Ce petit livre n’est pas d’un historien. On n’aurait pas osé
l’entreprendre si déjà la vie de Sir Thomas More n’avait été écrite par
un homme du métier. L’ouvrage du P. Bridgett est d’une critique très
sûre, on l’a suivi pas à pas et parfois on l’a résumé tout simplement.
On a bien dû sans doute relire avec attention les œuvres de More et les
documents contemporains que la monumentale collection des _Letters and
papers_ rend accessibles au premier venu. Ce faisant, on ne se proposait
pas de glaner quelques menues trouvailles oubliées ou négligées par des
savants tels que le P. Bridgett ou M. Gairdner, mais de se donner toute
fraîche et vive l’impression des événements et d’entrer en une
familiarité aussi intime que possible avec Thomas More. Cette âme,
limpide pourtant, est difficile à bien connaître. Toujours sérieuse,
elle plaisante toujours, sa transparence même la rend plus mystérieuse
et l’extrême variété de ses dons nous déconcerte. Je m’étais flatté de
peindre More tel que je le vois, mais cette ambition dépassait mes
forces. Les chapitres les plus délicats de cette vie seraient à refaire,
les autres à retoucher indéfiniment. Je ne suis pas assez sûr de moi
pour me remettre à l’ouvrage et je dois me contenter de placer sous les
yeux du lecteur les documents qui lui permettent de se dessiner à
lui-même un portrait de Thomas More. A quiconque voudra tenter
l’aventure je puis promettre beaucoup d’édification et de plaisir.
Homme de lettres, homme d’intérieur, homme d’état et, avec cela, homme
d’une foi constante et d’une piété exemplaire, More peut devenir pour
chacun de nous, comme disait Érasme, un ami de toutes les heures:
_omnibus omnium horarum homo_. Esprit et bonté, sagesse et courage, rien
ne manque à ce saint moderne pour être compté parmi les plus chers des
protecteurs et des modèles, _ut nihil in eo desideres quod ad absolutum
pertineat patronum_.
Londres. Décembre, 1903.