Ainsi l'instruction doit s'étendre sur toutes les facultés,

Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the

Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net

(This file was produced from images generously made

available by the Bibliothèque nationale de France

(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

Note au lecteur de ce ficher électronique:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée.

RAPPORT

SUR

L'INSTRUCTION PUBLIQUE,

FAIT

AU NOM DU COMITÉ DE CONSTITUTION

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE,

les 10, 11 et 19 Septembre 1791,

par M. DE TALLEYRAND-PÉRIGORD,

Ancien Évêque d'Autun.

PAR ORDRE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE.

A PARIS,

DE L'IMPRIMERIE NATIONALE.

M. DCC. XCI.

THE FRENCH REVOLUTION RESEARCH COLLECTION

LES ARCHIVES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

MAXWELL

Headington Hill Hall, Oxford OX3 OBW, UK

DE

L'INSTRUCTION

PUBLIQUE.

RAPPORT

SUR

L'INSTRUCTION PUBLIQUE,

_Fait au nom du Comité de Constitution, par M. de_ TALLEYRAND-PÉRIGORD,

_ancien Évêque d'Autun_, _Administrateur du Département de Paris_.

LES pouvoirs publics sont organisés: la liberté, l'égalité existent

sous la garde toute-puissante des Lois; la propriété a retrouvé ses

véritables bases; et pourtant la Constitution pourroit sembler

incomplette, si l'on n'y attachoit enfin, comme partie conservatrice

et vivifiante, L'INSTRUCTION PUBLIQUE, que sans doute on auroit le

droit d'appeller un pouvoir, puisqu'elle embrasse un ordre de

fonctions distinctes qui doivent agir sans relâche sur le

perfectionnement du Corps Politique et sur la prospérité générale.

Nous ne chercherons pas ici à faire ressortir la nullité ou les vices

innombrables de ce qu'on a nommé jusqu'à ce jour _Instruction_. Même sous

l'ancien ordre de choses, on ne pouvoit arrêter sa pensée sur la

barbarie de nos institutions, sans être effrayé de cette privation

totale de lumières, qui s'étendoit sur la grande majorité des hommes;

sans être révolté ensuite et des opinions déplorables que l'on jettoit

dans l'esprit de ceux qui n'étoient pas tout-à-fait dévoués à

l'ignorance, et des préjugés de tous les genres dont on les

nourrissoit, et de la discordance, ou plutôt de l'opposition absolue

qui existoit entre ce qu'un enfant étoit contraint d'apprendre, et ce

qu'un homme étoit tenu de faire; enfin, de cette déférence aveugle

et persévérance pour des usages dès long-temps surannés, qui, nous

replaçant sans cesse à l'époque où tout le savoir étoit concentré dans

les Cloîtres, sembloit encore, après plus de dix siècles, destiner

l'universalité des Citoyens à habiter des Monastères.

Toutefois ces choquantes contradictions, et de plus grandes encore,

n'auroient pas dû surprendre: elles devoient naturellement exister là

où constitutionnellement tout étoit hors de sa place: où tant

d'intérêts se réunissoient pour tromper, pour dégrader l'espèce

humaine; où la nature du Gouvernement repoussoit les principes dans

tout ce qui n'étoit pas destiné à flatter ses erreurs; où tout

sembloit faire une nécessité d'apprendre aux hommes, dès l'enfance, à

composer avec des préjugés, au milieu desquels ils étoient appellés à

vivre et à mourir; où il falloit les accoutumer à contraindre leur

pensée, puisque la Loi elle-même leur disoit avec menace qu'ils n'en

étoient pas les maîtres; et où, enfin, une prudence pusillanime, qui

osoit se nommer vertu, s'étoit fait un devoir de distraire leur esprit

de ce qui pouvoit un jour leur rappeller des droits qu'il ne leur

étoit pas permis d'invoquer: et telle avoit été, sous ces rapports,

l'influence de l'opinion publique elle-même, qu'on étoit parvenu à

pouvoir présenter à la jeunesse l'histoire des anciens Peuples libres,

à échauffer son imagination par le récit de leurs héroïques vertus, à

la faire vivre, en un mot, au milieu de Sparte et de Rome, sans que le

pouvoir le plus absolu eut rien à redouter de l'impression que

devoient produire ces grands et mémorables exemples. Aimons pourtant à

rappeller que, même alors, il s'est trouvé des hommes dont les

courageuses leçons sembloient appartenir aux plus beaux jours de la

liberté: et, sans insulter à de trop excusables erreurs, jouissons

avec reconnoissance des bienfaits de l'esprit humain, qui, dans toutes

les époques, a su préparer, à l'insçu du despotisme, la révolution

qui vient de s'accomplir.

Or si, à ces diverses époques, dont chaque jour nous sépare par de si

grands intervalles, la simple raison, la saine philosophie ont pu

réclamer, non seulement avec justice, mais souvent avec quelque espoir

de succès, des changemens indispensables dans l'instruction publique;

si, dans tous les temps, il a été permis d'être choqué de ce qu'elle

n'étoit absolument en rapport avec rien, combien plus fortement

doit-on éprouver le besoin d'une réforme totale dans un moment où elle

est sollicitée à la fois, et par la raison de tous les Pays, et par la

constitution particulière du nôtre.

Il est impossible, en effet, de s'être pénétré de l'esprit de cette

constitution sans y reconnoître que tous les principes invoquent les

secours d'une instruction nouvelle.

Forts de la toute-puissance nationale, vous êtes parvenus à séparer,

dans le Corps politique, la volonté commune ou la faculté de faire des

Lois, de l'action publique ou des divers moyens d'en assurer

l'exécution; et c'est là qu'existera éternellement le fondement de la

liberté politique: mais, pour le complément d'un tel système, il faut

sans doute que cette volonté se maintienne toujours droite, toujours

éclairée, et que les moyens d'action soient invariablement dirigés

vers leur but: or ce double objet est évidemment sous l'influence

directe et immédiate de l'instruction.

