Deux belles années s'écoulent encore. Guy et Nora sont toujours pareils
l'un pour l'autre. Il est jaloux. Elle est mystérieuse. Il la bat et
elle le griffe. Ils s'adorent.
Un soir, dans une fête, elle est assise, l'éventail aux doigts,
quand elle se sent effleurer l'épaule par le toucher, sans doute
involontaire, d'une main d'homme, légère. Au seul contact, elle a
tressailli tout entière. Et sans savoir pourquoi, elle s'est dit:
«Louvier?» Elle ne l'a pourtant plus jamais revu. Elle se retourne.
C'est lui!
Ils ont causé longtemps. Ils se reverront.
Quand Guy, évadé enfin d'une interminable partie de whist, accourt
auprès de Nora, il la trouve toute charmante, plus aimable qu'elle ne
le fut jamais. L'expérience lui est venue. Aucune faute de tactique ne
trahira sa préoccupation secrète. Guy restera sans soupçon.
Des jours, des semaines se passent. Elle a revu Louvier au spectacle,
au Bois. Ils ne se parlent guère, mais ils s'entendent fort bien.
Chaque fois qu'ils se rencontrent, elle se sent frémir. Il est si
jeune, d'une jeunesse si saine, si superbe, si attirante! Et Nora a
peur d'elle-même!... Elle reconnaît en elle quelque chose de plus fort
qu'elle. Et cela l'entraîne. Et cela fera le malheur de Guy! Elle lutte
et se voit vaincue d'avance. Elle s'en indigne et elle n'y peut rien.
* * * * *
Ah! l'horrible chose quand on ne désire plus les caresses d'un être
dont l'âme vous demeure plus chère que tout!
* * * * *
Or, deux voix parlent, en Nora.
L'une ressemble à celle de Gottfried. Elle répète ce qu'il enseignait:
«De quel droit un être vieux retiendrait-il l'amour d'un être plein de
jeunesse? Guy a fait son temps; marche dessus, pour aller au plaisir.
N'es-tu pas la force jeune? Sois aussi la ruse. Tout triomphe est
légitime. La vie est triste. Amuse-toi et hâte-toi. L'idéal, c'est le
rêve égoïste et solitaire des bonheurs qu'on ne peut pas se procurer.
Qu'il soit la consolation de Guy. Toi, tu n'as qu'à choisir parmi les
joies réelles. Hâte-toi de jouir. Aucun amour ne dure, mais l'intensité
et le nombre des amours sont plus agréables que la durée d'une
tendresse unique, qui toujours, à la fin, se lasse! Guy, lui, n'a plus
droit qu'à la mort et à l'oubli..»
L'autre voix ressemble à celle de sa mère. Elle dit: «Souviens-toi
de l'épouse qui vécut et mourut fidèle. Rappelle-toi quels malheurs
sortent du doute, des jalousies qu'on inspire, de la trahison, fût-elle
seulement une apparence. Rappelle-toi de quelle douleur tu as toi-même
souffert, le jour où tu vis Marthe dans les bras de ton père! Tu
désiras la mort, souviens-t'en! Vas-tu courir le risque de désoler un
cœur qui te consola? Entre deux joies égoïstes, choisis celle qui ne
désespère personne, qui au contraire sera bonne à un autre cœur...
choisis l'idéal vrai, la volupté sublime du dévouement, l'égoïsme
difficile du sacrifice. Paie de cet amour-là l'homme qui te donna tous
les amours, toutes les consolations, tous les bonheurs. Garde, ô petit
cœur sombre, la pure solidité du diamant. Sois un amour d'âme. Sois un
amour éternel!»
Ces deux conseils ennemis elle les entendait même pendant son sommeil.
Il lui arrivait alors d'avoir la vision des deux figures qui les lui
apportaient. Tantôt, dans un cauchemar, elle entrevoyait le spectre
d'un Gottfried géant, d'un Méphistophélès en lunettes, obèse, souriant,
velu et doctoral. Tantôt, dans un songe de limbes, elle apercevait sa
mère, telle qu'elle l'avait vue sur le lit de mort, blanche comme une
âme vierge, toute blanche... Seulement, sur la parfaite blancheur du
fantôme, quelque chose de sombre et de lumineux errait en scintillant
comme une étoile mystérieuse... C'était le diamant noir, symbole de
fidélité dans la mort.
* * * * *
--Oh! Guy, mon Guy bien-aimé! serre-moi bien dans tes bras, longtemps
et longtemps! il me semble parfois, Guy, que je vais mourir! Je crois
que maman m'appelle!