Jusqu’ici, par une chance bien rare, Sir Thomas More n’a pas trop
souffert de ses biographes. Vingt ans après la mort du martyr, son
gendre, Roper, honnête homme s’il en fut et qui ne se piquait pas de
littérature, fixa les grandes lignes de cette vie et en raconta les
anecdotes essentielles dans un mince volume qui est pour nous d’un prix
infini. Ce livre, point de départ de toutes les autres vies de More,
circulait manuscrit de main en main et ne fut imprimé qu’en 1616. Sous
Marie Tudor, un archidiacre de Cantorbéry, Nicholas Harpsfield, s’empara
de l’œuvre de Roper et entreprit, apparemment, de l’élever à la dignité
de l’histoire. Son travail, utile à consulter, consciencieux et
ennuyeux, n’a jamais été imprimé et ne méritait pas de l’être[1].
Cependant, un jeune prêtre de vrai talent qui devait rester en
Angleterre jusqu’à l’avènement d’Elizabeth, Thomas Stapleton, notait
fidèlement les souvenirs que lui confiaient, dans une longue intimité,
les anciens familiers de Thomas More[2]. On admet communément que
Stapleton put consulter à loisir les notes de Roper, bien que, chose
surprenante, lui, qui fait toujours mention de ses autorités, ait oublié
de nous renvoyer à la première et à la plus vénérable de toutes. N’était
l’opinion du P. Bridgett, je serais tenté d’élever un doute à ce sujet;
mais, en tout cas, les recherches de Stapleton sont, dans leur ensemble,
de première main et son témoignage presque aussi considérable que celui
d’un contemporain immédiat. Exilé volontaire à Louvain, il se mit enfin
à écrire la vie des trois saints dont il portait le nom, saint Thomas
apôtre, saint Thomas de Cantorbéry, et Thomas More.
[1] Le P. Morris qui pensait à écrire une vie de More avait fait
copier le manuscrit de Harpsfield. C’est de cette copie, prêtée
aussi au P. Bridgett, que je me suis servi.
[2] John Cléments, précepteur des enfants de Thomas More, qui avait
épousé Margaret Giggs, élevée avec ces enfants: John Harris, son
secrétaire, qui avait épousé Dorothy Colly, femme de chambre de
Margaret More.
Exilés comme lui et près de lui, John Harris, le secrétaire de More, et
la femme de Harris, Dorothy Colly, qui avait été toute jeune au service
de Marguerite More, pouvaient à chaque pas l’aider de leurs souvenirs et
de leurs conseils. Nous devons à John Harris quelques précieuses lettres
que Stapleton seul nous a conservées. Le livre parut à Douai en 1588
sous le titre de _Tres Thomæ_, et il est en somme excellent.
Les biographes qui vont suivre, heureusement en petit nombre, ne feront
plus jusqu’à ces derniers temps qu’amalgamer Roper et Stapleton. Le plus
original et le plus spirituel de ces rapsodes mérite seul de nous
arrêter. Certes, en racontant la vie de son arrière-grand-père, Cresacre
More se flattait d’écrire une œuvre originale et se prenait bonnement
pour un témoin de la tradition. Tout compte fait, ce qu’il ajoute à ses
prédécesseurs est peu important et toujours d’une authenticité douteuse.
C’est un Joinville qui n’a pas connu saint Louis, au demeurant le plus
délicieusement naïf, bonhomme et pieux des biographes.
Après Roper et Stapleton, le P. Bridgett est l’homme qui a le mieux
mérité de Thomas More. Son livre qui suivit de près le décret de
béatification répond aux exigences de la plus minutieuse critique, et
peut être tenu désormais pour l’histoire classique du martyr. Par
malheur aucun ordre ne préside à cette masse de matériaux solides,
aucune image vivante ne se dégage du récit des événements et, quand le
livre enfin s’achève, nous savons tout du héros, mais nous ne le
connaissons pas encore. Écrite avec plus d’art, l’œuvre d’un historien
anglican, M. W. H. Hutton, est d’une lecture très attachante. Je me suis
plu souvent à la citer, mais le portrait d’Holbein et les lettres
d’Érasme sur Thomas More nous ont rendus difficiles, et plusieurs
trouveront sans doute que ce livre, patient et honnête, manque
d’originalité et de relief.
Je ne puis songer à énumérer ici les notices plus courtes ou autres
«essais». Une pourtant veut être mise à part et très au-dessus de toutes
les autres: c’est le chapitre que Sir James Mackintosh a fait paraître
dans les _Vies des hommes d’État anglais_. Cette esquisse lourdement
écrite est d’une pénétration rare. Après Holbein et Érasme, c’est ce que
j’ai trouvé de plus intelligent et révélateur.
En France, où pourtant l’_Utopia_ fut jadis bien connue, nous n’avons
pas une seule vie originale de More. Audin, qui eut chez nous pendant
longtemps le monopole de tout ce qui touchait à la _Réforme_, fit faire
sous ses yeux une traduction de Stapleton, qu’il accompagna de notes
parfois intéressantes[3]. On a traduit aussi la petite vie américaine de
Walter. Enfin More est un des héros du triptyque de D. Nisard sur la
_Renaissance_[4]. Ce portrait a été dessiné avec amour et laisse une
impression plus précise et plus vive que celle des historiens anglais.
Dussé-je paraître impertinent, je dois dire que pour cela même j’ai
trouvé ce livre plus irritant. Là du moins nous n’avons aucune
ressemblance; ici on nous donne bien un portrait mais où il est
impossible de reconnaître l’original. Je demande grâce d’avance, si par
hasard, d’ici de là, il m’arrivait de m’expliquer à ce sujet avec un peu
de mauvaise humeur.
[3] La traduction est souvent fautive et toujours très libre. Elle a
paru chez Maison en 1849.
[4] D. Nisard. _Étude sur la Renaissance, Érasme, Morus, Melancthon._
Ces études parues dans la _Revue des Deux Mondes_ de 1836 à 1838
furent réimprimées en 1855. Quoique retouchées, elles restent une
œuvre de jeunesse. Nisard aime mieux latiniser le nom de More.
[5] Le P. Bridgett ayant réuni dans ses deux volumes: _Vie de Thomas
More_, et _Esprit de Thomas More_, non seulement les documents les
plus importants, mais aussi un bon nombre d’extraits des ouvrages de
son héros, il m’a paru plus commode de ne renvoyer directement aux
documents et aux œuvres de More, que lorsque la citation ne se
trouve pas déjà dans le P. Bridgett. B. I. indiquera le volume du
P. Bridgett sur la _vie_, B. II. sur l’_esprit_ et la _sagesse_
de More.