La Loi, rappellée enfin à son origine, est redevenue ce quelle n'eût

jamais dû cesser d'être, l'expression de la volonté commune. Mais pour

que cette volonté, qui doit se trouver toute dans les Représentans de

la Nation, chargés par elle d'être ses organes, ne soit pas à la merci

des volontés éparses ou tumultueuses de la multitude souvent égarée;

pour que ceux de qui tout pouvoir dérive ne soient pas tentés, ni

quant à l'émission de la Loi, ni quant à son exécution, de reprendre

inconsidérément ce qu'ils ont donné, il faut que la raison publique,

armée de toute la puissance de l'instruction et des lumières,

prévienne ou réprime sans cesse ces usurpations individuelles,

destructives de tout principe, afin que le parti le plus fort soit

aussi, et pour toujours, le parti le plus juste.

Les hommes sont déclarés libres; mais ne sait-on pas que l'instruction

aggrandit sans cesse la sphère de la liberté civile, et, seule, peut

maintenir la liberté politique contre toutes les espèces de

despotisme? Ne sait-on pas que, même sous la constitution la plus

libre, l'homme ignorant est à la merci du Charlatan, et beaucoup trop

dépendant de l'homme instruit; et qu'une instruction générale, bien

distribuée, peut seule empêcher, non pas la supériorité des esprits

qui est nécessaire, et qui même concourt au bien de tous, mais le trop

grand empire que cette supériorité donneroit, si l'on condamnoit à

l'ignorance une classe quelconque de la société? Celui qui ne sait ni

lire, ni compter, dépend de tout ce qui l'environne: celui qui connoît

les premiers élémens du calcul, ne dépendroit pas du génie de Newton,

et pourroit même profiter de ses découvertes.

Les hommes sont reconnus égaux: et pourtant combien cette égalité de

droits seroit peu sentie, seroit peu réelle, au milieu de tant

d'inégalités de fait, si l'instruction ne faisoit sans cesse effort

pour rétablir le niveau, et pour affoiblir du moins les funestes

disparités qu'elle ne peut détruire!

Enfin, et pour tout dire, la constitution existeroit-elle

véritablement, si elle n'existoit que dans notre code; si de-là elle

ne jettoit ses racines dans l'âme de tous les Citoyens; si elle n'y

imprimoit à jamais de nouveaux sentimens, de nouvelles moeurs, de

nouvelles habitudes? Et n'est-ce pas à l'action journalière et

toujours croissante de l'instruction, que ces grands changemens sont

réservés?

Tout proclame donc l'instante nécessité d'organiser l'instruction:

tout nous démontre que le nouvel état des choses, élevé sur les ruines

de tant d'abus, nécessite une création en ce genre; et la décadence

rapide et presque spontanée des établissemens actuels qui, dans toutes

les parties du Royaume, dépérissent comme des plantes sur un terrein

nouveau qui les rejette, annonce clairement que le moment est venu

d'entreprendre ce grand ouvrage.

En nous livrant au travail qu'il demande, nous n'avons pu nous

dissimuler un instant les difficultés dont il est entouré. Il en est

de réelles, et qui tiennent à la nature d'un tel sujet. L'instruction

est en effet un pouvoir d'une nature particulière. Il n'est donné à

aucun homme d'en mesurer l'étendue; et la puissance nationale ne peut

elle-même lui tracer des limites. Son objet est immense, indéfini: que

n'embrasse-t-il pas? Depuis les élémens les plus simples des Arts,

jusqu'aux principes les plus élevés du droit public et de la morale;

depuis les jeux de l'enfance jusqu'aux représentations théâtrales et

aux fêtes les plus imposantes de la Nation, tout ce qui, agissant sur

l'âme, peut y faire naître et y graver d'utiles ou de funestes

impressions, est essentiellement de son ressort. Ses moyens, qui vont

toujours en se perfectionnant, doivent être diversement appliqués

suivant les lieux, le temps, les hommes, les besoins. Plusieurs

sciences sont encore à naître; d'autres n'existent déjà plus; les

méthodes ne sont point fixées; les principes des sciences ne peuvent

l'être, les opinions moins encore; et, sous aucun de ces rapports, il

ne nous appartient d'imposer des lois à la postérité. Tel est

néanmoins le pouvoir qu'il faut organiser.

A côté de ces difficultés réelles, il en est d'autres plus

embarrassantes peut-être, par la raison que ce n'est pas avec des

principes qu'on parvient à les vaincre, et qu'il faut en quelque sorte

composer avec elles. Celles-ci naissent d'une sorte de frayeur

qu'éprouvent souvent les hommes les mieux intentionnés à la vue d'une

grande nouveauté; toute perfection leur semble idéale; ils la

redoutent presqu'à l'égal d'un système erroné, et souvent ils

parviennent à la rendre impraticable, à force de répéter qu'elle

l'est.

C'est à travers ces difficultés qu'il nous a fallu marcher; mais nous

croyons avoir écarté les plus fortes, en réduisant extrêmement les

principes, et en nous bornant à ouvrir toutes les routes de

l'instruction, sans prétendre fixer aucune limite à l'esprit humain,

aux progrès duquel on ne peut assigner aucun terme.

Quant aux autres difficultés, ceux qu'un trop grand changement

effraye, ne tarderont pas à voir que, si nous avons tracé un plan pour

chaque partie de l'instruction, c'est que dans la chose la plus

pratique il falloit se tenir en garde contre les inconvéniens des

principes purement spéculatifs; qu'il ne suffisoit pas de marquer le

but, qu'il falloit aussi ouvrir les routes: mais en même temps nous

avons pensé qu'il étoit nécessaire de laisser aux divers Départemens,

qui connoîtront et ce qu'exigent les besoins, et ce que permettent les

moyens de chaque lieu, à déterminer le moment où tel point en

particulier pourra être réalisé avec avantage, comme aussi à le

modifier dans quelques détails; car nous voulons que le passage de

l'ancienne instruction à la nouvelle se fasse sans convulsion, et

sur-tout sans injustice individuelle.

