1805-1806
SOMMAIRE.--Marmont à Grätz jusqu'à la paix.--Masséna en Illyrie.--Le
fort de Grätz.--Coup d'oeil sur la campagne qui vient de
finir.--Conséquences de la violation du territoire prussien:
détails.--Grätz.--Ordre d'occuper le Frioul.--Les Autrichiens livrent
Caltaro aux Russes.--Séjour à Trieste.--Mort du père de Marmont.--Les
faux illyriennes.--Les enclaves du Frioul.--Les Fourlous parlent
languedocien.--Le corps d'armée de Marmont à Monfalcone et à
Sacile.--Trombe de Palmanova.--Système de défense de la frontière
italienne contre l'invasion des Allemands.--Forts à Malborghetto, à
Caporetto, à Canale.--Le coffre-fort d'Osopo.--Visite à Udine et à
Milan.--Eugène Beauharnais.--Passion de Marmont pour
l'Italie.--Perspicacité des Italiens.--Les conscrits
parisiens.--Lauriston en Dalmatie.--Il prend possession de Raguse.--Le
Montenegro: son organisation.--Le système constitutionnel se soulève
contre Lauriston.--Description de la place de Raguse.--Lauriston
assiégé.--Molitor et Marmont viennent à son secours.--Étonnement de
Lauriston.--Molitor obligé de s'arrêter à la porte.--Le général Thiars;
anecdote.--Dandolo à Zara: son importance affectée.--Fêtes et visites à
madame Dandolo.
Je restai à Grätz jusqu'à la paix, dont la signature eut lieu le 6
nivôse (28 décembre).
L'archiduc prit ses cantonnements en Hongrie. Le maréchal Masséna, avec
l'armée d'Italie, occupa Laybach, la Carniole, et poussa ses troupes
légères sur la Drave et Marbourg, où se faisait la jonction de nos
territoires. Mes troupes, après avoir fait de belles marches et des
mouvements rapides, se reposèrent dans l'abondance.
Je régularisai les grandes ressources de cette province et maintins un
ordre sévère. Les habitants furent ménagés autant que possible; ils le
méritaient par leur excellent esprit, leur douceur et leur bonhomie.
Pendant l'armistice, je reçus l'ordre de me disposer à marcher,
l'intention de l'Empereur étant de rentrer brusquement en campagne si on
tardait à s'entendre sur les conditions de la paix. Dans le cas de la
reprise des hostilités, le fort de Grätz, mis en état de défense,
pouvait m'être utile. Placé sur une montagne isolée, dominant la ville,
il fut construit autrefois pour la protéger. Armé convenablement, il
était susceptible, par sa position, d'une longue résistance. Mais alors
il était consacré seulement à la garde de malfaiteurs et de condamnés.
J'eus l'idée de le rendre à sa première destination. J'en fis mon
rapport à l'Empereur, et, sur son approbation, dix jours après, ceux qui
l'habitaient en sortirent. Des canons, envoyés de Vienne, furent mis sur
les remparts; les magasins furent remplis de vivres, et les dépôts de
mes régiments en habitèrent les casernes.
Les habitants voyaient avec beaucoup de peine ces dispositions,
destinées à appeler un jour chez eux les malheurs de la guerre. Plus
tard, j'eus l'occasion de partager leurs regrets. La paix rendit
inutiles ces préparatifs de défense; mais les Autrichiens profitèrent
des travaux faits, et laissèrent cette forteresse dans l'état où je
l'avais mise. Quand, en 1809, j'entrai à Grätz, elle m'incommoda
beaucoup et rendit difficiles tous mes mouvements.
Je jetterai un coup d'oeil rapide sur cette campagne si prompte et dont
les résultats furent si heureux. Nous les dûmes sans doute à la rapidité
des mouvements, à la vigueur des attaques, à la bonté des troupes, mais
aussi à l'incroyable confiance des Russes. Leur conduite fut contraire à
tous les calculs de la raison; j'en ai déjà établi la preuve. Mais la
chose sera plus évidente quand on saura dans quelle disposition étaient
les Prussiens.
La violation de son territoire avait décidé le roi de Prusse à nous
faire la guerre, et son armée était au moment d'entrer en campagne;
plusieurs corps avaient déjà quitté leurs garnisons quand la bataille
d'Austerlitz fut livrée.
