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RAPPORT
SUR
L'INSTRUCTION PUBLIQUE,
FAIT
AU NOM DU COMITÉ DE CONSTITUTION
A L'ASSEMBLÉE NATIONALE,
les 10, 11 et 19 Septembre 1791,
par M. DE TALLEYRAND-PÉRIGORD,
Ancien Évêque d'Autun.
PAR ORDRE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE NATIONALE.
M. DCC. XCI.
THE FRENCH REVOLUTION RESEARCH COLLECTION
LES ARCHIVES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
MAXWELL
Headington Hill Hall, Oxford OX3 OBW, UK
DE
L'INSTRUCTION
PUBLIQUE.
RAPPORT
SUR
L'INSTRUCTION PUBLIQUE,
_Fait au nom du Comité de Constitution, par M. de_ TALLEYRAND-PÉRIGORD,
_ancien Évêque d'Autun_, _Administrateur du Département de Paris_.
LES pouvoirs publics sont organisés: la liberté, l'égalité existent
sous la garde toute-puissante des Lois; la propriété a retrouvé ses
véritables bases; et pourtant la Constitution pourroit sembler
incomplette, si l'on n'y attachoit enfin, comme partie conservatrice
et vivifiante, L'INSTRUCTION PUBLIQUE, que sans doute on auroit le
droit d'appeller un pouvoir, puisqu'elle embrasse un ordre de
fonctions distinctes qui doivent agir sans relâche sur le
perfectionnement du Corps Politique et sur la prospérité générale.
Nous ne chercherons pas ici à faire ressortir la nullité ou les vices
innombrables de ce qu'on a nommé jusqu'à ce jour _Instruction_. Même sous
l'ancien ordre de choses, on ne pouvoit arrêter sa pensée sur la
barbarie de nos institutions, sans être effrayé de cette privation
totale de lumières, qui s'étendoit sur la grande majorité des hommes;
sans être révolté ensuite et des opinions déplorables que l'on jettoit
dans l'esprit de ceux qui n'étoient pas tout-à-fait dévoués à
l'ignorance, et des préjugés de tous les genres dont on les
nourrissoit, et de la discordance, ou plutôt de l'opposition absolue
qui existoit entre ce qu'un enfant étoit contraint d'apprendre, et ce
qu'un homme étoit tenu de faire; enfin, de cette déférence aveugle
et persévérance pour des usages dès long-temps surannés, qui, nous
replaçant sans cesse à l'époque où tout le savoir étoit concentré dans
les Cloîtres, sembloit encore, après plus de dix siècles, destiner
l'universalité des Citoyens à habiter des Monastères.
Toutefois ces choquantes contradictions, et de plus grandes encore,
n'auroient pas dû surprendre: elles devoient naturellement exister là
où constitutionnellement tout étoit hors de sa place: où tant
d'intérêts se réunissoient pour tromper, pour dégrader l'espèce
humaine; où la nature du Gouvernement repoussoit les principes dans
tout ce qui n'étoit pas destiné à flatter ses erreurs; où tout
sembloit faire une nécessité d'apprendre aux hommes, dès l'enfance, à
composer avec des préjugés, au milieu desquels ils étoient appellés à
vivre et à mourir; où il falloit les accoutumer à contraindre leur
pensée, puisque la Loi elle-même leur disoit avec menace qu'ils n'en
étoient pas les maîtres; et où, enfin, une prudence pusillanime, qui
osoit se nommer vertu, s'étoit fait un devoir de distraire leur esprit
de ce qui pouvoit un jour leur rappeller des droits qu'il ne leur
étoit pas permis d'invoquer: et telle avoit été, sous ces rapports,
l'influence de l'opinion publique elle-même, qu'on étoit parvenu à
pouvoir présenter à la jeunesse l'histoire des anciens Peuples libres,
à échauffer son imagination par le récit de leurs héroïques vertus, à
la faire vivre, en un mot, au milieu de Sparte et de Rome, sans que le
pouvoir le plus absolu eut rien à redouter de l'impression que
devoient produire ces grands et mémorables exemples. Aimons pourtant à
rappeller que, même alors, il s'est trouvé des hommes dont les
courageuses leçons sembloient appartenir aux plus beaux jours de la
liberté: et, sans insulter à de trop excusables erreurs, jouissons
avec reconnoissance des bienfaits de l'esprit humain, qui, dans toutes
les époques, a su préparer, à l'insçu du despotisme, la révolution
qui vient de s'accomplir.
Or si, à ces diverses époques, dont chaque jour nous sépare par de si
grands intervalles, la simple raison, la saine philosophie ont pu
réclamer, non seulement avec justice, mais souvent avec quelque espoir
de succès, des changemens indispensables dans l'instruction publique;
si, dans tous les temps, il a été permis d'être choqué de ce qu'elle
n'étoit absolument en rapport avec rien, combien plus fortement
doit-on éprouver le besoin d'une réforme totale dans un moment où elle
est sollicitée à la fois, et par la raison de tous les Pays, et par la
constitution particulière du nôtre.
Il est impossible, en effet, de s'être pénétré de l'esprit de cette
constitution sans y reconnoître que tous les principes invoquent les
secours d'une instruction nouvelle.
Forts de la toute-puissance nationale, vous êtes parvenus à séparer,
dans le Corps politique, la volonté commune ou la faculté de faire des
Lois, de l'action publique ou des divers moyens d'en assurer
l'exécution; et c'est là qu'existera éternellement le fondement de la
liberté politique: mais, pour le complément d'un tel système, il faut
sans doute que cette volonté se maintienne toujours droite, toujours
éclairée, et que les moyens d'action soient invariablement dirigés
vers leur but: or ce double objet est évidemment sous l'influence
directe et immédiate de l'instruction.