Pour nous tracer quelque ordre dans un sujet aussi vaste, nous avons

considéré l'instruction sous les divers rapports qu'elle nous a paru

présenter à l'esprit.

L'instruction en général a pour but de perfectionner l'homme dans

tous les âges, et de faire servir sans cesse à l'avantage de chacun et

au profit de l'association entière les lumières, l'expérience, et

jusqu'aux erreurs des générations précédentes.

Un des caractères les plus frappans dans l'homme est la

_perfectibilité_; et ce caractère, sensible dans l'individu, l'est

bien plus encore dans l'espèce: car peut-être n'est-il pas impossible

de dire de tel homme en particulier, qu'il est parvenu au point où il

pouvoit atteindre, et il le sera éternellement de l'affirmer de

l'espèce entière, dont la richesse intellectuelle et morale s'accroît

sans interruption de tous les produits des siècles antérieurs.

Les hommes arrivent sur la terre, avec des facultés diverses, qui sont

à-la-fois les instrumens de leur bien-être et les moyens d'accomplir

la destinée à laquelle la société les appelle; mais ces facultés,

d'abord inactives, ont besoin et du temps, et des choses, et des

hommes pour recevoir leur entier développement, pour acquérir toute

leur énergie; mais chaque individu entre dans la vie avec une

ignorance profonde sur ce qu'il peut et doit être un jour; c'est à

l'instruction à le lui montrer; c'est à elle à fortifier, à accroître

ses moyens naturels de tous ceux que l'association fait naître, et que

le temps accumule. Elle est l'art plus ou moins perfectionné de mettre

les hommes en toute valeur, tant pour eux que pour leurs semblables;

de leur apprendre à jouir pleinement de leurs droits, à respecter et

remplir facilement tous leurs devoirs; en un mot, à vivre heureux et à

vivre utiles; et de préparer ainsi la solution du problème, le plus

difficile peut-être des sociétés, qui consiste dans la meilleure

distribution des hommes.

On doit considérer en effet la Société, comme un vaste attelier. Il ne

suffit pas que tous y travaillent; il faut que tous y soient à leur

place, sans quoi il y a opposition de forces, au lieu du concours qui

les multiplie. Qui ne sait qu'un petit nombre, distribué avec

intelligence, doit faire plus et mieux qu'un plus grand, doué des

mêmes moyens, mais différemment placé? La plus grande de toutes les

économies, puisque c'est l'économie des hommes, consiste donc à les

mettre dans leur véritable position: or il est incontestable qu'un bon

système d'instruction est le premier des moyens pour y parvenir.

Comment le former ce système? Il sera sans doute, sous beaucoup de

rapports, l'ouvrage du temps épuré par l'expérience; mais il est

essentiel d'en accélérer l'époque. Il faut donc en indiquer les bases,

et reconnoître les principes dont il doit être le développement

progressif.

L'instruction peut être considérée comme un produit de là Société,

comme une source de biens pour la Société; comme une source également

féconde de biens pour les individus.

Et d'abord, il est impossible de concevoir une réunion d'hommes, un

assemblage d'êtres intelligens, sans y appercevoir aussitôt des moyens

d'instruction. Ces moyens naissent de la libre communication des

idées, comme aussi de l'action réciproque des intérêts. C'est alors

sur-tout qu'il est vrai, de dire que les hommes sont disciples de tout

ce qui les entoure: mais ces élémens d'instruction, ainsi

universellement répandus, ont besoin d'être réunis, combinés, et

dirigés, pour qu'il en résulte un art, c'est-à-dire, un moyen prompt

et facile de faire arriver à chacun, par des routes sûres, la part

d'instruction qui lui est nécessaire. Dans une heureuse combinaison de

ces moyens réside le vrai système d'instruction.

Sous ce premier point de vue, l'instruction réclame les principes

suivans.

1º. Elle doit exister pour tous: car puisqu'elle est un des résultats,

aussi bien qu'un des avantage de l'association, on doit conclure

qu'elle est un bien commun des associés: nul ne peut donc en être

légitimement exclus; et celui-là, qui a le moins de propriétés

privées, semble même avoir un droit de plus pour participer à cette

propriété commune.

2º. Ce principe se lie à un autre. Si chacun a le droit de recevoir

les bienfaits de l'instruction, chacun a réciproquement le droit de

concourir à les répandre: car c'est du concours et de la rivalité des

efforts individuels que naîtra toujours le plus grand bien. La

confiance doit seule déterminer les choix pour les fonctions

instructives; mais tous les talens sont appellés de droit à disputer

ce prix de l'estime publique. Tout privilège est, par sa nature,

odieux: un privilège, en matière d'instruction, seroit plus odieux et

plus absurde encore.

3º. L'instruction, quant à son objet, doit être universelle: car c'est

alors qu'elle est véritablement un bien commun, dans lequel chacun

peut s'approprier la part qui lui convient. Les diverses connoissances

qu'elle embrasse, peuvent ne pas paroître également utiles; mais il

n'en est aucune qui ne le soit véritablement, qui ne puisse le devenir

davantage, et qui par conséquent doive être rejettée ou négligée. Il

existe d'ailleurs entr'elles une éternelle alliance, une dépendance

réciproque; car elles ont toutes, dans la raison de l'homme, un point

commun de réunion, de telle sorte que nécessairement l'une s'enrichit

et se fortifie par l'autre: de là il résulte que, dans une société

bien organisée, quoique personne ne puisse parvenir à tout savoir, il

faut néanmoins qu'il soit possible de tout apprendre.

4º. L'Instruction doit exister pour l'un et l'autre sexe; cela est

trop évident: car, puisqu'elle est un bien commun, sur quel principe

l'un des deux pourroit-il en être déshérité par la Société protectrice

des droits de tous?

5º. Enfin elle doit exister pour tous les âges. C'est un préjugé de

l'habitude de ne voir toujours en elle que l'institution de la

jeunesse. L'instruction doit conserver et perfectionner ceux qu'elle

a déjà formés: elle est d'ailleurs un bienfait social et universel;

elle doit donc naturellement s'appliquer à tous les âges, si tous les

âges en sont susceptibles: or qui ne voit qu'il n'en est aucun où les

facultés humaines ne puissent être utilement exercées, où l'homme ne

puisse être affermi dans d'heureuses habitudes, encouragé à faire le

bien, éclairé sur les moyens de l'opérer: et qu'est-ce que tous ces

secours, si ce n'est des émanations du Pouvoir instructif?