On a vu dans quelle situation difficile l'armée française se serait
trouvée, malgré les succès d'Ulm, si les Russes avaient agi avec
prudence et méthode, et attendu l'arrivée de l'armée de l'archiduc
Charles avant de combattre. Mais on peut juger de ce qui serait arrivé,
si à ces difficultés on ajoute la présence de cent cinquante mille
Prussiens vers Ingolstadt, barrant la vallée du Danube, s'emparant de
notre ligne d'opération et prenant l'armée à revers: il eût fallu plus
qu'un miracle pour nous tirer d'affaire; enfin, si Vienne, dont les
fortifications étaient alors intactes, qui renfermait d'immenses
approvisionnements d'artillerie, avait fermé ses portes et se fût
défendue quinze jours contre un simple blocus, car l'armée française
n'avait aucun moyen de siége avec elle, ni à portée, on se demande ce
qui serait advenu: il est plus que probable que la campagne aurait fini
par notre destruction ou une retraite précipitée, et non par des
triomphes.
Je reviens à ce qui me concerne.
La ville de Grätz est une des plus agréables résidences des États
autrichiens; elle est fort belle et habitée par une noblesse aisée. Sa
physionomie se ressent du voisinage de l'Italie, et les moeurs des
habitants ont encore le caractère de bonté de l'Allemagne. Elle
participe de la nature des deux pays. La rivière de la Muhr, qui la
traverse, coule d'abord dans des gorges étroites et pittoresques, et
ensuite au milieu d'un bassin large et bien cultivé, où est placée la
ville. J'y trouvai beaucoup d'émigrés, appartenant à la maison de
madame la comtesse d'Artois; ils furent protégés, et rien ne troubla
leur repos.
L'Empereur ayant décidé que mon corps d'armée ne reviendrait point en
Hollande, toutes les troupes bataves me furent retirées, et se mirent
sur-le-champ en marche pour retourner sur les côtes de la mer du Nord.
Je reçus, le 7 janvier, l'ordre de relever successivement, avec mes deux
divisions françaises et ma cavalerie, les troupes de l'armée d'Italie;
de rentrer à l'époque fixée pour l'évacuation totale du pays sur la rive
droite de l'Isonzo, et d'occuper le Frioul.
L'armée avait trouvé des approvisionnements immenses dans l'arsenal de
Vienne, un des plus grands et des plus beaux dépôts d'artillerie qui
aient jamais existé. On évacua tout ce qu'il renfermait, soit sur la
Bavière, soit sur l'Italie. Les immenses ressources en attelages des
provinces de Carinthie et de Styrie furent consacrées à ces transports,
et je parvins à tout enlever dans l'espace de temps très-court que la
disposition du traité de paix avait fixé.
Après avoir évacué la Styrie, j'occupai encore, pendant deux mois, la
Carinthie, la Carniole et Trieste. J'étais autorisé à rapprocher
l'époque de l'évacuation, si les Autrichiens remettaient plus tôt aux
troupes françaises les provinces d'Istrie, de Dalmatie et les bouches
de Cattaro, l'un étant subordonné à l'autre. Mais, loin d'en agir ainsi,
les troupes autrichiennes remirent, contre la teneur des traités, les
bouches de Cattaro à l'amiral russe Siniavin, qui s'y présenta avec une
escadre et des troupes de terre. Le commandant autrichien de Castelnovo
rejeta d'abord sa sommation; mais le commissaire du gouvernement,
marquis de Ghisilieri, se rendit sur les lieux, leva toutes les
difficultés, et, motivant sa résolution sur ce que le délai fixé pour
remettre les bouches de Cattaro aux Français était expiré sans qu'ils se
fussent présentés pour en prendre possession, il y fit recevoir les
troupes russes. Cette affaire retentit alors dans toute l'Europe et
devint l'objet des plus vives discussions.
À l'occasion de ce manque de foi, je prolongeai d'abord mon séjour à
Trieste; mais, quelques jours plus tard, je quittai cette ville,
conformément à de nouveaux ordres de l'Empereur, qui se contenta, en
échange, de garder Braunau. Je conclus aussi, avec le général de
Bellegarde, un arrangement qui nous donnait passage libre par Trieste
et la Croatie, avec des troupes, jusqu'au moment où Cattaro nous serait
rendu.
J'achevai donc l'évacuation des provinces encore occupées par mes
troupes, et je repassai l'Isonzo. Le 4 mars, j'entrai dans le Frioul, et
j'établis mon quartier général à Udine, ville charmante et bien habitée
où je passai tout le printemps.
