Mlle Marthe envahit la maison que Nora, de jour en jour, abandonne
davantage.
Mlle Marthe n'a nullement renoncé à ses projets. Elle veut, tôt ou
tard, épouser le maître du logis, devenir la vraie maîtresse. Tous ses
calculs sont faits, ses mesures sont toutes prises. Elle arrivera. Nora
mariée au plus tôt, avec une bonne dot (ce qui sera à peine une brèche
à la fortune de M. Mitry), Marthe continuera à viser son but. Elle a
parfaitement compris qu'elle ne peut y arriver vite. Elle est donc
patiente.
M. Mitry, secoué des grandes passions finales de la quarantaine, vit
follement au dehors. Elle regarde, indulgente et persévérante. Elle
prend soin du linge, surveille la table,--et sourit. Elle sait qu'à
l'heure où les tisanes quotidiennes seront ordonnées, elle paraîtra
indispensable, si elle a pu durer jusque-là. Elle attend le moment
de mettre au service des lassitudes du quadragénaire, peut-être de
ses infirmités, l'inaltérable patience allemande, ses connaissances
de Lotte en friandises de malade, tous ses talents de lectrice et de
ménagère qui sait tout dire en trois langues.
Et cela s'annonce très bien. Déjà, à plusieurs reprises, M. Mitry
est revenu très fatigué de ses excursions à Monaco ou à Paris, ou
simplement dans les bois d'alentour, par les mauvais temps d'hiver. Et
il a bien compris que Mlle Marthe lui est indispensable.
--Que deviendrait ma maison sans vous? Vous êtes vraiment une précieuse
et excellente personne.
Alors, tout en remerciant, Mlle Marthe s'est mise à parler de
l'avenir de Nora, qu'elle aime tant, «malgré ses inquiétants défauts».
--Je ne lui suffis plus, monsieur, c'est bien évident. D'abord, le soin
de la maison en général m'absorbe. Je ne puis être à la fois votre
intendante et l'institutrice d'une grande fille de cet âge. C'est tout
à fait impossible. Et si vous ne vous décidez pas à vous en séparer....
--Elle ne voudra jamais, répond le colosse soumis, le père déchu. Au
couvent, bien sûr, elle ferait un coup de tête, s'échapperait encore.
Contrariée jusqu'au bout, elle serait capable de se tuer!... Songez
donc! quelles responsabilités! Non, non, laissons-la libre. Elle ne
prendra jamais son parti de la captivité, à présent surtout qu'elle a
goûté d'une vie si sauvage.... Après tout, mademoiselle, cela vaut
peut-être mieux que la vie de bal et de théâtre qu'on fait mener
aujourd'hui aux petites filles.
--Je ne dis pas non, monsieur, poursuit Marthe qui a son idée fixe et
depuis bien longtemps. Mais il faudrait un guide, un mentor à cette
enfant, un homme sûr, savant et intelligent, un homme de tact, ayant
la main légère, mais ferme, et qui puisse même être un compagnon pour
elle, un défenseur... Elle sort trop seule... Un homme de confiance,
qui serait un professeur, voilà ce qu'il vous faudrait.
--Et où le trouver, dit M. Mitry, ce phénix?
--Mais si j'en parle ainsi, répond d'un air de triomphe Mlle Marthe,
ne comprenez-vous pas que je l'ai, oui, tout prêt, sous ma main?
--Allons donc!
--C'est mon frère, mon propre frère, monsieur, qui est professeur, chez
nous, dans un lycée de jeunes filles, dans un gymnase.
--Dans un lycée de filles! s'écrie le pauvre Mitry... Ah! mademoiselle
Marthe, que serais-je devenu sans vous!... Mais consentirait-il à
quitter une situation comme la sienne?...
--Je l'ai pressenti, monsieur, je lui ai dit quelle cure pédagogique
il pourrait réussir chez vous. Cela le tente. C'est un grand esprit.
Il a publié un livre intitulé: _Contribution à l'étude du système
d'éducation des filles dans les gymnases allemands, considéré au
point de vue de l'amélioration des races du Nord._ Il m'a répondu
qu'ayant confiance en moi, aveuglément, il fera pour vous ce que je lui
demanderai.
--Écrivez-lui de venir, mademoiselle Marthe. Je veux accomplir
scrupuleusement, malgré tout, mon devoir envers cette enfant. Un
précepteur pareil, mais c'est un trésor!
Et c'est pourquoi, maintenant, un professeur à tout faire, Allemand,
petit, velu et laid,--«pas dangereux par conséquent,» songe naïvement
M. Mitry,--donne à Mlle Nora des leçons de toutes sortes. Il est
musicien comme personne, philologue et historien, mathématicien et
poète. C'est une encyclopédie allemande. Il parle, à tout propos, de
Schopenhauer et de Gœthe. Il tire l'épée et joue du sabre comme un
étudiant. Il monte à cheval comme un uhlan. Il est grossier comme un
pain d'orge et hypocrite comme un chat. Il embrasse sa petite élève,
pour la récompenser, dit-il, quand elle a été bien sage. Il lui raconte
des histoires de jeunesse avec des réticences plus laides que des mots
déshonnêtes. Il lâche pourtant çà et là une expression d'argot en
français, car Gottfried n'ignore pas qu'on fait à l'esprit germanique
le reproche d'être lourd. Or, la légèreté française est représentée
pour lui par la langue verte... «Tu me la coupes» et «tu t'en ferais
mourir» lui paraissent des choses fines comme des ailes de papillon,
en sorte qu'il introduit brusquement, dans son pâteux langage de
savant, de ces mots-là, qui font, sur ses lèvres tudesques, le plus
baroque effet. Il dit par exemple, d'un air doctoral, au cours de sa
leçon d'histoire: «Napoléon Ier désirait un héritier. Son divorce
avec Joséphine n'eut pas d'autre cause. Enfin en 1811, Marie-Louise
«décrocha un gosse!» Et Nora s'amuse énormément. Elle se moque de
Gottfried, et le subit quand elle y trouve intérêt.
Gottfried veut suivre Nora dans ses promenades. Il devient «encombrant»
et, pour se débarrasser de lui, elle le trompe de mille façons. Ainsi
il achève de gâter l'enfant trop libre, trop rusée, trop impérieuse...
qu'il compte bien épouser un jour, quand Mlle Marthe, sa chère
sœur, épousera le père. C'est chose convenue entre sa sœur et lui. M.
Gottfried peut attendre. Il n'a que vingt-huit ans.