Le programme qu'il s'est tracé, François Mitry l'a suivi. Depuis trois
ou quatre ans il reçoit dans sa villa de Cavalaire, des gens de tous
les mondes, par escouades. Il fait de fréquentes visites à Monaco; il
joue, gagne ou perd, va revoir Paris où il passe un mois, six semaines,
dans les cafés, les théâtres et les restaurants de nuit. Sa villa de
Cavalaire est son quartier général; il vient s'y refaire. Un bruit
de bouchons de champagne le suit, ici et là-bas. Mlle Marthe est
gouvernante-maîtresse et compte bien se pousser jusqu'au mariage,--mais
la présence de Nora la gêne.
Nora, avec ses yeux d'enfant solitaire, voit trop de choses, au gré de
la gouvernante générale. On rencontre ses yeux dans tous les coins, et
il y a des moments où cela est désagréable. De plus il est nuisible à
la bonne éducation d'une enfant, de connaître trop tôt les infamies des
grandes personnes. Mlle Marthe le pense et le dit ingénument. M.
Mitry répond qu'il réfléchira.
Mettre Nora en pension, il y a beau temps que cette question a été
débattue; il y songea tout de suite après sa terrible découverte,
mais un besoin l'avait tenu, de ne pas se séparer de l'image vivante
de Thérèse, aimée à la fois et haïe. Puis, peu à peu, à mesure que
la brouille sans retour s'est faite entre Nora et lui, il a tout de
même gardé et désiré garder l'habitude de voir dans sa maison cette
petite figure blanche et brune, douloureuse et froide, aux grands
yeux. Elle est sa douleur chérie, il la fait souffrir souvent et c'est
avec délices. Sa vue le torture, et il en jouit étrangement. Tous deux
tiennent à leur peine, parce qu'elle fait revivre en eux une morte qui
si longtemps les rendit heureux.
Et voilà bien le plus grand mal qu'on ait fait à Nora: on lui a
appris à aimer la douleur, les lancinements des blessures, les vains
élancements vers l'espérance, tous les rêves qu'évoque le désir
des consolations, toutes les images de volupté qui apparaissent si
blanches, comme éclairées, si tentantes, à qui les voit du fond des
longues ténèbres du deuil. Jouer l'ennuie. La vie commune lui est
insipide. Le monde, déjà, lui paraît bête. Elle se sent une petite
héroïne de souffrance et d'amour. Elle appelle le drame autour d'elle.
Elle le fait rêver, elle l'inspire. Elle fera naître des fatalités
sitôt que la vie se mettra à la traiter banalement. Son âme est
un de ces oiseaux d'orage qu'on ne voit que dans la tempête, parce
qu'ils l'accompagnent. On peut croire qu'ils l'annoncent. Allez dire
au courlis de chercher un gîte lorsque, dans la nuit, l'orage éclate,
lorsque le feu du ciel raye les eaux partout ruisselantes; il ouvre son
aile, au contraire, et tous les horizons déchirés connaissent sa longue
plainte qui est un cri d'amour.
François Mitry n'entre plus dans la chambre mortuaire, mais Nora y va
bien souvent. Entre l'enfant et l'ombre qui habite cette chambre, quels
dialogues peuvent s'échanger, on ne sait, mais ils durent longtemps.
Et Catri a coutume de dire: On ne verra pas beaucoup mademoiselle
aujourd'hui. Elle est chez madame.
Quand les étrangers affluent à la villa, Nora, la plupart du temps,
disparaît; sauf à l'heure des repas, on ne la voit guère ces jours-là;
elle est chez madame. Mais, à table, elle continue à occuper fièrement
sa place de maîtresse de maison.
Hélas! elle y entend des choses étranges. Sous prétexte que les enfants
ne peuvent pas comprendre, on raconte en sa présence, à mots à peine
couverts, avec de bons rires, le scandale à la mode. Et l'amertume de
Mitry, son scepticisme bête formulent souvent des conclusions comme
celle-ci: «Toutes les femmes sont menteuses, infidèles, intrigantes;
la meilleure ne vaut rien.» Il se tourne vers Mlle Marthe avec
une galanterie de sous-officier pour ajouter platement: «Sauf, bien
entendu, celles qui sont présentes.»
Et puis, il y a les intrigues de «vie de château», que Nora devine; les
promenades dans les couloirs, qu'elle surprend; tout le dessous des
vies de célibat et d'adultère, qu'elle entrevoit. La petite baronne
voisine avec le vicomte, le colonel avec la vicomtesse, et l'armateur
avec la colonelle.
A la suite des femmes mariées, il est venu des jeunes filles modernes.