Mon séjour à Trieste avait été accompagné des plus vifs chagrins pour
moi. La nouvelle de la mort de mon père, mort d'apoplexie, le 1er
janvier, m'y était parvenue. La certitude de ne jamais revoir un être
que l'on aime beaucoup est, sans doute, ce qui rappelle le plus
péniblement à notre esprit la faiblesse de notre nature et le vague de
notre avenir.
Pendant mon séjour en Carniole et à Trieste, le ministre de l'intérieur
avait demandé à l'Empereur de faire envoyer en France quelques-uns des
ouvriers employés, dans les forges de ce pays, à la fabrication des faux
qu'elles sont en possession de fournir à toute l'Europe. Cette
fabrication, source de richesses pour ce pays, était à cette époque sa
propriété exclusive. Les faux fabriquées en France, partie en fer,
partie en acier, après avoir servi quelque temps, n'étaient plus bonnes
à rien; tandis que celles de Carinthie, entièrement d'acier, restent
toujours les mêmes. Cette circonstance tient à la nature du minerai: ce
pays renferme des mines carbonatées; traitées comme les autres, elles
donnent, au lieu de fer, de l'acier naturel. Si on voulait en tirer du
fer, il faudrait lui faire subir une opération dispendieuse: au lieu de
cela, on a de première fusion un acier ductile qui se forge comme le
fer, et dont on fait des faux, des faucilles, des scies, et tous les
instruments tranchants employés aux usages domestiques. On exportait
autrefois de France, pour ces objets, quatre millions de francs
annuellement, afin de satisfaire aux besoins de l'agriculture.
Depuis l'envoi des ouvriers en France, dont le nombre a été augmenté,
lorsque plus tard j'ai été gouverneur des provinces illyriennes, on a
découvert, dans le département de l'Ariége, des minerais analogues à
ceux de Carinthie; et la France est affranchie du tribut qu'elle payait
à l'étranger.
Le Frioul vénitien avait des enclaves sur la rive droite de l'Isonzo, et
le Frioul autrichien des enclaves sur la rive gauche. Ce pays,
dépendant, de temps immémorial, d'administrations dont le langage est
différent, avait conservé le type de son origine d'une manière
extraordinaire. On peut y reconnaître la puissance des habitudes et de
l'administration: sur la rive, droite, les habitants ne parlaient pas
italien, et ne connaissaient que l'allemand et le _vindisch_, langage
dérivé de la langue slave; sur la rive gauche, l'italien était seul en
usage. Et puis prétendez changer en vingt-quatre heures, comme tant de
nos faiseurs modernes, les habitudes, les opinions, les moeurs, les
préjugés des peuples! Le temps et des institutions qui régularisent et
appliquent son action peuvent seuls exécuter un pareil ouvrage.
J'ai un autre exemple à citer de la manière extraordinaire dont le
langage se perpétue quelquefois. Je me promenais un jour aux environs
d'Udine avec le général Vignole, mon chef d'état-major. Vignole était
Languedocien et savait le patois de son pays. Tout à coup il se
retourne, croyant entendre causer des paysans de sa province: c'étaient
des habitants du Frioul. Grand étonnement de notre part: quelques
recherches nous apprirent que, sous l'empire romain, une légion dont le
recrutement se faisait constamment dans la Gaule Narbonnaise avait été
pendant un grand nombre d'années à Udine.
Mon corps d'armée fut établi dans le Frioul, depuis Monfalcone jusqu'à
Sacile. Mes régiments furent renforcés des dépôts laissés en Hollande;
le quatrième bataillon du 92e régiment, fort de mille hommes, et
entièrement compose de conscrits du département de la Côte-d'Or, ne
laissa pas, en traversant la Bourgogne, un seul soldat en arrière: tant
les habitants de cette province sont de fidèles et valeureux soldats!
Deux nouveaux régiments furent ajoutés à mon corps d'armée, le 9e et le
13e. Je m'occupai avec succès, là comme partout, du bien-être de mes
troupes. J'en employai une partie aux travaux de Palmanova, tête de
notre ligne, dont on parvint à faire une assez bonne place. Il arriva
presque sous mes yeux un phénomène naturel extraordinaire, digne d'être
raconté. On avait construit une demi-lune en terre sur un des fronts de
Palmanova; il n'y avait encore aucun revêtement, mais les terre-pleins
avaient tout leur relief: il ne restait plus que les parapets à
terminer. L'ouvrage étant déjà très-avancé, on se disposait à l'armer,
et les madriers destinés à la construction des plates-formes étaient
déjà sur place, quand une trombe de terre s'éleva à peu de distance de
Palmanova et se porta sur la demi-lune nouvellement construite, et
l'effaça complètement, en dispersant la terre à une grande distance: les
madriers mêmes furent enlevés et jetés à quelques centaines de toises.
