Ce petit Jacques est le fils d'un braconnier fameux dans tout le
pays, le fils de Maurin, dit Maurin des Maures. Jacques n'habite pas
Cavalaire; il vit à Bormes, pays du liège. Son père l'a envoyé là pour
qu'il «apprenne» chez un «gros savant», un retraité, ancien chirurgien
de marine, philanthrope aimable et polyglotte, qui enseigne à Jacques
l'histoire, l'allemand et l'anglais... Lorsqu'il sera bouchonnier,
Jacques, grâce à toute cette science, pourra faire de grandes affaires.
Quand il ne travaille pas chez le «monsieur», Jacques se loue en
journée, et l'autre matin il est arrivé à Cavalaire, comme «leveur de
liège». A la vérité, ce petit paysan qui sait l'allemand et l'anglais,
et qui connaît La Vallière et Mme de Pompadour, est charmant, avec
son ombre de moustache à peine marquée, ses vêtements de toile toujours
bien propres et reprisés consciencieusement, ses jambières de toile à
voile, son carnier de cuir auquel il suspend sa hachette de leveur de
liège.
--Ça vous ferait-il plaisir, mademoiselle, d'avoir un petit lièvre
vivant, que mon père a rencontré dans le bois?
--Oh! oui, Jacques, un grand plaisir!
--Eh bien, vous l'aurez; il boit encore du lait--mais il mange déjà du
thym.
Elle a son lièvre et rit aux éclats. Jupiter, peut-être un peu jaloux,
n'en dit rien. Et puisqu'un petit lièvre vivant plaît à la maîtresse,
il saura le tolérer. Jupiter met son gros nez sur le petit nez mobile
du levraut et tous deux s'embrassent. Dieu! que c'est amusant! Le
lièvre sur ses pattes fines se soulève, et, attentif, balance sa tête
de haut en bas, de bas en haut, flairant; puis, tout à coup, ses
longues oreilles se couchent, s'aplatissent sur son dos et il se rase
contre terre: il craint un danger. Alors, avec des cris de joie, Nora
le cache dans sa poitrine, sous ses deux bras.
--Vous allez l'étouffer, mademoiselle!
Elle le prend à deux mains, l'élève à elle comme un enfant et, à son
tour, baise le joli museau mobile qui, doucement, se met à rendre la
caresse... Une mignonne langue rose, chaude, tendre, court sur les
lèvres de Nora.
--Eh bien!... Et moi? dit Jacques.
Et ils s'embrassent tous trois, frémissants d'aise, jusqu'à ce que
Jupiter avance, d'un mouvement lent, tranquille, mais irrésistible, sa
grosse tête, jalouse en silence, qui les sépare.