LIVRE HUITIÈME

1805

SOMMAIRE.--L'armée dirigée sur Mayence.--Le capitaine Leclerc et

l'électeur de Bavière.--Arrivée à Wurtzbourg.--Le territoire

d'Anspach.--L'armée autrichienne.--Détails.--Mack.--L'esprit et le

caractère.--Disposition de l'armée.--Obstination de Mack.--Combat de

Wertingen: Lannes et Murat.--Ney au pont de Gunzbourg.--L'Empereur à

Augsbourg.--Position de Pfuld.--L'ennemi cerné.--L'archiduc

Ferdinand.--Description de la place d'Ulm.--Les nouvelles

fourches.--Valeur comparée des troupes françaises et

étrangères.--L'armée sur l'Inn.--Marmont dirigé sur Lambach, sur

Steyer.--Une partie de l'armée sur la rive gauche du Danube, à

Passau.--Combat d'Amstetten.--Mortier à Dürrenstein.--Marmont à Leoben

à la rencontre de l'armée de l'archiduc Charles.--Bataille de Caldiero:

Masséna contre l'archiduc.--Marche de Marmont en Styrie.--Le capitaine

Onakten.--Le capitaine Testot-Ferry: brillant fait

d'armes.--Incertitudes sur la direction de l'archiduc Charles.--Marmont

prend position à Gratz.--Sécurité de l'Empereur à l'égard de l'archiduc

Charles.--Le hasard, la bravoure, la présence d'esprit, et le pont du

Thabor: Lannes et Murat.--La surprise du pont décide la direction de la

campagne.--Bataille d'Austerlitz.--Les sacs russes.--Retraite de Marmont

sur Vienne.--L'armistice.

Le 5 fructidor (24 août) le maréchal Berthier, major général de l'armée,

m'écrivit pour me prévenir de tout disposer pour débarquer mon corps,

les événements de l'escadre de l'amiral Villeneuve devant faire

probablement ajourner l'expédition d'Angleterre tandis que le mouvement

des Autrichiens, qui avaient passé l'Inn, nous appellerait en Allemagne.

Le 10 (29), je reçus l'ordre de débarquer et de me mettre en route sur

Mayence; et, le 12 (31), toutes mes troupes, artillerie, cavalerie,

matériel, personnel et chevaux, étaient en plein mouvement pour ma

nouvelle destination.

Mon corps d'armée se composait de vingt-cinq bataillons, savoir: treize

français et douze bataves; de onze escadrons, sept français et quatre

bataves; quarante pièces de canon, le tout faisant vingt et un mille

cinq cents hommes et trois mille chevaux. Il formait trois divisions,

deux françaises, la deuxième complétée par un régiment batave, et une

hollandaise; les deux premières commandées par les généraux Boudet et

Grouchy, et la troisième par le général Dumonceau.

Je reçus l'ordre d'assurer la conservation de l'escadre et de la flotte

de transport, et de pourvoir à la défense de la Hollande. J'y laissai,

pour cet objet, quatorze mille hommes convenablement répartis.

Le major général me prescrivit de me rendre en poste à Mayence, aussitôt

après avoir tout disposé et mis mes troupes en mouvement; de prendre le

commandement de cette place, et de donner tous les ordres nécessaires à

son armement et aux travaux à faire à Cassel; d'entrer en communication

avec le maréchal Bernadotte, en marche pour se rendre à Wurtzbourg; de

chercher à connaître le mouvement des Autrichiens sur le Danube, et tout

ce qui se passait en Allemagne; enfin de mettre, autant que possible, la

frontière en état de défense, et de tenir au courant l'Empereur de tout

ce que j'apprendrais d'important.

Tous les corps d'armée partirent simultanément, se dirigeant ainsi sur

le Rhin. L'armée des côtes prit le nom de grande armée, et fut divisée

en sept corps, qui prirent les numéros suivants:

L'armée de Hanovre, commandée par le maréchal Bernadotte, prit le numéro

un; mon corps d'armée le numéro deux; le camp de Bruges, commandé par le

maréchal Davoust, le numéro trois; le camp de Boulogne, commandé par le

maréchal Soult, le numéro quatre; le corps composé de réserves de

grenadiers, commandé par le maréchal Lannes, le numéro cinq; le camp de

Montreuil, commandé par le maréchal Ney, le numéro six; enfin le corps

d'embarquement, qui était en Bretagne, et commandé par le maréchal

Augereau, le numéro sept.

Ainsi six corps d'armée, faisant environ cent soixante-dix mille hommes,

se trouvèrent, en peu de jours, réunis, manoeuvrant dans le même système

et pouvant se mettre en ligne.

Cette armée, la plus belle qu'on ait jamais vue, était moins redoutable

encore par le nombre de ses soldats que par leur nature: presque tous

avaient fait la guerre et remporté des victoires. Il y avait un reste du

mouvement et de l'exaltation des campagnes de la Révolution; mais ce

mouvement était régularisé; depuis le chef suprême, les chefs de corps

d'armée, et les commandants des divisions jusqu'aux simples officiers et

aux soldats, tout le monde était aguerri. Le séjour de dix huit mois

dans de beaux camps avait donné une instruction, un ensemble qui n'a

jamais existé depuis au même degré, et une confiance sans bornes. Cette

armée était probablement la meilleure et la plus redoutable qu'aient vue

les temps modernes.

À mon arrivée à Mayence, je me mis en rapport avec nos divers ministres

et résidents. J'envoyai le capitaine Leclerc, un de mes aides de camp,

auprès de l'électeur de Bavière, à Wurtzbourg, pour lui annoncer ma

prochaine arrivée et le rassurer. Ce prince, effrayé de sa position,

avait si peur de se compromettre, que, n'osant pas le recevoir comme

officier français, au milieu des espions dont il était entouré, il lui

fit dire de venir en redingote chez lui, en s'annonçant comme un

marchand de dentelles. Cet officier, très-spirituel et très-distingué,

qui, bien des années après, est mort des suites de ses blessures reçues

à la bataille de Salamanque, lui annonça mon prochain passage du Rhin

avec trente mille hommes, nombre exagéré de près de moitié; l'électeur

trouva ce secours bien faible, et demanda combien de monde amenait

Bernadotte. Ce maréchal avait seize mille hommes; Leclerc lui en donna

vingt-cinq mille. Alors l'électeur se crut perdu; il ne parlait que de

la force des Autrichiens, de leur armée immense. En peu de temps il put

être convaincu qu'il ne nous fallait pas autant de monde qu'il croyait

pour obtenir la victoire.

Mes troupes arrivées à Mayence, le passage du Rhin s'opéra aussitôt, et,

le deuxième jour complémentaire (20 septembre) je quittai cette ville

pour me rendre à Wurtzbourg.

Le prince de Hesse-Darmstadt avait dû réunir quatre mille hommes de ses

troupes à mon corps, et de nombreux moyens de transport; mais il manqua

de parole et différa l'exécution. Le prince de Nassau fut plus exact.

L'avenir n'était pas suffisamment clair aux yeux de ces petits princes;

et ceux qui pouvaient gagner du temps avant de se déclarer hautement ne

négligèrent rien pour y parvenir. Ainsi les secours promis et annoncés

se réduisirent à peu de chose.

Un mois plus tard tout le monde était à nos pieds et ne parlait que de

dévouement.

Pendant mon mouvement sur Wurtzbourg, le troisième corps passait le

Rhin, le 4, à Manheim, le quatrième à Spire, le sixième en face de

Durlach, le cinquième à Kehl.