Je reçus de l'Empereur l'ordre de reconnaître avec soin la frontière et
de proposer un système de défense. Je m'en occupai, et je proposai des
travaux que l'Italie devra faire exécuter un jour si jamais elle devient
une puissance et veut assurer sa frontière contre l'Autriche.
Je vais les indiquer sommairement.
Je n'ai pas sous les yeux le mémoire que je rédigeai alors, et dont les
détails, après tant d'années, sont sortis de ma mémoire; mais j'en ferai
connaître l'esprit.
La sûreté d'une armée appuyée à Palmanova, chargée de défendre l'Isonzo,
tient à la possession des montagnes. Si l'ennemi trouve le moyen de
déboucher de ce côté, il faut se retirer sur le Tagliamento. Mais les
montagnes sont d'un accès difficile; elles ne présentent que des
passages étroits et susceptibles d'être fermés avec des forts ou des
places. Le plus important de ces débouchés, mais aussi le plus difficile
à défendre, est celui qui de Tarvis conduit dans la vallée du
Tagliamento. Vient ensuite celui de l'Isonzo: il faut que chacun ait sa
défense propre. Le lieu le plus favorable pour couvrir le Tagliamento
est situé en arrière de Tarvis, à moitié chemin de la Ponteba, près de
Malborghetto. Une place de cinq à six bastions présenterait au passage
un assez grand obstacle.
Le second débouché est celui qui de Tarvis vient dans la vallée du
Natisone, et sur la rive droite de l'Isonzo. Un emplacement admirable
existe à Caporetto; on y ferait une petite place imprenable et qui
aurait le double avantage de fermer complètement la gorge et les chemins
venant de Pletz et de Krafred, et de défendre aussi le passage qui, de
la vallée de l'Isonzo, conduit dans celle du Natisone.
Tout le pays compris entre les sources du Natisone, excepté le passage
de l'Isonzo, est absolument impraticable jusqu'à la hauteur de Canale.
Resterait à construire un fort à Canale; il fermerait la vallée et
rendrait maître de la grande route qui suit la rivière, et du pont.
Ainsi la défense de la frontière avec une armée serait réduite à une
assez petite étendue, au cours de l'Isonzo, depuis Canale jusqu'à
Monfalcone et la mer.
Avec ces trois places, c'est-à-dire une place à Malborghetto, un grand
fort ou une petite place à Caporetto, et un petit fort à Canale, la
frontière deviendrait très-forte.
On a construit, dans la vallée du Tagliamento, un fort inexpugnable,
celui d'Osopo. La force de la position a séduit; mais ce fort ne remplit
que très-imparfaitement son objet: la vallée est trop large sur ce point
pour être fermée. Ce fort peut servir à conserver des magasins, à
recevoir des dépôts: c'est un coffre-fort où on peut mettre en sûreté
des trésors; mais, sous le rapport stratégique, il n'est qu'une gêne, et
non un véritable obstacle, au mouvement d'une armée ennemie.
J'allai, pendant mon séjour à Udine, revoir Venise, où j'avais été
plusieurs fois pendant ma première jeunesse. Le général Miollis y
commandait: On ne pouvait pas en confier la garde et la conservation à
de meilleures mains.
Je fus de là, à Milan, voir Eugène Beauharnais, qui y exerçait les
fonctions de vice-roi d'Italie. Il venait d'épouser une princesse de
Bavière de la plus grande beauté, modèle de douceur et de vertu. Il faut
être l'objet de la prédilection du ciel pour rencontrer une pareille
femme, aussi accomplie de toutes les manières, quand on est marié par
les combinaisons de la politique. Eugène se livrait avec ardeur à
l'exécution de ses devoirs. Bon jeune homme, d'un esprit peu étendu,
mais ayant du sens, sa capacité militaire était médiocre: il ne manquait
pas de bravoure. Son contact avec l'Empereur avait développé ses
facultés; il avait acquis ce que donnent presque toujours de grandes et
d'importantes fonctions exercées de bonne heure, mais il a toujours été
loin de posséder le talent nécessaire au rôle dont il était chargé.
