De même qu'ils ne savaient pas s'élever à l'idée abstraite de la

royauté, les Mérovingiens ne comprenaient pas la relation de prince à

sujet, d'État à individu. L'importance de la personne du roi, qui est un

trait de l'ancienne constitution germanique, persiste dans la Gaule

mérovingienne; elle y est même plus grande, car c'est chose singulière

et qu'on n'a pas assez remarquée: le roi germain primitif est bien

plutôt un homme public que le roi mérovingien; la _civitas_ de Tacite

est bien plutôt un État que le royaume de Sigebert ou de Chilpéric. Sans

doute, le roi primitif n'est pas un être de raison; on le choisit dans

la famille privilégiée, parce qu'il est jeune, sain et robuste; c'est à

une personne bien déterminée que l'on attribue l'office de protecteur du

peuple; à plus forte raison, c'est à une personne réelle que sont

attachés les _comites_, qui combattent à ses côtés pendant la guerre et

qui vivent à sa table pendant la paix. Mais le peuple n'en a pas moins

une vie politique réglée par la coutume; il a sa place et son rôle dans

les tribunaux et dans les assemblées, et parce qu'il y a un peuple, le

roi est un personnage d'État en même temps qu'il est le patron de ses

clients particuliers. Transportés sur le territoire romain, les

Mérovingiens ont affaire à une masse d'hommes qui n'est pas un peuple;

d'autre part, ils ne savent pas entrer dans le rôle du _princeps_ et

gouverner comme faisait l'empereur. Ils n'ont point pris de mœurs

nouvelles, et, des mœurs anciennes, ils ont gardé surtout l'habitude

des relations privées qui vont bientôt se substituer aux relations

politiques. Ainsi les rois francs, au moment même où ils s'établissent

dans des provinces de l'État romain, perdent cette notion de l'État, que

les Germains entrevoyaient et qu'ils ont peu à peu précisée dans les

royaumes scandinaves et anglo-saxons où ils n'ont pas rencontré les

ruines des institutions romaines.

Il serait intéressant de suivre à travers l'histoire mérovingienne les

manifestations de cette politique enfantine qui ne soupçonne même pas

l'existence des principes les plus élémentaires et ne comprend que le

visible, le tangible, le concret. On y verrait que c'est une bonne

fortune pour un roi que d'être un bel homme: les Francs sont fiers de la

beauté de Clovis et de sa chevelure, répandue en torrent sur ses

épaules. Un vieillard infirme n'est plus digne de régner; Clovis, pour

exciter au parricide le fils du roi de Cologne, lui dit: «Ton père

vieillit et boite de son pied malade.» Un roi mérovingien n'imagine pas

que la paix puisse être assurée par des institutions régulières: si

Gontran demande aux Francs de le laisser vivre trois années, c'est que

son successeur Childebert ne sera majeur que dans trois ans; il faut

donc patienter jusque-là; autrement le peuple, privé de son protecteur,

périrait. Il n'y a donc point de lois, point d'État; une personne tient

lieu de tout. Aussi le gouvernement n'est-il pas autre chose que les

relations de cette personne avec tels et tels individus.

[Illustration: Costume germanique (Ve-VIIIe siècle), d'après une

miniature (Lindenschmidt, _Handbuch der deutschen Alterthumskunde: Die

Alterthümer der merovingischen Zeit_. Mayence, 1858, in-4º).]

Le roi mérovingien est à proprement parler le chef d'une grande

clientèle; il a des compagnons qui vivent sous son toit et mangent à sa

table, des _contubernales_ et des _convivæ_. Riche et grand

propriétaire, il donne des terres à l'Église, il en donne à tous ceux

qu'il croit capables de le servir et qui sont, comme disent les

écrivains du temps, des hommes utiles (_utiles_). D'autre part, l'état

général des mœurs et de la société, les guerres politiques et

privées, les violences de toute espèce obligent un grand nombre de

pauvres gens à chercher un protecteur. Un des modes les plus employés

était la _recommandation_: un homme libre, incapable de se défendre,

allait trouver un plus puissant que lui, demandait le vivre et le

vêtement, et s'engageait par compensation à servir; sa condition

devenait un _ingenuili ordine servitium_, mots difficiles à traduire

(littéralement: servage d'ordre libre) et qui montrent combien

s'obscurcissait la notion de la liberté. D'autres hommes, pour mettre

leur propriété à l'abri, la donnaient à quelque église ou à quelque

riche propriétaire, qui la leur rendait à titre de _bénéfice_,

c'est-à-dire de bienfait; en changeant ainsi la condition de sa terre,

on diminuait sa liberté, on devenait l'obligé d'un bienfaiteur. Or il

est naturel que la protection du roi ait été très recherchée, qu'on se

soit recommandé à lui, qu'on lui ait cédé la propriété de sa terre pour

la reprendre de lui en bénéfice, et c'est ainsi que, de la masse des

sujets, se détachèrent des groupes d'hommes qui, à des titres très

divers, les uns puissants et les autres misérables, entrèrent en

relations particulières avec le prince.