Le premier corps, après avoir opéré sa jonction à Wurtzbourg avec le

deuxième, marcha par Anspach pour se porter sur le Danube: les troupes

bavaroises se réunirent à lui. Mon corps, le deuxième, marcha

parallèlement à peu de distance et passa par Rotenbourg, Treuslingen,

Pappenheim, Eichstadt et Neubourg. Le troisième, en communication avec

moi, passa par Heidelberg et Dinkelsbhül, et vint à Neubourg; le

quatrième par Heilbronn, Hall, Rosenberg, Nordlingen et Goppingen; le

cinquième par Louisbourg, Stuttgard, Esslingen. Tout cet admirable

mouvement stratégique étant effectué, le 16, l'armée se trouvait sur le

flanc et les derrières de l'ennemi, à six lieues du Danube.

Les premier, deuxième et troisième corps avaient violé le territoire

prussien compris dans la ligne de neutralité; les autorités prussiennes

firent des protestations, sans opposer aucun obstacle; mais le roi de

Prusse, qui avait résolu de conserver une exacte neutralité et de la

faire respecter, se décida, dès ce moment, à se joindre à nos ennemis.

La bataille d'Austerlitz et les événements qui suivirent en suspendirent

momentanément les effets.

Les détails des circonstances qui changèrent les dispositions du roi de

Prusse sont venus plus tard à ma connaissance; et, comme ils sont

authentiques et que je les tiens de la bouche même du prince de

Metternich, ils méritent d'être consignés ici.

Le roi avait formellement annoncé son intention de rester neutre; mais

l'empereur Alexandre, qui comptait sur la faiblesse du roi et sur les

auxiliaires qu'il avait à cette cour, ne doutait pas de parvenir à

l'entraîner; aussi dirigea-t-il sans hésiter des colonnes sur la Pologne

prussienne, qu'elles devaient traverser pour entrer sur le territoire

autrichien. Le prince Dolgorouki, aide de camp de l'empereur de Russie

et un de ses faiseurs, fut envoyé à Berlin pour annoncer au roi que les

troupes russes entreraient tel jour sur le territoire prussien. Le comte

Alopeus, ministre de Russie à Berlin, conduisit aussitôt Dolgorouki à

l'audience du roi, pour lui faire cette communication. Il était

accompagné du comte de Metternich, ministre d'Autriche. Le roi répondit

avec emportement, et déclara que l'oubli de ses droits et cette insulte

le forceraient à se jeter dans les bras des Français; il dit au premier

(Dolgorouki) que le seul remède était de repartir immédiatement pour

arrêter les colonnes russes avant leur entrée sur le territoire

prussien, ce qui était, faute de temps, à peu près impossible. Cette

orageuse conférence tirait à sa fin et tout semblait sans remède, quand

on gratta à la porte du roi: un ministre entre et apporte le rapport

officiel de la marche des troupes françaises et de leur entrée sur le

territoire d'Anspach.

Le roi se calma sur-le-champ et dit au prince Dolgorouki: «Dès ce

moment, mes résolutions sont changées, et désormais je deviens l'allié

de l'empereur de Russie et de l'empereur d'Autriche.» Et il est resté

fidèle à ce parti, que l'honneur lui commandait de suivre, mais qui

d'abord a été si funeste pour lui.

Telles sont les circonstances de cette crise. La résolution de la Prusse

fut la conséquence de ce mépris du droit des gens dont Napoléon se

rendit souvent coupable quand il se croyait le plus fort. En respectant

le territoire prussien, et la chose lui était facile, Napoléon avait un

allié au lieu d'un ardent ennemi.

Pendant ce temps, l'Autriche avait réuni son armée d'Allemagne à Ulm,

noeud des routes d'où on peut se porter dans plusieurs directions, et

bon point stratégique. Une partie de l'armée occupait les débouchés de

la forêt Noire, et voyait pour ainsi dire la vallée du Rhin. L'armée

autrichienne, déjà forte de soixante-dix mille hommes, était destinée à

être renforcée par l'armée russe en marche, mais encore éloignée. Cette

combinaison avait fait jeter en Italie la plus grande partie des forces

autrichiennes, et l'archiduc Charles, qui les commandait, réunissait

sous ses ordres cent vingt mille combattants.

L'archiduc Ferdinand commandait nominalement l'armée d'Allemagne; le

général Mack avait le pouvoir positif. Cet arrangement rappelait les

dispositions faites du temps de Louis XIV, et toujours funestes. Il

porta les mêmes fruits en cette circonstance: et il en sera constamment

de même. Il est contre la nature des choses de multiplier inutilement

les rouages du commandement; d'affaiblir l'autorité en la divisant; de

rendre l'obéissance incertaine en donnant à l'un le pouvoir, à l'autre

les honneurs; en admettant des conseils, des discussions, le concours de

plusieurs personnes, là où il ne peut et doit y avoir qu'une tête, un

bras, une volonté. Il faut bien choisir le chef, l'investir de pouvoir

et de confiance, lui donner la gloire du succès avec la responsabilité

tout entière des événements, et s'abandonner à son génie et à sa

fortune.

L'organisation autrichienne était donc mauvaise; le choix de Mack, de

plus, était malheureux: déjà cet officier général avait vu fondre entre

ses mains, sans combattre, l'armée napolitaine dans la précédente

guerre; mais on avait mis cet événement sur le compte des soldats

napolitains, et leur réputation donnait beau jeu à ses partisans pour le

défendre. Mais Mack, homme incomplet, d'une imagination vive et d'un

caractère faible, était peu propre au commandement: une proportion

inverse des facultés est nécessaire pour occuper convenablement ce poste

élevé.

Le caractère doit dominer l'esprit, car il vaut mieux exécuter avec

vigueur ce qu'on a projeté avec plus ou moins de talent que de se perdre

dans des conceptions toujours nouvelles, et d'exécuter faiblement et

d'une manière incertaine des projets habilement conçus. Cette manière

d'opérer enlève nécessairement les chances favorables et présente à

l'ennemi des occasions faciles à saisir au milieu d'une espèce de chaos

amenant presque toujours une catastrophe. Mack aurait pu être un bon

instrument entre les mains d'un général habile; mais, devenu chef, il

perdit le sens et le jugement dès que la fortune lui fut contraire.

Notre mouvement fut ignoré par Mack, ou il n'en eut qu'une faible idée.

Cependant il lui était facile de faire explorer l'Allemagne par ses

officiers. Il ne voulut croire à notre marche qu'au moment où il était

trop tard pour s'y opposer; et, quand la crise arriva, il ne sut pas, à

force d'énergie, réparer ses fautes et sauver au moins une portion de

son armée. La seule chose raisonnable, dans tout ce désastre, fut tentée

par l'archiduc Ferdinand, et contre la volonté formelle de Mack.

Le 16 vendémiaire (8 octobre), toute l'armée était en ligne, et placée

de la manière suivante: le premier et le deuxième corps à Eichstadt, le

troisième à Monheim, le quatrième à Goppingen, le cinquième à Neresheim;

et le sixième, le 15 à Heidenheim.

L'obstination de Mack à garder sa position venait de l'exemple que lui

avait donné le général Kray en 1796. Mais il n'y avait aucune similitude

dans les deux situations: Moreau n'avait pas franchi l'Iller, et Jourdan

n'avait pas dépassé Bamberg, où il avait été battu. Dans une situation

semblable, Ulm était le noeud naturel des armées autrichiennes. Ici il

en était tout autrement: des têtes de colonne s'étaient montrées à

dessein vers Stuttgard, pour masquer le mouvement général qui s'opérait

sur le flanc et les derrières de l'armée autrichienne.