La Loi, rappellée enfin à son origine, est redevenue ce quelle n'eût
jamais dû cesser d'être, l'expression de la volonté commune. Mais pour
que cette volonté, qui doit se trouver toute dans les Représentans de
la Nation, chargés par elle d'être ses organes, ne soit pas à la merci
des volontés éparses ou tumultueuses de la multitude souvent égarée;
pour que ceux de qui tout pouvoir dérive ne soient pas tentés, ni
quant à l'émission de la Loi, ni quant à son exécution, de reprendre
inconsidérément ce qu'ils ont donné, il faut que la raison publique,
armée de toute la puissance de l'instruction et des lumières,
prévienne ou réprime sans cesse ces usurpations individuelles,
destructives de tout principe, afin que le parti le plus fort soit
aussi, et pour toujours, le parti le plus juste.
Les hommes sont déclarés libres; mais ne sait-on pas que l'instruction
aggrandit sans cesse la sphère de la liberté civile, et, seule, peut
maintenir la liberté politique contre toutes les espèces de
despotisme? Ne sait-on pas que, même sous la constitution la plus
libre, l'homme ignorant est à la merci du Charlatan, et beaucoup trop
dépendant de l'homme instruit; et qu'une instruction générale, bien
distribuée, peut seule empêcher, non pas la supériorité des esprits
qui est nécessaire, et qui même concourt au bien de tous, mais le trop
grand empire que cette supériorité donneroit, si l'on condamnoit à
l'ignorance une classe quelconque de la société? Celui qui ne sait ni
lire, ni compter, dépend de tout ce qui l'environne: celui qui connoît
les premiers élémens du calcul, ne dépendroit pas du génie de Newton,
et pourroit même profiter de ses découvertes.
Les hommes sont reconnus égaux: et pourtant combien cette égalité de
droits seroit peu sentie, seroit peu réelle, au milieu de tant
d'inégalités de fait, si l'instruction ne faisoit sans cesse effort
pour rétablir le niveau, et pour affoiblir du moins les funestes
disparités qu'elle ne peut détruire!
Enfin, et pour tout dire, la constitution existeroit-elle
véritablement, si elle n'existoit que dans notre code; si de-là elle
ne jettoit ses racines dans l'âme de tous les Citoyens; si elle n'y
imprimoit à jamais de nouveaux sentimens, de nouvelles moeurs, de
nouvelles habitudes? Et n'est-ce pas à l'action journalière et
toujours croissante de l'instruction, que ces grands changemens sont
réservés?
Tout proclame donc l'instante nécessité d'organiser l'instruction:
tout nous démontre que le nouvel état des choses, élevé sur les ruines
de tant d'abus, nécessite une création en ce genre; et la décadence
rapide et presque spontanée des établissemens actuels qui, dans toutes
les parties du Royaume, dépérissent comme des plantes sur un terrein
nouveau qui les rejette, annonce clairement que le moment est venu
d'entreprendre ce grand ouvrage.
En nous livrant au travail qu'il demande, nous n'avons pu nous
dissimuler un instant les difficultés dont il est entouré. Il en est
de réelles, et qui tiennent à la nature d'un tel sujet. L'instruction
est en effet un pouvoir d'une nature particulière. Il n'est donné à
aucun homme d'en mesurer l'étendue; et la puissance nationale ne peut
elle-même lui tracer des limites. Son objet est immense, indéfini: que
n'embrasse-t-il pas? Depuis les élémens les plus simples des Arts,
jusqu'aux principes les plus élevés du droit public et de la morale;
depuis les jeux de l'enfance jusqu'aux représentations théâtrales et
aux fêtes les plus imposantes de la Nation, tout ce qui, agissant sur
l'âme, peut y faire naître et y graver d'utiles ou de funestes
impressions, est essentiellement de son ressort. Ses moyens, qui vont
toujours en se perfectionnant, doivent être diversement appliqués
suivant les lieux, le temps, les hommes, les besoins. Plusieurs
sciences sont encore à naître; d'autres n'existent déjà plus; les
méthodes ne sont point fixées; les principes des sciences ne peuvent
l'être, les opinions moins encore; et, sous aucun de ces rapports, il
ne nous appartient d'imposer des lois à la postérité. Tel est
néanmoins le pouvoir qu'il faut organiser.
A côté de ces difficultés réelles, il en est d'autres plus
embarrassantes peut-être, par la raison que ce n'est pas avec des
principes qu'on parvient à les vaincre, et qu'il faut en quelque sorte
composer avec elles. Celles-ci naissent d'une sorte de frayeur
qu'éprouvent souvent les hommes les mieux intentionnés à la vue d'une
grande nouveauté; toute perfection leur semble idéale; ils la
redoutent presqu'à l'égal d'un système erroné, et souvent ils
parviennent à la rendre impraticable, à force de répéter qu'elle
l'est.
C'est à travers ces difficultés qu'il nous a fallu marcher; mais nous
croyons avoir écarté les plus fortes, en réduisant extrêmement les
principes, et en nous bornant à ouvrir toutes les routes de
l'instruction, sans prétendre fixer aucune limite à l'esprit humain,
aux progrès duquel on ne peut assigner aucun terme.
Quant aux autres difficultés, ceux qu'un trop grand changement
effraye, ne tarderont pas à voir que, si nous avons tracé un plan pour
chaque partie de l'instruction, c'est que dans la chose la plus
pratique il falloit se tenir en garde contre les inconvéniens des
principes purement spéculatifs; qu'il ne suffisoit pas de marquer le
but, qu'il falloit aussi ouvrir les routes: mais en même temps nous
avons pensé qu'il étoit nécessaire de laisser aux divers Départemens,
qui connoîtront et ce qu'exigent les besoins, et ce que permettent les
moyens de chaque lieu, à déterminer le moment où tel point en
particulier pourra être réalisé avec avantage, comme aussi à le
modifier dans quelques détails; car nous voulons que le passage de
l'ancienne instruction à la nouvelle se fasse sans convulsion, et
sur-tout sans injustice individuelle.
Pour nous tracer quelque ordre dans un sujet aussi vaste, nous avons
considéré l'instruction sous les divers rapports qu'elle nous a paru
présenter à l'esprit.
