«La Haye, le 13 décembre 1804.
«Mon cher général, lorsque la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire m'est parvenue, j'étais déjà informé, par le général Vignole,
qui m'avait envoyé son aide de camp Meynadier, du mécontentement de
l'Empereur et de sa résolution d'exiger le rapport de l'indécent arrêté
du 23 novembre dernier.
«Je vous avais marqué que le gouvernement batave, en se déterminant à
suspendre son exécution, s'était proposé d'adresser des représentations
à Sa Majesté Impériale. Quelques gens sages sont parvenus à le faire
renoncer à ce projet, qui ne pouvait avoir aucun bon résultat; et,
lorsque M. Meynadier est arrivé, j'ai promptement obtenu, par le
concours des mêmes personnes, la révocation formelle de l'arrêté. Elle
vient de m'être officiellement annoncée par le sous-secrétaire d'État
pour les affaires étrangères, et le général Vignole pourra, dans son
ordre du jour de demain, donner à cette rétractation toute la publicité
que vous avez jugée convenable.
«Je n'ai eu nul besoin d'employer de nouvelles menaces pour
l'obtenir.--On n'était point encore revenu de l'effroi causé par votre
lettre au ministre Peyman, et, si j'eusse reçu du ministre des relations
extérieures l'ordre d'exiger le renvoi des plus mutins, dans le cas où
l'arrêté ne serait pas révoqué, ils ne se seraient pas montrés plus
soumis. Ces gens-ci ne résistent jamais qu'à demi; ils deviennent
souples dès qu'on se montre prêt à exécuter la menace.--C'est une
observation que j'ai eu occasion de renouveler mille fois depuis cinq
ans.
«J'ai écrit à Paris le 8 frimaire, et, le 10, j'exposais la situation,
des choses et des esprits, et demandais des ordres.--Peut-être ne
s'est-on pas pressé de les expédier, parce que je répondais du maintien
de la tranquillité. Le 18, j'ai marqué que le gouvernement s'était
amendé.--Tout cela est arrivé à Paris avant, pendant ou depuis l'époque
à laquelle vous écriviez. N'ayant rien reçu du ministre des relations
extérieures, je suppose que M. Schimmelpenning, dont l'opinion est
extrêmement prononcée en notre faveur, et qui a expédié un courrier à
cet effet le samedi, aura obtenu qu'on attendît la réponse du vôtre.
«Nous ne serions pas exposés à de telles incartades de la part du
gouvernement, si l'on avait adopté la mesure que j'ai proposée avec les
plus vives instances dans les premiers moments de la déclaration de
guerre. J'avais désiré qu'on m'autorisât à faire concentrer, dans une
commission de deux ou trois membres désignés par nous dans le
gouvernement, la direction de toutes les affaires relatives à l'armée, à
la marine et à la défense. La troupe du gouvernement se serait alors
trouvée réduite à délibérer à volonté sur les matières d'intérieur qui
eussent été sans intérêt pour nous.--J'ai même joint à ce projet un
travail par lequel j'ai démontré à M. de Talleyrand que, dans un espace
de cent vingt ans, l'Angleterre, durant son alliance, avait exigé à peu
près les mêmes choses, son ambassadeur ayant droit de présence aux
séances du conseil d'État; les circonstances étaient les mêmes: nous
pouvions établir la parité.
«Mon opinion n'a pas été suivie.--Le gouvernement fit des protestations
sans nombre à Bruxelles. Sa Majesté me fit l'honneur de me demander,
après les avoir reçues, si je croyais qu'on tiendrait ses engagements:
je n'hésitai point à lui répondre que la chose était même impossible en
vertu de l'organisation vicieuse. Alors elle me dit qu'elle était
cependant déterminée à en essayer et à attendre au mois de décembre
avant de prendre un parti.--Un an s'est écoulé; vous voyez comme nous
l'avons passé à remorquer cette mauvaise galère qui fait eau de toutes
parts. Si les circonstances politiques avaient permis à Sa Majesté de
prendre plus tôt une délibération, nous aurions évité au gouvernement
bien des fautes, au pays bien des malheurs, à vous bien de l'ennui, et
à moi bien du tourment.»