L'arrivée de toute l'armée française aux points indiqués fit sentir

enfin au général Mack la nécessité de changer ses dispositions. Soit

qu'il se résolût à effectuer sa retraite, soit qu'il s'abandonnât à

l'étrange idée de défendre l'espace, compris entre l'Iller, le Danube et

le Lech jusqu'à l'arrivée des Russes, il fallait garder le Danube,

depuis Donauwerth jusqu'à Ulm, et tenir en force Donauwerth, ainsi que

les points intermédiaires, tels que Gunzbourg. En conséquence, il donna

l'ordre à une réserve de douze bataillons de grenadiers et du régiment

de cuirassiers du duc Albert, commandée par le général Auffenberg, et

qui venait du Tyrol, de se porter, à marches forcées, sur Donauwerth.

Mais, sur ces entrefaites, Murat avait passé le Danube à Donauwerth même

avec une nombreuse cavalerie. Soutenu par le cinquième corps de Lannes,

il rencontra cette colonne à Wertingen, l'attaqua avec vigueur et

l'enveloppa. Elle fut dispersée, prise ou détruite. Les débris de

l'infanterie se jetèrent dans les marais du Danube, à Dillingen; les

débris de la cavalerie se sauvèrent derrière le Lech.

Le général Mack avait rassemblé la masse de ses forces autour d'Ulm. Une

partie sur la rive gauche, en vue des hauteurs d'Albeck, occupait le

couvent d'Elchingen; dix mille étaient à Gunzbourg et se liaient avec

les derrières par la rive gauche.

Pendant ce temps, le maréchal Ney, avec le sixième corps, occupait

Albeck, tenait en échec la partie de l'armée autrichienne placée sur la

rive gauche, et couvrait ainsi le pont de Donauwerth. Soult, avec le

quatrième corps, avait passé à Donauwerth et remonté le Lech sur les

deux rives, et occupé Augsbourg et Friedberg.

Le premier corps et les Bavarois avaient passé le Danube à Ingolstadt,

tandis que le troisième et le deuxième, l'ayant franchi à Neubourg,

s'étaient dirigés sur Aichach. Le troisième corps continua son mouvement

sur Munich à l'appui du premier. Mais, les nouvelles des Russes étant

rassurantes, je reçus l'ordre, le 19 (11 octobre), de me rendre à

Augsbourg, où je m'établis dans le magnifique faubourg Lechhausen. La

division batave fut chargée d'entrer dans la ville pour y faire le

service: chose heureuse pour elle, car, si elle m'avait suivi dans le

mouvement que j'exécutai par une nuit obscure et des chemins de traverse

très-difficiles, il est probable qu'elle s'y serait fondue en entier,

ainsi qu'il advint à un régiment batave attaché à ma seconde division.

Par suite de ces divers mouvements, et grâce à l'incroyable et stupide

apathie de Mack, l'armée autrichienne était entièrement tournée, prise

à revers dans toutes ses lignes de retraite, depuis le Tyrol et

l'Autriche jusqu'en Bohême.

Après l'affaire de Wertingen, Murat et Lannes marchèrent sur Ulm par la

rive droite. Mais, pendant ce temps, Ney, qui voulait prendre part aux

événements, tomba sur le flanc de l'ennemi; et, après avoir chassé tout

ce qu'il avait devant lui, passa le pont de Gunzbourg de vive force, mit

en déroute le corps chargé de le défendre, et prit le général d'Aspre,

qui le commandait. Le 59e régiment eut la gloire de franchir le pont

sous le feu de l'ennemi; mais il acheta l'honneur de ce succès par la

mort de son colonel, officier d'une grande espérance, Gérard Lacuée,

aide de camp de l'Empereur. Ce fait d'armes rappelait Lodi et nos beaux

jours d'Italie.

Après le combat de Gunzbourg, le maréchal Ney donna ordre au général

Dupont, resté à Albeck, de resserrer davantage l'ennemi sur Ulm.

Celui-ci y marcha directement et soutint contre des forces quadruples

un combat où il fut presque toujours victorieux. Il fit à l'ennemi

autant de prisonniers qu'il avait de soldats. À la nuit il reprit sa

position d'Albeck. L'ennemi avait pris les équipages de la division, et

cette perte causa une diversion utile au général Dupont.

Je trouvai le quartier général à Augsbourg, et j'y revis l'Empereur.

Cette ouverture de campagne lui présageait des succès qui ne tardèrent

pas à se réaliser, et il m'en entretint avec une grande satisfaction. Il

me parla avec indignation de la conduite de l'amiral Villeneuve et

exprima de vifs regrets des obstacles qu'il avait apportés à la descente

en Angleterre. Ceux qui ne croient pas à la réalité du projet auraient

bien vite changé d'opinion s'ils l'avaient entendu en ce moment. Il me

tint ce jour-là le propos que j'ai rapporté précédemment, et qui décèle

toute sa pensée sur les conséquences de l'expédition d'Angleterre.

Je reçus l'ordre, le 20 vendémiaire (12 octobre), de partir avec mes

deux divisions françaises, ma cavalerie et vingt-quatre bouches à feu,

pour me porter, à marches forcées et par le chemin le plus direct, sur

l'Iller, à Illertiessen, en passant par Usterbach et Taimanhain, afin de

couper la route qui conduit d'Ulm à Memmingen. Je me rapprochai ensuite

d'Ulm, et relevai sur cette rive du Danube le corps de Lannes et la

cavalerie de Murat, qui, ayant continué leur mouvement et rejeté

l'ennemi sur la rive gauche, repassèrent le Danube et vinrent se joindre

au sixième corps, commandé par le maréchal Ney.

Mon camp fut placé au village et à la position Pfuld, mes postes établis

dans le petit faubourg, en face de la ville, dont le pont de

communication était rompu. D'un autre côté, le maréchal Soult, avec le

quatrième corps, après avoir marché sur Memmingen, qui avait capitulé,

et détruit quelques corps isolés dont il avait fait la rencontre,

s'était porté sur Biberach. Il gardait ainsi tous les débouchés de la

Haute Souabe.

De quelque côté que l'ennemi voulût se porter, il avait d'abord deux

corps d'armée à combattre, et ensuite presque toute l'armée.

Mais, avant l'exécution entière de ces mouvements, le maréchal Ney était

resté seul sur la rive gauche et avait même une partie de ses troupes

sur la rive droite. L'ennemi voulut tenter de s'ouvrir un passage en

marchant sur lui. L'ennemi tenait en force le pont d'Elchingen et

l'abbaye qui le domine; la possession de ce poste aurait couvert son

flanc droit et protégé son mouvement projeté sur Nordlingen. L'archiduc,

ayant formé les vingt mille hommes de troupes qu'il conduisait en deux

divisions commandées par le général Werneck et le prince de

Hohenzollern, attaqua nos troupes brusquement à Albeck, les en chassa,

et rendit ainsi libre le chemin de la Bohême. Dans le même temps, le

maréchal Ney, avec la majeure partie de son corps d'armée, attaquait

l'abbaye d'Elchingen, défendue par le général Laudon, et passait le pont

sous le feu de l'ennemi, tandis que, d'un autre côté, le maréchal Lannes

et Murat balayaient la rive droite et forçaient le corps ennemi qui s'y

trouvait à rentrer dans la place. Aussitôt le chemin de retraite ouvert,

l'archiduc avait marché avec sa cavalerie à tire-d'aile. L'infanterie le

suivit pesamment; mais la division Dupont, revenue de son

étourdissement, attaqua de nouveau l'ennemi, le culbuta, reprit la

position qu'elle avait perdue, et coupa ainsi en deux l'armée

autrichienne.