L'instruction en général a pour but de perfectionner l'homme dans
tous les âges, et de faire servir sans cesse à l'avantage de chacun et
au profit de l'association entière les lumières, l'expérience, et
jusqu'aux erreurs des générations précédentes.
Un des caractères les plus frappans dans l'homme est la
_perfectibilité_; et ce caractère, sensible dans l'individu, l'est
bien plus encore dans l'espèce: car peut-être n'est-il pas impossible
de dire de tel homme en particulier, qu'il est parvenu au point où il
pouvoit atteindre, et il le sera éternellement de l'affirmer de
l'espèce entière, dont la richesse intellectuelle et morale s'accroît
sans interruption de tous les produits des siècles antérieurs.
Les hommes arrivent sur la terre, avec des facultés diverses, qui sont
à-la-fois les instrumens de leur bien-être et les moyens d'accomplir
la destinée à laquelle la société les appelle; mais ces facultés,
d'abord inactives, ont besoin et du temps, et des choses, et des
hommes pour recevoir leur entier développement, pour acquérir toute
leur énergie; mais chaque individu entre dans la vie avec une
ignorance profonde sur ce qu'il peut et doit être un jour; c'est à
l'instruction à le lui montrer; c'est à elle à fortifier, à accroître
ses moyens naturels de tous ceux que l'association fait naître, et que
le temps accumule. Elle est l'art plus ou moins perfectionné de mettre
les hommes en toute valeur, tant pour eux que pour leurs semblables;
de leur apprendre à jouir pleinement de leurs droits, à respecter et
remplir facilement tous leurs devoirs; en un mot, à vivre heureux et à
vivre utiles; et de préparer ainsi la solution du problème, le plus
difficile peut-être des sociétés, qui consiste dans la meilleure
distribution des hommes.
On doit considérer en effet la Société, comme un vaste attelier. Il ne
suffit pas que tous y travaillent; il faut que tous y soient à leur
place, sans quoi il y a opposition de forces, au lieu du concours qui
les multiplie. Qui ne sait qu'un petit nombre, distribué avec
intelligence, doit faire plus et mieux qu'un plus grand, doué des
mêmes moyens, mais différemment placé? La plus grande de toutes les
économies, puisque c'est l'économie des hommes, consiste donc à les
mettre dans leur véritable position: or il est incontestable qu'un bon
système d'instruction est le premier des moyens pour y parvenir.
Comment le former ce système? Il sera sans doute, sous beaucoup de
rapports, l'ouvrage du temps épuré par l'expérience; mais il est
essentiel d'en accélérer l'époque. Il faut donc en indiquer les bases,
et reconnoître les principes dont il doit être le développement
progressif.
L'instruction peut être considérée comme un produit de là Société,
comme une source de biens pour la Société; comme une source également
féconde de biens pour les individus.
Et d'abord, il est impossible de concevoir une réunion d'hommes, un
assemblage d'êtres intelligens, sans y appercevoir aussitôt des moyens
d'instruction. Ces moyens naissent de la libre communication des
idées, comme aussi de l'action réciproque des intérêts. C'est alors
sur-tout qu'il est vrai, de dire que les hommes sont disciples de tout
ce qui les entoure: mais ces élémens d'instruction, ainsi
universellement répandus, ont besoin d'être réunis, combinés, et
dirigés, pour qu'il en résulte un art, c'est-à-dire, un moyen prompt
et facile de faire arriver à chacun, par des routes sûres, la part
d'instruction qui lui est nécessaire. Dans une heureuse combinaison de
ces moyens réside le vrai système d'instruction.
Sous ce premier point de vue, l'instruction réclame les principes
suivans.
1º. Elle doit exister pour tous: car puisqu'elle est un des résultats,
aussi bien qu'un des avantage de l'association, on doit conclure
qu'elle est un bien commun des associés: nul ne peut donc en être
légitimement exclus; et celui-là, qui a le moins de propriétés
privées, semble même avoir un droit de plus pour participer à cette
propriété commune.
2º. Ce principe se lie à un autre. Si chacun a le droit de recevoir
les bienfaits de l'instruction, chacun a réciproquement le droit de
concourir à les répandre: car c'est du concours et de la rivalité des
efforts individuels que naîtra toujours le plus grand bien. La
confiance doit seule déterminer les choix pour les fonctions
instructives; mais tous les talens sont appellés de droit à disputer
ce prix de l'estime publique. Tout privilège est, par sa nature,
odieux: un privilège, en matière d'instruction, seroit plus odieux et
plus absurde encore.
3º. L'instruction, quant à son objet, doit être universelle: car c'est
alors qu'elle est véritablement un bien commun, dans lequel chacun
peut s'approprier la part qui lui convient. Les diverses connoissances
qu'elle embrasse, peuvent ne pas paroître également utiles; mais il
n'en est aucune qui ne le soit véritablement, qui ne puisse le devenir
davantage, et qui par conséquent doive être rejettée ou négligée. Il
existe d'ailleurs entr'elles une éternelle alliance, une dépendance
réciproque; car elles ont toutes, dans la raison de l'homme, un point
commun de réunion, de telle sorte que nécessairement l'une s'enrichit
et se fortifie par l'autre: de là il résulte que, dans une société
bien organisée, quoique personne ne puisse parvenir à tout savoir, il
faut néanmoins qu'il soit possible de tout apprendre.
4º. L'Instruction doit exister pour l'un et l'autre sexe; cela est
trop évident: car, puisqu'elle est un bien commun, sur quel principe
l'un des deux pourroit-il en être déshérité par la Société protectrice
des droits de tous?
5º. Enfin elle doit exister pour tous les âges. C'est un préjugé de
l'habitude de ne voir toujours en elle que l'institution de la
jeunesse. L'instruction doit conserver et perfectionner ceux qu'elle
a déjà formés: elle est d'ailleurs un bienfait social et universel;
elle doit donc naturellement s'appliquer à tous les âges, si tous les
âges en sont susceptibles: or qui ne voit qu'il n'en est aucun où les
facultés humaines ne puissent être utilement exercées, où l'homme ne
puisse être affermi dans d'heureuses habitudes, encouragé à faire le
bien, éclairé sur les moyens de l'opérer: et qu'est-ce que tous ces
secours, si ce n'est des émanations du Pouvoir instructif?
