendre un

sermon à Saint-Paul, puis il alla voir John Clements. Sa présence fut

remarquée et il fut vite rejoint par un officier de la cour qui le

citait à comparaître le lendemain, à Lambeth, devant les commissaires

royaux, pour prêter le nouveau serment.

«Alors, raconte Roper, Sir Thomas More comme il avait accoutumé en

toutes les choses d’importance (comme lorsqu’il entra au _privy

council_, ou qu’il fut envoyé en ambassade, ou choisi comme _speaker_,

ou nommé chancelier) d’aller à l’église, de se confesser, d’entendre la

messe et de recevoir la communion, ainsi fit-il pareillement de grand

matin ce même jour (lundi 13 avril) où il était convoqué devant les

Lords à Lambeth. D’ordinaire, avant de quitter sa femme et ses enfants

qu’il aimait avec tendresse, il les faisait venir jusqu’à la barque et

là il les embrassait et leur disait adieu. Mais, ce jour-là, il ne

laissa sortir personne et le cœur pesant, comme son air le laissait bien

voir, il s’embarqua avec moi et nos quatre serviteurs. Quelque temps il

resta assis dans un triste silence, mais enfin, brusquement, il me

souffla dans le tuyau de l’oreille: «Mon fils, Dieu merci, la bataille

est gagnée». Ce qu’il voulait dire alors, je ne savais pas, mais plutôt

que d’avouer mon ignorance, je lui répondis: «J’en suis très heureux».

Après, je compris que, en ce moment, l’amour de Dieu l’avait emporté

définitivement sur toutes les affections de la terre.»

Quelques instants après, More se retrouvait devant ses juges.

L’histoire de l’Église a peu de pages plus importantes. On connaît le

lieu de la scène, au bord de la Tamise, Lambeth, le palais des

archevêques de Cantorbéry, successeurs d’Anselme et de Thomas Becket. De

l’autre côté du fleuve se dresse la merveilleuse église où dort la

poussière du saint roi Édouard. A ces deux points sacrés viennent

converger les souvenirs de tant de siècles de foi, les ménologes d’Iona

et de Bangor, l’incomparable légende dorée de celle qui fut vraiment

l’île des saints. On va exorciser tous ces fantômes. Dans la coulisse, à

quelque distance de là, le roi Henri mène le drame. Une femme est près

de lui, et dans un berceau, un enfant de huit mois, la future reine

Elizabeth. Sur le devant du théâtre, quatre serviteurs à tout faire, le

chancelier Audley, Thomas Cromwell, et deux hommes d’église, l’un et

l’autre clergé, Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéry et l’abbé de

Westminster. Entre leurs mains, nobles et prêtres viennent gaiement

renier l’autorité de l’évêque de Rome. Personne encore n’a songé à

refuser le serment, mais voici qu’enfin en face des quatre commissaires,

notre Thomas More se tient debout. C’est la conscience catholique, non

pas tendue ni cassante, mais inébranlable. Ce qui se consomme dans cette

salle, c’est le schisme de cette Angleterre dont nous savons aujourd’hui

les impériales destinées, schisme plus funeste à l’Église romaine et

plus déplorable que la révolte même de Luther. Que veut-on de plus? Des

rires, des quolibets pour que le drame ressemble à ceux de Shakespeare.

Nous voilà servi à souhait. Sir Thomas More lui-même nous a conservé le

souvenir des plus vulgaires détails du spectacle. De la petite chambre

où on lui a dit d’aller réfléchir encore, son regard plongeait sur la

cour.

«Je vis maître Latimer arriver dans le jardin et se promener avec

d’autres docteurs et chapelains de Mgr de Cantorbéry. Et certes, il

avait l’air à la joie, car il riait le bras sur l’épaule de ses

compagnons qu’il enlaçait si gentiment que si c’eût été des femmes, je

l’aurais pris pour un libertin..., et puis on me dit que le curé de

Croydon et d’autres prêtres de Londres avaient prêté serment. Ce fut

bientôt fait d’ailleurs et on ne les laissa pas s’ennuyer dans

l’antichambre, puis l’affaire ainsi dépêchée, ledit curé soit dans

l’entraînement de sa joie, soit qu’il eût le gosier sec, ou encore pour

bien montrer _quod ille notus erat pontifici_, se rendit au buffet de

Monseigneur, demanda à boire et vida son verre _valde familiariter_.»

L’interrogation de More fut menée serré; le vieil avocat n’avait rien

perdu de ses moyens, mais il n’avait jamais eu affaire à des assaillants

aussi retors. Il faillit même perdre pied, comme lui-même le raconte.

