III

Henri VIII avait donc passé outre aux avis de son conseiller et publié,

sans corrections, son apologie de la primauté pontificale. Entre temps

d’autres soucis lui vinrent qui mirent en campagne les casuistes

officiels. Le pape n’avait-il pas dépassé son pouvoir en autorisant le

mariage du roi, avec Catherine, la veuve du fils aîné de Henri VII.

C’est seulement en septembre 1527 que le roi fit part à More des

inquiétudes tardives de sa conscience. A brûle-pourpoint, un jour qu’ils

se promenaient tous deux dans la galerie de Hampton Court, son Altesse

l’informa que ce mariage était si contraire à la loi divine «que

l’Église ne pouvait en aucune façon le permettre». Une bible était là,

Henri l’ouvre. Il lit tout haut les textes formels du _Lévitique_ et du

_Deutéronome_ et demande s’il est possible après cela, de ne pas

reconnaître que le divorce s’impose. More porte le choc sans trop

d’émotion. Ses propres yeux ou, du moins les bavardages de la cour

l’avaient renseigné sur des périls moins reculés qui menaçaient l’âme du

prince, et n’eût été la pensée de la malheureuse reine, il aurait trouvé

assez plaisant ce premier acte du drame. On ne lui sut pas trop mauvais

gré de son calme et on le renvoya à de savantes conférences où la

question se discutait à grand renfort de théologie. Le procès était

engagé en cour de Rome; More, pour obéir au roi, prit connaissance de ce

qu’on disait pour et contre, et se trouvant dans l’impossibilité de

partager l’opinion des théologiens de la cour, il ne voulut plus

entendre parler de la controverse.

«M’étant décidé, écrit-il, à _servir le roi d’une autre façon_... je

m’interdis même d’ouvrir les livres qui traitaient de cette matière et

de suivre la marche du procès entamé en cour de Rome[137].»

[137] _English works_, p. 1427. Cette attitude de More me dispense

d’étudier en elle-même la question très difficile du divorce. Quoi

qu’il en soit des intentions de Henri VIII, le problème canonique

était en soi très compliqué et on sait que le légat Campeggio pencha

longtemps vers une solution conforme aux désirs du roi.

Entre temps Wolsey quittait le pouvoir, coupable de n’avoir pas emporté

d’assaut la sentence favorable du pape. Il semble bien qu’en imposant à

Thomas More la succession de Wolsey, le roi ait voulu tenter un dernier

effort pour gagner à la cause du divorce celui qui était alors l’homme

le plus considérable d’Angleterre. Henri ne soupçonnait pas, après

quinze années d’intimité, les réserves d’indomptable fermeté que cachait

cette facile, bienveillante et libérale nature[138]. Il n’eut garde

d’ailleurs de dévoiler au nouveau chancelier les plans de vengeance que

cherchait déjà son orgueil blessé par la réponse du pape, et il lui

donna même l’assurance que toute l’affaire en resterait là. De part et

d’autre on allait bientôt mieux se connaître et si More eut quelques

minutes d’espoir, ces minutes furent courtes. D’ailleurs il ne voyait

pas, dans la situation nouvelle, un motif d’abandonner sa première

tactique. Aussi longtemps qu’il ne serait pas tenu à agir par lui-même

et à parler en son propre nom, il irait son chemin à côté de la

détestable intrigue sans rien dire ni faire qui pût paraître une

approbation de la conduite royale. Abandonner Catherine, mettre Anne

Boleyn en sa place, c’était affaire à la conscience du roi et More,

ayant dit nettement son avis, pensait que pour le moment il n’avait à

protester que par son silence. Placé dans des circonstances analogues,

un citoyen de l’état moderne aurait le droit de «donner sa démission.»

Ce droit était moins clair dans la monarchie de ce temps-là, et quant au

devoir, quelle que soit la solution abstraite de ce cas très difficile,

Thomas More a fait ce qu’il a cru être le meilleur. Nous pouvons nous en

reposer sur lui.

[138] Dixon, Hist. of the Church of England, t. I, p. 9-10.

On vivait d’ailleurs toujours en pleine équivoque. Officiellement il

n’était toujours question que de calmer les scrupules du roi. More,

lui-même, quelques mois après sa nomination, était chargé de rappeler au

public que cette comédie durait encore. Le chancelier d’Angleterre fait

au Parlement les commissions du roi. C’est en cette qualité de simple

porteur de message qu’il ouvrit la séance du 15 mars 1531. «Le

chancelier, écrit l’ambassadeur impérial à son souverain, le chancelier

a fait une déclaration aux Lords, sur l’ordre du roi. Quelques-uns

prétendaient que le roi poursuivait cette affaire du divorce par amour

pour une certaine dame et non par scrupule de conscience. Rien n’est

plus faux. Là-dessus, on demande au chancelier son opinion à lui. Il

répondit qu’il s’en était expliqué plusieurs fois devant le roi et n’en

dit pas davantage. Puis il passa aux _Communes_ pour faire la même

déclaration de la part du roi[139].»