De ces principes qui ne sont, à proprement parler, que des

conséquences du premier, naissent des conséquences ultérieures et déjà

clairement indiquées.

Puisque l'Instruction doit exister pour tous, il faut donc qu'il

existe des établissemens qui la propagent dans chaque partie de

l'Empire, en raison de ses besoins, du nombre de ses habitans, et de

ses rapports dans l'association politique.

Puisque chacun a le droit de concourir à la répandre, il faut donc que

tout privilège exclusif sur l'Instruction soit aboli sans retour.

Puisqu'elle doit être universelle, il faut donc que la Société

encourage, facilite tous les genres d'enseignement, et en même-temps

qu'elle protège spécialement ceux dont l'utilité actuelle et immédiate

sera le plus généralement reconnue et le plus appropriée à la

constitution et aux moeurs nationales.

Puisque l'instruction doit exister pour chaque sexe, il faut donc

créer promptement des écoles, et pour l'un, et pour l'autre; mais il

faut aussi créer pour elles des principes d'instruction: car ce ne

sont pas les écoles, mais les principes qui les dirigent, qu'il faut

regarder comme les véritables propagateurs de l'instruction.

Enfin, puisqu'elle doit exister pour tous les âges, il faut ne pas

s'occuper exclusivement, comme on l'a fait jusqu'à ce jour parmi nous,

d'établissemens pour la jeunesse; il faut aussi créer, organiser des

institutions d'un autre ordre qui soient pour les hommes de tout âge,

de tout état, et dans les diverses positions de la vie, des sources

fécondes d'instruction et de bonheur.

L'Instruction, considérée dans ses rapports avec l'avantage de la

Société, exige, comme principe fondamental, qu'il soit enseigné à tous

les hommes:

1º. A connoître la Constitution de cette Société;--2º. A la

défendre;--3º. A la perfectionner;--4º. Et, avant tout, à se pénétrer

des principes de la morale qui est antérieure à toute Constitution, et

qui, plus qu'elle encore, est la sauve-garde et la caution du bonheur

public.

De-là diverses conséquences relatives à la constitution Françoise.

Il faut apprendre à connoître la Constitution. Il faut donc que la

Déclaration des droits et les principes constitutionnels composent à

l'avenir un nouveau catéchisme pour l'enfance, qui sera enseigné

jusques dans les plus petites écoles du Royaume. Vainement on a voulu

calomnier cette Déclaration: c'est dans les droits de tous que se

trouveront éternellement les devoirs de chacun.

Il faut apprendre à défendre la Constitution. Il faut donc que

par-tout la jeunesse se forme, dans cet esprit, aux exercices

militaires, et que par conséquent il existe un grand nombre d'écoles

générales, où toutes les parties de cette science soient complettement

enseignées: car le moyen de faire rarement usage de la force est de

bien connoître l'art de l'employer.

Il faut apprendre à perfectionner la Constitution. En faisant serment

de la défendre, nous n'avons pu renoncer, ni pour nos descendans, ni

pour nous-mêmes, au droit et à l'espoir de l'améliorer. Il

importeroit donc que toutes les branches de l'art social pussent être

cultivées dans la nouvelle instruction; mais cette idée, dans toute

l'étendue qu'elle présente à l'esprit, seroit d'une exécution

difficile au moment où la Science commence à peine à naître. Toutefois

il n'est pas permis de l'abandonner, et il faut du moins encourager

tous les essais, tous les établissement partiels en ce genre, afin que

le plus noble, le plus utile des arts ne soit pas privé de tout

enseignement.

Il faut apprendre à se pénétrer de la morale, qui est le premier

besoin de toutes les Constitutions. Il faut donc, non-seulement qu'on

la grave dans tous les coeurs par la voie du sentiment et de la

conscience, mais aussi qu'on l'enseigne comme une science véritable,

dont les principes seront démontrés à la raison de tous les hommes, à

celle de tous les âges. C'est par là seulement qu'elle résistera à

toutes les épreuves. On a gémi long-temps de voir les hommes de toutes

les nations, de toutes les religions, la faire dépendre exclusivement

de cette multitude d'opinions qui les divisent. Il en est résulté de

grands maux: car en la livrant à l'incertitude, souvent à l'absurdité,

on l'a nécessairement compromise, on l'a rendue versatile et

chancelante. Il est temps de l'asseoir sur ses propres bases; il est

temps de montrer aux hommes que, si de funestes divisions les

séparent, il est du moins dans la morale un rendez-vous commun où ils

doivent tous se réfugier et se réunir. Il faut donc en quelque sorte

la détacher de tout ce qui n'est pas elle, pour la rattacher ensuite à

ce qui mérite notre assentiment et notre hommage, à ce qui doit lui

prêter son appui. Ce changement est simple; il ne blesse rien;

sur-tout il est possible. Comment ne pas voir en effet qu'abstraction

faite de tout système, de toute opinion, et en ne considérant dans les

hommes que leurs rapports avec les autres hommes, on peut leur

enseigner ce qui est bon, ce qui est juste, le leur faire aimer, leur

faire trouver du bonheur dans les actions honnêtes, du tourment dans

celles qui ne le sont pas, former enfin de bonne heure leur esprit et

leur conscience, et les rendre l'un et l'autre sensibles à la moindre

impression de tout ce qui est mal. La nature a pour cela fait de

grandes avances; elle a doué l'homme de la raison et de la compassion:

par la première, il est éclairé sur ce qui est juste; par la seconde,

il est attiré vers ce qui est bon: voilà le double principe de toute

morale. Mais cette nouvelle partie de l'instruction, pour être bien

enseignée, exige un ouvrage élémentaire, simple, à la fois clair et

profond. Il est digne de l'Assemblée Nationale d'appeller sur un tel

objet les veilles et les méditations de tous les vrais Philosophes.