De ces principes qui ne sont, à proprement parler, que des
conséquences du premier, naissent des conséquences ultérieures et déjà
clairement indiquées.
Puisque l'Instruction doit exister pour tous, il faut donc qu'il
existe des établissemens qui la propagent dans chaque partie de
l'Empire, en raison de ses besoins, du nombre de ses habitans, et de
ses rapports dans l'association politique.
Puisque chacun a le droit de concourir à la répandre, il faut donc que
tout privilège exclusif sur l'Instruction soit aboli sans retour.
Puisqu'elle doit être universelle, il faut donc que la Société
encourage, facilite tous les genres d'enseignement, et en même-temps
qu'elle protège spécialement ceux dont l'utilité actuelle et immédiate
sera le plus généralement reconnue et le plus appropriée à la
constitution et aux moeurs nationales.
Puisque l'instruction doit exister pour chaque sexe, il faut donc
créer promptement des écoles, et pour l'un, et pour l'autre; mais il
faut aussi créer pour elles des principes d'instruction: car ce ne
sont pas les écoles, mais les principes qui les dirigent, qu'il faut
regarder comme les véritables propagateurs de l'instruction.
Enfin, puisqu'elle doit exister pour tous les âges, il faut ne pas
s'occuper exclusivement, comme on l'a fait jusqu'à ce jour parmi nous,
d'établissemens pour la jeunesse; il faut aussi créer, organiser des
institutions d'un autre ordre qui soient pour les hommes de tout âge,
de tout état, et dans les diverses positions de la vie, des sources
fécondes d'instruction et de bonheur.
L'Instruction, considérée dans ses rapports avec l'avantage de la
Société, exige, comme principe fondamental, qu'il soit enseigné à tous
les hommes:
1º. A connoître la Constitution de cette Société;--2º. A la
défendre;--3º. A la perfectionner;--4º. Et, avant tout, à se pénétrer
des principes de la morale qui est antérieure à toute Constitution, et
qui, plus qu'elle encore, est la sauve-garde et la caution du bonheur
public.
De-là diverses conséquences relatives à la constitution Françoise.
Il faut apprendre à connoître la Constitution. Il faut donc que la
Déclaration des droits et les principes constitutionnels composent à
l'avenir un nouveau catéchisme pour l'enfance, qui sera enseigné
jusques dans les plus petites écoles du Royaume. Vainement on a voulu
calomnier cette Déclaration: c'est dans les droits de tous que se
trouveront éternellement les devoirs de chacun.
Il faut apprendre à défendre la Constitution. Il faut donc que
par-tout la jeunesse se forme, dans cet esprit, aux exercices
militaires, et que par conséquent il existe un grand nombre d'écoles
générales, où toutes les parties de cette science soient complettement
enseignées: car le moyen de faire rarement usage de la force est de
bien connoître l'art de l'employer.
Il faut apprendre à perfectionner la Constitution. En faisant serment
de la défendre, nous n'avons pu renoncer, ni pour nos descendans, ni
pour nous-mêmes, au droit et à l'espoir de l'améliorer. Il
importeroit donc que toutes les branches de l'art social pussent être
cultivées dans la nouvelle instruction; mais cette idée, dans toute
l'étendue qu'elle présente à l'esprit, seroit d'une exécution
difficile au moment où la Science commence à peine à naître. Toutefois
il n'est pas permis de l'abandonner, et il faut du moins encourager
tous les essais, tous les établissement partiels en ce genre, afin que
le plus noble, le plus utile des arts ne soit pas privé de tout
enseignement.
Il faut apprendre à se pénétrer de la morale, qui est le premier
besoin de toutes les Constitutions. Il faut donc, non-seulement qu'on
la grave dans tous les coeurs par la voie du sentiment et de la
conscience, mais aussi qu'on l'enseigne comme une science véritable,
dont les principes seront démontrés à la raison de tous les hommes, à
celle de tous les âges. C'est par là seulement qu'elle résistera à
toutes les épreuves. On a gémi long-temps de voir les hommes de toutes
les nations, de toutes les religions, la faire dépendre exclusivement
de cette multitude d'opinions qui les divisent. Il en est résulté de
grands maux: car en la livrant à l'incertitude, souvent à l'absurdité,
on l'a nécessairement compromise, on l'a rendue versatile et
chancelante. Il est temps de l'asseoir sur ses propres bases; il est
temps de montrer aux hommes que, si de funestes divisions les
séparent, il est du moins dans la morale un rendez-vous commun où ils
doivent tous se réfugier et se réunir. Il faut donc en quelque sorte
la détacher de tout ce qui n'est pas elle, pour la rattacher ensuite à
ce qui mérite notre assentiment et notre hommage, à ce qui doit lui
prêter son appui. Ce changement est simple; il ne blesse rien;
sur-tout il est possible. Comment ne pas voir en effet qu'abstraction
faite de tout système, de toute opinion, et en ne considérant dans les
hommes que leurs rapports avec les autres hommes, on peut leur
enseigner ce qui est bon, ce qui est juste, le leur faire aimer, leur
faire trouver du bonheur dans les actions honnêtes, du tourment dans
celles qui ne le sont pas, former enfin de bonne heure leur esprit et
leur conscience, et les rendre l'un et l'autre sensibles à la moindre
impression de tout ce qui est mal. La nature a pour cela fait de
grandes avances; elle a doué l'homme de la raison et de la compassion:
par la première, il est éclairé sur ce qui est juste; par la seconde,
il est attiré vers ce qui est bon: voilà le double principe de toute
morale. Mais cette nouvelle partie de l'instruction, pour être bien
enseignée, exige un ouvrage élémentaire, simple, à la fois clair et
profond. Il est digne de l'Assemblée Nationale d'appeller sur un tel
objet les veilles et les méditations de tous les vrais Philosophes.
