Depuis une heure, Guy cause dans le parc avec Mitry.
--Mon cher Mitry, ma résolution est prise. Le professeur vous demande
la main de sa petite élève... J'aurai encore bien de la peine pour
faire de cette enfant une femme à peu près civilisée, mais cela ne
m'effraie plus autant. La nature est bonne. Ce cœur est à moi. Vous, me
la donnez-vous?
François Mitry était profondément ému.
--C'est vous, dit-il, c'est vous qui lui annoncerez la chose, n'est-ce
pas?
Après un silence, il ajouta:
--Mariés, vous partirez aussitôt. Vous l'éloignerez tout de suite de
cette maison de deuil où j'achèverai mes jours, je le sens, comme un
vieux misanthrope solitaire, vaincu par la vie... Mais si jamais elle
exprime un désir de me revoir; si elle trahit un mouvement de vraie
pitié, mon cher Guy; si, quand vous lui aurez tout expliqué, elle
pardonne..... vous me la ramènerez bien vite, n'est-ce pas, mon cher
Guy?
Guy serra la main du pauvre homme en silence.
Le père dit encore:
--Rendez-la heureuse. Et pour cela, mon ami, méfiez-vous de la
jalousie..., c'est elle qui a fait tout mon malheur!
En entendant ces paroles, Guy ne put s'empêcher de se rappeler celles
que le même Mitry lui avait dites, peu de temps auparavant, à propos
des audaces de Nora: «Vous voyez bien qu'il faudra se méfier!»
Ainsi un double conseil l'engageait à la méfiance, et vis-à-vis d'elle
et vis-à-vis de lui-même... Et c'était là tout le viatique qu'il
emportait dans la difficile route par laquelle il irait à la recherche
du bonheur, pour elle et pour lui! Guy n'était pas sans inquiétude,
mais il était brave. Il se comparait secrètement, non sans orgueil, à
ces marins qui mettent à la voile et quittent le port précisément un
jour de tempête... Hélas! méfiant et jaloux, il sentait bien qu'il le
serait cruellement,--mais amoureux, il l'était avec délices.