Pharamond ne doit son titre et sa renommée de premier roi des Francs

qu'à l'erreur d'un moine neustrien qui écrivait en 727, au monastère de

Saint-Denis, une chronique remplie de fables. L'histoire de Clodion, de

Mérovée, se perd dans la nuit. Childéric est le plus ancien prince des

Saliens qui ait sûrement excité la verve poétique de son peuple. Nous

avons déjà parlé de deux chansons qui lui ont été consacrées: sur sa

captivité chez les Huns, sur sa brouille et sur sa réconciliation avec

les siens; une troisième célébrait son mariage avec Basine et les

visions prophétiques de sa nuit de noces. La reine Basine de Thuringe,

qui abandonne son mari pour rejoindre Childéric, et qui, interrogée par

celui-ci sur le motif de sa venue, répond crûment: «C'est parce que je

sais ce que tu vaux; si j'avais cru qu'il y eût, même au delà de la mer,

quelqu'un de plus homme que toi, c'est à lui que je me serais donnée»,

cette reine Basine est le prototype des héroïnes de nos chansons de

geste, si promptes à se jeter dans les bras des chevaliers de leur

choix.--Après Childéric, Clovis. Plus encore que ses guerres, les amours

de Clovis ont produit sur l'imagination populaire une profonde

impression: l'histoire de la reine Clotilde, soustraite aux persécutions

de son oncle Gondebaud par les émissaires du roi des Francs, qui

l'épouse et qui la venge, est une vraie «légende nuptiale» du type de

celles des _sagas_; elle repose sans doute sur quelques données

positives, mais elle a été influencée par les aventures de sainte

Radegonde (si conformes à celles que les contemporains de cette sainte

ont attribuées à Clotilde), et finalement stylisée.--La fortune poétique

de Théodoric ou Thierri d'Austrasie, fils aîné de Clovis, dont

l'activité s'est surtout dépensée en pays allemand, a été

exceptionnelle. Les Anglo-Saxons du VIIe siècle, les Saxons

continentaux du Xe siècle, le tenaient pour un des héros les plus

fameux de l'épopée germanique. Sous le nom de _Hug-Dietrich_ (Théodoric

le Hugue, c'est-à-dire le Franc[17]), le fils de Clovis a joui en

Allemagne, au moyen âge, d'une réputation à peine moindre que celle de

son illustre homonyme, Théodoric, roi des Ostrogoths. Sa victoire, en

Frise, sur les Normands de Hygelac, ses terribles guerres de Thuringe

contre le roi Hermanfried, furent le sujet de chants anglo-saxons et

saxons qui ont été conservés; et dans l'admirable récit de ces

événements par Grégoire de Tours (III, 4, 7 et 8), on sent, pour ainsi

dire, palpiter confusément les ailes de la légende emprisonnée. Mais

Grégoire ne s'intéresse guère aux Austrasiens; le cycle franc des

chansons sur Théodoric et sur son fils, ce jeune et chevaleresque

Théodebert d'une beauté royale, le _Wolf-Dietrich_, le _Roi Ortnit_ des

conteurs d'Outre-Rhin, il n'en a rien, ou presque rien, voulu savoir; il

a condamné de la sorte la postérité à en conjecturer l'existence.

[Illustration: Monnaie de Théodebert.]

Frédégonde et Brunehaut sont des figures d'un relief puissant; nul doute

que l'imagination populaire ait ressassé et embelli leur biographie.

Mais Frédégonde et Brunehaut ont vécu en pleine lumière historique. Nous

n'avons rien de leur «histoire poétique»; nous avons leur histoire. Et

cela vaut beaucoup mieux. N'exagérons pas, en effet, les mérites de

l'épopée barbare. Cette poésie épique «dont l'immense foyer, selon M.