L'instruction, comme source d'avantages pour les individus, demande
que toutes les facultés de l'homme soient exercées; car c'est à leur
exercice bien réglé qu'est attaché son bonheur, et c'est en les
avertissant toutes, qu'on est sûr de décider la faculté distinctive de
chaque homme.
Ainsi l'instruction doit s'étendre sur toutes les facultés,
_physiques_, _intellectuelles_, _morales_.
_Physiques._ C'est une étrange bizarrerie de la plupart de nos
éducations modernes de ne destiner au corps que des délassemens. Il
faut travailler à conserver sa santé, à augmenter sa force, à lui
donner de l'adresse, de l'agilité: car ce sont-là de véritables
avantages pour l'individu. Ce n'est pas tout: ces qualités sont le
principe de l'industrie, et l'industrie de chacun crée sans cesse des
jouissances pour les autres. Enfin la raison découvre dans les
différens exercices de la Gymnastique, si cultivée parmi les Anciens,
si négligée parmi nous, d'autres rapports encore qui intéressent
particulièrement la morale et la société. Il importe donc, sous tous
les points de vue, d'en faire un objet capital de l'instruction.
_Intellectuelles._ Elles ont été divisées en trois classes:
_l'Imagination_, _la Mémoire_ et _la Raison_. A la première ont paru
appartenir les beaux Arts et les Belles-Lettres; à la seconde,
l'Histoire, les Langues; à la troisième, les Sciences exactes. Mais
cette division déjà ancienne, et les classifications qui en dépendent,
sont loin d'être irrévocablement fixées: déjà même elles sont
regardées comme incomplettes et absolument arbitraires par ceux qui en
ont soumis le principe à une analyse réfléchie; toutefois il n'y a nul
inconvénient à les employer encore comme formant la dernière carte des
connoissances humaines. L'essentiel est que, dans tous les
établissemens complets, l'Instruction s'étende sur les objets qu'elles
renferment, sans exclure aucun de ceux qui pourroient n'y être pas
indiqués. C'est au temps à faire le reste.
_Morales._ On ne les a, jusqu'à ce jour, ni classées, ni définies, ni
analysées; et peut-être une telle entreprise seroit-elle hors des
moyens de l'esprit humain; mais on sait qu'il est un sens interne, un
sentiment prompt, indépendant de toute réflexion, qui appartient à
l'homme et paroît n'appartenir qu'à l'homme seul. Sans lui, ainsi
qu'il a été déjà dit, on peut connoître le bien; par lui seul on
l'affectionne, et l'on contracte l'habitude de le pratiquer sans
efforts. Il est donc essentiel d'avertir, de cultiver, et sur-tout de
diriger de bonne heure une telle faculté, puisqu'elle est en quelque
sorte le complément des moyens de vertu et de bonheur.
En rapprochant les divers points de vue sous lesquels nous avons
considéré l'instruction, nous en avons déduit les règles suivantes sur
la répartition de l'enseignement.
Il doit exister pour tous les hommes une première instruction commune
à tous. Il doit exister pour un grand nombre une instruction qui tende
à donner un plus grand développement aux facultés, et éclairer chaque
élève sur sa destination particulière. Il doit exister pour un
certain nombre une instruction spéciale et approfondie, nécessaire à
divers états dont la Société doit retirer de grands avantages.
La première instruction seroit placée dans chaque canton, ou plus
exactement, dans chaque division qui renferme une assemblée primaire;
la seconde, dans chaque District; la troisième, répondroit à chaque
Département; afin que par-là chacun put trouver, ou chez soi, ou
autour de soi, tout ce qu'il lui importe de connoître.
De-là une distribution graduelle, une hiérarchie instructive
correspondante à la hiérarchie de l'administration.
Cette distribution ne doit pas au reste être purement topographique.
Il faut que l'instruction s'allie le plus possible au nouvel état des
choses, et qu'elle présente, dans ces diverses gradations, des
rapports avec la nouvelle constitution. Voici l'idée que nous nous en
sommes faite.
Près des Assemblées primaires qui sont les _unités_ du Corps politique,
les premiers élémens nationaux, se place naturellement la première
école, l'école élémentaire. Cette école est pour l'enfance, et ne doit
comprendre que des documens généraux, applicables à toutes les
conditions. C'est au moment où les facultés intellectuelles annoncent
l'être qui sera doué de la raison, que la Société doit en quelque
sorte introduire un enfant dans la vie sociale, et lui apprendre à la
fois ce qu'il faut pour être un jour un bon citoyen et pour vivre
heureux. On ne sait encore quelle place il occupera dans cette
société; mais on sait qu'il a le droit d'y être bien et d'aspirer à en
être un jour un membre utile; il faut donc lui faire connoître ce qui
est nécessaire et pour l'un et pour l'autre.
Au-dessus des Assemblées primaires s'élèvent, dans la hiérarchie
administrative, celles de District, dont les fonctions sont presque
toutes préparatoires, et dont les membres se composent d'un petit
nombre pris dans ces Assemblées primaires: de même aussi au-delà des
premières écoles seront établies dans chaque District, des écoles
moyennes ouvertes à tout le monde, mais destinées néanmoins, par la
nature des choses, à un petit nombre seulement d'entre les élèves des
écoles primaires. On sent en effet qu'au sortir de la première
instruction, qui est la portion commune du patrimoine que la Société
répartit à tous, le grand nombre, entraîné par la loi du besoin, doit
prendre sa direction vers un état promptement productif; que ceux qui
sont appellés par la nature à des professions mécaniques,
s'empresseront, (sauf quelques exceptions) à retourner dans la maison
paternelle, ou à se former dans des atteliers; et que ce seroit une
véritable folie, une sorte de bienfaisance cruelle, de vouloir faire
parcourir à tous, les divers dégrés d'une instruction inutile et par
conséquent nuisible au plus grand nombre. Cette seconde instruction
sera donc pour ceux qui, n'étant appellés, ni par goût, ni par besoin,
à des occupations mécaniques, ou aux fonctions de l'agriculture,
aspirent à d'autres professions, ou cherchent uniquement à cultiver, à
orner leur raison et à donner à leurs facultés un plus grand
développement. Là, n'est donc pas encore la dernière instruction: car
le choix d'un état n'est point fait. Il s'agit seulement de s'y
disposer; il s'agit de reconnoître, dans le développement prompt de
celle des facultés qui semble distinguer chaque individu, l'indication
du voeu de la nature pour le choix d'un état préférablement à tout
autre. D'où il suit que cette instruction doit présenter un grand
nombre d'objets, et néanmoins qu'aucun de ces objets ne doit être trop
approfondi, puisque ce n'est encore là qu'un enseignement
préparatoire.