Elles ont souri de l'air ténébreux de Nora, et se sont occupées de la
déniaiser un peu, ma chère! On lui a posé des «colles» sur le baiser,
le sourire et le reste. On lui a raconté le fleurt de Gontran et de
Berthe--un vrai scandale d'enfants. «Pincés par la grand'maman, ma
chère! c'est exquis.» Les polissonneries de pensionnat ont pénétré dans
le parc entouré de grilles où Nora aurait dû pousser comme une fleur
sauvage, vierge du vent sali qui a traversé les villes... La saine
nature lui eût appris, de bonne heure peut-être, l'amour entier, mais
tel que le connaissent les plantes et les bêtes, simple et grave. La
voix des civilisées lui apprend comment on peut rire de ce qui fait
souffrir et pleurer, naître et mourir....
Elle sait ce qu'il faut faire pour «s'amuser» avant d'être vieille,
accident qui arrive aux filles vers l'âge de vingt-cinq ans! et ce
qu'il faut éviter pour ne pas donner à l'hypocrite sagesse du monde des
preuves trop vagissantes du goût qu'on a pour le plaisir.
Vraiment, les deux ou trois fillettes que leurs mamans, en route pour
Monte-Carlo, ont amenées à Cavalaire, apportent à Nora de fâcheux
commentaires sur bien des choses que les petits paysans du voisinage et
les bêtes lui avaient sainement apprises. Elle sait aujourd'hui comment
ces choses sont déshonorées par la vie artificielle des villes et les
imaginations citadines. Les conversations des belles dames lui ont fait
plus de mal que les livres lus en cachette sans choix, au fond de la
bibliothèque où Mitry n'entre jamais et dont Nora, sournoisement, garde
accrochée derrière un cadre, dans sa chambre, une clef dérobée.
Elle a douze ans, et l'imagination vive et sombre, l'aspiration vers
des bonheurs vagues qui puissent la payer d'une vie si triste et qui
déjà lui semble longue! Elle a lu _Paul et Virginie_, elle a lu _Manon
Lescaut_, elle a pleuré sur les malheurs de _René_; et les vastes
mélancolies de Chateaubriand et de Lamartine chantent pour elle, le
soir, dans le bruit des vagues éternellement entendu.
Avec ses petits compagnons rustiques, elle court les bois, elle grimpe
au sommet des collines; et les genêts épineux mordent ses jambes.
Un jour, comme une épine est restée sous son bas, au-dessus de sa
cheville, il a fallu mettre sa mignonne jambe à nu. Et le petit Maurin,
le fils du braconnier, qui va sur ses quatorze ans, un joli gaillard,
bien sain et bien fait, s'est tout à coup agenouillé, et il a bu le
sang de la plaie «pour empêcher le mal de s'envenimer». Un trouble
délicieux a oppressé leur cœur à tous deux. L'existence sauvage qu'elle
mène enseigne à Nora un désir d'aimer moins dangereux sans doute pour
elle que les conversations des demoiselles «comme il faut», mais les
deux enseignements rapprochés lui en disent, à son âge, beaucoup trop
long sur la vie et l'amour.
Le vent qui passe lui plaît; c'est une caresse des choses, bien douce à
l'enfant privée de caresses. Une volupté tendre lui vient des arbres,
du ciel et de l'eau. Les arbres, il lui est arrivé de les serrer entre
ses bras. Il y a, dans le verger, un pommier vénérable qui a reçu,
lorsqu'il était en fleurs, le baiser de ses pauvres lèvres pâles. Les
fleurs, elle y plonge ses narines palpitantes avec des appels de toute
sa bouche ignorante. L'eau, elle s'y est baignée, un soir d'été, à demi
nue, avec les garçons et les autres petites filles... C'était un bain
pris en fraude. Donc point de costume. Elle a gardé seulement sa fine
chemise. Elle a aimé beaucoup la fluidité de l'eau qui l'enveloppait
d'une pression égale, câline et frissonnante. Les enfants ont comparé
entre eux la force de leurs jeunes bras; et Maurin, l'entreprenant,
a renversé dans l'eau les fillettes. Les bras ont été pressés
sous la bouche de l'adolescent, les nuques effleurées, parmi les
éclaboussements d'écume. La sensualité de Daphnis et Chloé la gagne,
Nora, et la console....
... Si Jupiter ne veillait pas, peut-être approcherait-on beaucoup
trop l'enfant sans mère et sans amis; et peut-être serait-il temps de
l'envoyer dans une «bonne pension».
C'est l'idée de Mlle Marthe, qui dit naïvement à M. Mitry:
--Il n'est que temps, monsieur... s'il n'est pas trop tard!
S'il n'est pas trop tard! Eh oui, il est trop tard pour refaire cette
âme. Rien n'y sera effacé, à moins d'un miracle, de quelque façon qu'on
s'y prenne. Elle aime trop tôt la mort et trop tôt elle appelle la
vie. Et plus rien ne peut empêcher cela. Si elle n'aimait pas en outre
la ruse et les mensonges qui seuls ont assuré les libertés qu'elle se
donne, l'amour pourrait la sauver encore--mais elle a sans doute oublié
Guy... lequel d'ailleurs est bien trop vieux pour elle.