Kurth, brûlait au sein de la race germanique, projetant jusque dans les

plus lointaines chaumières les ombres gigantesques des héros»,--cette

poésie épique, trop riche en épisodes conventionnels et en énumérations

généalogiques, à en juger par les monuments scandinaves, paraîtrait sans

doute assez froide aujourd'hui, et singulièrement inférieure, en tout

cas, aux portraits et aux descriptions d'après nature d'un témoin

sincère, clairvoyant, tel que Grégoire de Tours. Les _Récits

mérovingiens_ d'Augustin Thierry ne commencent qu'avec les fils de

Clotaire, parce que c'est surtout à partir de l'avènement des fils de

Clotaire que Grégoire, ayant vu directement les choses et les gens dont

il parle, est précis et vivant. Combien de chansons stylisées sur

Childéric et sur Clovis ne donnerait-on pas pour une autre _Historia

Francorum_, de la main de saint Rémi!

Frédégonde, Brunehaut, Clotaire II, Dagobert sont, dans les chroniques

mérovingiennes, des personnages foncièrement historiques, trop voisins

des narrateurs pour que ceux-ci aient pu les considérer avec le recul de

l'épopée. On recueille cependant avec raison tous les indices qui

tendent à établir que les chansons et les légendes épiques n'ont pas été

moins nombreuses, dans le pays des Francs, au VIIe siècle qu'au

VIe. C'est que l'épopée carolingienne, dont les destinées, au moyen

âge, furent si brillantes, n'est pas «une de ces plantes étrangères qui

naissent en une nuit sur une place vide; elle a été déterminée et

préparée par des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans

le sol». L'épopée carolingienne dérive de l'épopée mérovingienne, et, en

particulier, des légendes gallo-franques, perdues, dont Dagobert était

le Charlemagne. Faron, évêque de Meaux, apparaît comme le Turpin de

Clotaire II. La _Vie de saint Kilian_ dit expressément que sur la guerre

de Dagobert, fils de Clotaire II, contre les Saxons, on fit des chansons

en langue romane rustique; et certains traits de ces chansons se sont

conservés dans des poèmes bien postérieurs, relatifs aux entreprises de

Charlemagne en Saxe. Une équipée de la jeunesse de Dagobert (qui

insulta, en lui coupant la barbe, son précepteur Sadrégisile) fut

relatée dans un poème dont l'écho s'est répercuté jusque dans la chanson

de _Floovent_, composée an XIIe siècle.--«La quatorzième année du

règne de Dagobert, dit Frédégaire, les Vascons se révoltèrent; le roi

mit en campagne une armée sous le commandement d'un référendaire et de

onze ducs. L'expédition aurait été heureuse si le duc Haribert ne se fût

laissé surprendre et accabler avec les siens, au retour, dans la vallée

de la Soule....» Il est très probable que ce désastre du Val de Soûle a

fourni la matière d'une cantilène, prototype de celle qui fut consacrée,

après 778, aux douze pairs de Roncevaux.--Enfin, le continuateur de

Frédégaire signale, à l'année 642, les Mayençais comme ayant causé, par

leur traîtrise, la défaite du roi Sigebert aux bords de l'Unstrut; d'où

la geste de Mayence, la geste des traîtres, est, sans doute, sortie plus

tard.--Roland et Ganelon, Haribert et les Mayençais de l'Unstrut, le

parallèle est facile; il a été fait plus d'une fois. «Avant Charlemagne,

bien d'autres ont vécu et ont été célébrés qui perdirent leur splendeur

poétique quand l'empereur et son entourage furent devenus le centre de

tous les souvenirs héroïques et nationaux.» Charlemagne a hérité de

Charles Martel, qui avait hérité de Dagobert, qui avait hérité de

Clovis, qui avait hérité de bien d'autres.--Voilà les origines les plus

lointaines de l'épopée française; la tige, sinon les racines, de cette

belle fleur épanouie, la _Chanson de Roland_, où se résume l'effort

épique accumulé de dix générations, germaniques et romanes.

CH.-V. LANGLOIS, dans le _Journal des Débats_, 5 mai 1893.

CHAPITRE III

EMPIRE ROMAIN D'ORIENT.

PROGRAMME.--_Justinien. Mœurs byzantines, la cour, les lois,

l'église Sainte-Sophie._

BIBLIOGRAPHIE.