Ces relations sont celles que l'on comprend le mieux dans les

civilisations primitives. Les rois mérovingiens étaient si bien disposés

à les pratiquer qu'ils considéraient leurs comtes et leurs ducs, non

comme des officiers à la façon des gouverneurs romains, mais comme des

serviteurs de leur personne. Les offices étant d'ailleurs une source de

revenus, ils les distribuaient comme les terres par libéralité. Ici

encore la relation personnelle se substitue à la relation politique. Le

sujet disparaît et fait place à ce nouveau personnage qui va jouer un si

grand rôle, et qu'on appelle l'_homme du roi_, le _fidèle_, le _leude_.

Replaçons maintenant au milieu des circonstances historiques le roi et

les fidèles. La guerre civile commence avec les fils de Clovis; elle

devient perpétuelle sous ses petits-fils. Tout ce qui restait des

institutions romaines s'évanouit: il n'y a plus de finances d'État; le

service militaire, que l'on voit organisé sous les premiers

Mérovingiens, a certainement disparu au VIIe siècle. Il ne reste donc

au roi d'autres moyens de gouvernement que la fidélité de ses leudes.

Mais déjà ceux-ci forment une aristocratie redoutable, où se rencontrent

les convives du roi, les ducs, les comtes, les grands propriétaires

laïques et les évêques, qui sont eux aussi de grands propriétaires et

des officiers du roi. Cette aristocratie, dont le concours est à tout

instant nécessaire, se mêle à la vie politique et réclame sa part du

gouvernement. Sous les petits-fils de Clovis, elle intervient dans

toutes les circonstances importantes. Après que Sigebert est assassiné,

les grands d'Austrasie s'emparent de son fils enfant et règnent en son

nom. Après que Chilpéric est assassiné, les grands de Neustrie

conduisent Frédégonde près de Rouen et emmènent son fils, «promettant

qu'ils le nourriront et l'élèveront avec le plus grand soin». Si un roi

veut conclure un traité, les grands sont présents et participent à

l'acte. Si un roi ou une reine veut gouverner sans les grands ou contre

eux, une lutte à mort s'engage: Brunehaut frappe sans pitié évêques et

leudes, jusqu'à ce qu'elle succombe, trahie, jugée, condamnée par eux.

Ces conflits étaient d'autant plus fréquents que les droits réciproques

du roi et des leudes étaient très incertains. Lorsque le roi donnait des

terres, il n'imposait aucune obligation, mais il entendait que ceux

envers qui s'était exercée sa libéralité lui demeurassent fidèles, et il

se croyait en droit de reprendre ce qu'il avait donné en cas

d'infidélité. Comme il était juge de la fidélité des siens et qu'il

pouvait être conduit par caprice ou par nécessité à défaire ce qu'il

avait fait, les grands ne se sentaient point en possession assurée des

terres royales. Aussi voulurent-ils se protéger contre des

revendications toujours possibles. Lorsqu'en l'année 587 Gontran de

Bourgogne et Childebert d'Austrasie se rencontrèrent à Andelot pour y

régler des affaires communes, les évêques et les grands, qui avaient

fait l'office de médiateurs, mirent dans le traité l'article célèbre:

«Que tout ce que lesdits rois ont donné aux Églises ou à leurs fidèles

ou voudront encore leur donner, soit confirmé avec stabilité.» Quelques

années après, l'aristocratie, après avoir vaincu Brunehaut, faisait

écrire par Clotaire II dans l'édit de 614: «Tout ce que nos parents, les

princes nos prédécesseurs, ont accordé et confirmé, doit être confirmé.»

Il n'était pas dit par là que les dons fussent perpétuels et

irrévocables; aucun principe nouveau n'était établi, mais les droits des

détenteurs de terres royales étaient protégés par cette double

déclaration, et il n'y a pas de doute que la faculté que le roi

s'attribuait de reprendre les dons est limitée par les articles du

traité d'Andelot et de l'édit de 614. Mais l'édit de 614 contenait des

dispositions plus importantes encore. L'Église faisait confirmer tous

ses privilèges, et le roi promettait d'observer les règles canoniques et

de laisser faire les élections épiscopales par le peuple et le clergé.