L'instruction, comme source d'avantages pour les individus, demande

que toutes les facultés de l'homme soient exercées; car c'est à leur

exercice bien réglé qu'est attaché son bonheur, et c'est en les

avertissant toutes, qu'on est sûr de décider la faculté distinctive de

chaque homme.

Ainsi l'instruction doit s'étendre sur toutes les facultés,

_physiques_, _intellectuelles_, _morales_.

_Physiques._ C'est une étrange bizarrerie de la plupart de nos

éducations modernes de ne destiner au corps que des délassemens. Il

faut travailler à conserver sa santé, à augmenter sa force, à lui

donner de l'adresse, de l'agilité: car ce sont-là de véritables

avantages pour l'individu. Ce n'est pas tout: ces qualités sont le

principe de l'industrie, et l'industrie de chacun crée sans cesse des

jouissances pour les autres. Enfin la raison découvre dans les

différens exercices de la Gymnastique, si cultivée parmi les Anciens,

si négligée parmi nous, d'autres rapports encore qui intéressent

particulièrement la morale et la société. Il importe donc, sous tous

les points de vue, d'en faire un objet capital de l'instruction.

_Intellectuelles._ Elles ont été divisées en trois classes:

_l'Imagination_, _la Mémoire_ et _la Raison_. A la première ont paru

appartenir les beaux Arts et les Belles-Lettres; à la seconde,

l'Histoire, les Langues; à la troisième, les Sciences exactes. Mais

cette division déjà ancienne, et les classifications qui en dépendent,

sont loin d'être irrévocablement fixées: déjà même elles sont

regardées comme incomplettes et absolument arbitraires par ceux qui en

ont soumis le principe à une analyse réfléchie; toutefois il n'y a nul

inconvénient à les employer encore comme formant la dernière carte des

connoissances humaines. L'essentiel est que, dans tous les

établissemens complets, l'Instruction s'étende sur les objets qu'elles

renferment, sans exclure aucun de ceux qui pourroient n'y être pas

indiqués. C'est au temps à faire le reste.

_Morales._ On ne les a, jusqu'à ce jour, ni classées, ni définies, ni

analysées; et peut-être une telle entreprise seroit-elle hors des

moyens de l'esprit humain; mais on sait qu'il est un sens interne, un

sentiment prompt, indépendant de toute réflexion, qui appartient à

l'homme et paroît n'appartenir qu'à l'homme seul. Sans lui, ainsi

qu'il a été déjà dit, on peut connoître le bien; par lui seul on

l'affectionne, et l'on contracte l'habitude de le pratiquer sans

efforts. Il est donc essentiel d'avertir, de cultiver, et sur-tout de

diriger de bonne heure une telle faculté, puisqu'elle est en quelque

sorte le complément des moyens de vertu et de bonheur.

En rapprochant les divers points de vue sous lesquels nous avons

considéré l'instruction, nous en avons déduit les règles suivantes sur

la répartition de l'enseignement.

Il doit exister pour tous les hommes une première instruction commune

à tous. Il doit exister pour un grand nombre une instruction qui tende

à donner un plus grand développement aux facultés, et éclairer chaque

élève sur sa destination particulière. Il doit exister pour un

certain nombre une instruction spéciale et approfondie, nécessaire à

divers états dont la Société doit retirer de grands avantages.

La première instruction seroit placée dans chaque canton, ou plus

exactement, dans chaque division qui renferme une assemblée primaire;

la seconde, dans chaque District; la troisième, répondroit à chaque

Département; afin que par-là chacun put trouver, ou chez soi, ou

autour de soi, tout ce qu'il lui importe de connoître.

De-là une distribution graduelle, une hiérarchie instructive

correspondante à la hiérarchie de l'administration.

Cette distribution ne doit pas au reste être purement topographique.

Il faut que l'instruction s'allie le plus possible au nouvel état des

choses, et qu'elle présente, dans ces diverses gradations, des

rapports avec la nouvelle constitution. Voici l'idée que nous nous en

sommes faite.

Près des Assemblées primaires qui sont les _unités_ du Corps politique,

les premiers élémens nationaux, se place naturellement la première

école, l'école élémentaire. Cette école est pour l'enfance, et ne doit

comprendre que des documens généraux, applicables à toutes les

conditions. C'est au moment où les facultés intellectuelles annoncent

l'être qui sera doué de la raison, que la Société doit en quelque

sorte introduire un enfant dans la vie sociale, et lui apprendre à la

fois ce qu'il faut pour être un jour un bon citoyen et pour vivre

heureux. On ne sait encore quelle place il occupera dans cette

société; mais on sait qu'il a le droit d'y être bien et d'aspirer à en

être un jour un membre utile; il faut donc lui faire connoître ce qui

est nécessaire et pour l'un et pour l'autre.

Au-dessus des Assemblées primaires s'élèvent, dans la hiérarchie

administrative, celles de District, dont les fonctions sont presque

toutes préparatoires, et dont les membres se composent d'un petit

nombre pris dans ces Assemblées primaires: de même aussi au-delà des

premières écoles seront établies dans chaque District, des écoles

moyennes ouvertes à tout le monde, mais destinées néanmoins, par la

nature des choses, à un petit nombre seulement d'entre les élèves des

écoles primaires. On sent en effet qu'au sortir de la première

instruction, qui est la portion commune du patrimoine que la Société

répartit à tous, le grand nombre, entraîné par la loi du besoin, doit

prendre sa direction vers un état promptement productif; que ceux qui

sont appellés par la nature à des professions mécaniques,

s'empresseront, (sauf quelques exceptions) à retourner dans la maison

paternelle, ou à se former dans des atteliers; et que ce seroit une

véritable folie, une sorte de bienfaisance cruelle, de vouloir faire

parcourir à tous, les divers dégrés d'une instruction inutile et par

conséquent nuisible au plus grand nombre. Cette seconde instruction

sera donc pour ceux qui, n'étant appellés, ni par goût, ni par besoin,

à des occupations mécaniques, ou aux fonctions de l'agriculture,

aspirent à d'autres professions, ou cherchent uniquement à cultiver, à

orner leur raison et à donner à leurs facultés un plus grand

développement. Là, n'est donc pas encore la dernière instruction: car

le choix d'un état n'est point fait. Il s'agit seulement de s'y

disposer; il s'agit de reconnoître, dans le développement prompt de

celle des facultés qui semble distinguer chaque individu, l'indication

du voeu de la nature pour le choix d'un état préférablement à tout

autre. D'où il suit que cette instruction doit présenter un grand

nombre d'objets, et néanmoins qu'aucun de ces objets ne doit être trop

approfondi, puisque ce n'est encore là qu'un enseignement

préparatoire.

