LXXIV

Deux belles années s'écoulent encore. Guy et Nora sont toujours pareils

l'un pour l'autre. Il est jaloux. Elle est mystérieuse. Il la bat et

elle le griffe. Ils s'adorent.

Un soir, dans une fête, elle est assise, l'éventail aux doigts,

quand elle se sent effleurer l'épaule par le toucher, sans doute

involontaire, d'une main d'homme, légère. Au seul contact, elle a

tressailli tout entière. Et sans savoir pourquoi, elle s'est dit:

«Louvier?» Elle ne l'a pourtant plus jamais revu. Elle se retourne.

C'est lui!

Ils ont causé longtemps. Ils se reverront.

Quand Guy, évadé enfin d'une interminable partie de whist, accourt

auprès de Nora, il la trouve toute charmante, plus aimable qu'elle ne

le fut jamais. L'expérience lui est venue. Aucune faute de tactique ne

trahira sa préoccupation secrète. Guy restera sans soupçon.

Des jours, des semaines se passent. Elle a revu Louvier au spectacle,

au Bois. Ils ne se parlent guère, mais ils s'entendent fort bien.

Chaque fois qu'ils se rencontrent, elle se sent frémir. Il est si

jeune, d'une jeunesse si saine, si superbe, si attirante! Et Nora a

peur d'elle-même!... Elle reconnaît en elle quelque chose de plus fort

qu'elle. Et cela l'entraîne. Et cela fera le malheur de Guy! Elle lutte

et se voit vaincue d'avance. Elle s'en indigne et elle n'y peut rien.

* * * * *

Ah! l'horrible chose quand on ne désire plus les caresses d'un être

dont l'âme vous demeure plus chère que tout!

* * * * *

Or, deux voix parlent, en Nora.

L'une ressemble à celle de Gottfried. Elle répète ce qu'il enseignait:

«De quel droit un être vieux retiendrait-il l'amour d'un être plein de

jeunesse? Guy a fait son temps; marche dessus, pour aller au plaisir.

N'es-tu pas la force jeune? Sois aussi la ruse. Tout triomphe est

légitime. La vie est triste. Amuse-toi et hâte-toi. L'idéal, c'est le

rêve égoïste et solitaire des bonheurs qu'on ne peut pas se procurer.

Qu'il soit la consolation de Guy. Toi, tu n'as qu'à choisir parmi les

joies réelles. Hâte-toi de jouir. Aucun amour ne dure, mais l'intensité

et le nombre des amours sont plus agréables que la durée d'une

tendresse unique, qui toujours, à la fin, se lasse! Guy, lui, n'a plus

droit qu'à la mort et à l'oubli..»

L'autre voix ressemble à celle de sa mère. Elle dit: «Souviens-toi

de l'épouse qui vécut et mourut fidèle. Rappelle-toi quels malheurs

sortent du doute, des jalousies qu'on inspire, de la trahison, fût-elle

seulement une apparence. Rappelle-toi de quelle douleur tu as toi-même

souffert, le jour où tu vis Marthe dans les bras de ton père! Tu

désiras la mort, souviens-t'en! Vas-tu courir le risque de désoler un

cœur qui te consola? Entre deux joies égoïstes, choisis celle qui ne

désespère personne, qui au contraire sera bonne à un autre cœur...

choisis l'idéal vrai, la volupté sublime du dévouement, l'égoïsme

difficile du sacrifice. Paie de cet amour-là l'homme qui te donna tous

les amours, toutes les consolations, tous les bonheurs. Garde, ô petit

cœur sombre, la pure solidité du diamant. Sois un amour d'âme. Sois un

amour éternel!»

Ces deux conseils ennemis elle les entendait même pendant son sommeil.

Il lui arrivait alors d'avoir la vision des deux figures qui les lui

apportaient. Tantôt, dans un cauchemar, elle entrevoyait le spectre

d'un Gottfried géant, d'un Méphistophélès en lunettes, obèse, souriant,

velu et doctoral. Tantôt, dans un songe de limbes, elle apercevait sa

mère, telle qu'elle l'avait vue sur le lit de mort, blanche comme une

âme vierge, toute blanche... Seulement, sur la parfaite blancheur du

fantôme, quelque chose de sombre et de lumineux errait en scintillant

comme une étoile mystérieuse... C'était le diamant noir, symbole de

fidélité dans la mort.

* * * * *

--Oh! Guy, mon Guy bien-aimé! serre-moi bien dans tes bras, longtemps

et longtemps! il me semble parfois, Guy, que je vais mourir! Je crois

que maman m'appelle!

Diamant noir · 第 86 / 89 题