Mack aurait dû faire combattre à outrance pour rouvrir le passage et

suivre le mouvement avec ce qui lui restait de troupes. L'archiduc,

après avoir attendu vainement deux jours, instruit que nous avions

rejeté Mack dans la place, continua sa marche; mais déjà il était bien

tard. Murat, dès le 23 vendémiaire (15 octobre) au soir, misa sa

poursuite avec sa cavalerie et la division Dupont, joignit et attaqua

l'arrière-garde du général Werneck, qu'il culbuta à Langenau, près de

Neresheim, et fit quatre à cinq mille prisonniers.

Une partie du corps de Lannes fut envoyée dans la direction de

Nordlingen. L'ennemi, dont la marche était ralentie par cinq cents

chariots, atteint, battu, cerné, mit bas les armes par capitulation,

ainsi que le général Werneck. Le prince de Hohenzollern et l'archiduc se

séparèrent de cette colonne avec deux ou trois mille chevaux qui leur

restaient et atteignirent heureusement la Bohême.

Le 23 au matin, le corps du maréchal Lannes occupait Elchingen et

Albeck, et le maréchal Ney se mettait en mouvement pour attaquer le

Michelsberg et enlever les positions occupées par l'ennemi. La garde

impériale et deux divisions de cavalerie étaient à l'abbaye d'Elchingen.

J'occupais, ainsi que je l'ai déjà dit, la rive droite pour contenir

l'ennemi de ce côté. S'il eût voulu marcher sur Memmingen, je serais

tombé sur son flanc et je me serais attaché à sa poursuite, tandis que

le maréchal Soult lui aurait barré le passage; et, si, au lieu de

prendre cette direction, il eût voulu descendre le fleuve par la rive

droite, je lui aurais aussi barré le passage, et j'aurais combattu

jusqu'à extinction pour conserver les ponts qui servaient à ma

communication avec l'Empereur et les corps de Lannes et de Ney.

La division de dragons du général Beaumont fut ajoutée à mes troupes et

mise sous mes ordres; l'ennemi ne tenta rien et attendit stupidement

l'attaque qu'on dirigea contre lui.

La place d'Ulm est petite et ne vaut rien; elle est dominée et en fort

mauvais état. Elle n'était capable d'aucune défense, surtout dans l'état

où elle se trouvait alors.

Le Michelsberg, position immense que cent mille hommes pourraient

occuper, n'a rien de particulier. Quelques travaux y avaient été

exécutés, mais des postes, à défaut de corps de troupes, y figuraient

des bataillons.

Attaquer la position et en chasser l'ennemi fut l'affaire d'un moment:

les Autrichiens, écrasés, rentrèrent confusément dans la place. Il ne

leur restait plus qu'à se rendre, et ils s'y résignèrent promptement. On

leur accorda quatre jours de répit, après lesquels ils devaient ouvrir

les portes de la ville et mettre bas les armes. Ils eurent ce qu'on est

convenu d'appeler les honneurs de la guerre, honneurs ressemblant plutôt

à l'exécution d'une condamnation et à un supplice solennel: ils

défilèrent devant leurs vainqueurs. Jamais spectacle plus imposant ne

s'était offert à mes yeux: le soleil le plus brillant éclairait cette

cérémonie, et le terrain le plus favorable ajoutait à la beauté du coup

d'oeil.

La ville d'Ulm, située sur la rive gauche du Danube, a un développement

assez petit. Une plaine parfaitement horizontale, de trois à quatre

cents toises de longueur environ, l'enveloppe, et cette plaine est

entourée elle-même par des montagnes qui s'élèvent régulièrement en

amphithéâtre. Au tiers de ce demi-cercle s'avance un rocher escarpé haut

de trente pieds.

Les troupes françaises bordaient la plaine, formées en colonnes, par

division et par brigade, ayant la tête de chaque colonne au bas de

l'amphithéâtre, et la queue plus élevée: l'artillerie de chaque division

entre les brigades.

Le corps de Lannes étant en route pour Munich, le mien et celui du

maréchal Ney, seuls présents, formèrent huit colonnes ainsi disposées

en pente.

L'Empereur était placé à l'extrémité du rocher dont j'ai parlé, ayant

derrière lui son état-major, et, plus en arrière, sa garde. La colonne

autrichienne, sortie par la porte d'aval et en suivant circulairement

une ligne parallèle à celle qu'indiquait la tête de nos colonnes,

défilait devant l'Empereur, et, à cent pas de là, déposait ses armes.

Les hommes désarmés rentraient ensuite dans Ulm par la porte d'amont:

vingt-huit mille hommes passèrent ainsi sous de nouvelles Fourches

Caudines.

Un pareil spectacle ne peut se rendre, et la sensation en est encore

présente à mon souvenir. De quelle ivresse nos soldats n'étaient-ils pas

transportés! Quel prix pour un mois de travaux! Quelle ardeur, quelle

confiance n'inspire pas à une armée un pareil résultat! Aussi, avec

cette armée, il n'y avait rien qu'on ne pût entreprendre, rien à quoi on

ne pût réussir.

Toutefois je réfléchis avec une sorte de compassion au sort de braves

soldats, mal commandés, dont la mauvaise direction a trompé la bravoure.

Personne ne doit leur reprocher un malheur dont ils sont victimes;

tandis que ce malheur est une faute, et peut-être un crime, de la part

de leur chef. Ces réflexions me vinrent, et elles furent inspirées par

le désespoir peint sur la figure de quelques officiers supérieurs et

subalternes. Mais elles furent remplacées par une sorte d'indignation en

remarquant un des principaux généraux, le général Giulay, dont l'air

était satisfait, et dont la préoccupation semblait n'avoir d'autre objet

que d'assurer une marche régulière et la correction dans les

alignements. Au fond, le désespoir dont je supposais toute cette armée

remplie était ressenti par peu de gens. Au milieu de la cérémonie, je me

rendis au lieu où les soldats mettaient les armes aux faisceaux; je dois

le dire ici: ils montraient une joie indécente en se débarrassant de

leur attirail de guerre.

Tel fut le résultat de cette campagne si courte et si décisive, où

l'habileté de nos mouvements fut admirablement secondée par l'ineptie du

général ennemi. Cette circonstance, au surplus, est une condition

nécessaire aux très-grands succès, même pour les plus grands généraux.

Je veux raconter deux faits qui, chacun dans son genre, ne sont pas

dépourvus d'intérêt. Le premier a pour objet de montrer combien est

grande la supériorité qu'ont sur les troupes mercenaires, enrôlées à

prix d'argent, des troupes françaises, et, en général, des troupes

nationales, levées comme les nôtres. J'avais complété ma seconde

division par un régiment hollandais. Ce régiment, après avoir campé à

Zeist pendant dix-huit mois, et reçu les mêmes soins que toutes mes

autres troupes, valait ce que la Hollande a jamais eu de meilleur. Il

était commandé par un nommé Pitcairn, excellent officier. Voici

cependant ce qui lui arriva. Dans la marche pénible effectuée pendant la

nuit, d'Augsbourg à Ulm, les troupes eurent beaucoup à souffrir: la

rigueur du temps, l'obscurité de la nuit, les mauvais chemins, la

longueur de la marche, éparpillèrent beaucoup de soldats. En arrivant

devant Ulm, j'avais à peine la moitié de mon monde; mais, en

vingt-quatre heures, tous les soldats français, à l'exception d'une

centaine peut-être, rejoignirent leurs régiments. Le 8e régiment batave,

fort de plus de mille hommes en partant d'Augsbourg, avait, en arrivant

devant Ulm, trente-sept hommes à son drapeau. Au bout de huit jours, il

avait quatre-vingts hommes; et jamais, pendant le reste de la campagne,

son effectif ne s'est élevé au delà de cent trente hommes. Tous les

soldats dispersés s'établirent dans des fermes en sauvegarde, et n'en

sortirent pas de toute la guerre. Comparez de pareilles troupes à celles

qui ont pour mobile l'honneur, le devoir, l'amour de la gloire et de la

patrie!