Enfin, dans l'échelle administrative se trouve placée au sommet

l'administration de Département, et à ce degré d'administration doit

correspondre le dernier degré de l'Instruction, qui est l'Instruction

nécessaire aux divers états de la Société. Ces états sont en grand

nombre; mais on doit ici les réduire beaucoup: car il ne faut un

établissement national que pour ceux dont la pratique exige une longue

théorie, et dans l'exercice desquels les erreurs seroient funestes à

la Société. L'état de Ministre de la religion, celui d'Homme de loi,

celui de Médecin, qui comprend l'état de Chirurgien, enfin, celui de

Militaire: voilà les états qui présentent ce caractère. Ce dernier

même semblerait d'abord pouvoir ne pas y être compris, par la raison

que, dans plusieurs de ses parties, il peut être utilement exercé dès

le jour même qu'on s'y destine, mais comme il y en a de

très-multipliées qui demandent une instruction profonde; comme il

importe au salut de tous que, dans l'art difficile d'employer et de

diriger la force publique, nous ne soyons inférieurs à aucune autre

Puissance; comme enfin, d'après nos principes constitutionnels chacun

est appellé, à remplir des fonctions militaires, il nous a semblé

qu'il étoit nécessaire de le comprendre aussi dans la classe des états

auxquels la Société destinera des établissemens particuliers.

Par là répondront aux divers degrés de la hiérarchie administrative

les différentes gradations de l'Instruction publique; et de même

qu'au-delà de toutes les administrations, se trouve placé le premier

organe de la Nation, le Corps législatif, investi de toute la force de

la volonté publique; ainsi, tant pour le complément de l'Instruction,

que pour le rapide avancement de la science, il existera dans le

chef-lieu de l'Empire, et comme au faîte de toutes les Instructions,

une École plus particulièrement nationale, un _Institut_ universel

qui, s'enrichissant des lumières de toutes les parties de la France,

présentera sans cesse la réunion des moyens les plus heureusement

combinés pour l'enseignement des connoissances humaines et leur

accroissement indéfini. Cet institut, placé dans la Capitale, cette

patrie naturelle des arts, au milieu des grands modèles de tous les

genres qui honorent la Nation, nous a paru correspondre, sous plus

d'un rapport dans la hiérarchie instructive, au Corps législateur

lui-même, non qu'il puisse jamais s'arroger le droit d'imposer des

lois ou d'en surveiller l'exécution, mais parce que, se trouvant

naturellement le centre d'une correspondance toujours renouvellée avec

tous les Départemens, il est destiné, par la force des choses, à

exercer une sorte d'empire, celui que donne une confiance toujours

libre et toujours méritée; que, réunissant des moyens dont l'ensemble

ne peut se trouver que là, il deviendra, par le privilège légitime de

la supériorité, le propagateur des principes et le véritable

législateur des méthodes; qu'à l'instar du Corps législatif, ses

membres seront aussi l'élite des hommes instruits de toutes les

parties de la France, et que les élèves eux-mêmes, dont la première

éducation distinguée par des succès méritera d'être perfectionnée pour

le plus grand bien de la Nation, étant choisis dans chaque Département

pour être envoyés à cette École, ainsi qu'il sera expliqué ci-après,

seront, en vertu d'un tel choix, comme les jeunes Députés, si non

encore de la confiance, au moins de l'espérance nationale.

Cette hiérarchie ainsi exposée, il paroîtroit naturel de passer à

l'indication des objets et des moyens d'instruction, pour chacun des

degrés que nous venons de marquer; mais auparavant, il est une

question à résoudre et sur laquelle les bons esprits eux-mêmes sont

partagés; c'est celle qui regarde la _gratuité_ de l'Instruction.

Il doit exister une Instruction gratuite: le principe est

incontestable; mais jusqu'à quel point doit-elle être gratuite? sur

quels objets seulement doit-elle l'être? quelles sont, en un mot, les

limites de ce grand bienfait de la Société envers ses membres?

Quelque difficulté semble d'abord obscurcir cette question. D'une

part, lorsqu'on réfléchit sur l'organisation sociale et sur la nature

des dépenses publiques, on ne se fait pas tout de suite à l'idée

qu'une Nation puisse donner gratuitement à ses membres, puisque,

n'existant que par eux, elle n'a rien qu'elle ne tienne d'eux. D'autre

part, le Trésor national ne se composant que des contributions dont le

prélèvement est toujours douloureux aux individus, on se sent

naturellement porté à vouloir en restreindre l'emploi, et l'on regarde

comme une conquête tout ce qu'on s'abstient de payer au nom de la

Société.

Des réflexions simples fixeront sur ce point les idées.

Qu'on ne perde pas de vue qu'une Société quelconque, par cela même

qu'elle existe, est soumise à des dépenses générales, ne fut-ce que

pour les frais indispensables de toute association: de-là résulte la

nécessité de former un fonds à l'aide des contributions particulières.

De l'emploi de ce fonds naissent, dans une Société bien ordonnée, par

un effet de la distribution et de la séparation des travaux publics,

d'incalculables avantages pour chaque individu, acquis à peu de frais

par chacun d'eux.

Ou plutôt la contribution, qui semble d'abord être une atteinte à la

propriété, est, sous un bon régime, un principe réel d'accroissement

pour toutes les propriétés individuelles.