La meilleure =histoire générale de l'Empire byzantin= a été longtemps

celle d'E. Gibbon (_The history of the Decline and Fall of the

roman Empire_), qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, a été

souvent rééditée et traduite. On lira de préférence l'excellent

ouvrage de J. B. Bury, _A history of the later roman Empire from

Arcadius to Irene_, London, 1889, 2 vol. in-8º, ou celui de G. F.

Hertzberg, _Geschichte der Byzantiner_, Berlin, 1883, in-8º.

Citons, parmi les monographies importantes, qui sont aisément

accessibles: Ch. Diehl, _Études sur l'administration byzantine dans

l'exarchat de Ravenne (568-751)_, Paris, 1888, in-8º;--L.

Drapeyron, _L'empereur Héraclius et l'empire byzantin au VIIe

siècle_, Paris, 1869, in-8º;--A. Gasquet, _L'empire byzantin et la

monarchie franque_, Paris, 1888, in-8º;--G. Schlumberger, _Un

empereur byzantin du Xe siècle, Nicéphore Phocas_, Paris, 1890,

in-4º;--A. Rambaud, _L'empire grec au Xe siècle, Constantin

Porphyrogénète_, Paris, 1870, in-8º;--C. Neumann, _Die Weltstellung

des byzantinischen Reiches vor den Kreuzzügen_, Leipzig, 1894,

in-8º.

Sur l'œuvre juridique de Justinien et sur le =droit byzantin=: P.

Krueger, _Histoire des sources du droit romain_, Paris, 1894,

in-8º. (Trad. de l'all.)

Sur =les mœurs et les monuments= de Byzance, voyez, dans la _Revue

des Deux Mondes_, les articles de M. A. Rambaud (_L'Hippodrome à

Constantinople_, 15 août 1871; _Empereurs et impératrices

d'Orient_, 15 janv. et 15 févr. 1891);--J. Labarte, _Le palais

impérial de Constantinople et ses abords_, Paris, 1861, in-4º;--Ch.

Bayet, _L'art byzantin_, Paris, 1883, in-8º;--N. Kondakoff,

_Histoire de l'art byzantin considéré principalement dans les

miniatures_, Paris, 1886-1891, 2 vol. in-4º.

L'immense =littérature byzantine= a été, pour ainsi dire, révélée au

public lettré par l'excellente _Geschichte der byzantinischen

Litteratur_ de K. Krumbacher (München, 1891, in-8º). Cf. _Revue des

Deux Mondes_, 15 mars 1892.

Un résumé de l'=histoire des Slaves, des Lithuaniens et des Hongrois=

depuis les origines jusqu'à la fin du XIIIe siècle, par E.

Denis, se trouve dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos

jours_, t. I (1893), p. 688-741; t. II (1893), p. 745-796.

I.--CONSTANTINOPLE ET L'EMPIRE BYZANTIN.

Toutes les races de l'Europe orientale se trouvaient représentées dans

les pays qui confinaient à l'empire grec: la race latine et même la race

germanique par les Dalmates et les Italiens; la race arabe en Sicile, en

Crète, en Orient; la race arménienne par le royaume pagratide et les

principautés feudataires; les races turques ou ouraliennes par les

Bulgares du Volga, les Ouzes, les Petchenègues, les Khazars, les

Magyars; la race slave par les Russes, les Bulgares danubiens, les

Serbes, les Croates.

Parmi les sujets mêmes de l'empire grec, au cœur de ses provinces,

ces différentes races avaient de nombreux représentants. La race latine

s'y trouvait représentée par les Valaques du Pinde et du Balkan; la race

arabe par les prisonniers baptisés; la race arménienne par les colons

des thèmes de Thrace, de Macédoine, Anatolique et Thracésien; la race

turque par les colonies du Vardar et de l'Ochride; la race slave par les

Milinges, les Ezérites, les Opsiciens, etc.

