M. ALFRED RAMÉ

[Illustration: JACQUES CARTIER]

PARIS

LIBRAIRIE TROSS

1867

[Illustration]

NOTE

SUR LE

MANOIR DE JACQUES CARTIER

Le capitaine Cartier, comme tous les notables bourgeois de Saint-Malo au

XVIe siècle, possédait dans la banlieue de la ville un manoir dont il

prenait le nom et où il allait se délasser des fatigues de ses

expéditions maritimes. Il figure en effet avec le titre de sieur de

Limoïlou dans la fondation d'un _obit_ fait le 29 novembre 1549 à la

cathédrale.

Ce domaine de Limoïlou, situé sur la limite des paroisses de Paramé et

de Saint-Coulomb, à mille mètres environ de la côte, est une vraie

station de navigateur, établie comme un observatoire au point culminant

d'un mamelon qui s'abaisse d'un côté jusqu'à Saint-Ideuc, de l'autre

jusqu'à l'Océan. De là, dans la direction de l'étoile polaire, qui

l'avait guidé aux plages inconnues du Canada, Cartier voyait la pointe

de la Varde, qui n'était pas encore défigurée par les lignes

géométriques d'un fort; à droite, il avait le village de Roteneuf et la

baie sinueuse qui s'enfonce vers Saint-Coulomb; à gauche, la vaste grève

qui s'étend jusqu'au château de Saint-Malo; au-dessus du tout, la mer

pour horizon, et, dans le lointain le plus reculé, le profil du cap

Frehel, signal cher aux marins qui regagnent le port.

Le manoir de Cartier existait encore presque entier en 1865, et ses

proportions modestes n'annonçaient guère la résidence de l'homme qui

avait donné au roi de France un royaume plus vaste que la France même.

La pénurie, qui s'y montrait jusque dans les vices de construction et

dans le mauvais choix des matériaux, faisait bien voir qu'à ses

expéditions aventureuses le capitaine avait gagné plus de renom que

d'argent. Les bâtiments étaient disposés des deux côtés d'une cour

carrée, close à ses deux autres extrémités par de grands murs. En homme

qui connaît la furie des vents d'ouest et de nord sur la côte de

Bretagne, Cartier avait aspecté son logis au midi, et ne lui avait donné

qu'un étage sur rez-de-chaussée. Chaque étage comprenait deux pièces: en

bas, la cuisine et la salle; en haut, un réduit et la chambre du

capitaine. L'escalier, contenu dans une tourelle ronde, faisait saillie

sur la cour et rompait la monotonie de la façade. Le pignon du levant

donnait sur le jardin; à celui du couchant était accolé un bâtiment plus

bas servant d'écurie. En face, de l'autre côté de la cour, se trouvaient

la grange, le pressoir et l'étable. Au centre, un ample puits carré,

avec une belle margelle en granit, fournissait une eau abondante.

On entrait dans la cour par une grande porte charretière sans autre

ornement qu'un écusson soutenu par deux anges et placé au point le plus

apparent, à la naissance du cintre surbaissé qui couronnait l'entrée. Le

champ de l'écusson portait uniquement un franc quartier. C'étaient des

armes parlantes. Cette sculpture en granit, très-fruste, haute de 0m.45

et large de 0m.55, est reproduite en guise de fleuron en tête de cette

notice.

Ne pas croire, sur la foi d'un dessin, dont l'original figure au musée

de Saint-Malo, et d'une lithographie de Charpentier, de Nantes, qui l'a

vulgarisé, que cette entrée ait jamais été décorée d'une double porte à

pilastres, l'une destinée aux piétons, l'autre aux voitures, ni qu'une

date de 1545 ait été sculptée à la clef de voûte. Tous ces enjolivements

sont autant de fantaisies du dessinateur, qui, trouvant trop modeste

l'entrée du manoir de son héros, l'a décorée en empruntant

arbitrairement à d'autres constructions du pays un type qui y est devenu

commun au XVIIe siècle. C'est par une licence non moins grande qu'il a

donné aux deux anges et à l'écusson une taille d'au moins six pieds de

hauteur. Si aise que pût être Cartier des lettres de noblesse que lui

concéda, dit-on, François Ier, il n'exagérait pas à ce point la

dimension de ses insignes nobiliaires. Cet écusson montre, au surplus,

aussi bien que le fait de l'anoblissement, s'il est réel, que Jacques

Cartier n'était pas, comme l'a dit M. Pol de Courcy (_Nobiliaire de

Bretagne_, I, p. 162), de la famille de ces Cartier sieurs du Hindret et

de la Boulaye, qui portaient écartelé d'azur et d'argent à quatre fleurs

de lis de l'une et l'autre, et qui ont fait leurs preuves de noblesse

dès 1478 et 1513.

On pourrait contester aussi que tous les bâtiments du manoir remontent à

l'époque de Jacques Cartier. Ainsi la forme des ouvertures du logis, les

moulures de la menuiserie des portes et des fenêtres, paraissent en

partie plus modernes que le XVIe siècle, quoique la souche de l'édifice

appartienne au plan primitif. Il faut en dire autant des panneaux de

verre peint qui garnissaient la fenêtre de la chambre principale, à

l'orient. Ces panneaux représentent au centre, dans un médaillon

circulaire, l'un saint Bertrand, l'autre saint Julien, et autour, dans

de petits compartiments carrés, des scènes champêtres (une chasse au

renard, des cavaliers) ou des paysages (des arbres, un château, un

puits, etc.). Ils sont traités dans le goût de la fin du XVIIe siècle et

d'une façon très-lâchée. Ce sont, en somme, des oeuvres fort médiocres,

et qu'il n'est pas possible de rattacher, comme on a essayé de le faire,

aux souvenirs intimes du grand navigateur malouin.

Derrière le logis, au nord, se trouve le verger; à l'orient s'étend le

jardin, bel enclos aux compartiments carrés et symétriques, sur lesquels

ouvre la salle du rez-de-chaussée; derrière le jardin, une allée de

tilleuls de cinquante pas de longueur, promenoir précieux sur cette

terre aride. Cette plantation est encore jeune; elle remplace celle de

Cartier, qui tombait de vétusté au commencement du siècle. Ce sont les

derniers arbres du pays; au delà commence la plaine rase, qui bientôt se

transforme en sables et aboutit à la mer. De là aussi la vue s'étend

sans obstacle sur le bel horizon indiqué plus haut.

Aujourd'hui, le manoir de Limoïlou et ses dépendances, lézardés de

toutes parts, tombent en ruines. Ils doivent faire place, dans un avenir

prochain, à une maison de ferme plus vulgaire d'aspect, mais de

construction plus solide. Nos croquis, exécutés en 1865, conserveront au

moins le souvenir de l'état ancien des lieux, quand il ne restera plus

d'autre trace du séjour du grand navigateur, sur ce domaine, que le nom

de Portes Cartier, que lui conserve encore la mémoire fidèle des

habitants.

Rennes, 15 janvier 1867.

[Illustration]

DOCUMENTS INÉDITS

SUR

LE CANADA

COMMUNIQUÉS PAR

M. ALFRED RAMÉ

_DEUXIÈME SÉRIE_

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE TROSS

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Relation originale du voyage de Jacques Cartier au Canada en 1534 · 第 4 / 73 题