On l'a beaucoup trop vanté; on a surtout vanté son dévouement et sa
fidélité dans la crise de 1814. Ces talents prétendus se sont bornés à
faire alors une campagne fort médiocre, et cette fidélité tant proclamée
a eu pour résultat de faire tout juste le contraire de ce qui lui avait
été prescrit, et précisément ce qu'il fallait pour assurer la chute de
l'édifice qui a croulé avec tant d'éclat. Il s'était fait illusion sur
sa position; il avait cru à la possibilité d'une existence souveraine
indépendante, mais peu de jours suffirent alors pour le détromper. Il
avait bâti sur des nuages. Je reparlerai de lui avec détail et de
manière à fixer l'opinion de la postérité sur son compte.
Je passais mon temps de mon mieux dans cette délicieuse Italie. Je ne
l'ai jamais habitée ou même traversée sans éprouver un sentiment de
bonheur. Son beau soleil, les grands souvenirs qu'elle rappelle, ont
constamment agi sur moi d'une manière puissante. L'esprit prompt et
l'intelligence supérieure de ses habitants m'ont toujours frappé, et
plus encore en cette circonstance qu'en toute autre. Je venais de passer
deux ans avec les Hollandais et les Allemands. Si la nature a donné à
ces peuples de grandes facultés, la promptitude de la compréhension n'en
fait pas partie. Cette facilité à concevoir, notre apanage aussi, à nous
autres Français, leur est refusée. Pour pouvoir espérer d'être bien
compris d'un Allemand, il faut lui répéter la même chose plusieurs fois
et de différentes manières. En quittant l'Autriche, je continuai
machinalement la même méthode. Je m'aperçus bientôt combien cela était
inutile. Ceux auxquels je parlais m'avaient compris même avant que mes
premières explications fussent achevées, et souvent même ils en avaient
tiré des conséquences qui m'avaient échappé à moi-même.
Pour ajouter aux agréments du séjour d'Udine, nous imaginâmes de faire
jouer la comédie. Un de mes régiments, le 9e, se recrutait à Paris.
Parmi les soldats de ce corps se trouvaient beaucoup de jeunes acteurs,
envoyés par la conscription. On monta une troupe; des spectacles publics
furent donnés au théâtre, et firent accourir toute la province.
Le souvenir de ce régiment m'engage à dire un mot sur l'esprit
militaire. Qui croirait, au premier aperçu, qu'un régiment, entièrement
recruté à Paris, dans une population en général faible et souvent
énervée par la débauche, fût bon à la guerre et brave devant l'ennemi?
Qui n'imaginerait qu'un régiment, recruté par des paysans en Alsace, en
Franche-Comté, en Bourgogne, ne fût préférable? Eh bien, il n'en est
rien. Un pareil régiment pourra mieux supporter les fatigues de la
guerre, être plus discipliné; mais il ne se battra pas avec plus de
courage, et souvent se battra moins bien. Notre métier est un métier
d'amour-propre, et les Parisiens en ont beaucoup. Voilà l'explication.
Rien de plus difficile à conduire habituellement que de pareils soldats,
à cause de mille prétentions, de réclamations incessantes, etc.; mais
aussi rien de plus résolu devant l'ennemi. Ils se sentent tous capables
de fonctions supérieures à celles de soldat; de là leur mécontentement
et leurs demandes continuelles.
Pour mettre plus en rapport leurs facultés avec leurs prétentions, il me
paraîtrait juste, équitable et conforme aux intérêts du service de
répartir dans tous les régiments les conscrits des grandes villes. Leur
nombre étant peu considérable dans chaque corps, ils trouveraient plus
facilement un débouché et auraient plus de chances de fortune. Les corps
manquent souvent de sujets capables d'avancement; ils en seraient
abondamment pourvus, et tout le monde se trouverait bien de cet
arrangement.
On avait envoyé en Dalmatie le général Lauriston, comme commissaire,
pour la remise des places, et le général Molitor, avec une division,
pour en prendre possession. Sa marche fut lente, beaucoup de temps fut
perdu, et le commissaire autrichien, ainsi que je l'ai déjà dit, fit
ouvrir les portes de Castelnovo et de Cattaro aux Russes, sous prétexte
que les Autrichiens n'étaient tenus de garder les villes et de les
défendre que jusqu'au 15 février. Cette époque étant passée, ils ne
devaient pas se battre pour nous, qui n'étions pas leurs alliés:
raisonnement d'une mauvaise foi manifeste. Mais les Russes étaient en
possession, et il n'était pas facile de les chasser.