L'empire grec ne s'effrayait pas trop de ces infiltrations des races

barbares. Tous ces éléments étrangers qui pénétraient dans son économie

la plus intime, il cherchait à se les assimiler. Loin de les exclure de

la cité politique, il leur ouvrait son armée, sa cour, son

administration, son église. A ces Arabes, à ces Slaves, à ces Turcs, à

ces Arméniens, il demandait des soldats, des généraux, des magistrats,

des patriarches, des empereurs. Ce qu'il y avait de jeunesse dans ce

monde barbare, il cherchait à s'en rajeunir. La question de nationalité

était pour lui fort secondaire. L'empire grec d'Orient était comme la

monarchie pontificale de Rome: non pas un État constitué pour telle ou

telle nation, telle ou telle race d'hommes, mais une institution qui

était le patrimoine commun du genre humain. La Sainte Hiérarchie

byzantine, comme le Sacré Collège des cardinaux romains, se recrutait

des notabilités du monde entier. De même qu'au moyen âge on vit des

papes italiens, français, anglais, allemands, espagnols, de même il y

eut des _basileis_ arméniens, isauriens, slaves, aussi souvent que

byzantins. Peu importait la langue ou la race: il suffisait qu'on fût

baptisé. Le baptême ouvrait au néophyte barbare l'État en même temps que

l'Église.

Dans les armées de Justinien, des Antes, des Slaves, des Goths, des

Hérules, des Vandales, des Lombards, des Arméniens, des Perses, des

Maures, des Huns: ils combattent en Italie, en Espagne, en Afrique, en

Égypte, sur le Danube et sur l'Euphrate. Recrutés dans tous les pays, on

les envoie se faire tuer sous tous les climats.--C'est avec la valeur et

le génie de ses soldats, stratèges, empereurs barbares, que la société

grecque résista aux invasions barbares. Les plus grands noms militaires

de l'histoire byzantine ne sont pas des noms grecs.

* * * * *

Mais il y a surtout deux races dont l'influence dans les provinces, dans

les armées, à la cour, fut prépondérante. Toutes deux eurent l'honneur

d'être représentées sur le trône: la race slave et la race arménienne.

Sur l'origine slave de la dynastie de Justin Ier, il ne semble pas y

avoir de doutes. Les noms d'Istok, de Beglenica, d'Upravda, qui furent,

avant l'élévation de cette famille à l'empire, ceux de Sabbatius, de

Vigilantia et de leur fils Justinien, fournissent une preuve assez

concluante sur l'origine de ces paysans de Bederiana; n'oublions pas que

des colonies slaves, dès le temps de Constantin le Grand, avaient été

établies dans la Thrace.

L'Arménie, plus pauvre que les pays slaves, était plus fertile aussi en

aventuriers. De la Chaldée, de la Géorgie, de la Perse-Arménie, de

l'Arménie propre, une nuée de soldats de fortune couraient à l'assaut

des grades militaires des dignités auliques, de l'empire byzantin

lui-même. La première dynastie arménienne fut fondée par Léon V. Après

le meurtre du demi-Arménien Michel III, Basile fonda une dynastie tout

arménienne qui dura près de deux siècles (867-1056). Il y a eu, au Xe

siècle, trois interruptions seulement dans la succession légitime, trois

tuteurs de Porphyrogénètes mineurs, trois envahisseurs de leurs trônes:

Lecapène, Phocas, Zimiscès. Tous trois sont Arméniens.

* * * * *

L'empire byzantin peut à peine s'appeler l'empire grec.

L'unité que lui refusait sa constitution ethnographique, il la chercha

dans l'administration, dans la religion, dans la création d'une

littérature qui lui fût propre.

A la fois langue administrative, langue d'église, langue littéraire, le

grec avait un faux air de langue nationale.

Or, le centre administratif, le centre religieux, le centre littéraire

de l'empire, c'est Constantinople.