Enfin, comme l'aristocratie avait tout à craindre des violences ou même

seulement de la surveillance et du zèle légitime des officiers, s'ils

étaient choisis dans le _palatium_ parmi un personnel tout dévoué au

roi, elle fit décréter que le comte serait choisi parmi les habitants

du comté, «afin, disait l'édit, qu'il pût être obligé de restituer sur

ses biens ce qu'il aurait pris injustement».

Cette aristocratie sera-t-elle du moins capable de gouverner? Se

contentera-t-elle de limiter le pouvoir et de participer aux affaires? Y

mettra-t-elle l'esprit politique et l'esprit de suite? On l'en croirait

capable, à lire cet édit de 614, qui, enjoignant au roi de juger chacun

selon sa loi et de ne condamner personne sans jugement, de n'établir

aucun impôt nouveau et de ne commettre aucun acte arbitraire, semble un

monument de sagesse politique comparable à la grande charte

d'Angleterre. Mais la constitution anglaise s'est développée sur un

terrain très peu étendu et bien préparé par les rois eux-mêmes à faire

fructifier les germes de la grande charte. L'Angleterre avait une

aristocratie bien établie, une Église puissante, éclairée, organisée,

une bourgeoisie naissante. L'empire mérovingien était vaste et

disparate; la royauté s'embrouillait dans les traditions romaines et

dans les traditions germaniques; l'aristocratie achevait sa fortune en

ruinant et en confisquant la liberté des petits. Les villes anciennes

dépérissaient; il n'en naissait point de nouvelles; l'Église était sans

discipline et sans mœurs: l'acte de 614, qui semble commencer un

ordre nouveau, inaugure le chaos.

L'aristocratie franque n'entendait pas du tout demeurer le grand conseil

commun de la monarchie. Loin de vouloir maintenir l'unité, c'est elle

qui exige l'organisation de gouvernements pour la Neustrie, l'Austrasie

et la Bourgogne. Elle rend irrémédiable la division en trois royaumes.

Elle fait plus violentes les antipathies qui commencent à se manifester

entre eux; elle apporte toutes ses forces dans les guerres civiles et

achève la dislocation de l'empire. Elle prépare en même temps la

dislocation des trois royaumes, où se forment des circonscriptions

territoriales qui sont presque des seigneuries; car tous ceux qui vivent

sur les domaines des grands ou de l'Église, et qui ont, à des degrés

divers, aliéné leur liberté personnelle, forment une communauté à part,

qui a pour chef le propriétaire. Déjà les chartes et les formules

reconnaissent l'existence de ces groupes: dans cette pénurie de notions

politiques et dans ce désordre général, la seule chose claire et

précise est le droit du propriétaire sur les hommes qu'il nourrit et

qu'il protège. Les rois eux-mêmes obéissent à l'instinct qui pousse

cette société à substituer partout les relations privées aux publiques.

Au temps romain, certaines catégories de personnes avaient l'immunité,

c'est-à-dire la franchise de l'impôt. Les Mérovingiens distribuent ces

immunités, mais ils les appliquent à un territoire, et elles ont pour

effet d'interdire à tout officier public d'y pénétrer, d'y rendre la

justice et d'exercer les droits du fisc sur les habitants. Le roi, il

est vrai, n'abdiquait pas sa souveraineté par ces concessions, et

l'immunité mérovingienne n'était que l'attribution des revenus royaux à

un propriétaire, mais elle donnait à celui-ci le moyen de devenir

quelque jour un juge et un souverain.

Dans cet empire divisé en royaumes ennemis, dans ces royaumes divisés en

seigneuries naissantes, que reste-t-il au roi? Quand on lui a repris le

droit d'instituer les évêques et qu'on a, pour ainsi dire, séparé

l'Église de l'État, on lui a retiré la seule force qu'il eût prise dans

l'imitation du principat romain. Quand on l'a obligé à choisir le comte

parmi les propriétaires du comté, on l'a privé de la disposition de

l'office, qui allait être dévolu par la force des choses à la plus

puissante famille du comté. Il reste au roi son titre et le respect que

sa race inspire: la dynastie sera protégée longtemps encore par ces

forces idéales; mais sa seule force réelle est l'appui des fidèles.

Prendre au roi un fidèle, c'est lui prendre un conseiller et un soldat.