Car chacun reçoit en retour le bienfait inestimable de la protection

sociale qui multiplie pour lui les moyens, et par conséquent les

propriétés: et de plus, délivré d'une foule de travaux auxquels il

n'auroit pu se soustraire, il acquiert la faculté de se livrer, autant

qu'il le désire, à ceux qu'il s'impose lui-même, et par-là de les

rendre aussi productifs qu'ils peuvent l'être.

C'est donc à juste titre que la Société est dite accorder

_gratuitement_ un bienfait, lorsque, par le secours de contributions

justement établies et impartialement réparties, elle en fait jouir

tous ses membres, sans qu'ils soient tenus d'aucune dépense nouvelle.

Reste à déterminer seulement dans quel cas et sur quel principe elle

doit appliquer ainsi une partie des contributions; car, sans

approfondir la théorie de l'impôt, on sent qu'il doit y avoir un

terme, passé lequel, les contributions seroient un fardeau dont aucun

emploi ne pourroit ni justifier, ni compenser l'énormité. On sent

aussi que la Société, considérée en corps, ne peut ni tout faire, ni

tout ordonner, ni tout payer, puisque, s'étant formée principalement

pour assurer et étendre la liberté individuelle, elle doit

habituellement laisser agir plutôt que faire elle-même.

Il est certain qu'elle doit d'abord payer ce qui est nécessaire pour

la défendre et la gouverner, puisqu'avant tout, elle doit pourvoir à

son existence.

Il ne l'est pas moins qu'elle doit payer ce qu'exigent les diverses

fins pour lesquelles elle existe, par conséquent ce qui est nécessaire

pour assurer à chacun sa liberté et sa propriété; pour écarter des

associés une foule de maux auxquels ils seroient sans cesse exposés

hors de l'état de société; enfin, pour les faire jouir des biens

publics qui doivent naître d'une bonne association: car voilà les

trois fins pour lesquelles toute Société s'est formée; et, comme il

est évident que l'Instruction tiendra toujours un des premiers rangs

parmi ces biens, il faut conclure que la Société doit aussi payer tout

ce qui est nécessaire pour que l'Instruction parvienne à chacun de

ses membres.

Mais s'en suit-il de-là que toute espèce d'Instruction doive être

accordée gratuitement à chaque individu? Non.

La seule que la Société doive avec la plus entière gratuité, est celle

qui est essentiellement commune à tous, parce qu'elle est nécessaire à

tous. Le simple énoncé de cette proposition en renferme la preuve: car

il est évident que c'est dans le trésor commun que doit être prise la

dépense nécessaire pour un bien commun; or l'Instruction primaire est

absolument et rigoureusement commune à tous, puisqu'elle doit

comprendre les élémens de ce qui est indispensable, quelqu'état que

l'on embrasse. D'ailleurs, son but principal est d'apprendre aux

enfans à devenir un jour des citoyens. Elle les initie en quelque

sorte dans la Société, en leur montrant les principales lois qui la

gouvernent, les premiers moyens pour y exister: or n'est-il pas juste

qu'on fasse connoître à tous gratuitement ce que l'on doit regarder

comme les conditions mêmes de l'association dans laquelle on les

invite d'entrer? Cette première instruction nous a donc paru une dette

rigoureuse de la Société envers tous. Il faut qu'elle l'acquitte sans

aucune restriction.

Quant aux diverses parties d'Instruction qui seront enseignées dans

les Écoles de District et de Département, ou dans l'Institut, comme

elles ne sont point en ce sens communes à tous, quoiqu'elles soient

accessibles à tous, la Société n'en doit nullement l'application

gratuite à ceux qui librement voudront les apprendre. Il est bien vrai

que, puisqu'il doit en résulter un grand avantage pour la Société,

elle doit pourvoir à ce qu'elles existent. Elle doit par conséquent se

charger envers les Instituteurs de la part rigoureusement nécessaire

de leur traitement, en sorte, que dans aucun cas, leur existence et

le sort de l'établissement ne puissent être compromis; elle doit

organisation, protection, même secours à ces divers établissemens:

elle doit faire, en un mot, tout ce qui sera nécessaire pour que

l'enseignement y soit bon, qu'il s'y perpétue et qu'il s'y

perfectionne; mais comme ceux qui fréquenteront ces Écoles, en

recueilleront aussi un avantage très-réel, il est parfaitement juste

qu'ils supportent une partie des frais, et que ce soit eux qui

ajoutent à l'existence de leurs Instituteurs les moyens d'aisance qui

allégeront leurs travaux, et qui s'accroîtront par la confiance qu'ils

auront inspirée. Il ne conviendroit, sous aucun rapport, que la

Société s'imposât la loi de donner pour rien les moyens de parvenir à

des états qui, en proportion du succès, doivent être très-productifs

pour celui qui les embrasse.

A ces motifs de raison et de justice s'unissent de grands motifs de

convenance. On a pu mille fois remarquer que, parmi la foule d'Élèves

que la vanité des parens jettoit inconsidérément dans nos anciennes

Écoles ouvertes gratuitement à tout le monde, un grand nombre,

parvenus à la fin des études qu'on y cultivoit, n'en étoient pas plus

propres aux divers états dont elles étoient les préliminaires, et

qu'ils n'y avoient gagné qu'un dégoût insurmontable pour les

professions honorables et dédaignées auxquelles la nature les avoient

appellés; de telle sorte qu'ils devenoient des êtres très-embarrassans

dans la Société. Maintenant qu'il y aura une rétribution quelconque à

donner, qui stimulera à-la-fois le Professeur et l'élève, il est clair

que les parens ne seront plus tentés d'être les victimes d'une vanité

mal entendue, et que par-là l'agriculture et les métiers, dont un sot

orgueil éloignoit sans cesse, reprendront et conserveront tous ceux

qui sont véritablement destinés à les cultiver.