Comme capitale, sa situation est unique. Voilà un empire coupé en deux

parties presque égales: d'un côté, la péninsule illyrique et les

provinces d'Europe; de l'autre, la péninsule anatolique et les provinces

d'Asie. Il y a dans cet empire un dualisme fatal. Dans ses provinces

d'Occident, influence italienne, slave, germaine; dans ses provinces

d'Orient, influence arabe, arménienne. Supposez que Constantinople

n'existe pas, qu'il n'y ait plus sur le Bosphore que la petite Byzance

d'avant Sévère, chacune de ces deux moitiés de l'empire s'abandonnerait

à sa tendance dominante: ici tout l'Orient, là tout l'Occident.

Mais à la rencontre des deux continents s'élève Constantinople. Elle

n'appartient ni à l'Asie ni à l'Europe. Byzance sur la côte d'Europe,

Scutari sur la côte d'Asie, c'est une seule et même ville. Ce n'est

point une cité ordinaire, mais une immense capitale, supérieure en

population à la vieille Rome, d'une force d'attraction énorme. Les

provinces d'Asie ne peuvent plus se tourner vers l'Orient, les

provinces d'Europe vers l'Occident: elles sont attirées vers

Constantinople.

[Illustration: L'empereur Justinien et sa cour: Mosaïque de San Vitale,

à Ravenne.]

Entre les deux péninsules, elle se trouve placée comme un germe vivace

entre deux cotylédons: ces éléments si disparates des provinces d'Asie

et de celles d'Europe, elle se les assimile, elle les élabore et les

transforme. Dans son sein accourent d'Occident des aventuriers dalmates,

grecs, thraces, slaves, italiens; d'Orient des aventuriers isauriens,

phrygiens, arméniens, caucasiens, arabes: en peu de temps elle en fait

des Grecs. Ils oublient leurs idiomes barbares pour la langue polie de

Byzance; leurs superstitions odiniques, helléniques, musulmanes, font

place à une ardente et raffinée orthodoxie. Byzance les reçoit incultes

et sauvages; elle les rend à l'immense circulation de l'Europe lettrés,

savants, théologiens, habiles administrateurs, souples fonctionnaires.

D'un paysan de Bederiana elle fait Justinien; du fils d'un palefrenier

de Phrygie, le savant Théophile; d'un aventurier macédonien, le grand

empereur Basile; du slave Nicétas, un patriarche.

La Cour et la Ville contribuaient à cette transformation. Cette cour

était la plus vieille de l'Europe, au cérémonial antique, respectable,

exigeant, minutieux, excellente discipline pour les Barbares; elle était

en même temps un centre de science administrative et diplomatique, de

bel esprit, d'intrigues et de luttes, d'activité bonne ou mauvaise où le

plus barbare se dégrossissait à vue d'œil.

A Constantinople, les Barbares se trouvaient en contact avec la masse

grecque la plus compacte de l'empire, avec une population passionnée

pour l'orthodoxie, d'une délicatesse athénienne en fait de langage, où

se rencontrait le plus grand peuple de théologiens, de lettrés et

d'artistes qu'on pût rencontrer dans aucune ville de la chrétienté.

Sainte-Sophie et ses splendeurs artistiques et liturgiques, le Sacré

Palais et ses intrigues, l'Hippodrome et ses passions, voilà les trois

centres d'éducation de tout Barbare en train de devenir Byzantin.

Byzance faisait l'empire; à l'occasion, elle le refaisait; parfois elle

était tout l'empire.

Au temps de Romain Lecapène et de Siméon, elle était presque tout ce qui

restait à la monarchie de ses provinces d'Europe; au temps des

Héraclides, au temps des Comnènes, elle était presque tout ce qui lui

restait de ses provinces d'Asie. Mais quand venait l'occasion favorable,

elle réagissait ici contre les Bulgares, là contre les Arabes, contre

les Sedjoukides. Par sa politique, elle recréait l'empire tantôt à

l'est, tantôt à l'ouest du Bosphore. Tant que cette prodigieuse

forteresse de Constantinople n'avait point succombé, rien n'était fait;

la monarchie restait debout; l'Euphrate et le Danube pouvaient encore

redevenir frontières. Quand enfin les Ottomans eurent tout pris,

Constantinople composa à elle seule tout l'État. Byzance survécut près

d'un siècle à l'empire byzantin.