L'Empereur donna l'ordre, à cette occasion, au général Lauriston, de
prendre possession de Raguse, c'est-à-dire d'occuper cette place, comme
compensation et comme moyen d'observer les bouches de Cattaro. Ce petit
pays, qui jouissait du plus grand bonheur, dont les habitants sont doux,
industrieux, intelligents; oasis de civilisation au milieu de la
barbarie, vit disparaître tout son bien-être par ce conflit, dans lequel
la fatalité vint le mêler. Je n'en dirai pas davantage en ce moment sur
lui, me réservant d'entrer plus tard dans de plus grands détails sur ce
qui le concerne.
Près de Cattaro est le Monténégro, pays de hautes montagnes, de l'accès
le plus difficile; sa population est d'origine slave, et professe la
religion grecque. De temps immémorial, elle s'est affranchie de la
domination de la Porte Ottomane, et le pacha de Scutari n'a Jamais pu
parvenir à l'asservir. Le père du pacha actuel a été tué en combattant
contre elle. La Russie, dont les vues sur l'Orient datent de loin, et
dont la politique n'a jamais dévié un moment, a établi, depuis longues
années, des relations avec ce pays, et communique habituellement avec
lui par la Servie. Un archevêque, chef de la religion, reconnaît la
suprématie de l'autocrate de toutes les Russies. L'archevêque Petrovich,
homme d'un esprit supérieur et d'un fort grand caractère, vivait alors;
il était décoré du chapeau blanc, la plus haute dignité ecclésiastique
de cette église.
Le territoire des Monténégrins se divise en six comtés, dont deux
supérieurs et quatre inférieurs. Ces quatre derniers comptent
quarante-cinq mille habitants; les six donnent une population totale de
soixante mille âmes. Tout le monde est armé, et cette population peut
mettre environ six mille fusils en campagne. Le Vladika (archevêque)
gouverne ce pays par son influence, mais légalement. Un ordre politique,
dont il est seulement une partie, une assemblée nationale, décide toutes
les choses importantes, et nomme le gouverneur chaque année. Le Vladika
préside cette assemblée. Elle se réunit souvent et se compose d'un
député par famille. Voilà un gouvernement représentatif, dans un pays
encore barbare, et, si l'on étudie l'histoire, on voit que tous les
peuples ont commencé ainsi. Les assemblées, chez les Francs, le champ de
mai sous la seconde race, ne sont pas autre chose. Tous les hommes
marquants de la société étaient appelés à concourir à la décision des
choses importantes; il est donc dans la destinée des peuples d'adopter
cette forme de gouvernement à l'origine des sociétés, et d'y revenir
ensuite, quand des fautes et des souffrances les portent à chercher un
état meilleur. Ainsi les défenseurs des anciens usages devraient
pardonner à ceux qui aiment ces institutions, en raison de ce qu'ils
rétablissent d'une manière plus régulière ce qui exista un peu
confusément autrefois.
Dans les tribus arabes mêmes, le chef de la tribu se fait assister des
anciens. C'est dans la famille seule que l'on trouve l'exemple de
l'unité de pouvoir. Mais quel caractère a ce pouvoir-là! et quel
contre-poids contre son abus la nature a placé dans le coeur des
pères!...
Je reviens aux Monténégrins. On comprend quelle sensation produisit
parmi eux la cession des bouches de Cattaro aux Russes, et l'arrivée des
troupes russes de terre et de mer. Les anciennes relations se
resserrèrent, et le général russe eut une armée à ses ordres. Un moyen
d'action de plus se trouvait aussi dans la similitude du langage, les
Monténégrins parlant la langue slave dans toute sa pureté.
L'isolement dans lequel ils ont vécu depuis la conquête (douze ou treize
siècles), l'ignorance dans laquelle ils sont de nos besoins et de nos
arts, leur a rendu superflu de modifier leur langage, et la langue des
paysans monténégrins est restée stationnaire; elle est la même que celle
dans laquelle la Rible russe est écrite. Si l'on ajoute que
l'éloignement de la Russie la met dans l'impossibilité d'opprimer ce
pays, quoiqu'elle puisse le protéger, on conçoit l'union et l'obéissance
que ces circonstances établirent promptement de la part des Monténégrins
en faveur des Russes; de plus, les habitants de Cattaro, aux deux tiers
de la religion grecque, et presque tous livrés à la navigation,
n'espérant rien de favorable sous notre autorité, devinrent promptement
aussi les auxiliaires des Russes.