L'autre fait est celui-ci: j'avais plus de douze mille hommes campés sur

la hauteur de Pfuld. Ce village n'a pas quarante maisons. Nous y

restâmes cinq jours. L'ordre maintenu, les ressources furent consacrées

aux besoins de mes troupes, et elles ne manquèrent de rien.

Quel pays pour faire la guerre que celui où l'on trouve de pareils

produits, des hommes pour les conserver et des magasins ainsi tout

faits, dont on dispose sans contestation! car les Allemands, gens

éminemment raisonnables, savent d'avance et reconnaissent que les

soldats doivent être nourris. Quand ce qu'on leur enlève reçoit une

destination utile, ils s'en consolent. Le désordre seul les blesse et

les mécontente.

L'armée autrichienne en Souabe avait disparu. Le premier corps, soutenu

par le troisième, était entré à Munich. Les faibles débris de l'armée

autrichienne, consistant dans les corps de Kienmayer et de Merfeldt et

quelques autres détachements, ne faisant pas en tout vingt-cinq mille

hommes, étaient seuls en présence. Après avoir choisi pour sa base

d'opération le Lech, et Augsbourg pour sa place de dépôt, l'Empereur

porta toute son armée sur l'Inn.

Le sixième corps, resté à Ulm et affaibli de la division Dupont, reçut

l'ordre d'entrer dans le Tyrol. Après avoir pénétré par Kuffstein, il se

dirigea sur Inspruck, et fut chargé de chasser du Tyrol l'archiduc Jean,

qui s'y trouvait, mais dont la retraite était nécessitée par celle de

toutes les armées autrichiennes, et spécialement par le mouvement

qu'allait commencer incessamment l'archiduc Charles.

Le premier corps reçut l'ordre de se porter sur Wasserbourg et d'y

passer la rivière. Je reçus celui de prendre la même direction avec le

deuxième corps et de l'appuyer. Le troisième se porta entre Freising et

Mühldorf. Murat, avec la cavalerie et le cinquième corps, se dirigea sur

Haag et Braunau, et le quatrième sur le même point, par la grande route

de Hohenlinden. Le passage fut disputé, mais il s'effectua simultanément

sur tous les points.

Quoique les troupes russes, commandées par Koutousoff, fussent arrivées

sur les bords de l'Inn, les corps autrichiens de Kienmayer et de

Merfeldt combattirent seuls; il en fut de même pendant toute la retraite

jusqu'à Amstetten. Le désordre était tel en ce moment chez les

Autrichiens, que la place de Braunau, seule forteresse de cette

frontière, fut abandonnée. Sans garnison, armée et approvisionnée,

remplie de grands magasins de subsistances, pas un soldat ne s'y

trouvait: aussi les habitants ouvrirent-ils les portes aux premiers

Français qui se présentèrent.

Bernadotte continua son mouvement sur Salzbourg. Je fus d'abord chargé

de le soutenir; ensuite je reçus l'ordre de me porter sur Lambach.

Davoust, de Mühldorf, s'était porté sur Lambach, tandis que Murat,

soutenu par Soult, avait marché sur Wels, et Lannes sur Schoerding et

Lintz. Davoust chassa l'ennemi de Lambach, passa la Traun et se dirigea

sur Kremsmünster. Je marchais derrière lui en seconde ligne. Bernadotte

reçut l'ordre de se porter de Salzbourg sur Lambach. Par ces

dispositions, la droite était bien éclairée, et cependant toute l'armée

pouvait se réunir, si une bataille devenait nécessaire.

Les Russes firent leur retraite sur Ens par la route directe de Vienne;

mais les débris de l'armée autrichienne, manoeuvrant avec eux, étaient

trop peu de chose pour livrer bataille avec quelque espérance de succès,

et les armées du Tyrol et d'Italie trop éloignées pour venir sauver

Vienne. Koutousoff se décida donc à repasser brusquement le Danube sur

le pont de Krems, à détruire ensuite les moyens de passage, et à aller

ainsi au-devant des autres armées russes, en marche pour le joindre.

Mais je ne dois pas anticiper sur les événements.

Pendant ce temps, le maréchal Davoust s'avança sur Steyer et passa l'Ens

de vive force. Je m'y portai également, et je l'y remplaçai. Le maréchal

Soult passa la même rivière à Ens, à la suite du corps de Lannes, qui

lui-même était précédé par la cavalerie de Murat.

D'un autre côté, l'Empereur avait donné l'ordre au général Dupont de

suivre la rive gauche du Danube depuis Passau, soutenu par la division

Dumonceau. Lannes reçut aussi l'ordre de faire passer la division Gazan

sur des barques pour faire, avec la division de dragons du général

Klein, l'avant-garde de ce nouveau corps, mis sous les ordres du

maréchal Mortier. Celui-ci reçut l'ordre de se mettre en mouvement avant

d'avoir opéré la réunion de toutes ses troupes.

Nous supposions aux Russes l'intention de livrer bataille dans la

position de Saint-Pölten; mais, après avoir rallié tout ce qui était à

leur portée, ils avaient ralenti leur marche. On trouva une forte

arrière-garde à Amstetten. Un combat sanglant, où l'infanterie française

et l'infanterie russe s'abordèrent pour la première fois dans cette

guerre, fut livré. La victoire nous resta, et le mouvement rétrograde

des Russes fut accéléré.

Les Russes, ayant repassé le Danube à Krems et brûlé le pont, se

trouvèrent séparés de la masse de nos troupes, et n'ayant devant eux que

le corps commandé par Mortier, dont les divisions n'étaient même pas

rassemblées. Mortier, parti de Linz avec la seule division Gazan, trouva

l'ennemi occupant en force Stein et Dürrenstein, situés dans un horrible

défilé au pied du château de Dürrenstein, dont les ruines couronnent

cette position, lieu célèbre pour avoir servi de prison à Richard

Coeur-de-Lion, à son retour de Palestine. Koutousoff, opérant sa

retraite sur la Moravie, et allant, par conséquent, faire une marche de

flanc devant le corps de Mortier, devait à tout prix tenir le défilé,

pour être couvert. Par la raison contraire, Mortier devait le forcer:

aussi y alla-t-il tête baissée. Mais Koutousoff, forcé de combattre, fit

passer une forte colonne par les hauteurs, et prit ainsi en flanc et en

queue la division Gazan. On se battit de la manière la plus vigoureuse

dans les rues mêmes de Dürrenstein; on fit dix fois usage de la

baïonnette. La division Gazan combattit un contre six, et, malgré des

prodiges de valeur, elle allait succomber quand la division Dupont vint

la dégager et la sauver.

Murat, dont l'Empereur avait d'abord arrêté le mouvement sur Vienne, se

dirigea sur cette ville. Mais je dois rendre compte du mouvement opéré

par les autres corps sur la Styrie.

Davoust, après le passage de l'Ens à Steyer, reçut l'ordre de suivre

Merfeldt, qui se retirait par Waidhofen, Gaming et Mariazell. Dans ce

dernier lieu, il le joignit et le battit. Après ce succès, il changea sa

direction, se rapprocha de l'armée et marcha sur Vienne.

Je reçus l'ordre, le 16 brumaire (7 novembre), de partir également de

Steyer, de remonter l'Ens à marches forcées, de culbuter et prendre tout

ce que j'avais devant moi, et de me diriger ainsi sur Leoben, afin de

couvrir l'armée de ce côté et de connaître les mouvements de l'armée

autrichienne d'Italie.