Comment s'appelle cet empire dans l'histoire? L'empire romain? il n'y

avait plus de Romains. L'empire grec? il y avait dans cet empire bien

autre chose que des Grecs. Il s'appelle l'empire byzantin. Tout un

empire semblait n'être que la banlieue de cette ville extraordinaire.

Comme pour les petites cités de l'antiquité, un même mot servait à

désigner la Ville et son territoire: Πὁλις. Pour les Chinois du moyen

âge, la monarchie de Constantin n'est plus le _Thsin_, c'est-à-dire

l'empire: il est le _Fou-lin_, la VILLE.

A. RAMBAUD, _L'Empire grec au Xe siècle_, Paris,

Franck-Vieweg, 1870, in-8º. _Passim._

II.--LA FORMATION ET L'EXPANSION DE L'ART BYZANTIN.

C'est un fait incontestable que l'art byzantin procède en partie de

l'art antique. La puissance des traditions a toujours été grande dans

l'Orient hellénique. Aujourd'hui encore, les vieilles légendes

mythologiques n'ont point disparu des campagnes de la Grèce; à chaque

instant, dans les récits, dans les chansons, dans les usages de la vie

populaire, revit le souvenir des divinités de l'Olympe. Quelques-unes se

sont confondues avec les saints de la religion nouvelle; mais sous cette

physionomie d'emprunt se retrouvent leurs traits à demi effacés. Cette

fidélité aux traditions doit trouver sa place dans les choses de l'art.

Lorsque les artistes byzantins créèrent un style nouveau, leur esprit

était plein des souvenirs du passé, ils vivaient au milieu de ses

œuvres. Pouvaient-ils se soustraire à l'influence de modèles d'une si

pénétrante beauté? Étaient-ils incapables d'en goûter le charme? Les

monuments prouvent, au contraire, qu'ils surent les comprendre et qu'ils

restèrent attachés à quelques-uns des principes essentiels qui avaient

dirigé la marche de l'art antique. Comme leurs prédécesseurs de la belle

époque grecque, ils recherchèrent la grandeur et l'harmonie dans

l'ordonnance des compositions, la noblesse des attitudes, la beauté de

certains types, l'élégance des draperies. Sans doute il ne s'agit point

ici d'établir de comparaison; et si, par quelques qualités, les

œuvres byzantines font songer aux monuments antiques, elles s'en

écartent par bien des défauts. Les artistes byzantins exagèrent la

symétrie de leurs compositions, ils ont moins de souplesse et de

délicatesse, une conception moins facile et moins vivante du beau;

n'importe, ils ont encore appliqué quelques-unes des règles principales

de l'esthétique ancienne, et cela seul suffit pour donner à leurs

productions une valeur singulière.

[Illustration: L'impératrice Théodora: Mosaïque de San Vitale, à

Ravenne.]

Mais à ces éléments d'origine grecque se sont mêlées d'autres

influences, dont quelques-unes venaient de l'extrême Orient. Parmi ses

possessions les plus belles, l'empire d'Orient comptait alors les riches

provinces de la Syrie, qui formaient comme une zone intermédiaire entre

l'Asie centrale et la Grèce. Par sa position même, Constantinople se

rattachait à ces pays; une grande partie de sa population en était

originaire; les mœurs, les arts devaient s'en ressentir. En outre,

elle était sans cesse en relations commerciales ou politiques avec les

plus puissantes monarchies de l'Orient, et surtout avec la Perse. Dans

l'architecture, ces influences sont fort sensibles; mais il en est

même de l'ornementation, où se rencontrent à chaque instant des motifs

empruntés à l'extrême Orient, traités dans le même esprit et dans le

même style. C'est là surtout que les artistes byzantins ont puisé ce

goût de richesse et de luxe qui apparaît dans toutes leurs œuvres; de

là leur vint aussi la tendance à rendre d'une manière conventionnelle

tous les détails de l'ornement. L'art, dans les données qu'il demande à

la faune et à la flore, tantôt reproduit fidèlement la nature, tantôt

l'altère et imagine des types artificiels, sans cesse répétés, et où

l'imitation des formes réelles disparaît presque entièrement. Les

byzantins ont suivi cette dernière voie, et souvent ils ont adopté des

modèles depuis longtemps fixés en Orient. On retrouve chez eux ces

entrelacs compliqués, ces fleurs bizarres, ces animaux fantastiques si

fréquents sur les monuments de l'Inde ou de la Perse.