Aussi les rois essayent-ils de se protéger contre ces rapts, et l'on

trouve dans le traité d'Andelot cette disposition significative:

«Qu'aucun des deux rois ne sollicite les leudes de l'autre de venir à

lui et ne les accepte s'ils viennent d'eux-mêmes.» Mais un pareil

engagement ne pouvait être respecté dans la guerre civile, et la guerre

civile perpétuelle était une occasion pour les leudes de mettre aux

enchères leur fidélité. Il fallait que le prince distribuât sans cesse

des faveurs nouvelles. Le don une fois fait était considéré comme

irrévocable par celui qui le recevait, et la vague condition de fidélité

s'oubliait vite. Reprendre à celui-ci pour donner à celui-là, c'était

se faire un ennemi assuré pour acquérir un ami douteux. Il fallait donc

donner, donner toujours jusqu'à la ruine; ainsi ont fait les

Mérovingiens, et la ruine est venue: c'était la conclusion fatale. Si on

écarte les théories, celles des romanistes comme celles des germanistes,

si l'on dépouille les faits de cette poésie dramatique que leur donne

l'histoire pour les considérer eux-mêmes _in abstracto_, on peut

expliquer en quelques mots les destinées de la première dynastie

franque: le roi mérovingien, à l'origine, est un parvenu qui dispose

d'un riche trésor de biens et d'honneurs; il n'a pas trouvé d'autre

politique que de dépenser ce trésor au jour le jour: il devait finir et

il a fini par la banqueroute.

E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, dans

la _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1885.

III.--HISTOIRE POÉTIQUE DES MÉROVINGIENS.

«Tous les peuples ont eu des récits épiques, c'est-à-dire des souvenirs

historiques idéalisés.» Les barbares de Germanie, au temps de Tacite,

célébraient leurs défaites, leurs victoires et les exploits de leurs

grands hommes. Cassiodore parle des chants nationaux des Goths; le héros

par excellence du peuple goth, Théodoric, a occupé dans la littérature

épique du moyen âge, sous le nom de Dietrich von Bern, une place

d'honneur. Paul Diacre rapporte pieusement les traditions poétiques des

Lombards. Les légendes des Vandales et des Frisons, qui n'ont pas eu de

chroniqueurs, et des Anglo-Saxons, dont le chroniqueur Beda s'est montré

très hostile aux souvenirs profanes, ont péri; mais Widukind, au dixième

siècle, recueillit la substance des vieilles chansons saxonnes, et Saxo

Grammaticus, au douzième, a composé l'histoire primitive du Danemark

avec des morceaux de poèmes scandinaves. Que les Francs aient possédé

aussi une sorte de _romancero_ de leurs destinées nationales, cela est,

_a priori_, très probable. Charlemagne, au rapport d'Eginhard, ordonna

de consigner par écrit les vieilles chansons barbares de son peuple,

_barbara et antiquissima carmina_. Ce recueil impérial disparut,

malheureusement, de très bonne heure; mais les chroniqueurs des Francs

mérovingiens--Grégoire de Tours, Frédégaire, et le moine neustrien qui

est l'auteur du _Liber historiæ_--ont dû, comme ceux de la plupart des

autres nations barbares, faire entrer dans la trame de leurs livres

quelques-uns de ces frustes et poétiques récits, qui sont à jamais

perdus....