Le général Lauriston trouva dans les Ragusais une population soumise et
confiante. Les forces qu'il amenait n'étaient pas très-considérables,
mais elles suffisaient à la sûreté du pays s'il avait su en faire un
meilleur usage. Brave et honnête homme, mais d'une grande médiocrité, il
n'a jamais justifié, même un seul jour, sa fortune. Les Monténégrins
firent une irruption dans les canali dépendant de Raguse. De petits
détachements, ayant été envoyés sans précaution, furent battus, et des
têtes coupées, selon l'usage de l'Orient. Nos soldats furent intimidés;
deux mille quatre cents Russes suivirent les bandes qui descendaient de
la montagne, tandis que l'escadre venait canonner la place, et tout fut
mis dans le plus grand désordre. Les quatre à cinq mille hommes de
Lauriston, rejetés dans la place, y restèrent bloqués.
La ville de Raguse a une bonne enceinte en maçonnerie d'un relief
très-grand, flanquée par de grosses tours susceptibles d'être armées de
canons; la défense maritime est facile, ses remparts étant construits
de manière à être couverts d'artillerie. Lauriston ajouta à cette
défense l'occupation de la petite île de la Croma, qui couvre le port;
il la fit retrancher et armer. L'ennemi y débarqua, mais l'attaqua
vainement.
Les fortifications de Raguse sont adossées à la montagne dite de San
Sergio, haute de quatre cents toises au moins, très-raide et dominant
immédiatement le port. La ville elle-même est défilée par la pente
rapide du terrain sur lequel elle est bâtie, par la hauteur des maisons
et par celle des remparts. Le sommet de cette montagne aurait dû être
occupé immédiatement par une redoute. Mais Lauriston n'avait rien
préparé à cet effet. Après avoir essayé d'y combattre sans appui, ainsi
que dans une première position, il fut chassé de partout. L'ennemi,
maître du plateau et des pentes, put bloquer la ville avec facilité; il
l'assiégea, mais sans intelligence; et, au lieu d'établir des batteries
sur le flanc et au pied de la montagne, pour ouvrir les fortifications,
il amena tout en haut, et avec beaucoup de peine, une douzaine de
bouches à feu, canons et mortiers, avec lesquels il canonna et bombarda
Raguse. Ce feu ne pouvait effrayer que les enfants, et ne devait mener
à aucun résultat.
Cependant ce blocus, qu'on appelait le siège de Raguse, retentissait
dans toute l'Europe. Molitor avait peu de troupes, et elles étaient
disséminées dans cette immense Dalmatie; les communications
incroyablement difficiles de ce pays mettaient obstacle à un prompt
rassemblement et à une opération régulière, avec des moyens organisés
pour délivrer Lauriston.
L'Empereur, dans son impatience et son inquiétude, me donna l'ordre de
partir du Frioul pour la Dalmatie, dont il organisa les troupes en
armée. Il m'autorisa à emmener avec moi trois régiments d'infanterie à
mon choix; je pris le 18e, le 11e et le 35e de ligne, trois corps du
camp d'Utrecht.
Les ordres de l'Empereur m'étant parvenus le 14 juillet, j'étais en
route le 15 au soir. Une compagnie de voltigeurs, embarquée avec moi à
Fiume, forma mon escorte, et j'arrivai à Zara aussi promptement que
l'état de la mer le permit. À mon arrivée à Zara, j'appris que le siége
de Raguse était levé. Molitor avait dégagé Lauriston. Après avoir
rassemblé tout ce qu'il avait de disponible, c'est-à-dire deux
régiments, les 81e et 79e, deux excellents corps, et quelques centaines
de Pandours, milice employée dans ce pays, fait tout ce que la
prévoyance la plus minutieuse lui avait suggéré pour faciliter son
entreprise, pourvu ses troupes de vivres, de moyens de pansement et de
nombreux chevaux de bât, dont la Dalmatie est fort riche, afin d'assurer
la conservation et le transport des blessés, Molitor entra en opération.
Il exagéra ses forces et les annonça très-supérieures à ce qu'elles
étaient réellement. Parti de Stagno en cheminant d'abord sur le bord de
la mer, il se porta, avant d'arriver au val d'Ombla, sur les crêtes qui
le contournent, et, les suivant constamment, il déboucha dans la plaine
de rochers qui forme le plateau de San Sergio.