Pendant les événements d'Ulm et depuis, les armées française et

autrichienne, en Italie, en étaient venues aux mains. Il existait une

grande disproportion dans les forces. L'armée autrichienne se composait

de cent vingt mille hommes des plus belles troupes, et Masséna n'avait

pas au delà de cinquante-cinq mille hommes. Il parvint cependant à

passer l'Adige et à s'emparer de Véronette. L'ennemi rassembla toutes

ses forces dans la position de Caldiero, barrant ainsi la vallée, des

montagnes à la rivière. Il y établit de bons retranchements.

Les projets, à l'ouverture de la campagne, avaient été sans doute d'une

autre nature; et la cour de Vienne, ainsi que l'archiduc, comptaient sur

la conquête de toute l'Italie. L'éloignement de l'armée française sur

les côtes de l'Océan, l'invasion et la conquête de la Souabe, sans coup

férir, par une armée placée aux débouchés de la vallée du Rhin,

l'arrivée prochaine de quatre-vingt mille Russes venant se joindre à

l'armée autrichienne, tout semblait devoir rassurer sur le sort de

l'Allemagne: alors plus d'obstacles pour l'Italie. La disproportion des

forces, devenue bien plus sensible après avoir fait les garnisons des

places, assurait à l'archiduc des succès faciles. Mais il en fut tout

autrement. La catastrophe si prompte, si entière, si imprévue d'Ulm,

changea tout. Les opérations de l'Italie ne pouvaient plus être que

secondaires. L'Allemagne envahie, le Tyrol conquis, l'archiduc ne

pouvait songer à s'avancer davantage, la prudence le forçait à attendre,

à se rapprocher même. Bientôt le salut de la monarchie lui commanda de

rentrer dans les États héréditaires avec autant de promptitude que le

maintien du bon ordre et la conservation de son armée pouvaient le lui

permettre.

Toutefois il lui était utile, avant de commencer son mouvement, d'avoir

sur l'armée française un succès décidé, pour être assuré de ne pas être

inquiété trop vivement dans sa marche. Masséna, de son côté, voulait,

par des mouvements offensifs, lui imposer et le retenir. Cette double

combinaison amena la bataille de Caldiero, où nous ne pouvions pas être

vainqueurs. Masséna la perdit; et, par suite, elle remplit le but de

l'archiduc, en lui assurant une paisible et facile retraite. La bataille

fut livrée le 30 octobre (8 brumaire), et le 2 novembre l'armée

autrichienne commença son mouvement.

Je partis de Steyer immédiatement après en avoir reçu l'ordre. La marche

que j'entreprenais n'était pas sans difficultés. L'Ens coule au milieu

de très-hautes montagnes; ses eaux sont encaissées; la vallée est

étroite; des ponts en bois, impossibles à rétablir s'ils étaient

détruits, doivent nécessairement être franchis; ainsi on peut se trouver

arrêté par des obstacles insurmontables dans cette vallée stérile, au

milieu de défilés à défendre. La saison ajoutait encore aux difficultés.

Nous étions au fort de l'hiver. On sait à quel point cette saison est

rigoureuse dans ces hautes montagnes, et combien les chemins glacés

qu'il faut parcourir retardent et contrarient la marche. Un mouvement

extraordinaire, rapide, était cependant nécessaire pour pouvoir espérer

de réussir.

À six lieues de Steyer, je rencontrai d'abord un premier obstacle

imprévu; il semblait de mauvais augure. Dans un lieu où la vallée est

fort resserrée, une portion de montagne qui s'était écroulée la veille

barrait le chemin et bouchait toute la vallée. Il fallut faire un

passage par-dessus le rocher et les éboulements qui l'avaient

accompagné. On y employa presque toute une journée.

À Steyer, je rencontrai une faible division en position: elle flanquait

la gauche du corps de Merfeldt, suivi par Davoust. Je l'attaquai, la

détruisis, et pris deux bataillons du régiment Giulay-infanterie.

Je continuai ma marche avec rapidité, en suivant la rive droite de

l'Ens, poussant toujours devant moi, dans cette vallée partout

resserrée et où la rivière est très-encaissée, quelque cavalerie que

j'avais. La route passe, sur la rive gauche, à quelque distance au delà

du bourg Altenmarkt; et, à trois quarts de lieue plus loin, au village

de Reifling, elle repasse sur la rive droite, qu'elle ne quitte plus. La

destruction de ces ponts si élevés, si longs, impossibles à reconstruire

avec mes moyens, était de nature à m'inquiéter beaucoup. Nous ne

pouvions franchir la rivière sans eux, et je devais m'attendre à y

trouver quelque infanterie.

Je chargeai le capitaine Onakten, du 6e régiment de hussards, de prendre

cent hommes de choix, et de se précipiter sur les ponts quand il serait

à portée. Onakten, officier d'une bravoure à toute épreuve,

entreprenant, vigoureux, ne doutait de rien. Le régiment de hussards le

suivait de près, et quelques compagnies de voltigeurs marchaient avec

lui. Les choses se passèrent le plus heureusement du monde. Les

escadrons autrichiens, vivement pressés dans leur retraite, étant

arrivés près du premier pont, Onakten tomba sur eux comme la foudre et

le passa en même temps qu'eux, sabrant aussi deux compagnies

d'infanterie chargées de mettre, après le passage de la cavalerie

autrichienne, le feu à un amas de combustibles préparé d'avance. Il

continua sa charge abandonnée jusqu'au delà du second pont; il le

traversa de même, et le grand obstacle à craindre dans cette marche fut

ainsi surmonté.

Arrivé à Reifling, je voulus avoir des nouvelles du mouvement des

troupes ennemies qui se retiraient par les montagnes. J'envoyai en

reconnaissance le capitaine Testot-Ferry, un de mes aides de camp, bon

soldat et homme de guerre très-distingué, avec deux cents chevaux du 8e

de chasseurs, et je le chargerai de remonter la Salza. Arrivé à une

lieue de la grande route, des paysans l'informèrent qu'un bataillon

autrichien venait d'arriver et de camper à une lieue plus loin. Voulant

le reconnaître avant de rentrer, il passa la revue de la ferrure de ses

chevaux, et ne prit que ceux qui pouvaient marcher plus facilement sur

le terrain couvert de glace. Il laissa en arrière le reste pour lui

servir de réserve, et se mit en route avec cent vingt chevaux. Arrivé

près du lieu où on lui avait annoncé le camp de ce bataillon, il

traversa seul un bois pour observer sans être aperçu, et il vit le

bataillon sans défiance, n'ayant placé aucun poste de sûreté,

entièrement occupé à son établissement. Il rejoignit son détachement,

laissa ses trompettes à la lisière du bois, où elles sonnèrent la charge

au moment même où il se précipitait sur le camp avec sa troupe,

renversant et brisant les fusils. Il fit réunir immédiatement le

bataillon sans armes, et me l'amena prisonnier à mon quartier général.

Ce bataillon était fort de quatre cent cinquante hommes et de dix-neuf

officiers. Ce trait est certainement une des actions de troupes légères

les plus jolies qu'on puisse citer.

Je quittai les bords de l'Ens, dont les sources sont beaucoup plus à

droite, et placées dans le Tyrol. Je franchis la montagne d'Eisenerz

avec la plus grande difficulté, la saison l'ayant rendue presque

impraticable. Je débouchai dans la vallée de la Muhr, et j'arrivai à

Leoben, encore rempli, pour moi, des souvenirs les plus vifs: là, huit

ans et demi plus tôt, s'étaient terminés les immortels travaux de

l'armée d'Italie.