Cependant l'art byzantin ne s'est point contenté de combiner des

éléments d'origine diverse, il s'est montré véritablement créateur. A

lui revient le mérite d'avoir le premier donné aux conceptions

chrétiennes une physionomie individuelle bien marquée. En effet, c'est

surtout dans le domaine religieux qu'il se manifeste avec toute son

originalité et tout son éclat; on ne saurait s'en étonner, si l'on songe

combien, chez les Grecs du moyen âge, la religion était puissante et se

mêlait à toutes choses. Les artistes ont été surtout frappés de certains

caractères dominants du christianisme: la splendeur de la religion

triomphante, la majesté divine, le rôle protecteur des saints; et ils se

sont attachés à les exprimer avec force. C'est ce qui explique que,

malgré une assez grande variété de sujets, l'art byzantin, dès cette

époque, présente déjà beaucoup d'uniformité; on sent qu'il tourne sans

cesse autour des mêmes idées. N'est-ce point se conformer aux véritables

conditions de l'art religieux? La fidélité à des types arrêtés, à des

conceptions maîtresses et peu nombreuses, est un trait commun à toutes

les religions: l'esprit populaire y attache un sens sacré, et

considérerait comme une profanation de laisser le champ libre au caprice

des artistes. Dans la société byzantine, l'Église les surveille et les

dirige; de bonne heure la plupart lui appartiennent. D'ailleurs, il y a

dans cette répétition même une réelle grandeur: à une religion

considérée comme immuable il faut des formes artistiques qui ne changent

point à la merci de la mode, et, dans les églises où doit dominer l'idée

d'éternité, il convient que l'art y porte notre âme par l'éternité

apparente de ses traditions. A cet égard, les Byzantins furent de grands

maîtres; qu'il s'agisse de la pensée ou de l'exécution, ils comprirent

les véritables règles de la décoration religieuse, et il est à remarquer

que, de nos jours, les peintres qui ont voulu faire revivre chez nous

cette forme de l'art se sont parfois inspirés de leurs œuvres.

D'ailleurs cette uniformité générale n'aboutit point à une immobilité

stérile, et l'art byzantin connut, lui aussi, les transformations et la

diversité des écoles.

* * * * *

En Orient, l'action de l'art byzantin s'est exercé où a pénétré le

christianisme grec. Ainsi ce fut grâce à Byzance que la culture des arts

s'introduisit en Russie. Au Xe siècle, la civilisation était encore

fort grossière chez les populations slaves, mêlées d'éléments

scandinaves, qui habitaient le pays. Déjà, cependant, la puissance et la

gloire de Byzance avaient attiré sur elle les regards de ces Barbares:

les uns en avaient tenté la conquête, comme Rourik, Oleg et Igor,

d'autres y étaient venus en amis, comme Olga. Convertie au

christianisme, la princesse russe ne réussit point cependant à le

répandre parmi ses sujets; pour opérer une telle révolution, il fallait

l'autorité d'un prince énergique et violent. Ce fut l'œuvre de

Vladimir, qui, ayant institué une enquête sur la meilleure des

religions, choisit celle des Grecs. Les raisons qui le décidèrent

touchent à l'art: il fut attiré vers le culte orthodoxe par la richesse

de ses temples et la splendeur de ses cérémonies. Baptisé, il imposa le

baptême à ses sujets, et, dans les deux grandes villes de Kief et de

Novgorod, des églises succédèrent aux idoles des anciens dieux.

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 9 / 45 段