Mais si la Nation n'est point obligée, si même elle n'a pas le droit

de s'imposer de telles avances, il est une exception honorable qu'elle

est tenue de consacrer: c'est celle que la nature elle-même semble

avoir faite en accordant le talent. Destiné à être un jour le

bienfaiteur de la Société, il faut que, par une reconnoissance

anticipée, il soit encouragé par elle; qu'elle le soigne, qu'elle

écarte d'autour de lui tout ce qui pourroit arrêter ou retarder sa

marche; il faut que, quelque part qu'il existe, il puisse librement

parcourir tous les degrés de l'Instruction; que l'Élève des Écoles

primaires qui a manifesté des dispositions précieuses qui l'appellent

à l'École supérieure, y parvienne aux dépens de la Société, s'il est

pauvre; que de l'École de District, lorsqu'il s'y distinguera, il

puisse s'élever sans obstacle, et encore à titre de récompense à

l'École plus savante du Département, et ainsi de degré en degré et par

un choix toujours plus sévère, jusqu'à l'_Institut national_.

Par-là aucun talent véritable ne se trouvera perdu ni négligé, et la

Société aura entièrement acquitté sa dette. Mais on sent qu'un tel

bienfait ne doit pas être prodigué, soit parce qu'il est pris sur la

fortune publique dont on doit se montrer avare, soit aussi parce qu'il

est dangereux de trop encourager les demi-talens.

Ainsi, la gratuité de l'Instruction s'étendra jusqu'où elle doit

s'étendre: elle aura pourtant encore des bornes; mais ces bornes sont

indiquées par la raison: il étoit nécessaire de les poser.

Toute la question sur l'Instruction gratuite se résume donc en fort

peu de mots.

Il est une Instruction absolument nécessaire à tous. La Société la

doit à tous: non-seulement elle en doit les moyens, elle doit aussi

l'application de ces moyens.

Il est une instruction qui, sans être nécessaire à tous, est pourtant

nécessaire dans la Société en même-temps qu'elle est utile à ceux qui

la possèdent. La Société doit en assurer les moyens; mais c'est aussi

aux individus qui en profitent, à prendre sur eux une partie des frais

de l'application.

Il est enfin une Instruction qui, étant nécessaire dans la Société,

paroît lui devoir être beaucoup plus profitable, si elle parvient à

certains individus qui annoncent des dispositions particulières. La

Société, pour son intérêt autant que pour sa gloire, doit donc à ces

individus, non pas seulement l'existence des moyens d'Instruction,

mais encore tout ce qu'il faut pour qu'ils puissent en faire usage.

Ces principes une fois posés, leur vérité sentie, leur nécessité

reconnue, il faut passer à l'application, et organiser ces

Institutions diverses que nous n'avons fait qu'indiquer. Cette

organisation doit comprendre à-la-fois et les objets et les moyens

d'Instruction pour chacune d'elles; ce qui est nécessaire pour

qu'elles existent, pour qu'elles soient utiles, pour qu'elles se

perpétuent, pour qu'elles s'améliorent.

* * * * *

AVANT d'entrer dans l'organisation des établissemens d'instruction,

j'observe qu'il ne sera point nécessaire, que peut-être même, à raison

de l'insuffisance des moyens dans quelques Départemens, il seroit

dangereux que cette organisation, prise dans son ensemble, s'établit

tout-à-coup dans tout le Royaume; car c'est sur-tout en matière

d'instruction qu'il faut que chaque établissement soit provoqué par le

besoin, par l'opinion, par la confiance. Il faut que tout arrive, mais

que tout arrive à temps.

J'observe aussi que des inégalités inévitables entre les Départemens

doivent rompre, dans quelques points, cette uniformité de plan que

nous avons tracée: ainsi, lorsqu'au jugement de l'Administration

supérieure du lieu, on ne pourra dans un Département, dans un

District, et même dans un canton, réunir le nombre d'Instituteurs

nécessaires, ou que d'autres localités présenteront des obstacles à la

formation d'un établissement d'instruction, il faudra, pour que tout

marche, pour que sur-tout il n'y ait point de lacune dans

l'instruction publique, que chacune de ces sections puisse s'associer

à une section correspondante pour le genre d'enseignement qui lui est

attribué. De-là résulteront de nouveaux liens entre tous les

Départemens du Royaume et entre toutes les subdivisions de chaque

Département. Ce que nous présentons ici aux différens Départemens est

donc moins ce qu'ils sont tenus de faire aujourd'hui, que ce qu'ils

doivent préparer, que ce qu'ils doivent commencer aussitôt qu'ils en

auront rassemblé les moyens.

Nous nous sommes assurés que Paris étoit en état, avoit même besoin de

recevoir toutes ces institutions nouvelles; il est instant de les y

établir, afin que toutes les parties du Royaume voyent promptement en

activité un modèle dont chacun, suivant sa localité, pourra se

rapprocher. En vous présentant un plan général d'organisation, il a

donc été naturel, presque nécessaire, que nous en fissions

l'application directe à ce Département.

Ces observations par lesquelles nous nous sommes interrompus, en

quelque sorte, nous-mêmes, mais qu'il étoit peut-être indispensable de

faire, nous ramènent avec plus de sécurité au développement de nos

idées.

_ÉCOLES PRIMAIRES._

JUSQU'A l'âge de six à sept ans, l'Instruction publique ne peut guère

atteindre l'enfance: ses facultés sont trop foibles, trop peu

développées: elles demandent des soins trop particuliers, trop

exclusifs. Jusqu'alors il a fallu la nourrir, la soigner, la

fortifier, la rendre heureuse: c'est le devoir des mères. L'Assemblée

Nationale, loin de contrarier en cela le voeu de la nature, le

respectera, au point de s'interdire toute Loi à cet égard: elle

pensera qu'il suffit de les rappeller à ces fonctions touchantes par

le sentiment même de leur bonheur, et de consacrer, par le plus

éclatant suffrage, les immortelles leçons que leur a données l'Auteur

d'_Émile_.

Rapport sur l'Instruction Publique, les 10, 11 et 19 Septembre 1791 fait au nom du Comité de Constitution à l'Assemblée Nationale · 第 1 / 13 段