Détaché à une grande distance, chargé d'éclairer une immense étendue de

pays, je devais pourvoir à ma sûreté en conservant toujours ma

communication avec l'armée, et retarder l'arrivée de l'ennemi sur Vienne

autant que la proportion de mes forces avec les siennes pouvait le

permettre.

J'envoyai des partis sur Iudenbourg, Unzmarkt et Knittelfeld, afin

d'avoir des nouvelles; j'appris qu'aucune troupe ennemie n'avait paru

sur ce point. Le prince Charles était encore en Italie, mais en

mouvement rétrograde. On disait que sa retraite se faisait sur la

Croatie, chose peu probable; mais au moins sur la Hongrie. L'archiduc

Jean, évacuant le Tyrol, se portait sur Klagenfurth. Après avoir réuni

toutes ses troupes, il ne les diviserait sans doute pas de nouveau; il

se retirerait avec toute l'armée d'Italie par la Carniole et la Styrie,

et non portion par la Styrie et portion par la Carinthie; car, s'il eût

marché sur Vienne par la route d'Unzmarkt et d'Iudenbourg, il pouvait

être atteint et coupé par le maréchal Ney, débouchant du Tyrol par les

sources de la vallée de la Muhr, et arrivant avant lui ou en même temps

que lui à Neumarkt, point de jonction de la grande route de Villach à

Vienne. L'arrivée des troupes du Tyrol à Klagenfurth dessinait

d'ailleurs leurs mouvements. C'eût été de Villach qu'elles se seraient

portées sur la Muhr, si elles avaient dû prendre cette direction.

Le véritable point d'observation me parut donc être Grätz, et je me mis

en marche pour m'y rendre, après avoir détruit tous les ponts sur la

Muhr et établi des détachements légers chargés de me donner fréquemment

des nouvelles de ce côté. La possession de Grätz, d'un bon effet

d'opinion, était d'ailleurs d'une grande ressource pour l'armée.

Arrivé à Grätz, j'y établis mon quartier général; je plaçai à Vildon une

forte avant-garde chargée de pousser tous les jours des partis sur

Ehrenhausen: d'autres reconnaissances exploraient journellement la

frontière de la Hongrie par la route de Grätz à Fürstenfeld.

L'archiduc Charles, après avoir livré la bataille de Caldiero, le 30

octobre (8 brumaire), ne perdit pas de temps pour commencer sa retraite.

Mais une armée aussi nombreuse, ayant une marche aussi longue à

exécuter, et dont le but était, non d'aller au secours d'une autre

armée, mais d'aller livrer bataille avec ses propres moyens, ne pouvait

marcher qu'avec lenteur. Aussi fus-je quelques jours à Grätz sans avoir

aucune connaissance précise de l'ennemi. Les bruits populaires, par leur

incertitude et leur contradiction, étaient une preuve suffisante de son

éloignement.

Cet état de choses donna une grande sécurité à l'Empereur pour les

opérations que les circonstances lui firent entreprendre. Toutefois la

division batave de mon corps d'armée, déjà à Vienne, fut envoyée à

Neustadt pour me soutenir et me servir d'intermédiaire entre Vienne et

l'armée.

L'armée était entrée à Vienne le 21 novembre. On ne pouvait prévoir que

le pont du Danube nous serait livré; et on devait croire à la prochaine

arrivée de l'archiduc Charles. Dans cette supposition, l'Empereur

comptait, après la prise de Vienne, laisser seulement un corps pour

défendre le Danube et faire tête de colonne à droite pour marcher à la

rencontre de l'armée d'Italie et l'écraser. Mais la fortune en décida

autrement et donna une tout autre direction à la campagne.

Un hasard hors de tous les calculs nous rendit maîtres du pont de

Thabor. L'archiduc étant loin, une seule chose restait à faire, battre

et accabler l'armée russe, s'avançant à grandes marches par la Moravie.

Avec plus d'habileté, l'armée russe aurait réglé son mouvement sur celui

de la grande armée autrichienne, et reculé, s'il eût fallu, jusqu'à

l'arrivée de ce puissant secours, dont la coopération devait être si

utile. Mais les troupes russes étaient confiantes et nous voyaient pour

la première fois: un jeune empereur, entouré d'un état-major

présomptueux, était à leur tête. Un amour-propre déplacé remplaça les

calculs de la raison, seule règle à suivre dans la conduite d'une guerre

et le commandement des armées; on résolut inconsidérément de courir sans

retard les chances d'un combat immédiat, et la bataille d'Austerlitz fut

livrée.

La surprise si singulière du pont du Thabor mérite d'être racontée.

Après la prise de possession de Vienne par capitulation, les troupes

françaises se portèrent sur les bords du Danube. Là, le fleuve a une

grande largeur. Les Autrichiens avaient tout préparé pour en défendre le

passage et pour détruire le pont sur pilotis existant et servant à la

communication de la capitale avec la Moravie et la Bohême. Des batteries

formidables, placées sur la rive gauche, le pont couvert de matières

combustibles, rendaient la défense facile: une étincelle pouvait le

détruire, quand les troupes françaises se présentèrent à l'entrée; à

leur tête se trouvaient Murat, Lannes et Oudinot.

La remise de la place avait fait cesser les hostilités et produit une de

ces suspensions d'armes en usage à la guerre dans des circonstances

semblables. Les pourparlers pour l'évacuation de Vienne avaient amené

plusieurs fois des officiers généraux autrichiens dans le camp français.

Le bruit d'un armistice se répandit; les Autrichiens le désiraient

ardemment, et on croit volontiers ce qu'on désire. Ce bruit accrédité

contribua sans doute à faire suspendre la destruction du pont.

Les Allemands sont, de leur nature, conservateurs, économes; et un pont

comme celui-là est d'un grand prix. Murat et Lannes, tous les deux

Gascons, imaginèrent de profiter de cette disposition des esprits et

d'en abuser. Ils mirent en mouvement leurs troupes, sans paraître

hésiter. On leur cria de s'arrêter; elles le firent, mais elles

répondirent qu'il y avait un armistice, et que cet armistice nous

donnait le passage du fleuve.

Les deux maréchaux, se détachant des troupes, vinrent seuls sur la rive

gauche pour parler au prince Auersperg, qui y commandait, en donnant

l'ordre à la colonne d'avancer insensiblement. La conversation s'entama;

mille sornettes furent débitées à ce stupide prince Auersperg, et,

pendant ce temps, les troupes gagnaient du terrain et jetaient sans

affectation dans le Danube la poudre et les matières combustibles dont

le pont était couvert. Les plus minces officiers, les derniers soldats

autrichiens, jugeaient l'événement; ils voyaient la fraude et le

mensonge, et les esprits commençaient à s'échauffer.

Un vieux sergent d'artillerie s'approche brusquement du prince et lui

dit avec impatience et colère: «Mon général, on se moque de vous, on

vous trompe, et je vais mettre le feu aux pièces.» Le moment était

critique; tout allait être perdu, lorsque Lannes, avec cette présence

d'esprit qui ne l'abandonnait jamais, et cette finesse, cet instinct du

coeur humain, apanage particulier des Méridionaux, appelle à son secours

la pédanterie autrichienne, et s'écrie: «Comment, général, vous vous

laissez traiter ainsi! Qu'est donc devenue la discipline autrichienne,

si vantée en Europe?» L'argument produisit son effet. L'imbécile prince,

piqué d'honneur, se fâcha contre le sergent, le fit arrêter. Les

troupes, arrivant, prirent canons, généraux, soldats, et le Danube fut

passé. Jamais chose semblable n'est arrivée dans des circonstances tout

à la fois aussi importantes et aussi difficiles.