Enfin, dans l'échelle administrative se trouve placée au sommet
l'administration de Département, et à ce degré d'administration doit
correspondre le dernier degré de l'Instruction, qui est l'Instruction
nécessaire aux divers états de la Société. Ces états sont en grand
nombre; mais on doit ici les réduire beaucoup: car il ne faut un
établissement national que pour ceux dont la pratique exige une longue
théorie, et dans l'exercice desquels les erreurs seroient funestes à
la Société. L'état de Ministre de la religion, celui d'Homme de loi,
celui de Médecin, qui comprend l'état de Chirurgien, enfin, celui de
Militaire: voilà les états qui présentent ce caractère. Ce dernier
même semblerait d'abord pouvoir ne pas y être compris, par la raison
que, dans plusieurs de ses parties, il peut être utilement exercé dès
le jour même qu'on s'y destine, mais comme il y en a de
très-multipliées qui demandent une instruction profonde; comme il
importe au salut de tous que, dans l'art difficile d'employer et de
diriger la force publique, nous ne soyons inférieurs à aucune autre
Puissance; comme enfin, d'après nos principes constitutionnels chacun
est appellé, à remplir des fonctions militaires, il nous a semblé
qu'il étoit nécessaire de le comprendre aussi dans la classe des états
auxquels la Société destinera des établissemens particuliers.
Par là répondront aux divers degrés de la hiérarchie administrative
les différentes gradations de l'Instruction publique; et de même
qu'au-delà de toutes les administrations, se trouve placé le premier
organe de la Nation, le Corps législatif, investi de toute la force de
la volonté publique; ainsi, tant pour le complément de l'Instruction,
que pour le rapide avancement de la science, il existera dans le
chef-lieu de l'Empire, et comme au faîte de toutes les Instructions,
une École plus particulièrement nationale, un _Institut_ universel
qui, s'enrichissant des lumières de toutes les parties de la France,
présentera sans cesse la réunion des moyens les plus heureusement
combinés pour l'enseignement des connoissances humaines et leur
accroissement indéfini. Cet institut, placé dans la Capitale, cette
patrie naturelle des arts, au milieu des grands modèles de tous les
genres qui honorent la Nation, nous a paru correspondre, sous plus
d'un rapport dans la hiérarchie instructive, au Corps législateur
lui-même, non qu'il puisse jamais s'arroger le droit d'imposer des
lois ou d'en surveiller l'exécution, mais parce que, se trouvant
naturellement le centre d'une correspondance toujours renouvellée avec
tous les Départemens, il est destiné, par la force des choses, à
exercer une sorte d'empire, celui que donne une confiance toujours
libre et toujours méritée; que, réunissant des moyens dont l'ensemble
ne peut se trouver que là, il deviendra, par le privilège légitime de
la supériorité, le propagateur des principes et le véritable
législateur des méthodes; qu'à l'instar du Corps législatif, ses
membres seront aussi l'élite des hommes instruits de toutes les
parties de la France, et que les élèves eux-mêmes, dont la première
éducation distinguée par des succès méritera d'être perfectionnée pour
le plus grand bien de la Nation, étant choisis dans chaque Département
pour être envoyés à cette École, ainsi qu'il sera expliqué ci-après,
seront, en vertu d'un tel choix, comme les jeunes Députés, si non
encore de la confiance, au moins de l'espérance nationale.
Cette hiérarchie ainsi exposée, il paroîtroit naturel de passer à
l'indication des objets et des moyens d'instruction, pour chacun des
degrés que nous venons de marquer; mais auparavant, il est une
question à résoudre et sur laquelle les bons esprits eux-mêmes sont
partagés; c'est celle qui regarde la _gratuité_ de l'Instruction.
Il doit exister une Instruction gratuite: le principe est
incontestable; mais jusqu'à quel point doit-elle être gratuite? sur
quels objets seulement doit-elle l'être? quelles sont, en un mot, les
limites de ce grand bienfait de la Société envers ses membres?
Quelque difficulté semble d'abord obscurcir cette question. D'une
part, lorsqu'on réfléchit sur l'organisation sociale et sur la nature
des dépenses publiques, on ne se fait pas tout de suite à l'idée
qu'une Nation puisse donner gratuitement à ses membres, puisque,
n'existant que par eux, elle n'a rien qu'elle ne tienne d'eux. D'autre
part, le Trésor national ne se composant que des contributions dont le
prélèvement est toujours douloureux aux individus, on se sent
naturellement porté à vouloir en restreindre l'emploi, et l'on regarde
comme une conquête tout ce qu'on s'abstient de payer au nom de la
Société.
Des réflexions simples fixeront sur ce point les idées.
Qu'on ne perde pas de vue qu'une Société quelconque, par cela même
qu'elle existe, est soumise à des dépenses générales, ne fut-ce que
pour les frais indispensables de toute association: de-là résulte la
nécessité de former un fonds à l'aide des contributions particulières.
De l'emploi de ce fonds naissent, dans une Société bien ordonnée, par
un effet de la distribution et de la séparation des travaux publics,
d'incalculables avantages pour chaque individu, acquis à peu de frais
par chacun d'eux.