«J’avais dit que je ne condamnais pas la conscience de ceux qui

prêtaient le serment. C’était donc, m’objecta Mgr de Cantorbéry, que

manifestement la chose n’était pas pour moi, sûre et certaine et que la

malice de ce serment ne m’était pas démontrée. Mais dans ce cas, me

dit-il, vous savez à n’en pas douter, que vous devez rigoureuse

obéissance à votre souverain. Ainsi donc, laissez l’incertain pour le

certain, et en prêtant ce serment qui n’est pas sûrement mauvais,

remplissez votre devoir d’obéissance qui est manifeste. Or, en vérité,

il me semblait bien que cela ne concluait pas, mais l’argument me parut

soudain si subtil et d’autant que le noble prélat qui me le proposait

lui donnait une nouvelle force, que je ne sus rien répondre sinon que je

pensais ne pas pouvoir agir de la sorte parce que, aux yeux de ma

conscience, c’était là un des cas où on n’est pas obligé d’obéir aux

princes, puisque (quel que pût être à ce sujet le sentiment d’autres

personnages que je ne voulais ni condamner ni juger) ma conscience à moi

voyait la vérité d’un autre côté.»

Là-dessus l’abbé de Westminster, le rappelant à la modestie, lui fit

observer que le grand conseil du royaume s’étant prononcé en sens

contraire, il ne devait pas s’obstiner à suivre ses propres lumières. A

quoi More répondit sans hésiter que contre le conseil du royaume, il

avait, avec sa conscience, _the general council of Christendom_. Alors

Thomas Cromwell, qui entendait bien ne pas ressembler aux juges du

premier de tous les martyrs, loin de crier au scandale, jura tout ému

qu’il aimerait mieux sacrifier son propre fils que de voir Sir Thomas

More s’entêter ainsi à refuser le serment: que penserait le roi et

qu’allait-il faire?

«A quoi je répondis, que quoi qu’il pût m’arriver, je ne pouvais

conjurer le danger, au risque de perdre mon âme[150].»

[150] B. I, p. 353-358. Tout le récit de cette scène a été écrit par

Thomas More à sa fille Marguerite.

Il n’y a pas de dialectique au monde qui puisse avoir raison d’un pareil

homme. Les juges le comprirent enfin et abandonnèrent une discussion

inutile. Soyons pitoyables à ces pauvres gens. Ils sont plus à plaindre

que leur victime. Celui qui comparaissait à leur tribunal était pour eux

un vieil ami. Ils l’avaient rencontré souvent dans un autre appareil, et

décidément ni le comble des honneurs ni les pires extrémités de la vie

humaine ne changeaient rien à sa bonne grâce, à son esprit, à sa

bonhomie affectueuse. Au dire d’Érasme, il était de ceux qu’on ne peut

s’empêcher d’aimer, et maintenant que tant de simple courage

apparaissait sous cette douceur avenante, le charme devait être encore

plus puissant qu’autrefois. Oui, croyons-le, et pour eux, et pour Thomas

More, tous et même Cromwell auraient tenu à grande joie de trouver une

échappatoire et la politique n’inspira pas seule les démarches qu’ils

tentèrent ensemble pour le sauver.

Une restait possible. More avait dit expressément que seul le préambule

du serment gênait sa conscience. Il ne faisait aucune difficulté de

reconnaître les droits de la reine et l’accession au trône des enfants

issus de ce mariage. Mais il ne pouvait pas admettre l’atteinte qui

était portée dans le préambule à l’autorité de l’évêque de Rome[151]. Le

subtil et conciliant Cranmer pria donc Cromwell de présenter au roi une

nouvelle formule que _maître More_ pourrait signer sans plus de

scrupules. «Si nous obtenons par là, ajoutait-il, l’assentiment de More

et de Fisher, il n’y aura plus dans tout le royaume une seule âme pour

songer à la résistance et il s’ensuivra un complet apaisement, _a good

quietation_ dans toutes les consciences[152].» Mais il n’était plus

temps. L’amour-propre du tyran tenu en échec par l’honnêteté de ces deux

hommes, voulait avidement sa vengeance, et Henri refusa de condescendre

à la prière de ses conseillers.

[151] Le pape ayant déclaré la validité du mariage d’Henri et de

Catherine, il semble bien que, avec ou sans le préambule, le serment

n’était guère compatible avec les droits du Saint-Siège... Du moins

l’atteinte était-elle moins explicite et moins directe. En tous cas,

il est bien clair que More n’a pas songé à cette conséquence. Fisher

non plus.

[152] B. I. p. 358-359.

L’enquête terminée et le jugement rendu More avait été confié pour

quelques jours à la garde de l’abbé de Westminster. Le 17 avril, ayant

de nouveau refusé de prêter le serment il fut conduit à la Tour de

Londres.

Comme il se rendait à sa prison, portant au cou sa chaîne d’or, Sir

Richard Southwell qui le conduisait lui conseilla de se défaire de cette

chaîne et de l’envoyer à Lady More. «Non, répondit-il, je n’en ferai

rien, car pris par les ennemis sur le champ de bataille, il me plairait

que cette capture leur fût de quelque profit», et comme au seuil de la

Tour, le portier lui demandait de se défaire de sa robe, «Voici, Mr

Porter», lui dit-il en lui tendant sa toque, ça m’ennuie fort de ne pas

vous en offrir une plus belle.»

Le bienheureux Thomas More · 第 38 / 65 题