Cet événement décida la direction de la campagne, et amena les immenses

succès qui la couronnèrent. Si le pont eût été brûlé, l'Empereur,

manoeuvrant contre l'archiduc, et celui-ci étant encore éloigné, eût dû

peut-être sortir du bassin du Danube supérieur. Les Russes auraient pu

à leur aise, si le passage de vive force à Vienne leur eût paru trop

difficile, marcher sur Presbourg ou plus bas. L'archiduc, que la sotte

confiance des Russes n'animait pas, eût refusé la bataille. Il aurait

manoeuvré de manière à opérer sa jonction avec eux avant le combat.

Alors c'était une grande bataille contre deux cent mille hommes, au fond

de la Hongrie, loin de nos ressources et de nos points d'appui. La

campagne eût pu avoir des résultats tout différents.

Mais le danger eût été bien plus grand pour nous encore si les deux

armées eussent opéré en arrière en se rapprochant et porté le théâtre de

la guerre au-dessus de Vienne. Au lieu de cela, l'Empereur, n'ayant

aucun obstacle devant lui, poursuivit le corps de Koutousoff, qu'il

battit à Hollabrünn, et marcha à la rencontre de la grande armée russe.

L'ayant jointe aux environs de Brünn, et après avoir réuni le corps de

Lannes, celui de Soult, de Bernadotte, une division de Davoust, la

cavalerie de Murat et la garde impériale, faisant ensemble au moins cent

mille hommes, il attaqua l'armée ennemie, composée de quatre-vingt mille

Russes et de quinze mille Autrichiens.

N'ayant pas assisté à la bataille d'Austerlitz, je n'en ferai pas la

description. Tout le monde en connaît les résultats. L'affaire fut

courte; les Russes s'y battirent avec courage, mais sans intelligence,

et nous fîmes vingt mille prisonniers. Dès le lendemain, l'empereur

Alexandre commença sa retraite sur la Pologne; et, une entrevue ayant eu

lieu entre l'empereur d'Autriche et Napoléon, un armistice en fut la

suite.

À cette bataille d'Austerlitz, les Russes pratiquèrent, pour la dernière

fois, un usage fort singulier, qu'ils avaient suivi constamment

jusque-là. Avant de charger l'ennemi, et pour le faire avec plus de

promptitude et de vigueur, on faisait mettre les sacs à terre à toute la

ligne, et ils y restaient pendant le combat. Tous les militaires savent

de quelle importance il est pour le soldat de conserver son petit

équipage. Les souliers, la chemise, renfermés dans son sac, les

cartouches qui y sont placées, etc., tout cela est intimement lié à sa

conservation et à la faculté de combattre, de se mouvoir, à sa santé, à

son bien-être. Eh bien, comment comprendre l'usage russe?

De deux choses l'une: ou l'on est vainqueur, ou l'on est vaincu: vaincu,

les sacs sont perdus et l'armée désorganisée; même vainqueur, si la

victoire a été précédée de quelques mouvements rétrogrades, et cela

arrive souvent dans les grandes batailles, il en est presque de même;

et, si on a culbuté d'abord l'ennemi et qu'on le poursuive, on

s'éloigne, et alors il faut nécessairement s'arrêter à une ou deux

lieues, le laisser en repos, faire même un mouvement rétrograde et

perdre un temps précieux pour venir chercher les sacs abandonnés.

L'armée française, à Austerlitz, trouva et prit plus de dix mille sacs

rangés en ordre et laissés à la place que les corps russes avaient

occupée. Cet usage, hors la circonstance de l'assaut d'une place ou de

l'attaque d'un poste retranché, après lesquels on rentre nécessairement

au camp, est tout ce qu'il y a de plus absurde, et les Russes y ont

renoncé.

Pendant que l'Empereur opérait en Moravie et préparait la bataille

d'Austerlitz, j'étais, comme on le sait, en Styrie. À l'approche de

l'archiduc, j'avais porté mon quartier général à Vildon, afin d'être

informé plus tôt. Je m'avançai avec ma cavalerie jusqu'à Ehrenhausen, où

j'eus un combat.

L'archiduc, en marchant sur Vienne, avait à choisir entre deux routes:

la route directe par Grätz, Bruck et le Semmering, ou la route de

Hongrie, passant par Körmönd et aboutissant à Neustadt. La première,

plus courte de sept à huit marches, était défendue; l'autre, libre. En

prenant la première, il serait retardé dans sa marche par les obstacles

créés à chaque pas; notre résistance se renouvellerait chaque fois

qu'elle serait possible, et la vallée de la Muhr s'y prêtait beaucoup.

En prenant cette route, rien ne pourrait être préparé pour faire face

aux besoins de ses troupes pour arriver ensemble, en bon état et prêtes

à combattre. Il se décida donc avec raison pour la route de Hongrie;

quoique plus longue, elle ne le ferait pas arriver plus tard, et le

ferait arriver en meilleur état. Un corps de troupes, commandé par le

général Chasteler, placé d'abord à Marbourg, puis à Mureck et

Radkersbourg, ensuite à Fürstenfeld, couvrit tout son mouvement. Je

n'avais, dans ce système, d'autre rôle à jouer que de garder Grätz le

plus longtemps possible, pour forcer l'ennemi à pivoter autour de cette

ville, et d'en partir pour me rendre lestement à Vienne, au moment où la

tête de son infanterie serait arrivée à ma hauteur. Chaque jour, des

prisonniers faits sur Ehrenhausen et sur Fürstenfeld m'apprenaient la

position de l'armée, et j'étais admirablement bien servi par un système

d'espionnage très-bien organisé.

Le général Grouchy, fait prisonnier à la bataille de Novi, et conduit à

Grätz, y avait résidé assez longtemps et beaucoup connu un nommé Haas,

placé à la tête d'une administration de bienfaisance et d'un hôpital.

Cet homme, ennemi de la maison d'Autriche et révolutionnaire décidé,

s'abandonnait à des rêves politiques et souhaitait un changement. Ses

fonctions le mettaient en rapport journalier avec beaucoup de gens de

la campagne; par son intermédiaire je fus instruit, chaque jour, du

lieu où était le quartier général de l'archiduc et de la masse de ses

troupes.

Après avoir tout préparé pour une marche légère et rapide, évacué

d'avance mes malades et mes blessés, fait disposer des vivres toujours

prêts à Bruck, à Murzzuschlag et sur toute cette route, le 14 frimaire

(5 décembre), les rapports m'ayant fait supposer la position de l'ennemi

telle que je n'avais plus que juste le temps nécessaire pour le devancer

à Vienne, je me mis en marche, et le troisième jour mon avant-garde

entrait à Neustadt, quand les coureurs de l'archiduc s'y présentaient de

leur côté.

Nous fîmes là une rencontre très-affligeante: celle d'un officier

d'état-major apportant la nouvelle de l'armistice conclu et signé à

Austerlitz le 15 frimaire (6 décembre). Sans cet événement, j'aurais été

le lendemain près de Vienne, soutenu par tout ce qui se trouvait dans

cette ville. Deux jours après, la plus grande partie de l'armée

victorieuse à Austerlitz serait arrivée, et nous aurions eu une grande

bataille, sous les murs mêmes de cette capitale, où j'aurais joué un

rôle important, me trouvant à l'avant-garde, et mes troupes étant toutes

fraîches et remplies d'ardeur.

À cette nouvelle, tout le monde s'arrêta: amis et ennemis, chacun resta

en place. Les conditions de l'armistice connues officiellement, je

rétrogradai sur Grätz pour occuper la province de Styrie, destinée à

pourvoir aux besoins de mon corps d'armée. Huit jours après en être

sorti, j'y étais de retour.

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE HUITIÈME

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (2/9) · 第 52 / 99 题