Les commandants turcs sur la frontière correspondaient avec Molitor et
lui donnaient des nouvelles. Hadgi, bey d'Uttovo, fort dévoué aux
Français, lui écrivit pour lui annoncer que, grâce à Dieu, l'ennemi
n'avait pas plus de vingt-cinq mille hommes. Cet avis peu rassurant
n'effraya pas le général, qui savait bien dans quelle erreur les gens
étrangers au métier de la guerre, et en particulier les Turcs, tombent
dans l'évaluation des troupes qu'ils voient. Il y avait deux mille
quatre cents Russes et quatre à cinq mille Monténégrins ou Bocquais.
C'était déjà beaucoup pour moins de trois mille hommes qu'il amenait
avec lui. À son approche, il y eut un léger engagement avec les
Monténégrins; mais, ceux-ci s'étant retirés, les Russes en firent autant
sans combattre, et Molitor arriva, le 5 juillet, avec sa colonne, sur la
hauteur qui domine Raguse.
On a loué, avec raison, cette opération de Molitor; mais, certes, il ne
pouvait pas voir tomber Raguse faute de vivres et faire prisonnier un
général français, avec plus de quatre mille cinq cents soldats, sans
avoir tenté de les délivrer. Il avait peu de monde, il est vrai; et
cependant son opération, conduite tout à la fois avec prudence et
vigueur, obtint le succès le plus complet. La garnison de Raguse fut
débloquée par une troupe de beaucoup inférieure à sa force.
Lauriston, fort surpris de voir disparaître les Russes des positions
qu'ils occupaient et de les y voir remplacés par des soldats portant des
uniformes français, eut la simplicité de dire que peut-être c'était un
piége de l'ennemi: des soldats russes habillés en Français, dans le but
de lui faire ouvrir la ville et de le surprendre. La vue de Molitor en
personne fut presque nécessaire pour le convaincre.
Mais Molitor dut rester hors des murs pendant quelque temps. Les portes
de Raguse sont couvertes par un fossé et un pont-levis. Lauriston, par
un excès de timidité, les avait fait murer et garnir de terre; et
cependant, une porte, placée dans un rentrant, se trouve le point le
moins attaquable de la fortification.
On se mit à la besogne pour ouvrir. Un certain M. de Thiars, depuis si
marquant par l'opposition la plus hostile aux Bourbons, ancien émigré et
aide de camp du duc d'Enghien, alors chambellan de l'Empereur, rempli de
prétentions que rien ne justifiait, se hâta d'aller au-devant du général
Molitor, le suppliant de ne pas l'oublier dans son rapport.
«J'ai fait, lui dit-il, peu de chose; mais enfin je suis le premier
officier que vous ayez rencontré.» Les soldats, en entrant, l'ayant
trouvé à la porte, et voyant la clef de chambellan à son habit,
l'appelaient le portier de l'Empereur.
Instruit, à mon arrivée à Zara, du succès de la marche de Molitor,
j'envoyai, suivant mes instructions, au 35e régiment (un des régiments
en route pour me joindre) l'ordre de rétrograder et de rentrer dans le
Frioul.
Je trouvai à Zara M. Dandolo, exerçant, pour le roi d'Italie, les
fonctions de provéditeur général ou de gouverneur civil. On le connaît
déjà; il avait fait partie du gouvernement provisoire de Venise en 1797,
et aussi de la députation de Venise qui se rendait à Paris dans
l'intention de corrompre les directeurs, et d'obtenir d'eux le rejet du
traité de Campo-Formio. J'ai raconté en son lieu la scène remarquable
qui se passa à cette occasion sous mes yeux, dans le cabinet du général
Bonaparte, à Milan.
Ce Dandolo, l'homme le plus vain du monde, n'imagina-t-il pas d'élever
des prétentions à mon égard et de disputer le rang avec moi, général en
chef, grand officier de l'Empire! etc. Il prétendait presque trancher du
souverain. Quoique logés dans le même palais, nous nous vîmes seulement
par ambassadeur. Je continuai, le lendemain, ma route pour Raguse. Il
porta les plaintes les plus vives sur le prétendu manque d'égards dont
il avait été l'objet, fut tancé en réponse, et reçut l'ordre de réparer
ses torts en venant me voir à mon quartier général, ordre qu'il exécuta
quand je fus rentré à Spalatro, où je m'établis pour l'hiver.
J'allai à Zara pour lui rendre sa visite à mon tour. Sa femme, charmante
personne, me plut beaucoup. Je lui donnai des fêtes et prolongeai mon
séjour à Zara. Dandolo était jaloux comme un Italien du moyen âge. Alors
M. le provéditeur général ne pouvait plus m'accuser de manquer de soins
et de compter mes visites avec lui.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE NEUVIÈME