Ou plutôt la contribution, qui semble d'abord être une atteinte à la
propriété, est, sous un bon régime, un principe réel d'accroissement
pour toutes les propriétés individuelles.
Car chacun reçoit en retour le bienfait inestimable de la protection
sociale qui multiplie pour lui les moyens, et par conséquent les
propriétés: et de plus, délivré d'une foule de travaux auxquels il
n'auroit pu se soustraire, il acquiert la faculté de se livrer, autant
qu'il le désire, à ceux qu'il s'impose lui-même, et par-là de les
rendre aussi productifs qu'ils peuvent l'être.
C'est donc à juste titre que la Société est dite accorder
_gratuitement_ un bienfait, lorsque, par le secours de contributions
justement établies et impartialement réparties, elle en fait jouir
tous ses membres, sans qu'ils soient tenus d'aucune dépense nouvelle.
Reste à déterminer seulement dans quel cas et sur quel principe elle
doit appliquer ainsi une partie des contributions; car, sans
approfondir la théorie de l'impôt, on sent qu'il doit y avoir un
terme, passé lequel, les contributions seroient un fardeau dont aucun
emploi ne pourroit ni justifier, ni compenser l'énormité. On sent
aussi que la Société, considérée en corps, ne peut ni tout faire, ni
tout ordonner, ni tout payer, puisque, s'étant formée principalement
pour assurer et étendre la liberté individuelle, elle doit
habituellement laisser agir plutôt que faire elle-même.
Il est certain qu'elle doit d'abord payer ce qui est nécessaire pour
la défendre et la gouverner, puisqu'avant tout, elle doit pourvoir à
son existence.
Il ne l'est pas moins qu'elle doit payer ce qu'exigent les diverses
fins pour lesquelles elle existe, par conséquent ce qui est nécessaire
pour assurer à chacun sa liberté et sa propriété; pour écarter des
associés une foule de maux auxquels ils seroient sans cesse exposés
hors de l'état de société; enfin, pour les faire jouir des biens
publics qui doivent naître d'une bonne association: car voilà les
trois fins pour lesquelles toute Société s'est formée; et, comme il
est évident que l'Instruction tiendra toujours un des premiers rangs
parmi ces biens, il faut conclure que la Société doit aussi payer tout
ce qui est nécessaire pour que l'Instruction parvienne à chacun de
ses membres.
Mais s'en suit-il de-là que toute espèce d'Instruction doive être
accordée gratuitement à chaque individu? Non.
La seule que la Société doive avec la plus entière gratuité, est celle
qui est essentiellement commune à tous, parce qu'elle est nécessaire à
tous. Le simple énoncé de cette proposition en renferme la preuve: car
il est évident que c'est dans le trésor commun que doit être prise la
dépense nécessaire pour un bien commun; or l'Instruction primaire est
absolument et rigoureusement commune à tous, puisqu'elle doit
comprendre les élémens de ce qui est indispensable, quelqu'état que
l'on embrasse. D'ailleurs, son but principal est d'apprendre aux
enfans à devenir un jour des citoyens. Elle les initie en quelque
sorte dans la Société, en leur montrant les principales lois qui la
gouvernent, les premiers moyens pour y exister: or n'est-il pas juste
qu'on fasse connoître à tous gratuitement ce que l'on doit regarder
comme les conditions mêmes de l'association dans laquelle on les
invite d'entrer? Cette première instruction nous a donc paru une dette
rigoureuse de la Société envers tous. Il faut qu'elle l'acquitte sans
aucune restriction.
Quant aux diverses parties d'Instruction qui seront enseignées dans
les Écoles de District et de Département, ou dans l'Institut, comme
elles ne sont point en ce sens communes à tous, quoiqu'elles soient
accessibles à tous, la Société n'en doit nullement l'application
gratuite à ceux qui librement voudront les apprendre. Il est bien vrai
que, puisqu'il doit en résulter un grand avantage pour la Société,
elle doit pourvoir à ce qu'elles existent. Elle doit par conséquent se
charger envers les Instituteurs de la part rigoureusement nécessaire
de leur traitement, en sorte, que dans aucun cas, leur existence et
le sort de l'établissement ne puissent être compromis; elle doit
organisation, protection, même secours à ces divers établissemens:
elle doit faire, en un mot, tout ce qui sera nécessaire pour que
l'enseignement y soit bon, qu'il s'y perpétue et qu'il s'y
perfectionne; mais comme ceux qui fréquenteront ces Écoles, en
recueilleront aussi un avantage très-réel, il est parfaitement juste
qu'ils supportent une partie des frais, et que ce soit eux qui
ajoutent à l'existence de leurs Instituteurs les moyens d'aisance qui
allégeront leurs travaux, et qui s'accroîtront par la confiance qu'ils
auront inspirée. Il ne conviendroit, sous aucun rapport, que la
Société s'imposât la loi de donner pour rien les moyens de parvenir à
des états qui, en proportion du succès, doivent être très-productifs
pour celui qui les embrasse.
A ces motifs de raison et de justice s'unissent de grands motifs de
convenance. On a pu mille fois remarquer que, parmi la foule d'Élèves
que la vanité des parens jettoit inconsidérément dans nos anciennes
Écoles ouvertes gratuitement à tout le monde, un grand nombre,
parvenus à la fin des études qu'on y cultivoit, n'en étoient pas plus
propres aux divers états dont elles étoient les préliminaires, et
qu'ils n'y avoient gagné qu'un dégoût insurmontable pour les
professions honorables et dédaignées auxquelles la nature les avoient
appellés; de telle sorte qu'ils devenoient des êtres très-embarrassans
dans la Société. Maintenant qu'il y aura une rétribution quelconque à
donner, qui stimulera à-la-fois le Professeur et l'élève, il est clair
que les parens ne seront plus tentés d'être les victimes d'une vanité
mal entendue, et que par-là l'agriculture et les métiers, dont un sot
orgueil éloignoit sans cesse, reprendront et conserveront tous ceux
qui sont véritablement destinés à les cultiver.