Grégoire de Tours, selon M. Kurth, a puisé dans les souvenirs populaires

des Francs avec parcimonie et avec répugnance. Bien que très ignorant,

il était, en effet, frotté de littérature classique; en outre, il était

chrétien; enfin il était consciencieux. Trois raisons pour que la

crudité de mauvais goût, la grossièreté et l'invraisemblance des

traditions germaniques l'empêchassent de les goûter. Ajoutez que, ne

sachant pas le francique, il n'en eut jamais connaissance que par des

versions gallo-romaines. Grégoire ne s'est jamais résigné à recourir aux

récits des barbares qu'à défaut de sources plus sûres, et il s'est

toujours réservé le droit de les arranger: il les résume, élaguant du

récit légendaire les détails épisodiques, les ornements, les hyperboles,

c'est-à-dire tout ce qui en était la couleur et le parfum. L'histoire si

connue de l'exil de Childéric en Thuringe fournit un exemple excellent

de ces simplifications volontaires. «Childéric, raconte Grégoire,

débauchait les filles des Francs; il n'échappa à leur colère que par la

fuite. Avant de s'exiler, il eut soin de partager une pièce d'or avec un

de ses fidèles, qui promit de l'avertir quand l'heure du retour aurait

sonné. Les Francs choisirent pour chef Egidius, général romain, et cela

dura huit années. Ce temps écoulé, le fidèle de Childéric étant parvenu

en secret à réconcilier le peuple avec le souvenir de son roi, _pacatis

occulte Francis_, envoya à l'exilé le signe convenu. Et Childéric fut

restauré.» A cette narration sommaire, décharnée, si l'on compare les

récits correspondants de Frédégaire et du _Liber historiæ_, la méthode

favorite de l'évêque de Tours s'accuse très clairement. Frédégaire et le

moine neustrien, travaillant, indépendamment l'un de l'autre, à

compléter, à l'aide de la tradition populaire qui persistait de leur

temps, l'anecdote abrégée par Grégoire, savent tous deux le nom du leude

fidèle: il s'appelait Wiomad. Les artifices de Wiomad pour rapatrier les

Francs avec son maître étaient le sujet de la chanson barbare sur l'exil

de Childéric; Frédégaire et le _Liber historiæ_ les relatent avec

complaisance; mais ils sont à la fois si compliqués et si naïfs, ces

artifices, que l'on voit très bien pourquoi Grégoire, un peu choqué, les

a dédaigneusement syncopés en un mot: «pacatis _occulte_ Francis.»

Les fouilles les plus minutieuses dans la Chronique de Grégoire de Tours

n'y feront donc découvrir que des squelettes de chansons franques ou

gallo-franques, documents habillés en faits historiques et si bien

déguisés que personne, pendant longtemps, n'en a soupçonné la

nature.--Frédégaire et l'auteur du _Liber historiæ_, au contraire, très

crédules, très ignorants, n'étaient pas hommes à exercer un contrôle sur

les documents dont ils se servaient. Cependant, on ne saurait juger en

connaissance de cause l'épopée mérovingienne d'après ce qu'ils en ont

conservé. Leur paresse d'esprit les a empêchés de s'aviser des

ressources que la poésie populaire leur eût abondamment offertes. Ils

ont borné leur ambition à copier les anciennes chroniques; s'ils ont

intercalé dans leurs compilations quelques récits populaires, c'est par

exception, et pour suppléer à l'extrême brièveté de Grégoire, dont ils

ne s'expliquaient pas les motifs. D'ailleurs la langue originale des

chansons franques ne leur était pas non plus familière. L'historien des

Goths, Jordanis, était un Goth; l'historien des Lombards, Paul Diacre,

était un Lombard; tous les historiens des Francs ont été des

_Romani_....

Restituer, dans ces conditions, le cycle de l'épopée franque,

l'«histoire poétique des Mérovingiens» est une entreprise très

périlleuse. Est-il possible de distinguer, dans le texte de Grégoire de

Tours et de ses continuateurs, le poème défiguré de l'on-dit ou de la

simple légende qui n'ont jamais subi d'élaboration épique? A quels

signes? Par quels réactifs? L'allure plus ou moins poétique de la

narration ne fournit pas, à cet égard, d'indications sûres; car, parmi

les anecdotes de Grégoire qui paraissent, au premier abord, marquées du

sceau de la poésie populaire,--comme l'histoire du vase de Soissons,

celle du jet du marteau au moment de la fondation par Clovis de

l'église des Saints-Apôtres,--les unes, de provenance hagiographique,

doivent tout leur éclat aux fleurs de la rhétorique cléricale; toute la

poésie des autres est dans le simple énoncé d'événements réels qui se

sont passés en des temps où la réalité n'était pas vulgaire. Au

contraire, quand les chroniqueurs résument très probablement des

chansons archaïques, c'est parfois en termes très plats: «Wiomad, dit

Frédégaire (III, 11), était le plus fidèle de tous les Francs à

Childéric; il avait réussi à le sauver quand les Huns l'avaient emmené

en captivité, lui et sa mère....» Certes, cette phrase est incolore;

mais elle suffit à persuader que les Francs, comme tant d'autres nations

germaniques, avaient un trésor de traditions relatives aux invasions du

redoutable roi des Huns, l'Attila du _Nibelungenlied_; que la jeunesse

de Childéric fut l'objet de chants très anciens, encore populaires au

VIe siècle, qui célébraient les stratagèmes de l'ingénieux Wiomad

pour procurer l'évasion du prince salien et de sa mère. Comparez les

«poèmes d'évasion» du _Heldenbuch_ des peuples allemands: l'évasion de

Walther et d'Hildegonde, otages d'Attila, dans le Waltharius d'Ekkehard,

etc.--M. Kurth, qui a entrepris cette tâche difficile de discerner dans

les chroniques mérovingiennes les vestiges de l'épopée populaire des

Francs mérovingiens s'est sans doute trompé souvent; quelques-unes de

ses hypothèses et de ses conclusions sont bien fragiles; mais sa thèse

fondamentale n'est pas absurde, et son livre, pourvu qu'on le lise avec

discernement, est ingénieux, instructif.......

Histoire du moyen âge 395-1270 · 第 8 / 45 段