[139] B. I. 233.

Quelques jours auparavant, le 11 février 1531, le clergé avait dû

reconnaître le roi comme «chef suprême de l’Église d’Angleterre». Le P.

Bridgett a établi solidement que ce titre ambigu pouvait encore se

concilier avec la suprématie du Saint-Siège. L’indépendance mourante des

évêques avait du reste accompagné le décret d’un amendement qui le

réduisait à néant[140]. Néanmoins la mesure était grave et comme une

première ébauche de schisme. «Le chancelier est si mortifié, écrivait

Chapuys, qu’il est uniquement anxieux de sortir de charge[141].» «Il est

clair, ajoute le P. Bridgett, qu’à dater de ce moment sa voix ne pèse

plus d’aucun poids au conseil du roi. Si on le garde c’est à cause du

prestige de son nom ou par un reste d’espoir de le gagner ou plus

simplement parce qu’on ne voit pas prétexte suffisant pour le

congédier.» Une situation aussi fausse ne pourrait durer bien longtemps.

[140] «Autant que la loi du Christ le permet.»

[141] B. I. 234.

Lorsque en mai 1532, le roi voulut faire encore un pas en avant et

défendre au clergé de poursuivre les hérétiques et de tenir n’importe

quelle réunion sans sa permission expresse, More et quelques évêques

s’opposèrent énergiquement au nouveau projet de loi. «Le roi est très en

colère, dit encore Chapuys, surtout contre le chancelier et l’évêque de

Winchester, et il est décidé à passer outre[142].» Trois jours après, le

16 mai 1532, More faisait enfin agréer au roi les raisons de santé et

d’autres qui le rendaient impropre à garder son office. L’épreuve était

faite: on n’avait rien à attendre de cet homme. Le roi consentit

aimablement à se séparer de lui.

[142] B. I. 235.

C’était la pauvreté, presque la misère, mais quelle privation n’aurait

paru douce après l’angoisse de ces terribles années. Obligé de supprimer

toute dépense de luxe, le premier souci de Th. More fut de trouver une

situation pour les hommes de sa suite. Tous bien casés, il se sépara de

son fou qu’il passa au Lord maire, et il donna à son successeur les huit

rameurs et la grande barque qui avait si souvent fait le trajet de

Chelsea à Westminster. Alors il réunit tous les siens et, dit son

gendre, il leur parla de la sorte:

«J’ai vécu à Oxford, puis au palais, puis à la cour du roi, montant

ainsi du plus pauvre degré au plus élevé. Et maintenant comme revenu

annuel il ne me reste guère plus d’une centaine de livres. Il faut donc,

si nous voulons continuer à vivre ensemble, que chacun apporte sa

contribution. Mais si vous m’en croyez, nous ne nous mettrons pas

d’abord au plus pauvre régime: non, ni le menu d’Oxford, ni même celui

des jeunes avocats, nous vivrons au régime de Lincoln’s Inn... Si nous

ne pouvons nous y maintenir, nous descendrons d’un cran au régime des

stagiaires. C’est encore assez pour un honnête homme. Si cela est encore

trop haut, l’an d’après nous vivrons comme à Oxford. Enfin quand nous

serons à bout de ressources, nous irons, tous ensemble et de joyeuse

compagnie, demander aux bonnes gens de nous faire l’aumône et nous

chanterons le _Salve Regina_ à chaque porte, comme de _pauvres étudiants

d’Oxford_[143].»

[143] Roper, et Harpsfield, p. 294 pour la dernière ligne.

_Be merry together._ Il y avait longtemps que More n’avait plus dit ce

joli mot qui lui fut toujours familier. Nous le retrouvons bien aussi à

cette gradation descendante. Hélas, il n’eut pas le temps de reprendre

la besace des «pauvres étudiants d’Oxford», mais Harpsfield nous apprend

que toute la maison dut se mettre à une économie rigoureuse. Le soir, en

hiver, faute de bois, on allumait un grand feu de fougère dans la

chambre du chancelier et toute la famille venait prendre sa part de la

courte flamme--«puis et sans autre feu, tout le monde allait au lit.»

Le bienheureux Thomas More · 第 37 / 65 题