Mais si la Nation n'est point obligée, si même elle n'a pas le droit
de s'imposer de telles avances, il est une exception honorable qu'elle
est tenue de consacrer: c'est celle que la nature elle-même semble
avoir faite en accordant le talent. Destiné à être un jour le
bienfaiteur de la Société, il faut que, par une reconnoissance
anticipée, il soit encouragé par elle; qu'elle le soigne, qu'elle
écarte d'autour de lui tout ce qui pourroit arrêter ou retarder sa
marche; il faut que, quelque part qu'il existe, il puisse librement
parcourir tous les degrés de l'Instruction; que l'Élève des Écoles
primaires qui a manifesté des dispositions précieuses qui l'appellent
à l'École supérieure, y parvienne aux dépens de la Société, s'il est
pauvre; que de l'École de District, lorsqu'il s'y distinguera, il
puisse s'élever sans obstacle, et encore à titre de récompense à
l'École plus savante du Département, et ainsi de degré en degré et par
un choix toujours plus sévère, jusqu'à l'_Institut national_.
Par-là aucun talent véritable ne se trouvera perdu ni négligé, et la
Société aura entièrement acquitté sa dette. Mais on sent qu'un tel
bienfait ne doit pas être prodigué, soit parce qu'il est pris sur la
fortune publique dont on doit se montrer avare, soit aussi parce qu'il
est dangereux de trop encourager les demi-talens.
Ainsi, la gratuité de l'Instruction s'étendra jusqu'où elle doit
s'étendre: elle aura pourtant encore des bornes; mais ces bornes sont
indiquées par la raison: il étoit nécessaire de les poser.
Toute la question sur l'Instruction gratuite se résume donc en fort
peu de mots.
Il est une Instruction absolument nécessaire à tous. La Société la
doit à tous: non-seulement elle en doit les moyens, elle doit aussi
l'application de ces moyens.
Il est une instruction qui, sans être nécessaire à tous, est pourtant
nécessaire dans la Société en même-temps qu'elle est utile à ceux qui
la possèdent. La Société doit en assurer les moyens; mais c'est aussi
aux individus qui en profitent, à prendre sur eux une partie des frais
de l'application.
Il est enfin une Instruction qui, étant nécessaire dans la Société,
paroît lui devoir être beaucoup plus profitable, si elle parvient à
certains individus qui annoncent des dispositions particulières. La
Société, pour son intérêt autant que pour sa gloire, doit donc à ces
individus, non pas seulement l'existence des moyens d'Instruction,
mais encore tout ce qu'il faut pour qu'ils puissent en faire usage.
Ces principes une fois posés, leur vérité sentie, leur nécessité
reconnue, il faut passer à l'application, et organiser ces
Institutions diverses que nous n'avons fait qu'indiquer. Cette
organisation doit comprendre à-la-fois et les objets et les moyens
d'Instruction pour chacune d'elles; ce qui est nécessaire pour
qu'elles existent, pour qu'elles soient utiles, pour qu'elles se
perpétuent, pour qu'elles s'améliorent.
* * * * *
AVANT d'entrer dans l'organisation des établissemens d'instruction,
j'observe qu'il ne sera point nécessaire, que peut-être même, à raison
de l'insuffisance des moyens dans quelques Départemens, il seroit
dangereux que cette organisation, prise dans son ensemble, s'établit
tout-à-coup dans tout le Royaume; car c'est sur-tout en matière
d'instruction qu'il faut que chaque établissement soit provoqué par le
besoin, par l'opinion, par la confiance. Il faut que tout arrive, mais
que tout arrive à temps.
J'observe aussi que des inégalités inévitables entre les Départemens
doivent rompre, dans quelques points, cette uniformité de plan que
nous avons tracée: ainsi, lorsqu'au jugement de l'Administration
supérieure du lieu, on ne pourra dans un Département, dans un
District, et même dans un canton, réunir le nombre d'Instituteurs
nécessaires, ou que d'autres localités présenteront des obstacles à la
formation d'un établissement d'instruction, il faudra, pour que tout
marche, pour que sur-tout il n'y ait point de lacune dans
l'instruction publique, que chacune de ces sections puisse s'associer
à une section correspondante pour le genre d'enseignement qui lui est
attribué. De-là résulteront de nouveaux liens entre tous les
Départemens du Royaume et entre toutes les subdivisions de chaque
Département. Ce que nous présentons ici aux différens Départemens est
donc moins ce qu'ils sont tenus de faire aujourd'hui, que ce qu'ils
doivent préparer, que ce qu'ils doivent commencer aussitôt qu'ils en
auront rassemblé les moyens.
Nous nous sommes assurés que Paris étoit en état, avoit même besoin de
recevoir toutes ces institutions nouvelles; il est instant de les y
établir, afin que toutes les parties du Royaume voyent promptement en
activité un modèle dont chacun, suivant sa localité, pourra se
rapprocher. En vous présentant un plan général d'organisation, il a
donc été naturel, presque nécessaire, que nous en fissions
l'application directe à ce Département.
Ces observations par lesquelles nous nous sommes interrompus, en
quelque sorte, nous-mêmes, mais qu'il étoit peut-être indispensable de
faire, nous ramènent avec plus de sécurité au développement de nos
idées.
_ÉCOLES PRIMAIRES._
JUSQU'A l'âge de six à sept ans, l'Instruction publique ne peut guère
atteindre l'enfance: ses facultés sont trop foibles, trop peu
développées: elles demandent des soins trop particuliers, trop
exclusifs. Jusqu'alors il a fallu la nourrir, la soigner, la
fortifier, la rendre heureuse: c'est le devoir des mères. L'Assemblée
Nationale, loin de contrarier en cela le voeu de la nature, le
respectera, au point de s'interdire toute Loi à cet égard: elle
pensera qu'il suffit de les rappeller à ces fonctions touchantes par
le sentiment même de leur bonheur, et de consacrer, par le plus
éclatant suffrage, les immortelles leçons que leur a données l'Auteur
d'_Émile_.